Lorsqu'il revint lentement à lui, la première chose qu'il ressentit était qu'il avait mal au cœur. Les yeux encore fermés, il se fia à ce que détectaient ses autres sens : il était à plat ventre, sa joue plaquée contre quelque chose de chaud et rugueux, quelque chose en-dessous de lui ne cessait de le secouer légèrement dans tous les sens et des mains, petites, lui tripotaient les hanches, le dos, les bras, les jambes et les cheveux comme les multiples tentacules d'une pieuvre. Ses narines perçurent aussi une odeur de gasoil et des gloussements lui montèrent aux oreilles, suivi tout d'un coup d'un bruit mat et sec.
« Aïe-euh ! S'exclama une voix de fille. Ça va pas ? Pourquoi tu me tapes?
-Parce que ! Ça va pas d'avoir gueulé comme ça, tout à l'heure? C'est pas un match de foot! Tu voulais qu'on se fasse repérer ou quoi?
-Vos gueules, les gouines! Vous allez le réveiller!
-Tu crois qu'il nous entend ?
-Nan, je pense pas.
Toutes les voix qui parlaient étaient féminines. L'une d'elle avait une voix grave, une autre plus haute, une autre mature, une autre d'enfant…
-Ça t'a pas coûté trop cher, le taxi ?
-Non, ça va. J'avais pas assez mais je me suis débrouillée.
-Comment ?
-Je me suis débrouillée !
-Oh non. Pas encore. T'avais dit que t'arrêterais ça !
-Ta gueule. C'était la dernière fois, promis.
Quand il regarda sous ses paupières entrouvertes, il ne put qu'apercevoir ce qui ressemblait au bas d'un siège auto. Il se dit qu'il était à l'intérieur d'un van identique au sien et qu'une paire de mains jeunes et pâles, flottant dans de larges manches noires, lui tenait le poignet.
-Putain, les meufs, j'y crois pas ! Dit la voix au-dessus de lui en étouffant un couinement. Ça y'est, on l'a fait ! On l'a !
-Ouais, répondit la plus jeune à sa droite avec hésitation. Mais du coup, j'ai un peu peur, maintenant, de ce qui va se passer.
-Mais qui te parle d'avoir peur ? Profite ! Lui répondit l'autre. Il est à nous, maintenant ! Rien qu'à nous !
-T'as bien pris la photo ? Demanda une troisième.
-C'est bon !
-'tention la bouteille !
-Hein ?
-Mais quelle conne ! Ouvre les fenêtres ! Vite !
-Elles vont être vertes, les pétasses ! Là, c'est un niveau que s'infiltrer dans le dortoir et voler un boxer !
-On change de place ? Je veux toucher ses cheveux !
-Silence.
A cette voix claire et calme, les autres se turent. Dans la nouvelle odeur chimique qui venait de se répandre au sol, étourdi, il n'arrivait plus à les compter. Il lui semblait qu'elles étaient partout au-dessus de lui comme des anges piailleurs. Leurs mains ne cessaient de le tripoter, cajoleuses et envahissantes à la fois.
-Putain, il s'est réveillé ! S'exclama une voix si forte qu'elle l'aurait fait sursauter s'il n'avait été aussi faible.
Il sentit soudain une main avec une force d'homme lui saisir le menton et lui tourner vigoureusement la tête, manquant, lui sembla-t-il, de lui briser la nuque. Le visage qui était en face de lui était trop près pour qu'il puisse le détailler. Il aperçut seulement deux énormes iris noirs en train de le dévisager.
-Prends la bouteille !
-Elle est pétée !
-Alors assomme-le !
-Touche pas à son visage ! Attention ! »
Incapable de réagir, après un coup sec à la tempe, ses paupières se refermèrent automatiquement comme ceux des faux bébés dans les bras des petites filles quand elles les renversent. Pour la deuxième fois, il perdit conscience.
Quand Jiyong se réveilla à nouveau, haletant et couvert de sueur froide comme au sortir d'un cauchemar, quelle ne fut sa surprise de se réveiller dans son lit, celui de chez sa mère ! Il reconnaissait certains meubles aussi, comme la commode en face de son lit. Le soleil brillait dehors, éblouissant, et le ciel, comme lavé par l'orage d'hier, était d'un bleu éclatant. Il avait même la sensation d'être reposé. Pour un peu, il serait cru en vacances… s'il ne s'était rendu compte qu'il fût en réalité enfermé dans une cage de verre. Une cage de verre ! A l'intérieur de ce qui semblait être un salon, séparées aux angles par une structure en fer peinte en blanc, quatre parois transparentes formaient un rectangle autour de lui, comme une pièce dans la pièce, et se reliaient au-dessus de sa tête en quatre triangles joints par le sommet, imitant le toit d'une maison. L'un des triangles était percé d'un trou d'air, trop haut pour qu'il puisse l'atteindre. Une odeur étrange flottait aussi dans l'air, à peine perceptible mais écœurante.
Le premier réflexe de Jiyong fut de fouiller ses poches : il ne lui restait plus rien. Ni ses clés, ni son portefeuille, ni son portable. Rien. Il se leva et se dirigea vers la porte de la maison de verre dont la position coïncidait avec celle d'une autre porte, celle du salon, dont l'ouverture donnait sur des ténèbres qu'il ne parvenait pas à percer. Il tenta d'ouvrir la porte de verre en tournant la poignée mais elle demeura fermée. Il la poussa, elle ne bougea pas. Il la tira, toujours rien. Il tendit alors le cou pour jeter un œil de l'autre côté de la paroi : elle était verrouillée de l'extérieur par un autre cadenas. En réfléchissant, il tenta de forcer la poignée, donna un coup d'épaule, une fois, deux fois, trois fois, la porte ne broncha pas. Quand il se retourna pour tâcher de trouver une autre sortie, il eut alors une vision globale de la chambre dans laquelle il se trouvait.
Ça ne ressemblait même pas à une vraie chambre. A la limite, ce devait être un salon réaménagé, rempli de bric et de broc. Il avait là un skateboard, là une vieille commode vide… Il reconnut le pouf en forme de lèvres qu'il avait sur le plateau de son clip « Who you ». L'air de déjà-vu qu'il lui procura, ajouté au cadre de la maison de verre, au lieu de le rassurer, le troubla davantage : il ne voulait pas savoir de laquelle de ses œuvres avait été inspiré cet environnement glauque. En ouvrant la commode, il trouva des cadeaux emballés élégamment dans de la cellophane comme on lui en donnait souvent à la fin de ses concerts ou lors de rencontre de fans: des fleurs, des peluches, des cartes de vœux, des friandises etc. La quantité était impressionnante et formait une petite montagne de plastique blanc qui lui arrivait presque à la taille. Ses yeux ne s'y attardèrent pas. L'odeur immonde était maintenant plus forte. Il tâcha d'en trouver la source… A quelques mètres de son lit se trouvait une cabine étroite aux murs en plastique bleu, comme celles qui se trouvent sur les chantiers. Quand il s'en approcha et ouvrit la porte, il découvrit une cuvette de toilette, au format minimaliste, propre et comme neuve. La simple idée d'effleurer ce bout de plastique que des milliers de derrières auraient très bien pu toucher avant lui le mit mal à l'aise et il s'en éloigna. L'odeur provenait d'ailleurs. La pièce était vaste et très lumineuse, éclairée par deux immenses fenêtres ouvertes sur chaque mur tandis que les rayons du soleil se reflétaient sur la peinture couleur miel des murs et les posters qui les ornaient. C'étaient des affiches de lui à différentes périodes de sa carrière: ses débuts à la YG, son passage en blond platine pour son single « Heartbreaker », puis avec une seule longue mèche sur le côté, l'époque électrique et multicolore « Fantastic Baby » qui les avaient ouverts, lui et les garçons, à l'internationale, suivi de ses succès plus récents… Tous ses clones de lui en deux dimensions le fixaient de leurs yeux malicieux ou boudeurs, tous vides, le sourire glacé. Seule un tableau vieillot détonnait entre ces affiches aux couleurs criardes. C'était un petit tableau, sobre, horizontal et encadré de bois sombre, mais trop loin pour qu'il distingue ce qu'il représente. Il lui semblait pourtant être le plus beau du monde dans ce musée des horreurs.
Autour de lui, entre le mur de verre et celui couvert de papier peint, des enceintes bon marché étaient branchées, toutes dirigées vers sa cage. Il se demanda à quoi elles pouvaient servir. Au-delà du cadre des fenêtres en bois, grandes ouvertes comme pour le narguer, s'étendaient des champs moissonnés, nus, à perte de vue. De l'une des fenêtres, un petit sentier, modeste courbe brune dans la terre battue, venait interrompre le quadrillage régulier des longues lignes sèches et grises sur lesquelles s'étendait son regard. Au-delà des sillons, il perçut quelques arbres fruitiers dont le feuillage vert brillant était agité par un vent doux, si loin qu'il lui fallait plisser les yeux pour les apercevoir. Pas une seule trace de centre urbain. Pas un panneau de signalisation qui pût lui permettre de se repérer par rapport à Séoul, pas même une route goudronnée.
Où était-il, bon sang?
Lorsqu'il se retourna pour retenter sa chance avec la porte, il découvrit quelqu'un qui le fixait et sursauta. C'était une femme. Il ne l'avait pas entendue entrer, comme si elle venait d'apparaître juste devant ses yeux. Elle était d'âge mûr, au moins dans la quarantaine, portant un carré de cheveux noirs soignés, une robe de chambre de soie grise et de petits chaussons aux pieds. Son visage, lunaire, un sourire de mère dessiné sur sa bouche sous de petits yeux rieurs, affichait un air humble et chaleureux.
« Te voilà réveillé! Sois le bienvenu chez moi, Jiyong-ssi. »
Il reconnut sa voix comme une de celles du van. Elle s'inclina doucement, ses mains croisées et détendues sur ses cuisses, laissant voir un léger embonpoint. Jiyong s'étonna. De tous les portraits de tueurs, de pervers ou de mafieux qu'il s'était fait, cette bonne femme n'avait certainement pas l'allure auquel il s'attendait.
-Si tu le permets, je vais prévenir les autres de ton réveil.
-Attendez !
Sans l'écouter, elle s'éclipsa de la pièce à petits pas et s'enfonça dans l'obscurité. Il entendit plusieurs fois sa voix, lointaine, puis elle retourna devant sa porte, toujours avec le sourire. Comme en bougeant, il avait sûrement déplacé l'odeur avec lui, elle était coincée dans son nez et tâchait de respirer au maximum par la bouche. Peut-être saurait-elle lui expliquer ce que c'est.
-Le voyage a été long, les autres dorment encore, expliqua-t-elle d'un air légèrement embarrassé.
-Où est-ce qu'on est ? Lui demanda-t-il calmement. Qui êtes-vous ? Et c'est quoi, cette odeur atroce ?
Son interlocutrice le regarda d'un air interrogateur et leva légèrement son nez avant de revenir vers lui, les lèvres serrées en une ligne dure, l'air pincé.
-Je ne sens rien. Il n'y a aucune odeur suspecte dans ma maison.
Puis son regard redevint affable et sa voix se radoucit.
-Nous sommes dans une ancienne ferme que j'ai achetée. Nous devions nous installer ici, avec mon mari. Mais ensuite, je l'ai gardée pour moi. Nous sommes hors de Séoul, et même hors de Corée. Je ne peux pas t'en dire plus, je suis désolée. En ce qui concerne mon nom, on m'a dit de te dire que tu devais m'appeler « Bones ».
Ce n'était pas un nom ordinaire. Sans doute était-ce un nom de code. Et cette femme était bien trop simple d'esprit pour lui paraître dangereuse. Etait-elle sous l'emprise de ses vrais ravisseurs ? Leur servait-elle de couverture ? Il tenta une timide approche :
-Qu'est-ce qui s'est passé ? Ceux qui sont avec vous, qu'est-ce qu'ils vous ont fait ? Ils vous ont menacée ? Ils vous font du chantage ?
Comme il la voyait maintenant attentive, il baissa la voix davantage :
-Vous n'êtes pas obligés de jouer leur jeu. Si vos complices dorment encore, on peut en profiter. Vous n'avez qu'à entrouvrir légèrement la porte. On leur fera croire que je me suis enfui tout seul et que vous vous êtes battue pour essayer de m'arrêter. Quand je serai dehors, je vous protégerai. J'ai les moyens, faites-moi confiance, conclut-il d'un air déterminé.
Son visage rond aborda soudain une moue malicieuse et elle éclata de rire, comme une petite fille à qui on veut faire croire que le Père Noël existe encore.
-C'est impossible, voyons ! Je ne peux pas faire ça ! Je n'ai pas même la clé du cadenas ! Pour ça, il faut la demander aux autres. Ah ! Les voilà, justement, dit-elle lorsque des bruits de pas se firent entendre. Avant que tout le monde n'arrive, dit-elle en toute hâte, je veux que tu saches que c'est un honneur de t'avoir chez moi. Je suis ta plus grande fan, GD ! »
A ces mots, comme dans une pièce de théâtre, quatre individus entrèrent, deux de chaque côté du cadre de la porte, puis formèrent une ligne à droite et à gauche de « Bones », qui ôta sa robe de chambre et révéla le même uniforme que les autres : jean, baskets et gros pull noir à capuche. Jiyong reconnut les voyous du parking aux masques Anonymous. Tous ensemble, les autres retirèrent leur masque des deux mains sans cesser de le regarder dans les yeux. Il fut surpris de voir qu'il se trouvait maintenant face à quatre autres femmes, toutes jeunes, des ados peut-être, asiatiques comme lui, sans aucun autre signe distinctif que leur taille et dont il reconnut, sur leurs pulls, le logo blanc et noir de son single « One of a kind » imitant le motif de l'avertissement « Parental advisory ».
C'est alors qu'il réalisa soudain à quel type de personnes il avait affaire, une des pires sortes auxquelles il aurait du songer, elle qui s'occupait avant tout des célébrités au sommet, comme lui, les membres d'EXO, et tant d'autres stars de la K-pop avant lui, toutes déchues par elles : des sasaeng fans.
Une d'elle tourna la tête vers les enceintes le long des murs puis regarda Bones.
« T'as pas pris le micro ? Lui chuchota-t-elle en coréen d'un air de reproche.
La femme mûre la regarda d'un air soumis et l'autre soupira. Elle s'avança vers l'enceinte en la poussant sur le côté, se pencha, ramassa quelque chose derrière l'enceinte puis revint, munie d'un micro branché et suivie du long fil qui l'y reliait, puis alla se placer au milieu d'elles toutes et l'alluma. Les autres ne semblaient pas aussi sûres d'elles et la regardèrent faire tout du long.
-Salut GD, lança soudain la jeune fille en plaçant le micro tout contre ses lèvres. Tu nous reconnais ?
La voix portée dans les enceintes était trop forte et grésillait follement. Le coréen se boucha les oreilles.
-Parce que nous, on te connaît. Peut-être même mieux que quiconque.
-Baissez le son ! s'écria Jiyong par-dessus le larsen.
La fille à côté de celle qui parlait le lui répéta à l'oreille, puis la fille au micro fit signe à celle qui était le plus près des enceintes. Tandis qu'elle tripotait l'embout, le larsen diminua jusqu'à disparaître complètement. La fille ramena ensuite le micro à sa bouche.
-Je disais que j'espère que tu nous reconnais. Parce que nous, on te connaît très bien. On te connaît sans doute mieux que personne, même ta propre mère. Laisse-moi donc nous présenter. Tu as déjà fait la connaissance de Bones.
Elle désigna la maîtresse de maison qui sourit une fois de plus à Jiyong, sourire qu'il ne rendit pas. Durant le reste de la présentation, les autres demeurèrent stoïques, alignées comme des petits soldats.
-Je te présente aussi Heart, continua-t-elle en montrant la plus petite et qu'il reconnut comme était le nabot de l'ascenseur. C'est la plus jeune du groupe. Mais n'essaie pas de la manipuler, nous le saurions tout de suite et tu le paierais très cher… Elle, c'est Nerves.
Elle pointa la plus musclée du groupe qui le regardait, bras croisés, le visage aussi dur que celui d'un catcheur.
-Je te conseillerais particulièrement de faire ce qu'elle te dit. Voilà Skin, enchaîna-t-elle.
De la quatrième, il perçut un poignet frêle et un regard bleu mélancolique.
-Elle est étrangère mais elle comprend le coréen. C'est notre traductrice officielle et notre couverture ici. Il faut lui parler lentement et je te conseille vivement de ne le faire que dans une langue qu'on comprend.
En parlant, elle s'adressa également, il le remarqua, à la fille aux yeux bleus.
-Et moi, je suis Brain. Bones, Heart, Nerves, Skin, Brain. Retiens bien ces noms parce que ce sont les seuls par lesquels tu auras le droit de nous appeler. Maintenant, disons-le clairement. Oui, on se clame être des « sasaeng fans »… des groupies… des stalkeuses… appelle-nous comme tu veux, ça ne changera rien à la réalité des faits : tu es à notre merci, maintenant. Tu es notre jouet et on te gardera aussi longtemps que ça nous chantera. Eventuellement, tu pourrais être libéré, mais à des conditions spécifiques.
-Quelles conditions ?
Avant que la fille ne réponde, Jiyong eut juste le temps de voir un éclair d'embarras se dessiner sur les visages.
-Nous n'avons pas encore décidé quelles seraient ces conditions, répondit la fille avec un aplomb étonnant.
Il y eut une seconde de silence durant laquelle Jiyong sourit, puis se mit à rire.
-C'est une blague, c'est ça ? Tout ça, là, c'est un coup monté ? C'est pour la télé ?
Son regard nerveux buta contre le masque de marbre de son interlocutrice. Il conserva cependant son sourire, sans doute dans l'espoir de briser ses défenses et l'illusion dans laquelle elles voulaient le maintenir. Ces filles étaient de très bonnes actrices mais cette situation était trop absurde pour qu'elle lui arrive en vrai ! Pas vrai ? Soudain, un son familier résonna dans l'air. C'était son téléphone qui sonnait de l'autre côté du mur qui les séparait. La plus jeune le sortit de sa poche.
-C'est mon portable, dit-il en le reconnaissant. Ça doit être l'équipe, ils doivent essayer de savoir où je suis. Ils sont sûrement morts d'inquiétude. Forcément, même !
Personne ne bougea. Dans le silence, la sonnerie, un rap d'un artiste américain, continuait de grésiller, stridente, régulière. La fillette tourna lentement la tête vers lui. Bien qu'il ne fût plus dupe, il ne put s'empêcher de se prendre de nouveau au jeu. De toute évidence, aucune d'elle ne comptait sortir de son rôle. Ce devait sûrement trop tôt. Face à elle, comme un dompteur devant un fauve, il tâcha de conserver une certaine assurance. Il fallait sûrement mener le script encore un peu plus loin avant qu'elles ne craquent.
-Je vois « Jet » sur mon écran. Vous n'êtes pas obligées de me le rendre, j'ai compris. Mais j'imagine qu'il est dans le coup, lui aussi. Mais j'aimerais au moins savoir comment il va, au cas où. Vous pouvez répondre ?
Docilement, la petite qui tenait son portable décrocha. Sans quitter Jiyong des yeux, la main suspendue en l'air, elle la garda à distance de sa tête tandis que la voix du manager se fit entendre en faisant faiblement des « Allô ? Allô ? ». Troublé, Jiyong se colla à la vitre pour répondre :
-Allô Jet ! Chuis là ! Tu m'entends ?
-C'est toi, Jiyong ? Il y a quelqu'un ?
-Oui, c'est moi ! Tu m'entends ? Répondit-il en poussant la voix.
Il ne s'était pas rendu compte que la plus grande et la plus massive des filles était sortie de la pièce. Lorsqu'elle revint armée d'une vieille batte de baseball, ses yeux s'écarquillèrent alors que celle qui tenait le petit appareil le posa délicatement par terre, sa photo de page de garde du manager en train de faire une grimace aux côtés de son protégé faisant maintenant face au plafond. De son côté, la voix du manager persistait :
-Qu'est-ce qui se passe ? Allô ?
Le sang de Jiyong ne fit qu'un tour.
-Non. Non ! Non ! NON !
Le premier impact de la batte contre la vitre de son smartphone lui fit aussi mal que s'il l'avait reçu sur sa propre tête. Au deuxième coup, l'écran acheva de se briser mais la voix appelait toujours, plus forte et plus aigue. Puis au troisième, quatrième, cinquième coup, c'était fini. Au sixième, il éclata en mille morceaux et le silence retomba dans la pièce. Il fallut à Jiyong quelques secondes pour réaliser pleinement ce qui venait de se passer. Lorsqu'il en approcha l'ampleur, il se jeta contre la vitre comme un tigre, les veines de son cou surgissant sous la force de ses cris:
-Vous êtes malades ou quoi ?! Laissez-moi sortir ! Arrêtez vos conneries ! C'est plus drôle du tout ! Laissez-moi sortir, bande de connes ! Tout de suite !
Comme aucune ne bougeait, il se mit à chercher des objets à jeter contre la vitre mais ne trouva rien. Tout avait été visiblement établi pour qu'il ne trouve rien à lancer, si ce n'est la balle et le skateboard, qu'il attrapa et se mit à frapper rageusement contre la paroi de la porte. Les filles reculèrent de peur. Mais celle qui tenait le micro agrippa le poignet des deux filles à ses côtés et tint bon comme un capitaine à la barre de son navire face à une vague un peu trop haute. Alors, en chœur, les filles se tinrent par les mains et refirent toutes un pas en avant en lui faisant de nouveau front. Tandis que Jiyong criait toujours, leur chef ramena le micro à ses lèvres :
-C'est ça, hurle, débats-toi. Ça ne changera rien. Cette serre est en verre trempé. Même un boulet de canon lui ferait à peine une marque. Notre petit dragon est tellement mignon quand il est en colère ! Dit-elle avec un sourire malicieux. Souviens-toi de ce que je t'ai dit. Il n'y a que sous nos conditions que tu seras libéré. Il faut juste qu'on les trouve. Comme tu vois, on a arrangé la pièce pour que tu te sentes chez toi, avec tes passions et tes hobbies. Alors occupe-toi un peu, en attendant.
-C'est débile ! Beugla Jiyong en jetant le skateboard, brisé, derrière lui. Vous aussi, vous êtes débiles ! Avec vos noms de code et vos déguisements pourris! Vous vous croyez dans un film d'horreur ? Vous n'avez aucune idée de la gravité de la situation dans laquelle vous vous êtes mises en m'enlevant, moi, G-Dragon !
-C'est toi qui n'as aucune idée de la gravité de la situation dans laquelle tu es, oppa. Tu te rends pas compte. On est en colère. Vraiment en colère. Tu nous as ignorées pendant trop longtemps et maintenant, tu vas le regretter. Toutes ces années à te soutenir, tous les risques qu'on a pris pour toi, à te suivre partout plus fidèles que tous les chiens et toutes les copines du monde, en étant seulement récompensées par des coups de pied et des insultes, on va t'en faire payer le prix. Regarde ces filles. Tout ce qu'elles voulaient, c'était un regard de toi. Simplement que tu les regardes, qu'au moins tu reconnaisses qu'elles existent !
Encensées par les mots de leur chef, chacune d'elle regardait maintenant Jiyong debout face à elle au milieu de sa cage, les poings serrés. Elles étaient toutes fixées sur ses beaux yeux en amande. Il n'y avait pas de doute : comme elles se l'imaginaient, ils étaient remplis du mépris le plus noir envers elles et leur leader. Lui-même savait qu'elles pouvaient le lire. Ce fiel dans les iris bruns du jeune homme, qui n'avait pas échappé à l'oratrice, lui était rendu au centuple dans leurs yeux si noirs qu'ils semblaient, à Jiyong, être dix trous noirs.
-Maintenant, c'est fini, cette époque où tu pouvais nous foutre dehors, hors de ta vie. Désormais, c'est plus toi qui imposes ta loi. C'est nous.
Elle éteignit un instant son micro avant de le rallumer aussitôt.
-Au fait, pense à ouvrir les petits cadeaux qu'on t'a laissés, rajouta-t-elle d'un ton détaché. Depuis le temps qu'on nous les renvoyait sans cesse, on est enfin sûrs que tu les as reçus, maintenant. T'inquiète pas. Contrairement aux rumeurs, ils sont pas empoisonnés. Tu peux toujours goûter toi-même pour tester !»
Les autres sourirent tandis qu'elle rangeait maintenant son micro, puis la suivirent en file indienne pour sortir de la pièce, toutes du même côté comme les anneaux d'un serpent s'enroulant lentement sur lui-même. Lorsqu'il fut seul, Jiyong s'assit sur le lit, hébété. Malgré toute sa volonté pour que ce rêve s'arrête, rien n'avait changé. Il se tourna vers la pile de cadeaux plastifiés, s'en approcha avec méfiance, la tâta du pied, puis se décida à ouvrir un paquet au hasard qu'il tint à bout de bras. Lorsque la cellophane s'ouvrit enfin, la vague de puanteur qu'il reconnut envahit pleinement ses poumons et il dut tourner brusquement la tête sur le côté pour ne pas vomir. Dans ce paquet et une dizaine d'autres se trouvaient quantités de pâtisseries, soupes et plats préparés, tous expirés depuis une éternité. La moisissure grouillait sur chaque paroi des gâteaux et des nouilles aux couleurs délavées, noyés dans le vert-de-gris et flottant dans des flaques d'huile putrides. Jiyong les éloigna le plus possible de lui, inspirant de grandes goulées d'air frais à travers le filtre de ses paumes, protection bien futile maintenant que l'odeur douceâtre de la pourriture avait imprégné ses mains et envahi tout l'air disponible de la cloche sous laquelle il était enfermé. Il leva alors les yeux au plafond vers le seul trou d'air disponible et sentit son cœur se remplir d'un mélange de rage et d'appréhension. Cette situation était trop grotesque pour qu'il se laisse la subir plus longtemps. Il fallait qu'il la fasse cesser, et très vite, quitte à tricher avec les règles de leur jeu stupide.
Lorsque les filles sortirent et se retrouvèrent dans le couloir, certaines s'appuyèrent contre les murs pour se soutenir, les jambes tremblantes. D'autres poussèrent un soupir de soulagement, d'autres se regardèrent et éclatèrent nerveusement d'un rire silencieux.
« Bien joué, Brain ! chuchota Nerves. C'est trop bien, ce que tu lui as dit !
-C'est clair ! renchérit la plus jeune. Moi, je me souvenais plus que c'était du verre trempé ! Quand il a commencé à taper, pendant une seconde, je me suis dit « on est mortes ! il va défoncer la porte, il va nous défoncer ! »
-Chut, il peut encore nous entendre.
Les filles se turent, aux aguets. Brain ôta sa capuche pour défaire son chignon à mèches dorés et essuya la sueur qui lui perlait le front.
-Que faisons, maintenant ? demanda l'étrangère en fixant ses yeux bleus sur leur chef.
-On va attendre, souffla la blonde, ce qui fit hocher la tête à leur grande garde du corps. Dans quelques jours, quand il aura accepté que ce qui se passe autour de lui est vrai, il sera docile. On pourra faire ce qu'on veut de lui. D'ici là, on aura trouvé ce qu'on peut lui faire faire. Ça fait quand même chier qu'on n'y ait pas pensé avant ! Il nous prend pour des taches, maintenant !
-On a fait ce qu'on a pu, répondit la géante, vexée. Il nous a déjà fallu des mois pour qu'on se rassemble, qu'on fasse le plan, qu'on loue le van, qu'on soudoie les reporters qui connaissaient son planning…
-Tu te souviens du mec qui voulait que je lui montre mes seins ? l'interrompit Heart. Comment tu l'as envoyé valser ! Plus haut que la N Tower !
-Ah oui, je m'en souviens ! dit Nerves en éclatant de rire.
-Bon, ça suffit maintenant ! s'impatienta leur chef.
-Ne restons pas là pour en parler, proposa Bones en les prenant doucement par les épaules. Allez en discuter à la cuisine. Je vais nous faire du thé glacé. »
Les quatre jeunes filles se réjouirent comme des enfants. Les émotions avaient été fortes aujourd'hui et elles avaient le gosier desséché. Avant de rejoindre ses dongsaengs, Bones rassembla les quelques morceaux de portable qu'elle avait ramassés, les rassembla par terre et prit une photo avec son smartphone. Elle ajouta ensuite une note :
« Voilà ce qui se passe quand on se frotte à notre gang ^^
En ajout avec la carte grise et le permis de conduire, je vends aussi la carte-puce en bonus ! Le téléphone est bien celui de GD. Celles qui ne me croient pas, vous pourrez toujours le vérifier à l'achat. Comme le reste, je ne la donne pas, je la vends. Envoyez-moi votre adresse. 200 000 wons. Non négociable.
N'envoyez pas de commentaires négatifs. Ne nous jugez pas. »
Elle envoya ensuite l'image à leur compte Kakao commun, suivie d'autres photos prises précédemment de l'appareil intact, puis rangea les morceaux dans sa poche et rejoignit ses amies dans la cuisine. Comme c'était excitant d'être une criminelle !
Le Meet and Greet de G-Dragon était officiellement annulé. Enfoncée dans son siège de bus, Mme Park reposa son téléphone sur ses genoux et soupira. Evidemment, elle n'aurait jamais l'occasion de faire rembourser ces billets qui lui avaient coûté un bras et pour lesquels elle s'était battu bec et ongles avec une maman hystérique. Mais surtout, c'était encore une occasion ratée pour elle et sa fille de partager un moment ensemble. Elle se demandait si elle-même était au courant. Elle l'était, probablement. Evidemment, lorsqu'elle tenta de la joindre, son portable la renvoya directement sur la messagerie. Comme elle savait qu'elle n'écoutait jamais ses messages, elle se décida d'envoyer un SMS :
« Ma chérie,
La rencontre avec G-Dragon est annulée. J'espère que tu n'es pas trop déçue. Je t'emmènerai le voir à son prochain concert, si tu veux. Comment se passent tes vacances avec ton père ? Tu ne t'ennuies pas trop ? Il est toujours avec l'affreuse ? Appelle-moi une fois de temps en temps,
Tu me manques,
Maman. »
Lorsqu'elle arriva devant le bâtiment, Mme Park soupira nerveusement. Bien qu'elle eût ouvert ces portes des dizaines de fois par le passé, ce matin était différent de tous les autres. Elle avait le sentiment qu'une fois qu'elle les aurait franchies, sa vie ne serait plus jamais la même. Et pour cause ! Ignorant encore l'orgueil qui lui gonflait la poitrine, elle poussa la porte du plus important commissariat de Séoul.
« Bonjour, lieutenant! Lui lança la réceptionniste avec un grand sourire.
-Bonjour Min. Bon sang, ça fait vraiment bizarre que tu m'appelles comme ça, maintenant !
-Il va falloir vous y habituer. Ça y'est, vous l'avez eue, votre promotion !
-Oui, et Dieu sait comme ça fait du bien ! Bon, au boulot et plus vite que ça ! » dit-elle plus pour elle-même que la réceptionniste qui en sourit.
Ce disant, elle se dirigea vers ses nouveaux bureaux où ses nouveaux collègues masculins l'accueillirent chaleureusement. Mais alors qu'elle installait ses affaires, elle ne put s'empêcher de sentir qu'on l'observait. Elle leva la tête et fit face à son supérieur qui lui sourit.
« Bonjour, commissaire.
-Bonjour Park. Encore félicitations.
-Merci.
-En pensant à tous ces jeunes candidats qui passent le concours de police, il est surprenant de voir cette fois une femme arborer cette rose à la boutonnière, dit-il en désignant l'insigne des inspecteurs à sa veste.
Qu'entendait-il pas « étonnant » ? Piquée au vif, celle-ci manqua de tiquer en le remerciant une seconde fois. Elle connaissait le côté « conservateur » du commissaire et il n'était pas question de gâcher cette belle journée par son caractère qu'elle savait un peu fort. Du moins, pas encore. Comme elle voulait prendre congé de lui, comme son chef ne la laissait pas tranquille, Mme Park continua de lui sourire.
-Vous vouliez me dire autre chose ?
-En effet, dit alors le vieil homme d'une voix plus solennelle. Je comptais également vous souhaiter bonne chance.
-Ah. Merci, chef !
-Et je ne dis pas cela seulement parce que vous êtes une femme, Park, si c'est ce que vous pensez. Je sais que vous êtes susceptible sur ce point, dit-il en la regardant droit dans les yeux. Je vous dis cela aussi parce que, comme tous les inspecteurs fraîchement promus, vous jouez dans la cour des grands, maintenant. Vous aurez envie de faire vos preuves, montrer que vous avez autant de couilles que tout le monde ici, si vous me permettez l'expression. Faites attention à ne pas vous brûler les ailes. Vous avez fait des sacrifices dans votre vie de famille pour en arriver là et nous en sommes tous admiratifs, vraiment. Mais il se peut que vous en fassiez encore d'autres à l'avenir. Tâchez de faire les bons choix. Je me suis bien fait comprendre ?
-Bien sûr, répondit Park d'une voix posée. Je tâcherai de me concentrer plus sur mes dossiers et moins sur les goûters de mes loulous après l'école. Nous sommes d'accord sur le fait qu'être mère de famille ne rend pas stupide. N'est-ce pas, commissaire ?
Tout en parlant, elle savait que son regard était celui du défi, eux qui transperçaient maintenant ceux de son supérieur. Elle avait craqué. En se redressant, toujours solennel, son supérieur sourit froidement.
-Attention à votre langage, agent Park. Mais je suis content que vous ayez saisi le message. Du moins celui que vous vouliez entendre. »
Mais alors qu'il était en route pour rejoindre son bureau, la porte s'ouvrit brutalement et un homme musclé en veste de marque et casquette de baseball entra en trombes, dégoulinant de pluie, ignorant la malheureuse réceptionniste qui le poursuivait en le houspillant.
« Qui est l'inspecteur ? demanda-t-il à la cantonade.
-Monsieur, qui vous a laissé entrer ? demanda le commissaire en s'avançant vers l'homme au regard fou.
-Personne. Je viens signaler un enlèvement, dit ce dernier en reprenant son souffle. Je suis M. Soon-Ho mais on m'appelle Jet. Je suis le manager de G-Dragon et je viens signaler son enlèvement !
Quand son regard croisa celui de son chef, Mme Park sourit intérieurement et se tourna vers M. Soon-Ho, sentant son cœur vibrer en prononçant ces mots :
-Inspecteur en chef Park Youn-Hee, je prends l'affaire en main. »
