Re-bienvenue dans Beck et Les Trois Chambres Bordéliques !
(Le nom du recueil a effectivement été changé parce que Beck, OC de ma composition)
Aujourd'hui, nous vous accueillons une nouvelle fois dans la Chambre d'Émeraude.
(Nous informons nos aimables visiteurs que ce texte est issu du topic Le Bordel du Cœur de l'Aurore du Forum de Tous les Périls.)
Le thème du jour était : Teach & Après moi, le déluge.
Nous vous souhaitons une bonne lecture !
Et un grand merci à Illheart, Griseldis, Neechu et Miss Macaronii pour leurs reviews !
#3 : Beck et le déluge
— Crévindiou, d'où qu't'y sors, toi !
Tu ignores ce vieillard qui t'a interpellé. Tu ne fais pas attention à son regard perçant braqué droit sur toi. Trempé jusqu'aux os, tu te moques complètement de son petit confort. Tout ce qui t'importe, c'est de rester dans cet abri misérable jusqu'à ce que ce déluge cesse.
Ça pue. L'odeur de moisissure empeste l'air, accompagnée de cette humidité moite. Tu as l'impression de sentir de la charogne également. Un rat crevé est sans doute enfoui sous cette paille qui vous sert de siège de fortune.
Tu éternues. Manquerait plus que t'attrapes froid. Tomber malade maintenant, ce serait vraiment la cerise de tous les problèmes qui te tombent dessus.
Par Davy Jones, qu'as-tu fait au karma pour qu'il t'empoisonne autant la vie ?
— Hé gamin, tes oreilles sont trop crottées pour qu'tu m'entendes ou quoi ?
Tu renifles avec dédain, mais tu l'ignores encore. Tu ramènes tes jambes contre ta frêle poitrine, tu les enserres de tes bras, tu poses ta tête sur tes genoux. Et tu attends. Tu ne veux pas rentrer maintenant. Rester là, malgré cette odeur putride qui t'assaille les narines, te semble être la meilleure solution. Mieux vaut endurer la présence de ce vieillard plutôt que ce déluge et tout le reste qui guette ton retour.
— Hé gamin, décampe de là, j'fais pas garderie.
Cette fois-ci, tu tournes la tête vers lui, tu le fusilles du regard. Tes yeux noirs lui hurlent d'aller voir ailleurs si tu y es. Tu ne bougeras pas.
Ce vieillard ne t'effraie pas. Il te paraît petit, usé par l'âge avec sa peau halée et rabougrie. Ses cheveux grisonnants commencent légèrement à se clairsemer, mais un béret kaki tâche de dissimuler ce tout début de calvitie. Ses vêtements sont dans un état de décrépitude avancée, et il n'a même pas de chaussures. Finalement, tu trouves que ton vieux jean troué avec ta chemise rouge déchirée ne sont pas si mal que ça, et tu ne te plains plus de tes baskets trop petites.
— Ou kalkïl aou in moune gabié kossa, marmay ?
Tu clignes des yeux, surpris. Tu l'observes comme si tu le découvrais pour la première fois. Ces quelques mots étranges pour une oreille non habituée t'interpellent. Des idées naissent dans ton esprit, mais tu hésites à les concrétiser. Tu ne sais pas. Tu n'as pas de certitude. Tu n'es même pas sûr d'avoir bien compris.
Tu mets pourtant tes interrogations de côté, et tu te jettes à l'eau. Tu ne perds rien à tenter. Enfin… tu crois.
— Pëtët.
Vous vous regardez sans rien dire. Tu ne te sens pas à l'aise, sans que tu ne saches pourquoi. Puis soudainement, le vieillard éclate de rire. Ça résonne entre les plaques de tôles qui constituent votre abri de fortune.
— J't'avais mal jugé, gamin, fait-il de sa voix rocailleuse. T'as t'y pas l'air d'être l'un d'ces stupides buveurs de lait, malgré tes trois printemps.
Il continue de rire, amusé par sa blague. Tu ne t'offusques pas, pas cette fois. Généralement, tu as tendance à monter sur tes grands chevaux lorsqu'on te rappelle ton jeune âge. Tes onze ans te portent très souvent préjudice, ou t'attirent de nouveaux ennuis sans que tu ne fasses rien. Ici, dans cette ville malfamée où tu vis, les plus jeunes ont intérêt à raser les murs pour être tranquilles, ou à ne pas sortir de chez eux. Cependant, rester chez toi est loin d'être la solution idéale pour toi. Tu ne sais même pas ce qui est le pire à endurer. La rue, ou ta maison ?
— Pouquoué t'y es dehors daior, gamin ? C'pas l'temps à traîner.
— Zafer kabri i ogard pa mouton, rétorques-tu immédiatement, un brin fermement.
Tu sens la surprise dans ses yeux gris. Il ne s'est pas attendu à une telle réponse de ta part, et encore moins en ce patois. Tu ne le parles certes pas couramment, mais tu le comprends assez bien et tu connais quelques expressions, dont celle-là.
— C'est t'y ton droit.
Tu es soulagé qu'il n'insiste pas, et tu te laisses aller à un très léger sourire. Cela te semble faire une éternité que tu n'as pas fait ce simple geste. Sourire. À dire vrai, les occasions de sourire ne se présentent que rarement à toi. La plupart du temps, tu te contentes de subir le quotidien morne et parfois violent de tes journées.
À nouveau, tu observes sans but la pluie qui tombe drue. L'eau s'infiltre dans votre abri misérable, des gouttes trempent la paille. Le vent s'engouffre entre les plaques de tôles, vous gèle sur place en hurlant. Tu grelottes. Tu éternues encore.
Une veste sèche trouve alors une place sur tes épaules pour te réchauffer, et une main rêche ébouriffe la touffe hirsute de mèches noires et frisées que tu as sur le crâne. Tu relèves la tête pour apercevoir le vieillard qui te sourit de… d'une manière indéfinie. Tu ne parviens pas à déterminer ce sentiment.
… De la tendresse ?
Tu fixes un peu perdu cet homme. Tu ignores quoi dire ou quoi faire. Dois-tu seulement agir d'une quelconque manière ?
Seul le vent répond à cette question silencieuse. Doucement, tu attrapes le bord de la veste pour la fermer un peu plus encore et ainsi te protéger davantage.
— … Merci…
Tu fuis soudainement son regard. Ce mot sonne comme étranger dans ta bouche. Tu ne le dis jamais, parce que ta vie ne t'a jamais conduit à être reconnaissant envers quelqu'un. À moins que tu ne doives remercier ces malfrats de te laisser à moitié mort, au lieu de te tuer directement ? À moins que tu ne doives remercier tes parents de daigner t'offrir un toit alors qu'ils ne rêvent que de te jeter à la porte ?
Ta mère est une ivrogne sans nom qui ne vit que pour descendre de nouvelles bouteilles, encore et toujours plus. Chaque jour, elle ramène des litres supplémentaires d'alcool qu'elle torche dans la soirée à elle seule. Elle ressemble à une baleine échouée sur la plage dans ce canapé défoncé, récupéré dans la décharge voisine. Lorsqu'elle en sort, ce n'est que parce qu'elle est à court de provisions, et surtout d'alcool.
Ton père est un truand de bas étage qui écume les salles de jeu. Complètement accroc, il continue d'accumuler les dettes et de mettre en péril l'équilibre précaire de votre semblant de famille. Peu importe les conséquences, il ne se préoccupe que de sa petite personne. Ses créanciers lui réclament pourtant souvent l'argent qu'il doit, mais cela ne l'effraie pas. Il poursuit sa folie.
Tu n'existes pas aux yeux de tes « parents ». Tu n'es qu'une ombre qui rase les murs dans cette bicoque qui vous sert de maison. Tu t'éclipses la plupart du temps par la fenêtre pour éviter de les croiser. Tu ne tiens pas à leur rappeler ta présence.
Parfois ils se souviennent avoir un fils, mais ce n'est que pour t'envoyer gagner de l'argent par le vol, ou pour ramener de l'alcool.
Ou dans les pires des cas, et qui arrivent bien plus souvent que tu ne veux bien l'admettre, s'ils se souviennent de toi, ce n'est que pour défouler leurs nerfs sur toi. Ton dos si souvent ensanglanté en portera à jamais les marques.
Tu serres un peu plus ta prise sur la veste qui repose sur tes épaules, comme si cela peut suffire à te protéger contre ce qui te menace.
Une main rêche se pose doucement sur ta tête, entre tes cheveux corbeau. Tu sursautes avant de voir ce vieillard qui te sourit encore tendrement. Ça te déstabilise, tu ne sais pas comment réagir. Tu te perds dans ses yeux gris, en quête d'une réponse qui ne vient pas.
Il caresse tes mèches entremêlées d'une façon rassurante, comme si… tu ne sais pas. C'est étrange. Tu ne comprends pas. Tu ressens seulement une sorte de chaleur… Un réconfort.
— Na in zhour i apel dëmin, te dit-il calmement.
Tu l'observes sans rien répondre, encore une fois. Le silence parle pour toi. Peut-être bien, qu'un jour, tu finiras par connaître à ton tour le bonheur. Mais pour cela, il faudrait encore que tu parviennes à quitter cette île de malheur.
Tu baisses la tête. Tu n'as aucune certitude quant à ton avenir. Tu redoutes le jour où la mort viendra te chercher, car cela peut être n'importe quand. Une fois où tes parents t'assèneront un coup mal placé, une fois où les malfrats s'amuseront de te tuer au lieu de te laisser à moitié en vie.
Tu ne sais pas. Cela t'effraie, car malgré ta vie minable, tu n'as aucune envie de mourir. Tu espères voir un jour les rayons du soleil percer les nuages qui obscurcissent ton existence.
Secrètement, tu espères pouvoir un jour prendre la mer, goûter à la liberté, t'affranchir des règles. Mener une vie où plus personne ne pourra lever la main sur toi sans en payer les conséquences. Prendre ta revanche sur le karma qui t'enterre toujours un peu plus chaque jour.
Mais encore faut-il que tu partes. Et ça… tu ne penses pas que cela arrivera un jour.
— Dann wi na poin batay… murmures-tu faiblement.
Alors tu restes. Tu te contentes de subir sans rien. Tu ne t'opposes pas. Tu n'oses imaginer les conséquences si tu essaies de partir et que ceux qui te font office de parents le découvrent avant que tu ne réussisses. Et même après, que deviendrais-tu ? Tu ne penses pas que ton corps frêle et mal nourri puisse survivre bien longtemps aux dangers de l'océan. Tu n'as pas d'espoir.
— Poussa ou di non.
Tu relèves la tête vers le vieil homme. Il ne te regarde pas, contemple la pluie qui continue de tomber sans faiblir.
— T'y crois quoi ? Que c'buveur de lait d'Roger a acquis sa renommée en serinant des oui à tout va ? Que les vrais forbans restent là à s'morfondre d'leur sort, au lieu d'dire non et d'avancer ?
Tu le dévisages, étonné qu'il cherche à t'aider. Jusqu'à présent, jamais personne ne t'a tendu la main, proposé un coup de main, donné des conseils. Tu as toujours été seul. Tu peines à croire que c'est un vieillard dont tu ignores quasiment tout qui change la donne pour toi.
— Écoute m'y bien, gamin… T'y chang'ras pas ta vie si t'y restes comm' ça. Si t'veux avancer, sors t'y les doigts d'ton troufion.
— Mais…
— Crévindiou ! te coupe-t-il brusquement. C'est t'y pas possible d'avoir les oreilles crottées à c'point !
Il lève les yeux au ciel, puis continue alors qu'il te scrute sans ciller.
— Kont pa sï bato mon frer pou sot la rivier !
Vous vous fixez sans rien dire. Petit à petit, ton sentiment de perdition s'évapore, absorbé par toute cette pluie, et la détermination le remplace. Ces mots en patois résonnent en toi, possèdent bien plus de sens que tout le reste sans que tu puisses l'expliquer. Peut-être parce que c'est quelque chose que tu ne partages qu'avec ce vieillard. C'est votre secret, que personne d'autre ne pourra comprendre. Et ce simple fait te donne du courage.
Alors tu hoches vivement la tête. Il te sourit en réponse.
Tu te lèves, lui rends sa veste avec un léger sourire. La détermination brille toujours dans tes yeux noirs. Tant pis s'il pleut, tu dois trouver le moyen de te sortir de là, élaborer un plan pour que tes rêves deviennent réalité. Tu n'espères plus prendre la mer un jour.
Tu prendras la mer et goûteras à cette liberté.
Et pour la première fois de ta vie, tu es reconnaissant envers quelqu'un.
— Merci beaucoup, euh…
— Beck.
Il te tend la main. Tu la serres en retour.
— Teach.
— J'me souviendrai d'ton nom, gamin, ricane-t-il. Et lorsqu'j'verrai ton nom sur les avis d'recherches, j'pourrai dire : « Ah, c'gars-là, c'pas l'un d'ces buveurs de lait minables ! Lui, il vient d'loin ! ».
Il t'adresse un large sourire, révèle ses dents manquantes. C'est sa manière à lui de te souhaiter bon vent. Entre connaisseurs du patois, vous vous soutenez. Vous vous entraidez.
— Ou va oir kel koté brinzhel i sharzh, fais-tu avec un sourire assuré.
Beck éclate de rire et tu quittes cet abri de misère après un dernier regard au vieil homme. Puis, la tête basse pour que personne ne se doute de tes intentions, tu t'éloignes.
Beck observe la rue noyée.
Le gamin a disparu.
Il n'y a plus que le déluge.
Il le pressent.
Le déluge sera ce gamin.
Aah... Étrangement, Teach fait partie de ces personnages que j'aime bien sans comprendre pourquoi. Alors forcément, j'ai eu envie d'aborder son passé inconnu, de lui imaginer une histoire qui a pu le conduire jusque là. Et puis aussi parce que ça change de la brute épaisse (mais intelligente) qu'on voit dans le manga.
Plusieurs phrases, et même parfois quelques mots, semblent n'avoir aucun sens : que nenni, il s'agit simplement de créole réunionnais, ce fameux patois dont il est question. Je ne mets pas la traduction pour garder ce côté mystère, ce secret qu'ils ne partagent qu'entre eux, mais pour les curieux, je peux tout à fait traduire.
Pensez à nourrir l'auteur en lui laissant une review !
Et à bientôt pour les nouvelles aventures de Beck !
