CHAPITRE DEUXIÈME.
Assise sur le lit, je regarde par la fenêtre trop haute, qui commence presque en touchant le plafond. C'est long. Le temps est long. Infiniment long. Mais si court en même temps, comme un battement de paupière, comme un souffle, ou encore une inspiration. Le ciel au-dehors semblait bleu comme la mer, bleu pur, bleu azur. Merveilleusement bleu, sans nuages, sans rien pour le détruire, le blesser. Sans rien pour le cacher. Sans masque. Sans rien pour le brider, ou le brimer. Il est libre, sans attaches. Comme ce que j'aimerais être. J'aimerais être libre. De mes choix, mes idées, mes actions. Mes pensées. D'être qui je suis, sans être nécessairement obligée de tout faire pour plaire à tous. Être qui je suis, sans craindre de ne pas plaire à l'un ou à l'autre, être naturelle, simplement. Voilà ce que tous apprécient de moi. Je suis naturelle, je ne cherche pas à impressionner. Je ne cherche pas à vouloir impressionner, ou me démarquer. Je n'aime pas trop être le centre d'attention en matière de compliments, tout ça. Malgré tout, je sais prendre ma place. Je sais diriger, être une leader, tout en restant moi-même, sans en être conscience. En étant naturelle, simplement. C'est sans doute cela que les gens aiment le plus de moi. De plus, je suis spontanée, j'agis sans réellement réfléchir et je me fie à mon intuition, ce qui fait de moi une personne très imprévisible. Quand je parle, les gens m'écoutent. Je n'ai pas de grandes difficultés à les convaincre. Je sais très bien me montrer persuasive quand je le désire.
C'est pourquoi sans doute est-ce que je me sens si bien avec Lui. Avec Elliandre. Parce que j'ai simplement besoin d'être moi-même, que je ne cherche pas à être une autre avec lui. Je n'en ai pas besoin, simplement. Je peux être libre. Libre comme le ciel, cette immensité insondable, si imprévisible. C'est sans doute la raison pour laquelle je l'admire autant. Sans doute la raison pour laquelle je me sens étrange avec lui. Aussi parce qu'il n'a pas cherché à vouloir attendre quelque chose de moi. Il n'a pas cherché à profiter de moi, ou mon corps, même. Il m'apprécie pour qui je suis, pour comment je suis, et non pour comment je suis extérieurement. Il me cherche pour qui je suis intérieurement, et exploite cela. Oui, mais dans le seul but de m'aider. Là est la raison pour laquelle je suis tombée amoureuse de ce garçon. Car oui, je suis amoureuse. Il faut bien que je me rende à l'évidence. Dès que je vois son nom, dès que je le vois connecté, mon cœur saute de joie, il tambourine dans ma poitrine avec la force d'un boulet de démolition, comme s'il voulait sortir de ma cage thoracique. Comme pour le rejoindre. Je me sens patraque, je me sens toute … Chose. Difficile à dire. Il peut aussi me redonner le sourire, l'envie de rire. La joie. Il ensoleille mes journées maussades. Je me mets à trembler quand je lui parle. J'ai l'impression que tout devient possible, réalisable. Et plein d'autres choses encore. Comme cette chaleur qui m'envahit. Je ne peux plus nier mes sentiments. Je l'aime. Ou est-ce que je l'ai aimé ? Mais tel est que ce sentiment m'a suivi.
Quelques semaines avaient passées depuis notre première conversation. Je t'aperçois, mais toi, tu ne me vois pas. À dire vrai, je ne sais même pas si j'ai envie que ton regard se pose sur moi. Ce n'est pas que j'ai honte de moi, encore moins de toi. J'en viens juste à me demander si tu m'aimeras toujours lorsque l'absence de distance nous réunira. Tout ce temps à nous parler derrière un écran, sans gêne, sans retenue. Notre amour se déclarera-t-il par un silence sans fin, par un gros malaise, une timidité sans borne? Ou alors allons-nous nous parler comme de vieux amis alors qu'il s'agit en fait de notre première rencontre ? En fait, j'aimerais mieux que tu me gratifies d'un sourire, tu sais, celui que je n'ai jamais vu? Ce n'est pas que je ne t'ai jamais fait sourire, au contraire, tu passais ton temps à me dire que tu n'avais pas pu t'empêcher d'afficher un sourire sur tes lèvres. Ce sont ces lèvres que je vois en ce moment. Elles sont loin, beaucoup trop loin. J'aimerais faire en sorte que nos lèvres se rencontrent, que nos bouches fusionnent comme si elles s'étaient déjà rencontrées. Je n'ai pas besoin de te dire qu'elles ne l'ont évidemment jamais fait. Cependant, à chaque fois que je te parlais, je ne pouvais m'empêcher d'avoir cette image à l'esprit. Toutes les fois où j'en ai rêvé, bien malgré moi. On en parlait aussi ensemble comme ça, juste pour rire. Peut-être était-ce au fond un masque derrière lequel nous nous cachions. Faire usage de l'humour pour exprimer nos plus profonds désirs. Nos désirs de se toucher, s'embrasser, ou seulement se regarder. Ce ne sont sans doute que des fantasmes d'adolescent. C'est ce que je m'entête à me dire. Cependant, lorsque j'y pensais fort, je pouvais presque te sentir: toi, tes lèvres, ta chaleur, ta douceur... toi. J'en viens même à me demander comment une rencontre aussi simple, aussi banale, avait-elle pu nous conduire à ces sentiments, à cette passion. Je ne peux pas dire que je t'aime, car ce serait renier en fait l'ampleur de mes émotions. Qu'est-ce qui me retient de me lever, de te le crier ? Tu es loin, très loin. De plus, tu as quelqu'un dans ta vie, quelqu'un que tu aimes. Quelqu'un qui te comble, comme jamais je ne pourrai le faire. Quelqu'un à la hauteur de tes attentes. Mais peut-être que ça m'empêche de venir te déclarer toutes les pulsations que tu produis dans mon coeur. C'est peut-être en fait ce qui te rend encore plus désirable, le fait que tu me sois inaccessible, que je ne t'aie jamais vu. Tu as une habileté à me faire sourire, chose rare, puisqu'il s'était éteint depuis plusieurs lunes déjà. C'est étrange, c'est comme un magnétisme. Parfois, je devrais plutôt dire souvent, on se parlait sur Skype. À chaque début d'appel, c'était un silence. Un silence mignon, un silence amoureux. À chaque fois je partais à rire. Ça me charmait tout ça. Puis, toi aussi tu commençais à rire, puis une conversation s'entamait. Elle n'avait jamais vraiment de contenu en fait. J'avais souvent l'impression de parler seul. Souvent, je tournais ça à l'humour pour t'entendre réagir, pour entendre ton rire. Ce rire si mignon, si attachant, si... toi. Le pire dans tout ça, c'est qu'on continuait à clavarder en même temps sur la ChatBox d'un forum. Tant mieux. Je pouvais te voir, t'écrire, et te parler en même temps. Trois choses que j'aime bien faire avec toi. Sûrement que lorsque tu m'apercevras, on trouvera autre chose à faire. C'est sûr, ça ne peut pas se passer autrement. Je t'aperçois, mais toi, tu ne me vois pas. Ce n'est pas parce que tu n'en as pas envie, c'est que tu ne peux pas. Je me suis caché. Pas très bien. Tu pourrais me trouver facilement, mais tu ne le fais pas. En fait, tu es figé, ton regard est fixé ailleurs. J'aurais aimé me lever, j'aurais dû me lever à ce moment. Pour que ton attention se détourne, que tu ne vois que moi. Sauf que je fais la conne. Je reste là à t'observer. À t'observer regarder quelqu'un d'autre. J'aurais du m'en douter. Tu lui dis tout, il représente presque tout pour toi. Il t'a sans doute suivi, sachant que tu venais me rencontrer. Il se dirige vers toi, tentant de te toucher, mais tu te dérobes. Si je n'étais pas aussi gênée de te voir, aussi gênée que tu me vois, je ne serais pas là à retenir mon souffle devant deux êtres qui semblent s'aimer. Est-ce seulement une réalité, ou une simple impression? Je secoue la tête. C'était seulement une illusion, ma peur. Qu'il soit là. Mais il n'y a personne sauf toi. Toi qui me cherches encore, qui m'attends. Je fais taire mon coeur qui semble sur le point d'exploser dans ma poitrine. C'est sans doute la joie et la gêne qui provoque une telle fébrilité dans tout mon corps. T'aie-je dit comment je me sentais lorsque je te faisais rire avec mes conneries, ou mes blagues pas drôles? Je me lève. À ce même moment tu me remarques. Je te sourie comme une idiote, je sais pas si tu le vois. Nos regards se croisent enfin. Non pas sur des photos, mais réellement. Je ne sais pas si les tiens me dévorent, mais les miens ne se gênent pas. On ne se ressemble pas finalement, pas du tout. Je suis petite, tu es grand. Je suis menue alors que tu es bâti. Je te rencontre enfin, mais sans doute est-ce un rêve. Plus la distance entre nous s'affaiblit, plus mes genoux flanchent, plus j'ai envie de retarder ce moment. Ce n'est pas que je ne veux pas te voir, au contraire, j'en meurs d'envie. J'ai seulement peur. Peur de quoi ?
Je crois que j'ai peur de la force de mes sentiments. J'ai peur de l'amour. D'être déçue. D'avoir mal, de souffrir. J'ai si peur. Peur de tout perdre. Je regarde mon bracelet. Comme s'il pouvait m'indiquer quelque chose, une marche à suivre, n'importe quoi. J'ai tellement peur. J'ai peur de ce que je ressens, en fait. C'est si nouveau, si beau. Mais ô combien dangereux. L'on dit souvent de la plus belle merveille qu'elle est la plus dangereuse, la plus mortelle, celle qui pourrait te détruire tout comme t'embellir en moins de temps qu'il ne faut pour penser. J'ai peur de moi, de toi. De tout ça. Je le souhaite ardemment, mais en même temps, je m'y refuse, je m'y soustrais. Je ne veux pas envisager toutes ces choses, car l'immensité de leur attraction me paralyse. Peu importe le fait que tu sois là pour me guider ou pas. Alors, j'aime mieux rêver. Car les rêves sont la seule chose qui ne se paie pas. Ils sont la seule chose que nous pouvons faire éternellement, sans cesser d'y croire, sans devoir arrêter. Nous pouvons le faire jour comme nuit. C'est pourquoi les rêves sont si puissants, si merveilleux. Si réparateurs. Ils te donnent de l'espérance quand tout est perdu, te donne la lueur d'espoir qui te pousse à continuer, quand tu es exténué, à bouts de force. Lorsque tu te sens vide, incomplet. Les rêves te guident, ils sont une lanterne dans la noirceur. Alors, pour le moment, je préfère rêver de notre rencontre, de nos corps et nos lèvres se touchant. Je préfère rêver de tout cela plutôt que de me retrouver brisée dans une réalité inimaginable. Alors je rêve. Je dors et je pense. La tête dans les nuages, ou tout simplement à m'imaginer tout cela pendant que je travaille. Les rêves servent à échapper à une réalité que nous n'aimons pas, ils servent à embellir la réalité pour la supporter. Alors, c'est ce que je fais. Rêvant encre et encore. De toi. De nous. De cet amour qui nous unis. Mais tout ceci ne sera jamais réel. Lorsque j'arrive enfin à imaginer cela, je perds tout. Ma pensée, ma volonté, ma réalité. J'oublie tout. J'oublie même jusqu'à cet amour. Encore une fois, c'est un amour oublié.
