« Bonne nuit Jane.

_ Bonne nuit Lisbon. Porte qui se referme doucement.»

Demeuré seul dans le salon que n'éclairait plus qu'un mince rayon de lune, il se laissa envahir par le contentement né de l'agréable journée qu'il venait de passer en compagnie de Lisbon. Il avait oublié à quel point résoudre une affaire en sa présence le stimulait et la rencontre de la famille Brady au grand complet lui avait apporté une bouffée d'oxygène inattendue, lui donnant l'occasion de contempler une facette de Teresa qu'il n'entrapercevait que trop rarement. S'installer en Floride lui avait fait du bien, elle était plus détendue, plus épanouie, et prenait enfin le temps de profiter de la vie et des gens qui l'entouraient. Qui aurait cru ? Elle connaissait même toutes les petites anecdotes de la communauté et les utilisaient avec le même sel que les autochtones. Presque une nouvelle femme, qu'il aurait le plaisir de côtoyer également le lendemain.

En effet, usant de sa langue comme d'une arme acérée, il avait convaincu le sheriff d'accepter ses services de consultant pour quelques jours en échange d'un coup de pouce sur de vieux dossiers, aussi ennuyeux et insignifiants soient-ils. Bien sûr, elle n'en était pas enchantée, bien loin de là. Il lui faudrait la soudoyer à coup de pâtisseries et de café pour calmer son irritation exaspérée, un art qu'il avait fort heureusement raffiné lors de leurs années de partenariat. Sensation de malaise.

Serait-elle seulement agacée ? Après son… piège pour McPearson, elle avait désapprouvé ses actes sans aucun emportement ni aucune passion, se contentant de constater son énième incartade comme si elle n'en avait que faire, résignée à ce qu'il ne changeât jamais. Comme s'il ne la concernait plus. Elle lui témoignait attention et courtoisie, fidèle à sa nature généreuse, rien de plus. S'agirait-il d'une autre personne qu'il affirmerait qu'elle était en colère contre lui, mais pour quelle raison ? Après tout, elle seule avait décidé de Le piéger, personne ne l'y avait forcée. Si quelqu'un devait être en colère, c'était bien lui, non elle ! Il était le trahi, et elle la traîtresse.

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« Toutes mes félicitations agent Lisbon !

_ Merci monsieur. Sourire enjoué. »

Elle quitta le bureau de Douglason d'un pas léger, fière de sa réussite. L'affaire Paul Granger venait d'être bouclée sans nouveau massacre. Tout avait commencé lundi matin quand, en pleine rédaction du bilan policier de la foire, Peter l'avait appelée pour lui signaler qu'un épicier d'une petite ville dans le sud-est de l'Etat avait reconnu l'homme du portrait-robot. Le meurtrier présumé s'était fait passer pour un randonneur à cours de provisions qui désirait faire le plein avant d'entamer un périple de plusieurs jours en forêt. Quelques questions bien choisies avaient permis de confirmer la crédibilité du témoignage, ce qui avait mis l'équipe complète en branle-bas de combat. Tandis qu'une partie de l'équipe demeurerait au quartier général pour lister les cibles potentielles à grand renfort d'informatique, les autres enquêteurs se rendraient sur place pour engager les opérations de terrain. L'hélicoptère assurant le transport la récupérerait en chemin.

Impossible de manquer le visage contrarié de Jane lorsqu'il comprit que son entourloupe se retournait contre lui, qu'elle ne passerait pas la journée avec lui comme il l'avait prévu. Déjà que ses « offrandes » n'avaient pas eu l'effet désiré…

Bref, dès leur arrivée sur les lieux, les autorités locales les avaient renseignés sur les antécédents et la situation géographique des familles dont le QG avait transmis les noms en un temps record, ce qui permit d'éliminer bon nombre de pistes improbables. Trois adresses étaient demeurées en lice, deux au nord du centre-ville, une au sud-ouest, sur lesquelles ils étaient intervenus simultanément pour ne laisser aucune chance au suspect. Pour d'obscures raisons, elle avait opté pour le domicile des Middleton, une villa moderne dans la périphérie immédiate de la zone urbaine.

Son intuition s'était renforcée à son arrivée sur les lieux en constatant que la maison se trouvait au cœur d'une cuvette naturelle ceinturée d'une barrière de buissons épineux que la main de l'homme n'avait domestiqué, puis en entendant les occupants du foyer évoquer un sentiment de malaise que leur vie domestique paisible ne pouvait expliquer. Avec une escouade d'une dizaine d'officiers, elle avait alors entrepris de quadriller le périmètre méthodiquement, scrutant le sol à la recherche de la moindre anomalie. Ils arpentaient le versant ouest quand le suspect, visiblement paniqué, surgit brusquement devant elle et la chargea avec sa baïonnette improvisée. Une lutte brouillonne s'était ensuivie, dont elle avait péniblement pris le dessus au prix d'une entaille profonde au bras gauche. Affaire classée.

Deux jours étaient passés depuis, et elle venait d'accepter formellement l'offre d'emploi de Douglason. Dès la fin de son contrat avec Brady, prévue pour la fin du mois prochain, elle dirigerait une sous-division des crimes violents au FBI, avec la promesse implicite d'une promotion au bout d'un an si elle se montrait à la hauteur des exigences de l'agence fédérale. Une aubaine pour elle qui n'avait jamais suivi de formation à Quantico…

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Elle ne tarderait plus à rentrer maintenant, c'était certain. Quelques pas vers la fenêtre, coup d'œil sur la rue puis retour au canapé. Quand bien même la fête pour célébrer le succès de l'affaire Granger se serait éternisée, il ne fallait pas tant de temps que ça pour faire le trajet de Palm Beach West jusqu'ici à cette heure tardive. Regard vers sa montre. Bien sûr, elle aurait pu choisir de rester dans la métropole pour la nuit… Bruit de moteur coupé. Oreille tendue. Quelle n'avait pas été sa surprise quand il l'avait aperçue dans ce reportage, l'épaule curieusement crispée, parmi les auteurs de l'arrestation d'un serial killer particulièrement sanglant. Elle ne travaillait pour le FBI qu'à mi-temps après tout. Cliquettement de serrure. Il se redresse, se lève. Et elle n'avait rien mentionné de tel en sa présence…

« Bonsoir Jane.

_ Montrez-moi votre bras.

_ Comment ?

_ Votre bras. Le gauche. Montrez-le-moi. Elle pose ses affaires, s'approche. Après un long duel de regards, elle défait quelques boutons de son chemisier et abaisse une manche, dévoilant un bandage immaculé. Il l'effleure du bout des doigts. Que s'est-il passé ? Haussement d'épaule.

_ Le suspect s'est défendu.

_ Il aurait pu vous tuer. Elle se détourne.

_ Les risques du métier. Les renforts…

_ Oui les renforts ! Elle se fige. Silence bref. Inspiration profonde. Ce soir-là, vous saviez qu'Il viendrait, bien avant qu'Il ne vous contraigne à Le rejoindre. Vous avez fait le vide autour de vous, délibérément, pour L'affronter seule. Je connais vos arguments. Je reconnais même leur bien-fondé. Jusqu'à un certain point. Une personne… Geste d'impuissance. Voix qui se brise. IL aurait pu vous tuer Lisbon. Aurait-Il été meilleur tireur que… J'aurais pu vous aider Lisbon. Pourquoi ne m'avoir rien dit à moi ?

_ Vous Jane ? Ton hautement méprisant. Elle se retourne. Une lueur sombre gronde au fonds de ses prunelles. Vous seriez la dernière personne sur cette Terre à qui j'en aurais parlé ! Et vous savez très bien pourquoi.

_ John le Rouge était à moi ! Je vous avais prévenue !

_ Tout comme je vous avais prévenu que je ferais le nécessaire pour vous en empêcher. Mais sans doute l'avez-vous oublié ? Pause brève, la tension redescend légèrement. Et quand bien même on mettrait cette question de côté que je ne vous en aurais pas dit davantage. Il s'agissait de la seule opportunité que nous aurions jamais de Le coincer. Une opportunité inespérée, bien trop fragile pour risquer de la compromettre avec vos plans alambiqués et vos obsessions vengeresses.

_Si vous m'aviez expliqué votre plan, je…

_ Vous quoi ? Vous l'auriez respecté à la lettre ? Laissez-moi rire. Vous auriez été incapable de rester dans l'ombre où ma stratégie vous cantonnait, vos réactions récentes le prouvent aisément.

_J…

_ Non ! Le succès reposait sur Sa conviction profonde que je vous avais délibérément écarté du jeu. Réfléchissez-bien et osez m'affirmer en toute honnêteté que vous n'auriez rien fait qui eût remis en cause cette conviction. Silence. Ses épaules s'affaissent. Non, bien sûr que non. Vous vouliez Le tuer de vos propres mains. Même si pour cela vous deviez risquer qu'Il ne s'échappe pour de bon. »

Il ouvrit la bouche pour répliquer mais aucun son ne franchit ses lèvres. Que pouvait-il répondre ? Qu'il Le préférait libre qu'exécuté par la main d'un autre ? Il mentirait. Quelques semaines après Sa mort, pris d'insomnies particulièrement mauvaises, il s'était demandé ce qu'il aurait fait s'il avait disposé des données de Lisbon, allant jusqu'à échafauder des stratégies qui n'avaient plus lieu d'être. Il y repensait souvent, comme hanté. Aurait-il réussi ? Rien n'était moins sûr…

« Je vous connais Jane. Vous ne vous le seriez jamais pardonné si nous avions perdu cette chance unique par votre faute »

Comme hébété, il la regarda fermer la porte de sa chambre derrière elle, si perdu dans ses pensées qu'il n'avait pas remarqué son déplacement. Elle avait raison. Il ne se serait jamais remis d'un tel échec, tandis que son ego seul se trouvait profondément meurtri par ses projets contrariés. Le moindre des deux maux. Il pouvait lui reprocher nombre de choses dans cette histoire, mais pas son égoïsme. Elle avait pris tous les risques pour protéger les autres tant physiquement que moralement. Sainte Teresa. Ce surnom lui allait décidément comme un gant. Et comme la sainte qu'elle était, elle encaissait ses coups injustes sans broncher, si maîtresse d'elle-même y compris dans sa colère qu'elle en devenait effrayante.

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Elle se retourna sous ses couvertures une énième fois, trop agitée pour s'endormir. Jane avait enfin osé poser la question qui lui tenait vraiment à cœur, celle pour laquelle il avait fait tous ces kilomètres. Elle avait lu la réalisation sur son visage, quand il avait compris. Grand bien lui fasse ! Il avait fallu qu'il la pousse dans ses derniers retranchements pour y parvenir, sans se soucier de l'état indescriptible dans lequel leur conversation l'avait plongée. Colère. Frustration. Lucidité. Amertume. Un cocktail par trop familier dont elle s'était toujours accommodée jusqu'alors, mais qui menaçait désormais de la submerger. Elle devait réagir, évacuer la tension. Courir lui ferait du bien. Avec tout ce qui s'était passé ces derniers jours, elle n'avait pas pris une seule fois le temps de se dépenser physiquement.

Levée d'un bond, elle enfila prestement sa tenue de jogging et sortit en catimini de sa chambre, décidée à éviter une nouvelle confrontation avec son hôte. Peine perdue. Elle fit tout juste trois pas avec qu'il ne l'interpelle, droit come un « i » près du canapé.

« Je vous dois des excuses Lisbon. »

Elle soupira : son ton était sincère, elle ne pouvait pas l'ignorer. Son regard dériva vers la table basse, où elle avisa une théière encore fumante flanquée de deux tasses.

« Je savais que vous ne dormiez pas. »

Bien entendu, il avait l'ouïe la plus fine de l'Est. Un dernier coup d'œil à la porte d'entrée et elle se résigna à s'asseoir dans le fauteuil, acceptant sans un mot le thé qu'il lui offrit avant de s'installer à son tour.

« Je vous dois des excuses. Vous avez eu raison d'agir comme vous l'avez fait. Pause. Il baisse les yeux vers le sol, hésite un instant avant de prendre une inspiration profonde. Si je L'avais tué moi-même, le doute m'aurait toujours taraudé, et il n'est pas plus certain que j'en aurais été soulagé.

_ Vous n'auriez pas regretté votre geste. Ton neutre.

_ Non, je ne l'aurais pas regretté. Cependant, le recul m'a montré que mes motivations d'origines se sont transformées au fil des ans, sans que je m'en aperçoive, que le désir ardent de vengeance s'était mué en besoin vital de Le savoir définitivement hors d'état de nuire. Mort. De préférence exécuté de mes mains. Il redresse la tête, la fixe du regard. Si je l'avais fait, j'aurais ressenti une grande satisfaction dans l'immédiat, mais elle aurait fini par s'estomper. Seul le vide serait resté, de ne plus avoir de quête, et rien ne dit que je l'aurais comblé par autre chose, que je ne me serais pas simplement laissé vivre. Tandis qu'en m'ayant coupé l'herbe sous le pied, vous avez instantanément transformé mon obsession en colère, donné un autre but qui m'a permis de rester connecté à la réalité, de reprendre ma vie en main.

_ Croyez-bien que je n'avais pas réfléchi jusque-là.

_ Peut-être pas, mais c'est ce qui s'est passé, et je vous en remercie.

_ Vous m'attribuez trop de mérite.

_ Je ne le crois pas. Dans cette affaire, vous avez fait preuve d'un altruisme et d'un courage sans pareils. Vous saviez quels dangers vous menaceraient en choisissant cette voie, la menace constante qui pèserait sur vous. Vous avez assumé tout cela seule tout en supportant l'équipe à bout de bras, sans personne pour vous supporter vous, prête à tout sacrifier en pleine connaissance de cause.

_ Ne racontez-pas de bêtises.

_ Je ne dis que la vérité. Vous êtes une héroïne. Elle se redresse d'un bond, livide, des éclairs rageurs dans les yeux.

_ Parce que vous croyez vraiment que j'ai eu le choix ? Que je n'aurais pas préféré faire autrement ? Que je voulais tout perdre ? M'aliéner tout ce qui comptait le plus dans ma vie ? Elle se relève brusquement, arpente la pièce furieusement. Auriez-vous seulement été un peu plus raisonnable, un peu moins aveuglé par votre vengeance que d'autres options auraient été envisageables, moins dangereuses, et dont les conséquences auraient été moins graves. Même votre simple participation passive à mon projet auraient amorti bien des choses ! Mais non ! Ce n'était pas possible ! Vous étiez trop borné, trop convaincu de votre supériorité et de votre bon droit ! Jane ne serait pas Jane sans cela ! Et parce que vous êtes Jane vous pouvez tout vous permettre. Vous pouvez même tuer un homme sans susciter plus qu'un sourcil désapprobateur ! Et qu'importe la raison ! Il n'y a que le taux de réussite qui compte ! Tandis que pour moi, le couperet tombe à la moindre incartade, même celles dont je ne suis pas responsable ! Je n'ai rien fait de plus que vous en temps ordinaire dans cette histoire ! Diable ! Je n'en ai pas même fait le quart, et on me renvoie sur le champ ! Alors que le tir était justifié ! Qu'il s'agissait d'un serial killer notoirement dangereux ! Alors que je me suis contentée d'enquêter en parallèle, comme le font beaucoup d'agents sur les dossiers qui leur tiennent à cœur, de prendre les précautions nécessaires de discrétion étant donné le contexte ! Pire encore ! On m'a reproché de couvrir mes arrières, d'avoir pris en renfort une unité extérieure au CBI, qu'en dépit de risques de fuites manifestes et de failles de sécurité évidentes, j'aurais dû faire appel à une unité de l'agence pour ne pas porter atteinte à son image ! Son image ! Peu importait le succès de l'opération, ils n'avaient que l'image à la bouche ! Une image qu'ils n'ont eu aucun mal à maintenir et mettre en valeur ! Tandis que vous l'avez ternie un nombre de fois incalculable et de manière bien plus préjudiciable ! Mais voilà ! Vous êtes Jane, et je ne suis que Lisbon ! Un succès éclatant ne suffit pas à me protéger de quelques egos froissés, et les meilleures intentions ne suffisent pas à me conserver l'amitié de mes collègues.

Alors oui, je savais parfaitement à quoi je m'engageais en prenant ce chemin, mais ne venez pas me parler d'héroïsme ou de noblesse. Il n'y a rien d'héroïque ou de noble là-dedans. Rien. Il aurait fallu que j'aie le choix pour cela. Elle se fige, son regard planté dans le sien. L'énergie semble la quitter soudain. J'ai besoin de prendre l'air. »

Elle gagna la sortie sans se retourner, incapable de rester en sa présence plus longtemps. L'envie de courir lui avait passé, elle erra dans la ville au pas promenade plusieurs heures avant de finalement rejoindre le bureau du sheriff où elle gardait toujours une tenue de rechange.

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L'éclat le laissait horrifié, sans voix. Il ne l'avait jamais vu dans cet état, jamais, complétement hors de contrôle. Ce n'était pas tant les regrets exprimés qui le surprenait que la rancœur acide qui émanait de chacune de ses paroles, sa colère sans nom. S'il en avait bien remarqué les signes, il n'imaginait pas qu'un tel brasier couvait sous ses dehors mesurés, un brasier qui expliquait bien des choses, à commencer par sa froideur, sa distance.

Trop aveuglé par sa propre colère et son ressentiment, il n'avait jamais envisagé qu'elle aussi puisse ressentir la même chose, qu'elle puisse avoir des raisons de lui en vouloir, de leur en vouloir à tous. Qu'elle crût que la trahison ne soit pas seulement de son fait mais aussi du sien, du leur.

Bien qu'elle s'y fût préparée, leur attitude à tous l'avait profondément blessée. Le système et les valeurs auxquels elle avait consacré sa vie s'étaient retournés contre elle sans pitié ni considération, et d'autant plus sévèrement qu'elle incarnait un modèle. Cho, Rigsby et Van Pelt lui avaient retiré leur loyauté instantanément, de manière irrévocable, et quoi que leur raison leur soufflât, ne lui pardonneraient jamais complétement ses actions. Tout au plus lui manifesteraient-ils désormais une cordialité toute de politesse, bien éloignée du lien quasi-familial qui les unissait autrefois. Mais Lisbon souhaitait-elle seulement rétablir un lien ? Il n'en était pas si sûr, au vu de l'accueil qu'elle lui avait réservé. Leurs raisons de la trahir bien moins justes et nobles que les siennes.

Au final, on l'avait sanctionnée pour son exemplarité tandis que de lui, on excusait toutes les fautes en raison de ses failles. Deux poids deux mesures, une injustice qui ne se limitait pas à la sphère professionnelle comme il s'était complu à le croire. Ses yeux se posent sur les tasses devenues froides. Et malgré cela, malgré toute son amertume, elle trouvait encore la compassion et la force de l'aider à tourner la page, probablement au nom d'une croisade personnelle qu'elle ne se pardonnerait pas d'abandonner avant son terme, pas après tout ce qu'elle avait déjà fait. Soupir. Il devait la retrouver, lui parler. L'histoire ne pouvait pas s'arrêter là. Il ne savait pas bien ce qu'il lui dirait, pas encore, mais il devait essayer. Elle devait comprendre qu'il n'avait jamais voulu ça, que s'il avait su, il… Il n'aurait rien fait autrement. Car à sa manière, lui non plus n'avait pas le choix, et elle le savait.

Elle le savait.

Il se rassit lourdement, fatigué. Inutile de se lancer à sa poursuite maintenant, elle ne l'écouterait pas. Il devait attendre qu'elle revienne vers lui.

Mais à l'aube elle n'était toujours pas rentrée, et n'y tenant plus, il se leva, hanté par le sentiment urgent que s'il ne l'atteignait pas très bientôt, tout serait fini. Elle lui échapperait définitivement. Impensable. Prenant à peine le temps de se rafraîchir, il se rendit au bureau du sheriff où il était certain de la trouver, fourbue mais fraîchement vêtue de la tenue de rechange qu'elle y gardait certainement. Une déception l'attendait. Alors qu'il allait pénétrer dans le bureau de Lisbon, Brady l'interpella, le regard perçant, pour lui signifier qu'elle ne s'y trouvait pas, qu'elle prêtait main-forte à des collègues d'une ville voisine en manque d'effectifs.

« Où est-elle ? Ses yeux rencontrent un visage impassible.

_ Le cow-boy ne semble pas vous porter dans son cœur ce matin. Devrais-je m'inquiéter ?

_ Ce serait plutôt à moi de m'inquiéter. Hochement. Où est-elle ?

_ Vous savez, elle et moi, nous ne sommes pas d'accord sur les raisons de votre présence.

_ Lisbon me connaît bien.

_ Je n'en doute pas. Pourtant, je crois que pour une fois, elle n'a pas tout à fait raison à votre sujet. Ils se dévisagent. Elle se trouve à Plithtown. Ne me le faites pas regretter.

_ Comptez sur moi. »

Lorsqu'il parvint sur les lieux, il aurait cru débarquer en plein état de siège : une foule en émoi s'agitait derrière un périmètre de sécurité de grande envergure, difficilement maintenu par une poignée d'agents en uniforme et aux visages inquiets. Menacée par un incendie virulent, une importante conduite de gaz menaçait de faire exploser le quartier entier.

Il n'apercevait Lisbon nulle part. La connaissant, elle avait certainement insisté pour faire partie des équipes chargées de l'évacuation de la population, en première ligne. Avisant un jeune officier innocent dans une zone reculée, il usa d'un brin d'hypnose pour franchir la barrière et partit à sa recherche sans se préoccuper du début d'émeute que son geste avait provoqué. Il avait d'autres priorités. Son errance dura près d'un quart d'heure avant qu'il ne la repère devant la porte close d'une habitation proprette aux volets rouges.

Il allait l'interpeller quand elle se recula de quelques pas, révélant un visage tendu empreint d'agacement. Quelque chose clochait.

« Lisbon…

_ Qu'est-ce que vous fichez ici Jane, je suis occupée ! D'ailleurs, comment… Laissez tomber ! Elle se détourne. Mme Lusky ! Je vous en prie, votre mari vous attend certainement déjà dans la zone sécurisée et doit s'inquiéter de ne pas vous y trouver. Soyez raisonnable !

_ Dimitri ne m'aurait jamais abandonnée. Il va venir me chercher. Je dois rester.

_ Mme Lusky !

_ Partez, ou bien je tire ! »

Une impasse. Sans réfléchir, ignorant le regard noir de Teresa, il intervint à son tour, enjôlant cajolant la vieille dame jusqu'à ce qu'elle perde le fil de son idée fixe et accepte d'évacuer sa maison de son plein gré. Un jeu d'enfant. Instinctivement, ses yeux cherchèrent les siens pour partager son succès : il y saisit une lueur étrange avant qu'elle ne les détourne nonchalamment, attrapant sa radio pour requérir une escorte qui arriva trois minutes plus tard.

Contre toute attente, elle ne l'obligea pas à les accompagner.

« Pour quoi faire ? Vous leur auriez faussé compagnie au premier prétexte.

_ Possible. Sourcil incrédule. Peut-être. Ecoutez Lisbon, je… J'aurais voulu qu'il en soit autrement. Sincèrement. Vous blesser était bien la dernière de mes intentions. Je…

_ Je sais. Soupir las. Et vous n'êtes pas seul responsable. J'aurais pu refuser vos services dès le début. J'aurais pu me séparer de vous à chaque dérapage de votre part, mais je ne l'ai pas fait. Je n'étais pourtant pas plus naïve alors sur le désastre en devenir. N'en parlons plus.

_ Lis…

_ N'en parlons plus. Il reste encore une rue à inspecter. Ton définitif. Echange de regards prolongé, indéfinissable »

Sa fureur était retombée, tout comme son sentiment d'urgence. L'air du bon vieux temps flottait autour d'eux tandis qu'ils cheminaient de concert de porte en porte, dans un silence confortable. Il préférait ignorer le murmure lointain qui lui chuchotait à l'oreille que si la paix était revenue, rien n'était encore réglé…

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« Pourquoi êtes-vous encore là ? »

La question claqua dans la pièce silencieuse que seul troublait le cliquetis des couverts en action. Plus d'une semaine avait passé depuis leur dernier éclat. Elle pensait qu'il partirait après cela mais il était encore là, sans intention visible de rentrer en Californie.

Sa demande sembla le surprendre pour ce qu'il leva vers elle un regard hébété empreint d'incompréhension.

« Pourquoi êtes-vous encore là ? Nous savons tous deux que avez obtenu toutes les réponses que vous recherchiez. Les précisions insignifiantes que vous m'avez réclamées ces derniers jours le prouvent amplement. Plus rien ne vous retient ici désormais, alors que faîtes-vous encore là ? »

Que faisait-il encore là ? Il n'aurait su le dire. Cela lui paraissait si naturel que l'idée même de partir ne lui avait pas traversé l'esprit. Elle avait raison pourtant. Il n'attendait plus rien d'elle. Alors pourquoi ? La réponse lui vint tandis qu'il la dévisageait, si évidente qu'il en resta comme pétrifié. Il aurait dû le comprendre bien plus tôt. Seul le bruit d'une chaise qu'on repousse le tira de sa torpeur : lassée de son mutisme, Lisbon battait retraite.

« Vous devriez partir. Demain. On vous attend sûrement.

_ Je ne peux pas. Il lâche sa fourchette, répète, plus fort. Je ne peux pas. Ses yeux ne la quittent plus. Tout aurait été tellement plus simple Lisbon s'il s'était s'agit de n'importe qui d'autre. J'aurais exercé des représailles sans remords et poursuivi ma route bon gré mal gré, sans regarder en arrière. Vous comptiez là-dessus, n'est-ce pas ? Et cela aurait fonctionné, s'il s'était s'agit d'une autre que vous. Si je ne tenais pas tant à vous. Se lève. On a vécu trop de choses ensemble pour cela, pour que je vous remise dans le passé. Mais vos actions avaient fait de vous une étrangère méprisable, que je ne supportais pas, et je n'avais pas d'autres moyens pour réconcilier cette image et celle de ma Lisbon que de tout savoir, tout comprendre, quel qu'en soit le prix. Dieu qu'ça n'a pas été facile. Et maintenant que c'est fait… Je ne peux repartir Lisbon. Ma place est ici.

_ Ne racontez pas de bêtises. Toute votre vie est en Californie. »

Ces mots lui échappèrent sans réfléchir. Elle ne voulait pas entendre, pas plus qu'elle ne voulait voir le regard douloureux qu'il lui jeta. Impossible. La page était tournée depuis bien longtemps. Elle ne bougea pas d'un pouce lorsqu'il la frôla pour quitter la pièce ni ne se retourna tandis qu'il farfouillait dans ses bagages. Lorsqu'il revint vers elle, ce ne fut que par réflexe qu'elle se saisit de la boîte métallique qu'il lui tendait, une boîte visiblement chère à ses yeux et de bonnes dimensions qu'elle redoutait d'ouvrir. Inspirant profondément, elle se risqua à relever ses prunelles l'interrogeant silencieusement. Il se contenta de l'encourager d'un signe du menton. Il ne lui faciliterait pas la tâche. Résignée, elle fit les quelques pas qui la séparait de la table, déposa délicatement l'objet sur un coin dégagé et finit par en ôter le couvercle non sans hésitations. Ce qu'elle vit à l'intérieur lui serra le cœur. Un rapport écorné. Des papiers jaunis par le temps, des photographies, une poupée usagée, un écrin, mille autres trésors vestiges d'une époque heureuse.

« J'ai vidé le coffre-fort quelques semaines avant mon départ de Sacramento. Quand je me suis enfin décidé à prendre la route, je n'ai pas réfléchi deux fois à les emporter avec moi. Je n'ai jamais eu l'intention de rentrer, même si je l'ignorais alors.

_ Jane… »

Sa sincérité ne faisait aucun doute, la touchait plus qu'elle ne le désirait. Elle n'était pas prête à l'accepter de nouveau dans sa vie, si certaine qu'il ne lui pardonnerait jamais qu'elle l'avait résolument chassé de tous ses projets d'avenir. Et le voilà qui arrivait comme une fleur, remettait tout en cause… Elle secoue la tête.

« Que comptez-vous faire alors ? Camper indéfiniment dans mon salon ? Et quoi ?

_ Non. Bien sûr que non. Je trouverai un appartement. Et puis… Le sheriff Brady m'aime bien, je crois, après tout. Il pourrait utiliser mes services de temps en temps.

_ Jane… Même si Brady… Soupir. Je quitte la ville Jane, dès la fin de mon contrat. J'ai fini par accepter la proposition du FBI. Chris m'a même déjà retenu un logement qui me conviendrait. Laissez-moi tranquille. Silence.

_ Je n'abandonnerai pas si facilement Lisbon. Yeux dans les yeux. »

Elle n'en doutait pas une seconde, il était l'homme le plus tenace qu'elle connaissait et il l'avait choisie comme nouvelle cible. Il finirait par l'avoir à l'usure, elle ne se faisait pas d'illusions. Cela la laissait mitigée. Prétendre qu'il ne lui avait pas manqué serait mentir mais elle était trop lucide pour croire que tout redeviendrait comme avant. Le périple s'annonçait épique, comme au premier jour. Elle se rassied à table.

Il venait de remporter une victoire cependant la fin de la guerre demeurait lointaine. Il lui faudrait batailler dur pour qu'elle l'accepte à nouveau dans sa vie, pleinement. Elle résisterait à chaque pas. Fort heureusement, la brève lueur de joie qui avait illuminé son regard un instant lui donnait de l'espoir, l'espoir qu'un jour prochain, ils marcheraient à nouveau de concert. Il se rassied à son tour.

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