12 avril 1912

Nicolas avait complètement oublié, le lendemain, que Boris devait retourner pelleter le charbon dans la salle des machines. Il passa donc la journée seul, découvrant le jardin exotique et la bibliothèque, allant à la piscine et au gymnase... Et puis, en fin d'après-midi, après l'heure du thé pour les Britanniques, il commença vraiment à s'ennuyer. Il ne pensait pas que Boris pourrait autant lui manquer après si peu de temps passé avec lui... Cela le poussa à se demander ce qu'il ressentait pour le jeune homme. Il n'avait jamais éprouvé ce genre de sentiment avant. Est-ce que cela voulait dire qu'il était amoureux ?

- Mais je n'en sais rien moi, dit-il en soupirant.

- Qu'est-ce que tu ne sais pas ? demanda Boris en venant s'accouder au bastingage à côté de lui.

Nicolas tourna la tête et demeura bouche bée. Boris était remonté directement du fond du paquebot sans prendre la peine de se laver. Son torse nu et son visage étaient couverts de sueur et de suie, son pantalon aussi... Il se sentit rougir et regarda ailleurs. Boris alluma une cigarette et se mit à ricaner.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- On dirait que certains trouvent que je serais mieux à un autre endroit.

Quelques personnes proches d'eux pointaient en effet du doigt le jeune homme d'un air dégoûté. Nicolas le saisit par le bras et l'entraîna vers le pont des 2ème classe.

- Qu'est-ce que tu fais ? demanda Boris, étonné par son visage fermé.

- Je t'emmène là où tu ne me couvriras pas de ridicule.

L'instant de surprise passé, le jeune homme se mit brusquement en colère.

- Je t'interdis de me parler comme ça ! Lâche-moi !

Il repoussa brutalement Nicolas qui tomba sur le pont et donna un coup de poing dans la cloison voisine.

- Personne ne me donne d'ordres, tu m'entends ? PERSONNE !

Il retourna vers sa cabine, tremblant de fureur, mais Nicolas tenta de le retenir. Boris le frappa au visage et s'en alla sans plus se soucier de lui. Alors que le chauffeur disparaissait de sa vue, Nicolas essuya sa lèvre en sang et soupira.

OoOoOoOoO

Boris claqua violemment la porte et se jeta sur sa couchette. Encore une fois, sa susceptibilité le rendait malheureux. Mais il n'en était pas le seul responsable. La faute revenait à Nicolas qui n'avait apparemment pas la même conception de la provocation que lui.

Mais Nicolas vient d'une famille aisée même s'il l'a reniée, tu as oublié ? lui rappela sa conscience. Est-ce que pardonner une erreur de celui qui ne te laisse pas indifférent serait vraiment trop dur ?

Il se releva d'un seul coup et se cogna contre la couchette supérieure. Lui, attiré par Nicolas ?

La bonne blague.

Tu en es sûr ?

Le sourire de Boris se fana. Non, il ne savait pas... Il ne s'était pas posé la question. Il retrouvait dans sa situation actuelle un peu de ce qu'il avait vécu avec Benjamin. Une sorte de symbiose, comme s'ils s'étaient toujours connus. Ce qui vous tombe un jour dessus sans prévenir.

Mais Nicolas n'était pas Benjamin. Pourtant, est-ce que ce qu'il ressentait de si fort pour chacun des deux signifiait la même chose ? Si c'était le cas, ça voulait dire que...

- J'aurais des sentiments pour lui ?

Ça expliquait pourquoi les mots de Nicolas l'avaient perturbé, lui faisant presque mal... Il fallait qu'il retourne lui parler. Mais avant, il devait se rendre un peu plus présentable.

Un peu plus tard, debout devant la porte de la suite, il hésita. Est-ce qu'il devait frapper et attendre, ou entrer juste après ? Il opta pour la première solution.

- Nicolas, c'est moi. S'il te plaît, ouvre !

- Va-t-en !

Boris n'avait plus le choix. Il fit tourner la poignée et ouvrit pour voir que Nicolas se tenait en face de lui, un vase à la main. Boris recula aussitôt pour éviter le projectile qui s'écrasa contre le mur. Un éclat l'atteignit au visage mais il ne s'en soucia pas.

- Non mais ça va pas ?

- Je t'ai dit de partir !

Au lieu de battre en retraite, Boris entra dans le salon et se dirigea immédiatement vers Nicolas. Le jeune homme le regarda s'approcher en cherchant un moyen de le faire reculer.

- N'avance pas !

Boris remarqua que sa voix était déjà moins assurée. Finalement, ils se retrouvèrent quasiment l'un contre l'autre. Nicolas avait le dos collé à la cloison, et les mains de Boris descendirent lentement vers son visage et l'encadrèrent. Leurs yeux se croisèrent pour ne plus se lâcher.

- ... Pourquoi ? demanda Nicolas.

- Je suis désolé... Je pensais que tu aurais compris, quand je t'ai raconté ma vie, que je n'obéis qu'à moi-même...

- Et qu'est-ce que ta conscience te dit en ce moment ?

- Que je devrais t'embrasser sans plus attendre.

Malgré ses paroles, Boris ne bougea pas, ayant trop peur de mal faire. Ce fut Nicolas qui prit l'initiative cette fois.

- Excuse-moi, j'ai été trop impulsif tout à l'heure.

- Ça ne fait rien... J'aurais dû me douter que tu ne supportes pas qu'on décide pour toi.

- Ça dépend de la situation, dit Boris avec un sourire en coin.

Nicolas se contenta de rire en comprenant le sous-entendu.

- Ça te fait mal ? demanda Boris en caressant du pouce la lèvre enflée de son amant.

- Non... Enfin... Depuis que tu es là je n'y ai plus pensé. D'ailleurs, tu saignes toi aussi.

Un filet rouge coulait le long de la joue de Boris là où le morceau de verre l'avait touché. Nicolas se dégagea d'entre ses bras, mouilla le coin d'une serviette et tamponna ensuite le visage de son amant, sans appuyer trop fort.

- Dis si je te fais mal.

- Non, ça va.

Quand Boris fut soigné, Nicolas ne s'éloigna pas de lui pour autant. Ils s'installèrent dans le canapé de la suite, Nicolas contre Boris, et se contentèrent de cette proximité sans prononcer le moindre mot. Finalement, Nicolas commença à s'endormir, et Boris sut qu'il était temps pour lui de partir. Il déposa Nicolas sur le lit et lui souhaita une bonne nuit.

- Bonne nuit Boris, répondit le jeune homme d'une voix ensommeillée.

Ils n'avaient pas encore mangé, mais Boris savait que contrairement à lui, Nicolas pouvait se faire apporter une collation dans sa cabine. Boris partit donc dîner en se demandant de quoi serait fait leur avenir, si toutefois ils en avaient un.