2, Stand Up for the Mad Dance
Une vie entière de bonheur aurait pu s'écouler hors de mes murs cloisonnés.
Je crois que c'est d'ailleurs arrivé pour un grand nombre de gens. Mais je crois surtout que du fond de ma cellule où je ne peux ni m'allonger, ni me lever, personne ne s'est soucié de mon bonheur à moi. Ou alors des gens l'ont fait, un temps, sans rien tenter.
J'ai arrêté de compter les jours après trente-deux. Pourquoi trente-deux ? Je ne sais pas. Pourtant j'aurai tout le temps de me psychanalyser pour découvrir les raisons de ce nombre plutôt étrange car sans rapport direct avec ce que je vis, ce que je suis où moi dans mon ensemble. Mais je ne vais pas le faire. J'ai senti les jours s'écouler, mais le précédent ressemblait tellement au suivant que parfois je me demandais si les deux ne faisaient pas qu'un, et si le troisième n'était pas parfois mon imagination pure et dure qui me donnait des hallucinations grotesques. Ou alors avais-je déjà des hallucinations sans m'en rendre compte ?
C'est fou toute cette histoire.
Pourquoi je suis là, déjà ? Oh, je crois que j'ai oublié. C'est drôle, non ? Ah mais si ! On m'a échangé contre un truc… Et un autre truc. Au début, j'étais vraiment très très en colère, vous savez ! Oh oui, j'aurai tué des tonnes de gens juste par pure colère. Sincèrement, je me pensais pas capable de faire ou de penser une chose pareille… C'est drôle, nan ? Mais là, j'suis vraiment trop perdu. J'ai l'impression perpétuelle d'être drogué à je sais pas quoi… Wouh, UNE PLAGE !
C'que c'est marrant ! Devriez essayer !
Des fois aussi, je vois des… Les trucs super hauts, là… IMMEUBLES ! V'là ! Bah ces machins là, des fois je les vois. Mais c'est moins drôle. Parce qu'ils sont recouverts d'eau. Parce que je me noie sous l'eau et qu'ils s'effondrent, tous, pour ne devenir plus qu'un immense désert de sable au ciel noir et assombri, illuminé par cet étrange lampadaire qui ne s'éteint jamais et qu'ils appellent tous la lune. Moi il y a longtemps que j'ai oublié son nom… Drôle.
Des fois j'avais… Des flashs. Ou alors c'était la vraie vie… J'sais pas. Comme l'autre jour. Y a on genoux gauche qu'a fait un drôle de bruit et j'ai pas pigé. J'ai pas eu mal, non plus. C'tait bizarre. A croire que j'étais total anesthésier, t'sais. J'aime.
C'est sympa de plus savoir qui on est et ce qu'on fait.
Surtout quand vos amis vous on tourné le dos pour une paix illusoire. Une paix que vous payez tous les jours de votre vie et bien plus encore.
Y a pas à dire, j'aime.
La Soul Society était en paix pour un début d'Age d'Or qui s'annonçait exceptionnel. On aurait dit que le grand cru était enfin arrivé après des années de dur labeur et qu'il s'annonçait aussi miraculeux qu'attendu. Mérité serait peut-être le terme le plus juste. Même si ce n'était pas le cas pour tout le monde, mais on évitait d'en parler.
Plus que tabou, le sujet Ichigo était devenu… Inexistant.
Baladez-vous dans la Soul Society, causez d'un type aux cheveux oranges, et personne ne se souviendra plus de rien. Etrangement. Quelques petites bribes, deux ou trois anecdotes sans aucun rapport, des rumeurs et des mensonges. Les racontars de la Soul Society ne valent rien comparé à ceux du Hueco Mundo, n'est-ce pas ? Peut-être que le Hueco Mundo a des informations plus exactes. Ce sera ça la vraie différence. Même si personne ne sait vraiment ce qui s'y passe, ça laisse place à l'imagination la plus totale.
Remarque, à la Soul Society aussi. Ceci dit, les hurlements sont plutôt stimulants.
Au moins, on ne pense pas, comme une majorité de personnes, qu'Ichigo Kurosaki est décédé en héros. Des mauvaises langues diraient que c'était sa volonté la plus chère et qu'il n'avait qu'à crever pour de bon. Ça aurait évité bien des contretemps à quelques personnes relativement pressées et sans aucun sens de l'humour. Mais comme on n'en est pas encore là, reprenons à la période bénite de l'Age d'Or. Dès la fin des combats, et le retour victorieux des Shinigamis depuis tous les fronts – à savoir le Hueco Mundo, et la fausse Karakura – l'euphorie avait gagné la Soul Society à une vitesse plus rapide que les racontars sur la victoire au Pays des Hollows, bien étrange et qui sera plus tard sujette à bien des controverses. Mais nous n'en sommes toujours pas là non plus… Hmm…
Reprenons plutôt dès le début de la fin.
Les conciliabules cessèrent autour des trois Capitaines. Le reste des personnes présentes étant soi mortes, soi mourantes, soi inconscientes, un vote non exhaustif et à la majorité était vite fait et personne ne pourrait contester le choix de plusieurs Capitaines tombés d'accord. C'est ainsi que les Capitaines Unohana, Kuchiki et Kenpachi tombèrent d'accord : à deux votes contre un, Ichigo Kurosaki fut échangé.
« C'est d'accord. »
Aizen a semblé médité un instant cette constatation de sa surpuissance. Puis il a éclaté de rire. Un mégalomane en restera toujours un.
L'épisode Hueco Mundo s'est clos ici dans l'esprit des gradés présents ce jour-là, sous le rire fanatique d'Aizen, sous la lune du Hueco Mundo qui peinait à s'imposer sous le dôme ensoleillé, et le reste demeure flou. Il ne fait pas bon se rappeler d'une défaite.
Petit Théâtre illustré du Hueco Mundo, Acte Un, Scène Deux
(Trois poupées – Gin, Tousen et Ulquiorra – entrent sur la scène en carton, avec comme fond sonore le rire tonitruant d'Aizen et un poster gigantesque derrière eux)
« Oh lala ! Se plaignit Poupée Gin avec un air contrit. Sôsuke-kun est en train de devenir fou…
- Le Seigneur Aizen n'est pas fou. Il a simplement conscience de sa victoire et nous le fait comprendre, corrigea Poupée Tousen avec un léger toussotement.
Poupée Gin afficha un air boudeur puis lui tira la langue, préférant soudain la compagnie de Poupée Ulquiorra qui continue le coloriage de l'Acte Un, Scène Une.
- Tu fais quoi ? Lui demanda la poupée à l'effigie du Superviseur de Las Noches.
Sans lever les yeux de son coloriage, Poupée Ulquiorra lui répondit d'une voix égale et indifférente.
- Je dessine le Maître en train de gagner.
- Oh… Depuis quand Sôsuke-kun a les bras accrochés directement à la tête ? Se demanda tout haut Poupée Gin en regardant le dessin de la poupée Espada. Bizarre, je le voyais pas bleu, non plus… »
(Vexée, Poupée Ulquiorra sort de scène avec les larmes aux yeux)
- Tapette, lâcha Poupée Gin avec dédain alors que l'autre poupée s'éloignait.
Poupée Tousen toussota.
- Il est peut-être temps de raconter ce qui nous intéresse, fit-il remarquer avec justesse.
- Ah oui ! Se souvint soudain l'autre Poupée.
Il sembla réfléchir un instant et ressorti sa baguette télescopique qu'il déplia avec une maîtrise hors normes.
- Après que Sôsuke-kun ait rendu aux Shinigamis leurs biens – à savoir l'humaine Inoue Orihime et le Hougyoku – ceux-ci sont partis avec les blessés (tous stockés dans le Bankai du Capitaine de la Quatrième Division, Unohana Retsu). Et on ne les a plus jamais revus.
- Nous avons ensuite récupéré Kurosaki qu'il a fallu stabiliser.
Poupée Tousen se prit un regard noir de sa comparse, qu'il ne vit pas (même en Poupée, Tousen est aveugle) ou qu'il décida de ne pas avoir (nuance).
- Mouais, fit Poupée Gin avec circonspection.
- Une fois stable, c'est-à-dire dans les heures suivant la retraite de nos comparses Shinigamis, Ichigo a ensuite été mis dans un quartier de haute sécurité en totale isolation avec l'extérieur. Aucune sortie, des moyens extrêmement basiques pour survivre, et aucune communication. C'étaient les mots même de Sôsuke-kun, ajouta Poupée Tousen avec un élan admiratif sincère vis-à-vis de son chef.
- Mouais, répéta l'autre Poupée avec un air plus dubitatif.
- Par la suite, le Prisonnier a fait preuve d'un comportement violent à son réveil et dès ses premières sorties, ce qui nous a conduits au système actuel de détention.
La baguette télescopique s'abattit mollement sur l'écran où un schéma représentait les liens du prisonnier et sa cellule. Poupée Gin était visiblement vexée et boudait avec un air très professionnel.
- Une sortie par semaine, accompagné par au moins deux Espadas d'un niveau supérieur ou égal à celui du Cuarta Espada, Ulquiorra Schiffer. Toujours masqué, toujours isolé, et dans sa cellule le reste du temps. Là encore, il nous a fallu trouver une solution pour qu'il ne s'automutile pas – probablement dans l'espoir de suicider ou par pure folie furieuse – car Sôsuke-kun le veut vivant.
- Pfff ! Ne put s'empêcher de pouffer Poupée Gin en réponse à la tirade de sa camarade.
Poupée Tousen se tourna vers lui avec les lèvres pincées et un air mécontent.
- Qu'y a-t-il ? Répliqua-t-elle avec un ton extrêmement mécontent.
- C'est juste que c'est tellement drôle ! Ricana Poupée Gin.
Poupée Tousen ne sembla pas saisir toute la portée de la chose au vu de son attitude, totalement inchangée.
- Tu sais ! Je veux dire… Toutes ces tentatives pour le rendre dingue… Alors qu'en fait Aizen-san veut juste le briser ! »
Elle continua de ricaner alors que Poupée Tousen restait stupéfait de tels propos. Son étonnement ne se remarqua cependant pas, car trop vite caché par un air inexpressif.
(La scène se clôt sur les rires de Poupée Gin, avec en fond sonore ceux d'Aizen à qui il fait écho. Poupée Tousen sort de scène discrètement et le rideau se baisse lentement)
Fin de l'Acte Un, Scène Deux
Mais la suite de la chanson, tout le monde la connait à la Soul Society.
Le Roi est mort. Vive le Roi !
Pourtant ils l'ont bien vite oublié. Au retour du Hueco Mundo, les Capitaines et les blessés furent transportés au siège de la Quatrième Division pour y recevoir les soins nécessaires à leur état. Ils n'en sortirent tous sains et saufs, totalement rétablis, que quelques semaines plus tard pour les plus touchés. Les Capitaines partirent faire leur rapport au Capitaine Commandant qui fronça les sourcils d'un air plus fâché que d'habitude, mais qui ne fit étrangement aucun commentaire, sauf peut-être cette phrase tout à fait sibylline dont seul lui semblait connaître la signification profonde : « Chacun son tour, frère, pour garder son rejeton… »
Peut-être qu'il devenait sénile.
Ses pensées rendues incohérentes par ses longues années d'existence et un début de schizophrénie latente finiraient de l'achever en quelques semaines. Oh si vous saviez à quel point ça aurait été génial que ça se termine comme ça… Mais les faits sont là, Genryusai Shikeguni Yamamoto, Capitaine Commandant du Gotei 13 n'était pas fou, et souffrait encore moins d'un quelconque dédoublement de personnalité. Ses mots étaient le reflet de ses maux, ceux qu'il trainait comme un boulet à sa cheville : la vérité cachée d'un orgueil immense et d'une jalousie destructrice. Et encore, personne ne sait tout, et peu de gens peuvent se targuer de savoir quelle est cette petite chose très simple qu'il traîne derrière lui et qui l'empêche de dormir chaque nuit qui passe depuis l'échange.
Lui il sait. Les autres extrapolent et leurs hypothèses farfelues en deviennent paradoxales.
« Peut-être qu'il a un fils caché…
- Je l'ai entendu en parler, l'autre jour…
- Il trempe sûrement dans une affaire de pot de vin… »
Le temps du Capitaine Commandant ne semblait pas pourtant révolu. A l'époque, c'était encore ce héros qui avait sauvé la Soul Society de la plus grande menace jamais vue : Aizen Sôsuke, Shinigami et traître à sa race. Alors, chacun lui vouait un respect des plus religieux, comme si cette petite victoire - qui n'était en réalité que le fruit d'un pacte avec le Diable en personne – avait scellé pour toujours le cul de Yamamoto à son trône de Chef. Le traiter d'usurpateur aurait été la pire hérésie au monde. Condamner le Gotei 13 pour une presque trahison et un échange de bons procédés avec un ennemi était passible de mort.
Et puis, personne ne faisait vraiment attention à ce genre de détails : il est inutile de chercher la petite bête puisque la grosse est morte, n'est-ce pas ? Et puis, peu de gens connaissent les détails exacts de ce qui s'est passé ce jour-là.
« Tout ce qui s'est produit au Hueco Mundo restera au Hueco Mundo, avait tranché le vieil homme lors d'une assemblée solennelle où tous ceux qui avaient participé à l'invasion de Las Noches étaient conviés. Je n'autoriserai personne à divulguer la moindre information au sujet de Kurosaki Ichigo et de ce qui s'est produit avec Aizen. Capitaine Kurotsuchi, vous vous occuperez de corriger les mémoires de quelques idiots incapables de tenir leur langue, ajouta-t-il ensuite. Car tout ce qui s'est produit au Hueco Mundo doit y rester. »
Etrangement, c'était comme s'il avait eu un contact télépathique avec Aizen, car au même instant, le Seigneur de Las Noches se barricadait dans son château, qui lui-même disparaissait sous les sables du Hueco Mundo. Mais Yamamoto avait raison, c'était indéniable. Tout était resté au Hueco Mundo avec Ichigo, comme s'il avait été la cause cachée de toute l'agitation de ces derniers mois entre la Soul Society, Aizen et le Hueco Mundo. Alors Ichigo a officiellement disparu de la mémoire collective, tout comme sa propre conscience de lui disparaissait de sa mémoire individuelle. Moi, mais qui c'est ? J'ai mal.
Et une longue vie de bonheur s'est écoulée hors de ces murs.
Les premières semaines furent difficiles à gérer, avec le nombre croissant de Shinigamis dont la mémoire allait être corrigée, et les rapports qui pleuvaient. Mais passé ce court délai, tout redevint comme avant. Le bal était fini. Les festivités cessèrent et tous s'arrêtèrent de danser pour rentrer chez eux. Minuit était passé. Le carrosse repartait avec sa magie loin de la pathétique souillon qui s'était crue princesse le temps d'un soir. Et tout le monde l'avait complètement oubliée, Cendrillon, la belle, la princesse, puisqu'elle avait disparu et n'était jamais reparue. Soyez sans craintes, Mesdames, elle ne vous volera plus jamais le Prince.
Le Bal d'Ichigo était terminé.
Et le lendemain, chacun avait repris ses habitudes en se souvenant vaguement de la vieille. C'était comme si un épais brouillard avait pris place dans leurs mémoires. Les plus fragiles qui ne purent supporter le poids du grand secret Ichigo en furent délestés, alors que quelques rares le gardaient dans un coin de leur mémoire pour finalement le voir disparaître, car d'autres événements importants vinrent le masquer.
Des mariages. Des morts. Des naissances.
Une longue vie de bonheur pour eux.
En extrapolant et selon mes calculs, ça a duré un peu plus de quarante ans.
Pour moi, c'était comme si on avait mis ma vie en standby pendant des milliers d'années. Je suis parti d'un monde que je comprenais tout juste mais dans lequel je m'étais « trouvé » (les valeurs, les armes, la justice, les combats, les amis, les idéaux, et tant d'autres choses qui aujourd'hui me paraissent absurdes et inutiles) pour ressortir dans un monde que je ne comprenais pas plus que la raison pour laquelle personne n'était venu me chercher. Ou peut-être était-ce moi qui avais changé durant ces quarante ans où chaque seconde passait comme des années, chaque minute comme des siècles, chaque heure comme un millénaire, enterré vivant sous les sables d'un monde que je ne cherchai plus à comprendre. Pourquoi moi ? Faible lycéen embourbé dans une folie douce qui ne manquerait pas de le tuer, un jour ou l'autre, demain ou peut-être aujourd'hui, ou alors hier ? Qui suis-je donc ?
Ma vie est sûrement le plus grand tabou de l'humanité.
Et le comble, c'est que je ne sais même pas qui je suis !
Yep !
Ce début de folie douce a été long à arriver, pffiuuu... Et oui, Ichigo prend cher dans cette version ! Même si à mes yeux ce n'est pas pire (j'avais juste eu beaucoup de mal à retranscrire ce que je voulais dans la première version, alors évidemment celle-là paraît plus "violente"... Un peu beaucoup, quand même... ) En tous cas, je suis contente que ça vous plaise :) Moi je m'éclate, et j'ai hâte d'arriver plus loin pour vous montrer toute l'étendue des changements et des détails plus intéressants que j'ai peaufinés...
Sur ce, n'oubliez pas les reviews d'usage, et merci, et je vous laisse.
Rori.
