Le paysage défilait rapidement. Peut être trop d'ailleurs. Me ramenant inconsciemment à mes souvenirs. Souvenirs flous devenus cauchemars : Ma mère ensanglantée et tremblante hurlait à m'en éclater les tympans, et mon souffle plus assourdissant encore rendait dangereuse chaque expiration. L'intensité de ce son pourtant insignifiant déciderait de la suite des événements. Ma vie dépendait de ma capacité à rester calme. La peur anesthésiait toute sensation tandis que la haine me gardait vivante.

Seine d'esprit ? Je n'en étais pas sure mais je pourrais jurer pouvoir sentir la caresse douceâtre de la folie sur mon esprit meurtrier à quelques heures sombres de la nuit.

Le siège sur lequel j'étais assise était peu confortable, recouvert d'un tissu grisâtre et désagréable qui grattait chaque malheureux millimètre de peau ayant la mauvaise idée de s'y frotter. C'était sans doute un inconvénient propre à la seconde classe.

Quinze heures durant, j'avais enduré cette gêne accompagnée des tremblements et du vacarme incessant du train à destination de Seattle. A présent sur le quai presque désert d'une gare qui se voulait élégante, surement d'inspiration française mais qui laissait place à la vulgarité ostentatoire propre aux gares américaines. Du moins pour ce que je pouvais en dire.

Trois personnes m'attendaient au loin, parmi les badauds affairés : un couple et une… enfant. L'homme était blond. D'un de ces blonds qu'on ne peut reproduire et qu'on ne voit que dans les publicités pour produits capillaires. Son sourire amical et bienveillant paraissait faux, gâchant de ce fait, sa beauté première. Sa compagne quant à elle semblait sincère et douce. Son visage de poupon aux boucles caramel ne faisait que renforcer cette impression. Un couple banal en soi. Comme on en voit souvent : trop jeunes et beaux. Naïfs en fait. Pourquoi naïfs ? Parce que s'encombrer d'une gamine de 17 ans potentiellement violente, sujette à des crises d'agressivité et ayant un casier judiciaire… comment dire… chargé, alors que leur enfant devait avoir tout au plus douze ans à en juger par sa taille. La gosse fut d'ailleurs la première à me saluer…

« Hey, moi c'est Alice. A priori maintenant on est sœur. T'en fais pas ça va pas durer, je vais tout faire pour te dégager de ma vie. Sur ce… Bienvenue ! »

Je m'imaginais l'espace d'un instant lui faire payer ses paroles : l'attraper au cou, imprimant mes doigts dans sa chair translucide. Je rêvais le filet de sang qui s'écoulerait lentement des ses orifices lorsque je lui aurais brisé la nuque. J'espérais voir son corps inerte tomber mollement sur le sol tel une poupée désarticulée.

Alice admirait avec la plus grande attention la réaction de sa nouvelle sœur. Son visage c'était crispé et sous l'expression cordiale qu'elle affichait transparaissait une rage presque incontrôlable. Pourquoi donc Carlisle et Esmée s'embêtaient- ils avec cette gamine ? Un caprice d'Esmée surement. Ne pouvant pas avoir d'enfant elle compensait en essayant d'aider les adolescents en difficulté. C'est à cette catégorie qu'Alice appartenais aussi. Elle n'avait plus aucun souvenir de son enfance. Rien. Si ce n'est une cicatrice assidument cachée sous ses cheveux auburn. Marque laissée par la marche de l'escalier que son père avait encastré dans son crâne. Après cet épisode Alice était restée dans le coma durant des mois. Les multiples fractures provoquées par les mains de son père lui avaient valu des années de convalescence difficile enchainant les séances de rééducation et les visites chez divers médecins spécialistes. Certes Alice éprouvait une rage violente à chaque évocation de son géniteur mais ce n'était rien comparé à l'atroce souffrance qu'elle avait endurée ces dernières années. Souffrance non pas causée par ses blessures mais par la perte de son arme, de son atout le plus précieux : Sa beauté. La beauté de son corps et de son esprit. L'assurance qu'elle avait et la sensualité qu'elle arrivait à insuffler dans chaque syllabe d'un mot si banal soit il. Bien entendu les séquelles de son agression n'étaient pas irréversibles mais sa confiance avait disparu, envolée avec toute son enfance. Et c'était de sentir le vide au fond elle-même qui la faisait endurer cette damnation. Ce mal se faisait toujours plus intense lorsqu'une autre fille entrait en compétition avec elle. En l'occurrence aujourd'hui Bella devrait endurer son humeur exécrable. Humeur qu'elle subirait surement jusqu'à ce qu'elle s'en aille. « Ou qu'elle craque et me fasse du mal elle aussi » songea Alice dépité mais excité à cette idée.

Le regard des deux jeunes filles se croisa un instant leur haine réciproque bondissant entre elles. Attirante mais on ne peut plus malsaine. Dégoutante.