Chapitre III
Note de l'auteur : Comme dans le manga et l'anime d'origine, je me suis inspirée de faits réels pour écrire la suite de l'histoire (le suicide de l'archiduc Rodolphe, la « disparition » en mer de l'archiduc Othon sous le nom de Jean Orth, la mort de l'archiduchesse Mathilde, brûlée vive en voulant cacher sa cigarette dans sa crinoline, la malédiction Wittelsbach, le destin tragique de Sissi ect). Néanmoins, les « explications » énoncées au cours de cette fiction sont purement sorties de mon imagination. Elles n'ont aucune valeur historique.
Je me suis également permise quelques libertés concernant l'histoire des Habsbourg, en particulier les parentés et les branches de la Maison Habsbourg.
Enfin, je me suis permise des changements par rapport au manga et à la fin de la saison un de l'anime.
Il n'avait pu que la regarder, impuissant, pendant que ses bourreaux la maintenaient fermement en place. Aucune expression ne se lisait sur les traits de son visage émacié par plusieurs jours de cachots. Seul le regard que Gabrielle portait vers Sebastien trahissait tout l'amour coupable qu'elle lui portait. Jusqu'à ce qu'elle entende le châtiment qu'elle allait endurer. Le démon vit alors les linéaments de la terreur se dessiner sur les lignes de ses joues cireuse, de sa bouche carnée, de ses yeux azurins. Un seul cri jaillit.
« Tuez-moi ! Je me préfère mourir ! Ne me faites pas ça! »
Sebastien entendit l'un des bourreaux partir dans un rire gras et révulsant avant de souligner que même pour un démon, le châtiment qu'allait subir Gabrielle, celle qu'il aimait, aurait dû mal à en supporter la vue et les hurlements de détresse.
« Châtiez-moi à sa place mais ne lui faites pas de mal! Et ne la tuez pas! »
Vaine supplique ; personne ne l'écoutait ou, tout du moins, ne s'intéressait à la demande d'une créature d'aussi basse extraction.
Il comprit peu à peu que le bourreau qui avait ri n'avait pas menti. Ce n'était pas horrible. Tout du moins, s'il s'imaginait voir la peau iridescente de sa bien aimée se teinter d'un liquide velouté amarrant, il aurait pu le supporter, même Gabrielle aurait pu le supporter. Mais c'était pire que ce qu'il venait d'envisager. La voix de la belle fleur qu'il regardait avec passion se brisa à force de laisser s'échapper toute la douleur de l'instant, toute la cruauté qu'elle était en train de supporter en paiement de ses sentiments condamnés. Son regard évitait le sien, comme si à travers les prunelles de son démon, elle y verrait tel un miroir, la pathétique créature qu'elle était devenue.
« Non, Gabrielle, ne put que murmurer Sebastien. Tu resteras toujours ma belle rose noire. Ma douce rose noir. »
Quand le sacré vire à l'extrême, il peut commettre des actes pires que le Malin.
Néant. Ou presque. C'était ce qui ressortaient des informations concernant Gabrielle von Weissrozen, dut constater Ciel Phantomhive avec une pointe d'amertume après avoir réussi à récupérer ce que Scotland Yard avait sur elle. Gabrielle von Weissrozen, jeune duchesse autrichienne de la branche de Salzbourg, affidée trouble de l'impératrice Elisabeth, faisait régulièrement partie de la suite de cette dernière lors de ces interminables voyages. Sauf que ce voyage était à titre privé, avec une suite réduite à sa camériste, sa lectrice, sa dame d'honneur, sa coiffeuse et son secrétaire particulier, selon les documents concernant son séjour dans la capitale de l'empire britannique, l'impératrice se reposant dans sa propriété de Corfou. Durant quelques instants, le nez dans la liasse de papiers, le jeune Ciel maudit la maison d'Autriche, son aristocratie et son labyrinthique protocole pour se réjouir d'être un Lord Anglais. La noblesse anglaise était sans doute très riche mais ne pouvait pas autant s'enorgueillir que l'aristocratie autrichienne avec ses terres, ses titres, ses quartiers, son indépendance, son raffinement. Mais arriver à saisir toutes les subtilités de cet empire relevait de l'exploit. Alors que le jeune Comte allait renoncer à comprendre quoi ce que soit dans la cohorte des Archiduchesses à seize quartiers, les sérénissimes et très sérénissimes Altesses impériales, il remarqua une curieuse chose : la jeune femme étant une intime de la famille impériale et, par conséquent, avait été proche de l'archiduc Rodolphe. Était-ce un hasard que la jeune femme s'éloigne subitement d'une Autriche en deuil seulement quelques semaines après la mort mystérieuse de ce dernier à Mayerling?
Il s'adossa au plus profond de son fauteuil, pensif et frustré. Depuis le bal, Sebastien n'avait pas changé, contrairement à ce qu'espérait son jeune maître, à l'affût d'un indice sur la relation supposée. Pourtant, il en était convaincu ; son fidèle majordome était lié à cette femme. Était-elle seulement humaine? Après tout, il n'avait jamais soupçonné qu'Ash/Angela puisse être un Ange tout comme Claude Faustus, un « homologue » démoniaque de son serviteur. Et si c'était le cas, si elle était vraiment un Ange, un démon ou quoi que ce soit d'autre, quel était l'objectif de la dénommée Gabrielle von Weissrozen?
« Aujourd'hui, murmura Ciel pour lui-même, je découvrirais ce qui relie Sebastien et cette femme. »
Ciel avait annoncé à son diable de majordome la visite d'une personne importante pour le thé et, par conséquent, de préparer le manoir afin de la recevoir convenablement. Il se cacha soigneusement de l'identité de la visiteuse, se contentant de lui dire qu'il s'agissait d'une grande dame de la noblesse, venue solliciter discrètement ses « talents » de Limier de la Reine. Sebastien se mit en devoir de préparer des pâtisseries et sortit le service à thé. Pendant qu'il s'évertuait à mettre en place des bouquets de fleurs, une pensée subite lui effleura l'esprit : était-ce Gabrielle que son maître recevait? Ses soupçons avaient-ils été éveillés lors du bal, malgré l'indifférence que tous deux avaient feinte? Si c'était le cas, parviendrait-il néanmoins à continuer de simuler leur ignorance l'un de l'autre?
« De toute façon, se fit le démon pour lui-même, ma petite Lilly ferait tout ce qu'elle pourrait pour ne pas me mettre dans l'embarras. »
Enfin, il trouverait peut être le moyen de discuter, seul à seul, pour savoir si, enfin, elle comptait rester dans son ombre, près de lui. Certes, il appartenait par contrat au chef de la maison Phantomhive, qu'il devait obéir à ses ordres, le protéger. Mais il ne lui avait jamais ordonné de l'aimer. Et son cœur restait à Gabrielle comme il possédait le sien. Son cruel sourire se dessina sur son visage.
« Lilly, je ferai en sorte que tu sois à moi. »
Le regard perdu dans le paysage, Gabrielle, en route pour le manoir Phantomhive, ne réalisa pas immédiatement qu'elle venait d'arriver à destination. Ce fut sa dame d'honneur qui le lui fit remarquer.
« Merci, comtesse. Vous pouvez disposer de votre après-midi.
-Mais, madame…
-Ne vous inquiétez pas, j'avais prévu cette visite avant d'arriver mais le monsieur le Comte a pris les devants. »
Le cocher ouvrit la portière et, au moment de descendre, la duchesse s'immobilisa quelques instants, son regard trahissait la surprise. Sebastien! Mais que faisait-il ici? En un éclair, la jeune femme comprit ; il n'était pas venu au bal en tant qu'invité mais en tant que majordome d'invité, coutume un peu étrange pour une Autrichienne habituée à un règlement strictement codifié et où elle n'aurait jamais eut l'idée de laisser ses domestiques pénétrer la salle de bal en sa compagnie. Mais cela sous-entendait que…
« Soyez la bienvenue au manoir Phantomhive, fit respectueusement le démon en s'inclinant avant de lui murmurer, je suis heureux de te revoir, ma petite Lilly. »
De plus en plus interdite, Gabrielle se demanda si celui qui l'aimait se doutait de sa venue, que le Comte l'avait averti de sa visite. Ou bien…
« Sebastien… »
Elle n'eut le temps d'achever sa phrase que la Duchesse aperçut les quatre autres domestiques la saluer aussi respectueusement que le majordome démoniaque.
« Veuillez-me suivre, madame. Mon jeune maître vous attend. »
Après avoir pénétré dans le manoir, assurés d'être seuls et surtout de ne pas être entendus, Sebastien et Gabrielle se regardèrent.
« J'ignorais que tu étais le majordome du Comte Phantomhive, commença la jeune femme aux cheveux bleu-argent. Cela signifie alors que…
-Je pensais que tu l'avais compris l'autre soir, ma chère petite, fit le démon, ignorant la fin de la phrase de sa compagne.
-En Autriche, c'est du dernier mauvais goût d'être accompagné de son domestique, qu'il fût majordome ou dame d'honneur, exception faite de l'Empereur ou de sa femme, répliqua Lilly. J'ignorais ce genre de liberté ici. C'est plutôt amusant.
-Es-tu revenu pour me voir? »
D'un geste désinvolte, la Duchesse repoussa une mèche de cheveux.
« En partie, oui. Je sentais que c'était ici que je pourrai te revoir.
-En partie? L'interrogea la créature des ténèbres, ses yeux rubis s'éclairant d'une aura diabolique.
-J'ai des affaires à régler, » fut la réponse laconique de son interlocutrice et dont le séduisant majordome comprit le sens.
Sans un autre mot, ils se rendirent dans le bureau de Ciel.
Après avoir introduit la jeune femme dans le petit salon, Sebastien se retira afin d'apporter thé et gâteaux à son maître et à la convive. Cette dernière, après s'être retrouvée seule avec le maître des lieux, commença sans préambule.
« Voici donc le fameux Limier de la Reine. Ou son chien de garde, comme certains vous appellent. »
Totalement désarçonné par ces mots directs, Ciel en oublia toutes questions qu'il tenait à poser à l'énigmatique jeune femme. Une seule sortit de sa bouche.
« Co-comment savez-vous?
-Voyons voyons, sourit placidement Gabrielle. Un chien de garde se doit de connaître les autres chiens de garde.
-Vous voulez dire que… vous aussi… »
Se calant plus avant dans son siège, l'Autrichienne le fixa sévèrement.
« Vous autres Anglais, croyez que le monde civilisé s'arrête au Channel et à vos colonies. Certes, votre Empire est incontestablement le plus étendu en ce siècle, vos routes commerciales ne souffrent d'aucune rivale, votre expansion va au-delà de notre vieille Europe, jusqu'au fin fond de la Chine. Mais vous oubliez, ou feignez d'ignorer les autres grands Empires, dont celui je suis le sujet. Croyez-vous sincèrement que votre Reine est le seul souverain qui sache s'entourer de Chiens et d'Araignées? Leurs Majestés, l'Empereur Franz-Joseph tout comme l'Impératrice Sissi ont aussi un côté obscur pour le pouvoir, pour l'ordre. Sinon, ajouta-t-elle avec un rire cynique, comment pourrait-on tenir un Empire qui, sur la carte et dans la réalité, contient à lui seul neuf nationalités différentes dans un même espace géographique?
-Je vois, fit sarcastiquement le Comte. Vous êtes une sorte d'espionne.
-Hum… Pas vraiment… Je dirai plutôt une arrangeuse. Certaines affaires pourraient nuire à la dynastie, au pouvoir en place. Mon « travail » consiste à les étouffer, de sorte à ce que ce vieil et fragile édifice puisse tenir encore quelques temps. Mais assez parlé de mon travail. Alors que j'allais me faire annoncer, vous avez pris les devants pour m'inviter. C'est la raison pour laquelle j'ai fait ce voyage depuis mon pays jusqu'au vôtre. »
Lorsqu'il revint dans le petit salon avec un plateau garni de petits gâteaux et de thé, Sebastien trouva Gabrielle et son maître plongés dans une réflexion intense avant que ce dernier ne rompe l'oppressant mutisme qui s'était établi.
« C'est d'accord, madame. Je vous apporte mon soutien dans cette affaire. »
La jeune Duchesse le considéra quelques instants avant de le remercier. Son regard tomba sur le majordome qui lui sourit en présentant une tasse de thé. Qu'il lui était intolérable de ne pas pouvoir céder au désir de se réfugier dans ses bras, de rester un simple majordome des enfers! La belle rose noire se leva en s'excusant.
« Veuillez excuser mon impolitesse, mais me serait-il possible de me rafraîchir avant de goûter à ces gâteaux qui ont l'air, ma foi, des plus délicieux?
-Naturellement, répliqua Ciel. Sebastien, conduis madame au cabinet de toilette.
-Comme vous le voudrez. »
Suivant le majordome, les deux compagnons s'éclipsèrent. Le chef de la maison Phantomhive soupira. Arriver à percer le lien entre la Duchesse et son serviteur ne se fera pas de façon directe, tout du moins, pas par un questionnement franc ; ni cette femme ni le démon ne répondrait avec véracité sur la nature de leur relation. Il fallait juste les prendre en flagrant délit. Et l'occasion allait certainement se présenter rapidement. Surtout avec la requête de la Duchesse qui lui confirmait de façon implicite ce qu'il soupçonnait ; elle n'était pas humaine. C'était très certainement un démon. Au même titre que son protecteur.
Sans avoir échangé aucune parole, Sebastien, suivi de Gabrielle, la mena à une très belle salle d'eau où elle se passa un peu d'eau fraîche sur le visage. Alors qu'elle s'apprêtait à remettre ses gants de soie, elle sentit le bel homme s'emparer d'elle brutalement pour la prendre dans ses bras, comme une jeune mariée avant, d'un grand geste, ouvrir la fenêtre et de l'entraîner avec lui vers le fond du jardin. Sans avoir émis la moindre protestation, la rose noire se blottit contre son torse, ne prêtant aucun attention à ce qui l'entourait. Elle ne réalisa pas qu'ils se trouvaient près d'une petite rivière et que le majordome diabolique la fixait avec attention.
« Sebastien… Ce n'est pas vraiment une manière d'agir avec une dame, chuchota la Duchesse. Mais c'est toi…
-Tu es toujours indulgente avec moi, ma tendre rose, lui sourit le démon avant de tourner la tête.
-Comme tu l'as toujours avec mes caprices et mes excentricités, répliqua la jeune femme.
-Cet endroit me rappelle à chaque fois les jours où on se rencontrait en cachette. Où on s'est aimé en cachette. » acheva doucement l'être des ténèbres.
La jeune Duchesse tourna la tête ; son regard s'attrista. C'était en effet presqu'identique au Jardin des Roses.
« Oui, c'est vrai, reprit Gabrielle. Ce temps où j'étais l'un des Lieutenants de l'Archange Gabriel et toi un simple démon. Ce temps où il m'était interdit à moi, un Ange, d'aimer un Démon.
-Ma petite Lilly, lui susurra la créature démoniaque. Avant toute chose, je te laisserai pas repartir, cette fois. Fut-il que je doive te forcer à signer un pacte avec moi dès que j'aurai rempli mon contrat actuel. Tu es mon ange noir, tu es à moi. Je ne te laisserai pas repartir loin de moi. Pas cette fois.
-Tu n'as pas besoin de faire ça, rétorqua doucement la jeune femme. Je vais rester en Angleterre jusqu'à ce que tu aies fait ce que tu as à faire. Après, je te suivrai. Je ne supporte plus ma vie d'errance… et ce corps que je maintiens artificiellement en vie. La force de vie de l'âme de cette enveloppe s'éteint ; je ne pourrai pas le garder en état encore très longtemps.
-Tu as un nouveau contrat? »
Pour toute réponse, l'Ange déchue embrassa le Démon Vengeur de Crime.
