Serait-il possible que je sois encore en vie ?
Peut être, qui sait. Enfin, plus sérieusement, je m'excuse vraiment, mon écriture a été ralentie par les soucis de santé, puis les examens, puis un déménagement en cours, donc c'est compliqué d'écrire/ d'avoir de la correction / poster.
Merci à Momo pour sa patience de fifou, merci à mes lecteurices je vous aime même si j'me sens seul dans le monde de la review R.I.P, et merci à Hizashi-le-chat pour sa participation active dans la correction, ajoutant quelques
Bonne lecture!
« Je vais essayer de faire au plus simple, commença-t-elle en s'asseyant sur un canapé à moitié explosé par les griffes du chat. Il y a beaucoup de termes, mais je vais tenter d'être claire et concise. Est-ce que vous savez ce que sont les « Epsilons » ? »
Shouta secoua la tête, et s'attendit à voir son mari faire de même. Mais celui-ci ouvrit la bouche, étonné.
« Ça existe vraiment ? 'Fin, je veux dire, grand et en vie et tout. On nous en avait parlé un peu, en cours d'éducation sexuelle – well, une heure de cris hebdomadaire pour nous répéter qu'on était des moins-que-rien bons à se faire troncher, mais whatever – en disant que c'étaient des erreurs. D'ailleurs, c'est pour ça que c'est cette lettre là, non ? Epsilon. Le E de « Erreur ». »
Chiyo approuva d'un signe du menton, et le brun commença à se sentir légèrement trembler. Il tentait d'être aussi rationnel que possible, mais la situation le dépassait depuis un moment déjà. Son ton était à la fois stressé et profondément agacé quand il prit la parole.
« Et donc ? »
L'héroïne ne lui répondit pas tout de suite. Hizashi, lui, le serra doucement entre ses bras en lui accordant son plus beau sourire, et une fois le battement de cœur manqué passé – après quinze ans, il avait toujours autant d'effet sur lui, apparemment... - Shouta soupira et fit un vague mouvement de la main pour inviter sa collègue à continuer.
« Il semblerait que ce soit ta condition de naissance. De ce que j'ai compris, les tests avant ta naissance annonçaient un futur alpha, mais... C'est un peu tout le dilemme d'un epsilon. L'idée est qu'il est tout à la fois. Ses odeurs changent, peuvent se stabiliser des années avant de partir en vrille complète, son corps est en perpétuel mouvement pour se préparer à donner ou à recevoir un enfant. C'est... Malheureusement, un effet secondaire de l'évolution humaine accélérée. Elle marqua une pause avant de reprendre. La plupart des epsilons ont été massacrés. Imagine le problème : tes hormones changent pour devenir celles d'un oméga en chaleur – ce qui s'est passé pour toi – et tu viens à attendre un enfant. Puis, tes hormones changent de nouveau pour te transformer en alpha, un processus qui ne se contrôle absolument pas… Ton corps, donc, considère l'enfant parfois bien développé comme un intrus et non plus une présence à protéger. Tes organes, rétractés pour lui laisser de la place, reprennent leur taille initiale et commencent à l'écraser. La douleur est telle que la plupart des cas d'epsilon ont été découverts morts, le bas-ventre déchiqueté pour faire sortir la source de la souffrance. Je te passe les détails, cela dit.
-C'est trop gentil. » Son ton était narquois, mais sa main un peu tremblante agrippait celle d'Hizashi.
« Dans ton cas, visiblement, tes parents ont été très insistants auprès des médecins pour te « soigner ». C'était ça ou le meurtre, je suppose. Tu as été sous traitement hormonal pendant près de dix ans, à raison d'une piqûre intramusculaire tous les quinze jours, puis, à partir de tes huit ans, toutes les trois semaines. Ton état s'est stabilisé. Puisque tu semblais rester un alpha, personne n'a rien touché. C'est le stress intense des derniers événements qui a dû faire changer la situation », termina-t-elle avec un sourire. Du petit sac qu'elle avait emmené, et qu'aucun des deux hommes n'avait remarqués jusque-là, elle sortit un thermos. « Vous voulez du thé ? »
Ils secouèrent la tête en cœur. Chiyo ouvrit doucement le couvercle du thermos, appuya au centre pour libérer le liquide chaud qu'elle versa dans le capuchon retourné de l'objet. L'odeur était douce, du thé aux fleurs, principalement des violettes et des roses.
« Bien sûr, je peux te remettre sous traitement. Il est un peu violent sur le coup, mais on s'y habitue, et il n'est pas dangereux pour les corps comme le tien sur le long terme. Au pire, tu auras mal aux fesses pendant quelques jours, mais il semblerait que tu n'aies pas besoin de moi pour ça. »
OK, peut-être que ses joues prirent une légère teinte rosée, mais personne n'était là pour le prouver. Recovery Girl leur accorda un sourire, et but quelques gorgées de son thé fumant.
« Cependant... reprit-elle, et depuis le début de son explication que les deux hommes écoutaient religieusement, c'était la première fois qu'elle hésitait. Cependant, il n'est pas impossible que tu sois fécondé. Et je sais, ne faites pas cette tête, Hizashi ne peut pas, blablabla. Mais tu n'es pas un oméga, ou un alpha, ou peu importe quelle lettre grecque ridicule ils ont mise sur des états hormonaux liés à une maladie qu'ils ont causées eux-mêmes. Tu es spécial, et ça veut dire qu'il peut se passer des choses que je ne peux pas prévoir, ou expliquer pour le moment. C'est comme un Deus Ex Machina dans un mauvais roman, si tu veux. »
Shouta se laissa aller dans les bras de son partenaire, et ferma les yeux. OK, il était une erreur spéciale sortie du cul de Dieu. Génial. Absolument génial. Il n'avait pourtant rien demandé de plus qu'une vie tranquille pour dormir et caresser des chats. Peut-être que c'était pour ça qu'il avait eu de la chance. Un appartement correct, deux jobs épuisants à en crever mais dont il était satisfait. Hizashi. Ça expliquait sûrement toute cette merde, Hizashi dans sa vie. Karma pourri.
« Et donc ? On fait quoi ? »
Chiyo fouilla un instant dans son sac, avant de leur tendre une petite boîte bleue et blanche que Hizashi connaissait très bien – parce qu'il savait qu'il n'en aurait jamais l'utilité – et que Shouta avait déjà vue en tournant les yeux vaguement sur une vitrine de pharmacie. Un test de grossesse. Parfait.
Parfait.
Il l'attrapa et grogna.
« Tu le feras dans trois jours. Avant ça, les résultats ne seront pas fiables pour plusieurs raisons qu'Hizashi t'expliquera aussi bien, voire même mieux que moi. Si le test est positif et que tu décides de le garder, préviens-moi, on en rediscutera. »
L'héroïne – dans la fleur de l'âge, bien sûr – se leva et partit sans parler. C'était sans doute mieux comme ça, de toute façon, étant donné le choc provoqué par son annonce. Elle sortit de l'appartement aussi discrètement que possible et ce fut mission accomplie avec succès. Elle se dirigea vers les escaliers qu'elle descendit lentement. Ses jambes n'avaient jamais été bien grandes, et maintenant, avec l'âge, elles semblaient se rabougrir et se ratatiner. Elle sentait ses os craquer et ses ligaments tirer à chaque pas. Avec son alter, son corps aurait dû tenir plus longtemps. Malheureusement, l'angoisse et la culpabilité étaient bien plus destructeurs qu'une amélioration due à une évolution forcée. Un pouvoir purement humain, que de s'auto-saboter de la sorte.
Jusque-là, si Chiyo avait été physiquement malade de voir jour après jour les résultats désastreux de ses expériences sur la société dans laquelle elle vivait, elle avait réussi à en rester suffisamment détachée pour ne pas craquer. Elle arrivait à penser que, peut-être, ce n'étaient que des personnes quelconques, que ça allait, après tout. Mais, là, c'étaient des jeunes hommes qu'elle avait côtoyés quand ils avaient quinze ans, avec lesquels elle avait discuté des heures quand ils en avaient eu vingt, qu'elle avait conseillés à l'aube de leurs trente ans. C'étaient des anciens étudiants, c'étaient des enfants qu'elle avait vus grandir, et c'étaient aujourd'hui des adultes, des collègues, des amis. Et, si jusque-là, elle avait réussi à repousser sa culpabilité au fond d'une trappe dissimulée sous le lourd tapis des années, aujourd'hui elle ne pouvait désormais plus ignorer le monstre immonde qui en sortait.
Hizashi, lui, n'avait rien à foutre de ce monstre qui tentait d'anéantir tout sur son passage, ou qu'importe. Il y avait un monde qui se battait dans sa tête en cet instant précis wait what, mon mec n'est pas ce que je pensais ni ce qu'il pensait, une sorte de peur aussi se faisait sentir, mais la seule pensée claire qu'il avait, ses yeux verts rivés sur son abruti adorable insomniaque de mari, c'était, Holy Shit, Am I going to be a father ?, ou quelque chose dans cet ordre-là. C'était peut-être grâce à l'éducation un peu spéciale qu'il avait reçue – et il avait eu beaucoup de chance que le collège dans lequel il avait été scolarisé prépare les jeunes omégas aux changements corporels importants qui surviendraient à leur puberté – mais il imaginait parfaitement le dos de Shouta s'arquer lentement, son ventre au complet s'agrandir, puisque le fœtus se développe dans le bas-ventre, mais que les organes internes se réorganisent et font gonfler tout l'abdomen en se serrant les uns contre les autres. Il se préparait déjà à rassurer son époux sur les vergetures qui apparaîtraient sur sa peau à cause de l'élasticité de cette dernière poussée à l'extrême. Les vergetures, à bien y penser, c'étaient les cicatrices de bataille du corps contre lui-même, et chacune d'entre elles était une bombe explosée. Ou peut-être que c'était une façon pour la peau de s'exprimer artistiquement. Ou peut-être qu'il allait un peu trop loin avec ses métaphores, et holy shit, il s'était non seulement perdu dans le fil de sa pensée, mais en plus, Shouta lui jetait un regard plat mais perplexe, à en juger par le sourcil qu'il arquait légèrement.
« .. Rien, Shou, rien.
-Tu m'as pas appelé comme ça depuis le lycée. C'est. Très louche. »
Sa voix était très légèrement tremblante, et ç'aurait sans doute été imperceptible pour qui ne le connaissait pas aussi bien qu'Hizashi. Ce dernier le serra tendrement contre lui.
« Nothing, my dear love !
-... Hizashi, Michael, Yamada. Je vais te -
-Tu en as oublié un.
-... Non, lâcha-t-il platement, après un temps de réflexion.
-Mais on est mariééééés ! Aizawa, chéri, Aizawa.
-On a jamais échangé nos noms. Si ? »
Shouta eut pour seule réponse un immense sourire qui se voulait très certainement énigmatique – c'était raté – et il lui lança un coussin au travers du visage. Au moins, Hizashi savait le distraire de ses préoccupations.
OoO
Une, deux, trois, quatre, cinq.
Les secondes s'écoulent comme les gouttes sur la vitre.
Six, sept, huit, neuf, dix.
S'écoulent comme le sang par litres sur l'asphalte froid.
Onze, douze, treize, quatorze, quinze.
Le sang glisse accompagné, tristesse palpable s'éclate dans le siphon.
Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.
Des bâtiments, superposés à côté les uns des autres, proximité forcée. C'est une immense ville, et parfois, la vie s'éteint avec des cris dans un angle sombre, parfois éclairée par la lueur blafarde d'une ampoule clignotante – mais c'est toujours le silence qui s'abat, quand les ombres tombent. Si personne ne les entend, leurs corps font-ils du bruit ?Elle le découvrira bien assez tôt, la gravité reprend ses droits sur sa masse.
Vingt-et-un, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, ving - STOP
La pluie s'éclate sur les carreaux. Il regarde, le front posé sur le verre froid, sa sueur s'écoule sur son visage. Son corps est brûlant, sa température trop haute, sa main désespérément éloignée de sa presque jumelle, loin dans cet amas de bâtiments entassés et de fumées noirâtres il voudrait percevoir sa voix mais ses yeux n'ont jamais été bons entendants, et les gouttes s'éclatent comme la berceuse d'un film horrifique.
Vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente.
C'est dur, d'attendre. Il marche sur la moquette, y a laissé une trace du cercle que forment ses pas en rond. Parfois, il donne un coup faible. Mille coups faibles, c'est toujours mille coups, et un ressort du canapé explose.
Sa tête aussi, un peu, quand la nouvelle tombe comme l'a fait son étudiante, rattrapée par les lois de la physique.
Trente-et-un, trente-deux, trente-trois, trente-quatre, tren – STOP.
Elle est son amie. Était. Meilleure, la meilleure de toutes est, ou était, ou restera, il n'est pas sûr du temps à employer, et les secondes s'écoulent au ralenti dans les couloirs tachés de l'hôpital où elle se trouve. Le temps semble arrêté. Le blanc est maculé du gris de l'usure, des passages répétés qui ont raturé la vieille peinture. Ses yeux verts se jettent dans ceux dépareillés du garçon à côté, se détournent parfois pour fixer la jeune fille assise au sol, son propre regard jeté par la fenêtre et écrasé tout en bas. Elle a toujours été douée pour les sauvetages, pourtant, mais rien n'avait suffit cette fois.
Quarante. Ou moins ? Cinquante, peut-être. Le décompte se perd, sur trois jours.
Il rentre dans l'appartement en trombe, avec un poing levé en l'air, un sourire, et ses doigts s'entremêlent à ceux abandonnés de son époux, dont les pupilles injectées de sang fixent la boîte bleutée qui dépasse de la poche de son sweat-shirt trop coloré. Sa voix résonne, doucement, et il se laisse bercer par la douce onde tendre qui calme un peu la tension dans ses muscles.
« Elle va bien. Elle est en vie, et elle n'aura aucune conséquence grave, normalement.. Et c'est l'heure de faire ça ! »
Hizashi lui tendit le test de grossesse comme le trésor ultime d'une quête compliquée. Shouta lui accorda l'ombre d'un sourire, les yeux clos.
C'est long, trois jours.
OoO
Shouta resta peut-être cinq, dix minutes, complètement immobile dans la salle de bain, le test entre ses mains. Il n'osait pas ouvrir la boîte, regarder les instructions – Hizashi lui avait expliqué rapidement comment s'en servir, mais il n'avait pas réussi à comprendre un quart de son discours. Il n'était pas sûr de vouloir jeter un coup d'œil aux résultats que ce soit une barre, ou deux, ou trois cents, ou peu importe, il n'y bitait rien, de toute façon.
Des doigts frappèrent légèrement le battant de bois, puis il entendit une voix douce, presque beaucoup trop, mais Shouta ne pouvait pas lui en vouloir, étant donné les circonstances.
« Tout va bien... ? »
Un soupir. Il lâcha un vague grognement, avant d'enfin déballer le test, qui se présentait comme une sorte de mix improbable entre une seringue et un thermomètre. Son sourcil s'arqua presque de lui-même, et il redemanda une explication à Hizashi, dont il entendit le soupir d'impatience, d'angoisse et d'un poil d'agacement.
« Tu te piques le bout du doigt avec l'aiguille. Tu attends un peu, et normalement, tu devrais avoir les résultats en cinq à dix minutes. Pas besoin de t'enfermer dans la salle de bain, donc.
-... Ah... Désolé. »
Il ouvrit la porte, invitant son compagnon à entrer avec lui dans la pièce carrelée, et s'assit sur le rebord de la baignoire. Avec un soupir, coincé quelque part entre l'anxiété et la fatigue, il piqua son annulaire gauche, sur lequel était accroché depuis des années un anneau doré. Il était trop sentimental, mais c'était un réflexe c'était le doigt qu'il repliait en premier quand sa main était en danger lors d'une mission, et celui qui lui annoncerait sa non-grossesse.
Parce qu'il ne pouvait pas attendre un enfant. Il ne pouvait pas leur offrir ce petit bonheur. Et, de toute façon, même si c'était le cas, son corps visiblement déglingué ne tiendrait pas le coup : ce serait lui ou l'enfant, et il ne souhaitait pas mettre Hizashi dans cette situation. Puis quand bien même : avec leurs emplois, cinq pour deux simples hommes, comment rajouter une chose aussi fragile qu'un enfant à l'équation ? Et, une fois plus grand, ne serait-ce pas dangereux pour ce petit bout d'eux ? Il risquait d'être la cible d'attaques constantes, de moqueries, et... Et son alter, une véritable catastrophe. Même en cas de grossesse, donc, le plus prudent restait un avortement, l'oubli de cette courte histoire, et des achats de préservatifs.
… Mais, et c'était terrible, une petite idée se glissait entre ses neurones malmenés, et frappait l'intérieur de son crâne. L'idée que, peut-être, ce petit morceau de vie pourrait avoir ses yeux et la voix d'Hizashi, ou les yeux verts et des petites cernes, ou son alter à lui, ou son amour des chats, ou celui du bruit, ou – ou, un millier de possibilités qui s'éclataient les unes contre les autres, jusqu'à venir donner un coup sur son cœur pour le faire accélérer brusquement, serrer ses poumons autour de l'organe déjà en difficulté. Sa jambe tremblait violemment, et une main se posa sur son épaule, le sortant de sa transe.
Hizashi était agenouillé devant lui. Le test était posé sur le meuble à leur droite, et, tendrement, son compagnon attrapa ses doigts entre les siens et caressa sa peau avec son pouce.
« Hey. Quoi qu'il arrive, et quoi que tu fasses, je serai là. Okay, darling ? Pour le meilleur ou pour le pire, ou whatever j'écoutais même pas.
-Pourtant c'est toi qui m'as harcelé pour qu'on fasse une cérémonie version longue.
-Oui... Mais je t'avais blessé, and, j'avais pas prévu que ton costard te moulerait si bien. »
Shouta eut un très léger rictus, et déposa ses lèvres légèrement humides d'avoir été mordues sur son front. Un énorme « BIP » se fit entendre, lui arrachant un sursaut, et Hizashi se redressa d'un coup pour attraper la boîte où se trouvait le test, et l'examiner méticuleusement. Le brun sentait son cœur s'éclater, ses organes danser comme cette soirée au MacumbaNight – il avait à peine dix-neuf ans, et il était très triste – et sa tête flotter. Pour garder ses pieds sur terre, ses yeux sombres examinèrent chaque recoin du visage de son mari. Ses yeux, rivés sur le test, étaient légèrement plissés – avec le temps, Hizashi avait développé une légère myopie, et il ne portait pas ses lunettes de vue – créant des petites rides sur le côté de sa paupière. Son nez, retroussé, un peu pointu presque, gigotait légèrement par moments, signe qu'il devait commencer à s'enrhumer. La peau de ses joues était très douce, il le savait, puisqu'il restait un peu de crème de jour sur le haut de sa mâchoire contractée par l'angoisse. Le blond ne portait pas ses piercings habituels, au nombre de quatorze, la large majorité étant de part et d'autre de ses oreilles. Cela voulait dire que la date d'aujourd'hui tournait autour du quinze, car c'était la période du mois où il retirait la quasi totalité des morceaux de métal qui transperçaient son corps pour laisser les trous respirer un peu, les désinfecter, et potentiellement racheter un nouveau piercing.
Il aurait sans doute pu passer un éternité à l'observer, à détailler chaque petit mouvement nerveux de ses sourcils, la façon qu'il avait de bouger ses lèvres d'une manière ridiculement adorable quand il se triturait les méninges, ou la façon qu'il avait de tapoter sur sa ceinture en cuir au rythme d'une musique imaginaire, sans doute. Mais il fut rapidement rattrapé par la réalité, qui était celle d'un hurlement terrible et d'un alter mal contrôlé qui faillirent lui faire perdre à tout jamais l'usage de ses tympans.
Shouta voulut lui demander Pourquoi tu cries, débile, mais il n'eut que le temps de sentir ses bras se serrer autour de sa nuque, et la pression du torse de son partenaire contre le sien. Hizashi hurlait un mélange anglo-russo-japonais, et Shouta se questionna une bonne trentaine de secondes sur comment est-ce qu'il avait appris à dire « Putain », « Mon Dieu », et « Baise-moi » en russe. Il se demanda aussi s'il comprenait tout ce qu'il disait, et finalement, comment lui pouvait reconnaître du russe. Enfin, peu importe, puisque le blond se détacha de lui d'un geste brusque pour sauter quasiment jusqu'au plafond, avant de le fixer, sa lèvre inférieure tachée de quelques perles écarlates, à force de se mordre à sang pour ne pas activer malencontreusement son alter.
« ON VA AVOIR UN BEBE ! SHOUTA ! UN BEBE ! TOI ET MOI ! YOU AND I, MY PARTNER IN CRIME AND IN LIFE AND ! OH MY GOD ! A BABY ! »
Le héros underground se laissa secouer pendant une minute complète, avant de repousser brutalement son époux, vomir dans la baignoire – à force de le traiter comme un arbre à fruits, il fallait bien que quelque chose tombe – et lâcher un bruit sorti du plus profond de son âme et qui traduisait à peine le quart de l'angoisse qu'il ressentait. Ok. Un enfant. Un enfant, dans son ventre. Enfin, non, ce n'était pas un enfant, c'était un amas de cellules, ce n'était pas conscient, ce n'était rien – mais le sourire d'Hizashi, dont il retombait amoureux à chaque fois, lui était réel et merde, son envie de tenir un enfant avec ces yeux verts magnifiques était réelle aussi et putain, sa voix, comme un murmure, elle aussi, était réelle :
« … Appelle Chiyo. Pour savoir comment.. La grossesse va se passer. »
OoO
Ce n'était pas correct, comme pensée, et elle le savait pertinemment, mais elle ne parvenait pas à la dégager de son esprit. L'espoir, discret mais vif, que le test soit négatif, et que passée la déception sans doute, ils reprennent une vie normale, sans risque de souffrance quelconque. Bien sûr, en cas de grossesse, elle pouvait tout à fait pratiquer un avortement, mais les corps omégas étaient particulièrement récalcitrants à l'idée de se faire retirer un amas de cellules. Instinct purement physique de protection de la progéniture, afin de s'assurer une descendance certaine et rapide, repeupler le monde, bla, bla, bla.
Son cœur se serra à la vue du SMS envoyé par son collègue bruyant, se résumant simplement à : « Positif. On le garde. Tu peux venir ? ». Sept mots qui s'alignaient et s'éclataient dans sa tête, presque autant que quand ce jeune homme, il y avait de cela bien vingt ans, s'était approché d'elle pour lui murmurer : « Voulez-vous coucher avec moi, ce soir ? ». C'étaient sept mots aussi, et l'énorme coup qu'il avait reçu aux testicules après lui avait fait rajouter sans doute une trentaine d'autres injures à son discours « romantique ».
Elle prépara donc son sac, confirma sa venue prochaine, et se dirigea d'un pas lourd jusqu'à l'appartement de ses deux collègues, qu'elle avait déjà occupé trois jours plus tôt. Ses pas claquaient sur l'asphalte humide et froid, et elle songea qu'après sa visite chez les éventuels futurs parents – peut-être que la prise de conscience des risques leur ferait changer d'avis ? - il lui faudrait se rendre à l'hôpital, prendre des nouvelles de la jeune fille de seconde, classe 1-A, qui avait attenté à ses jours. Quinze ans, c'était jeune, pour vouloir mourir.
OoO
Peut-être qu'il était anxieux. Enfin, non, Shouta le savait, c'était une certitude il était tout bonnement parfaitement anxieux. Chiyo se trouvait devant lui, assise sur le fauteuil sur lequel elle s'était posée la dernière fois, son thermos de thé entre ses mains. Elle soupira, et lui tendit une liste plus longue que la playlist musicale d'Hizashi. Des noms qu'il ne parvenait pas à reconnaître, mais qui devaient être le signe de sa mort prochaine.
« C'est simple, commença-t-elle après une gorgée de thé brûlant. Ton corps n'est pas fait pour supporter la totalité d'une grossesse. Tes hormones vont changer de force, tes organes écraseront le bébé, et vous serez tous les deux morts avant même d'avoir atteint le premier mois. Il faut donc le forcer à se maintenir dans un certain cycle hormonal, ce qui implique plusieurs piqûres intramusculaires quotidiennes – deux, matin et soir. Ensuite, dans le cas où les hormones ne seraient pas suffisants, ce qui peut être le cas s'il t'arrive une émotion trop forte, et je sais que ça t'arrive tout le temps, j'ai prévu un traitement un peu plus lourd, qui permettra à tes organes de rester contractés le long de la grossesse. Cependant, l'effet secondaire le plus probable et le plus courant, c'est que tes organes restent contractés dans ton abdomen, même après l'accouchement. Ce n'est pas non plus impossible que tu perdes un organe, très certainement l'intestin ou un de tes reins.
-Charmant, grogna vaguement Shouta en jouant avec les mèches blondes d'Hizashi qui tombaient sur son épaule.
-N'est-ce pas ? Mais ce n'est pas tout... Tu vas avoir une pilule progestative, qui imitera donc l'état d'une grossesse, et permettra à ton endomètre de rester en place et de ne pas tenter de se liquéfier avec l'enfant. Quelques anti-douleurs à base de morphine – et crois-moi, tu en auras besoin – et un traitement un peu plus léger pour protéger un maximum le fœtus de tous les traitements précédents. Mais je ne te cache pas qu'il n'y a pas beaucoup de chances qu'il survive, et s'il est en vie à la naissance, il sera sans doute lourdement handicapé. J'espère que vous avez conscience des risques... »
Les deux hommes hochèrent la tête, leurs doigts entremêlés. Hizashi lâcha un rire nerveux, et s'apprêta à se lancer dans une tirade dont il avait le secret, quand il fut coupé par son compagnon :
« Je sais. On va tous crever, blabla, c'est foutu, blabla, c'est ridicule, blabla. Mais... C'est peut-être la seule chance qu'on aura jamais. Et je crèverai aussi de savoir que j'ai pas au moins essayé. »
Chiyo hocha la tête, un peu agacée peut-être, mais pas contre eux bien sûr, non c'était ce sentiment qui lui collait à la peau et dont elle n'arrivait pas à se débarrasser, cette haine qui la fit serrer ses poings un peu brusquement, mais sourire doucement au final, se voulant un peu rassurante malgré la situation catastrophique.
« Bien, alors dépêche-toi, tu dois commencer le traitement au plus tard demain, clair ? Une grossesse est désormais très rapide : cinq mois tout au plus pour les plus longues, et c'est assez rare. Le fœtus a déjà dû atteindre un certain stade, c'est vraiment une histoire d'heures avant que le traitement soit à revoir intégralement si tu ne l'as pas commencé. »
Avec un murmure pour réponse, elle soupira et quitta l'appartement en silence, les ordonnances placées sur la table basse. Shouta les attrapa d'une main un peu tremblante, et ses yeux injectés de sang se baladèrent sur les noms, les indications, les dosages élevés qui lui donnaient comme le vertige. Doucement, il plaça sa tête douloureuse sur l'épaule de son blond qui s'était exceptionnellement tu – et Dieu ou peu importe qui était là-haut savait que son crétin de mari n'était pas du genre à fermer l'immense haut-parleur qui lui servait de bouche. Le brun s'apprêta à lui faire une remarque, mais il sentit la prise de l'homme se resserrer autour de lui, et doucement le corps légèrement plus frêle que le sien trémula, laissa s'échapper quelques sanglots silencieux trahis par quelques hoquets mal retenus. Shouta n'était pas doué pour consoler qui que ce soit, pas même l'homme avec qui il partageait sa vie depuis plus d'une décennie, alors il préféra se taire et lui rendre son étreinte en le berçant doucement, déposant de temps à autre un baiser doux sur sa peau mouillée.
OoO
La classe était silencieuse depuis plusieurs semaines, déjà. Une table vide, sur laquelle reposait une fleur blanche changée chaque jour, une autre un peu plus loin, délaissée de sa propriétaire mais sur le bois, cette fois, des mots d'encouragements doux pour son retour prochain. Sur le côté, encore une place abandonnée, mais personne ne savait où était Shouto Todoroki. Izuku sentait son cœur battre à pleine vitesse sous le coup de la panique, et sa voix marmonnant était le seul bruit qui venait briser le mutisme ambiant. Todoroki ne pouvait pas être loin, après tout il était là hier, en pleine forme, et il avait envoyé un message à son petit ami une fois arrivé à domicile – il s'en assurait chaque jour parce qu'avec cette histoire d'alphas victimes de meurtres sanglants, il ne voulait pas prendre le risque de perdre encore quelqu'un d'important à ses yeux –, ainsi que quelques messages jusqu'à vingt-deux heures, le moment où l'adolescent allait généralement se coucher puis plus rien de la nuit, si ce n'est une connexion rapide à sept heures du matin sur un réseau social qu'ils avaient en commun – jusqu'à sept heures, donc, il était visiblement en bon état, sauf si son téléphone avait été volé et -
« Hey, Deku, calme-toi. »
Il sursauta brusquement et se tourna vers Mina. La jeune fille lui accorda son plus beau sourire, une main posée sur sa hanche. Elle avait été boulversée par la mort de Katsuki, bien sûr, mais c'était surtout la presque « réussite » d'Ochaco qui l'avait remuée et il semblait à Izuku qu'il n'était pas possible, humainement parlant, de pleurer autant. Le jour où son hospitalisation leur avait été annoncée, elle avait presque crié puis murmuré à répétition des chiffres de suicide chez les jeunes femmes, le nombre de victimes de violences, la non-protection depuis qu'elles étaient stériles, puisqu'inutiles, les maladies sexuellement transmissibles qui faisaient des ravages parmi elles. Sa voix avait été très tremblante, de tristesse et de souffrance et de peur sans doute.
Pourtant, son sourire était rayonnant, et malgré les événements, Izuku sentit ses lèvres se tordre doucement. Une tentative un peu ratée, mais suffisante pour Mina qui éclata de rire, donna un énorme coup dans le dos de Denki qui sursauta brusquement. Sa chaise bascula sur le côté, son corps avec, et il tomba sur Tooru qui lâcha un petit cri de surprise.
« .. oups ? »
Un léger bruit de fond se fit entendre, un peu plus joyeux qu'à l'accoutumée, et Izuku se sentit sourire un peu plus. La vie continuait, après tout.
Néanmoins, l'état d'Ochaco le préoccupait toujours. Tsuyu et Tenya étaient partis après la dernière heure du matin pour lui rendre visite, et il se sentait un peu stupide, son plateau entre les mains au milieu du réfectoire, jusqu'à ce qu'une épaule se frotte un instant à la sienne. Un regard s'était posé sur lui, qu'il croisa rapidement.
« Un premier de classe de la filière héroïque m'accorde un regard ? Attends, je risque de ne pas m'en remettre. »
Un petit sourire narquois, et une fois la surprise passée, Izuku se permit de dire :
« Bonjour, Shinsou ! Ça va depuis le festival ? On a pas eu l'occasion de beaucoup discut- »
Il sentit son esprit lui échapper un instant, avant qu'Hitoshi ne relâche son alter.
« L'emploi du temps de la future élite de la société est bien trop imposant, par rapport au pauvre général que je suis. »
Le jeune homme se permit un rire, avant de s'asseoir à une table un peu à l'écart. Hitoshi haussa un sourcil, et s'approcha de l'aspirant héros en arquant un sourcil – ce qui lui rappela étrangement son professeur principal, d'ailleurs.
« Monsieur ne mange pas avec ses amis ?
-Disons que.. C'est compliqué ? Ahah... »
Son sourcil s'arqua d'autant plus, et il glissa une main dans sa nuque, avant de s'asseoir en face de lui sans rien ajouter. Ils mangèrent en silence un instant, avant qu'Izuku s'ose à prendre la parole :
« Hm.. Et c'est bien, les cours de la filière générale, sinon ?
-Tu vas me vexer, tu sais.
-Pardon, pardon ! »
Passant ses doigts entre ses mèches violettes, Hitoshi lui accorda un petit sourire sans doute à demi-sincère et à demi-narquois, et le jeune homme se sentit un peu rassuré car, même si la catastrophe planait autour de lui, la Terre continuait de tourner, après tout.
OoO
Tu cours. Pourquoi ? Pourquoi tu cours, alors que tu sais qu'il est plus rapide ? Ta constitution est faible. Tu es faible. Faible. Faible. Alpha de merde. Peut-être que tu mérites de te faire écraser la tête contre un mur, couper, éventrer, peu importe. Tu as été une personne horrible, tout au long de ta vie, et ce n'est qu'au moment de ta mort que tu en as conscience. Tu cours. Pourquoi ?
Pourquoi tu cours ?
Tu ne sais pas. Tu t'arrêtes, alors, ton instinct de survie te pèse dans l'estomac, comme le « non » qui s'est caché dans la bouche de tes victimes, s'est gangrené dans leur ventre pour donner naissance à l'Immondice que certains appellent la vie, ou quelque chose dans cette idée. Tu t'arrêtes, et dans ton dos, à côté de ta colonne vertébrale jusque juste en-dessous de ton estomac, s'enfonce une lame qui remonte brusquement. Ton corps s'étale, au sol peut-être as-tu un dernier souffle. Une dernière pensée, c'est sûr, et tu espères que ta bouche a tracé tes dernières volontés.
« Merci... »
