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GARDER LE CONTRÔLE

Impossible de les regarder, de leur parler, ou même d'y penser. Megan passa la semaine qui suivit enfermée dans sa chambre, luttant contre cette impression qu'elle avait d'être sans cesse sur le point d'exploser. Chaque fois que ses pensées se dirigeaient vers les Boyd, Voldemort, Anita ou ses parents, elle cassait quelque chose.

Les trois lettres que lui envoya Kevan, inquiet de ne plus avoir aucune nouvelle, ne lui apportèrent aucun réconfort, elle les jeta par-dessus son épaule sans même les lire. Seul un courrier des jumeaux Weasley éclaira ses sombres journées : Arthur, leur père, était désormais presque certain d'obtenir les billets pour la finale, ce n'était plus qu'une question de temps, elle pourrait donc arriver au Terrier au cours de la semaine suivante. Cette perspective lui permit de tenir le coup durant les jours qui suivirent, de ne pas étouffer.

Le vendredi qui précéda la coupe, préparer sa valise – car elle resterait au Terrier jusqu'à la rentrée – lui permit de se concentrer sur quelque chose qui n'était pas douloureux. Rassembler les manuels dispersés à travers sa chambre, remettre les bons bouchons sur les bons encriers, plier ses robes rouge et or, astiquer son Eclair de feu, emballer la nourriture d'Eleyna, faire rentrer son chaudron et sa boîte à ingrédients dans la malle. Mais dès lors qu'elle eut terminé – après s'être assise sur sa valise pour pouvoir la fermer –, elle fut à nouveau en proie à la tension. Assise sur son lit, elle attrapa sa baguette, rangée dans un tiroir de sa table de chevet depuis la fin de l'année scolaire précédente, et la fit machinalement tourner entre ses doigts. Elle n'avait pas besoin de sa baguette pour exercer certains de ses pouvoirs, mais elle se sentait toujours plus puissante lorsqu'elle tenait ce bout de bois magique, et ce depuis le jour où Ollivander la lui avait vendue.

Elle s'allongea sur son lit, les yeux ouverts, fixant sans la voir son armoire remplie d'habits Moldus. Elle entendait le son de la télévision que Roger et Emily regardaient dans le salon. Tous trois ne s'étaient plus adressé la parole depuis la conversation qu'ils avaient eue après le dîner chez les Cuffe. Megan n'avait pas encore réussi à assimiler l'ampleur de ce dont ils avaient parlé, elle n'arrivait pas à concevoir que les Boyd sachent qui elle était et ce qu'elle avait pu vivre à Poudlard. Et elle ne voulait pas y réfléchir, ne voulait pas comprendre. Ce n'était pas ainsi qu'elle avait imaginé les choses, elle avait perdu le contrôle sur la situation et ce simple fait lui tordait les entrailles.

Remontant ses genoux contre sa poitrine, elle se lova dans son lit en position fœtale, et finit par s'endormir avant même le coucher du soleil.

Ce fut le claquement de bec d'un hibou contre la vitre de de sa fenêtre qui réveilla Megan, le lendemain matin. Déboussolée par une aussi longue nuit, les cheveux emmêlés de s'être agitée dans son sommeil, elle observa un instant le hibou avant de se lever pour aller ouvrir à un hibou qui ressemblait à une espèce de minuscule boule de plume grise, qui se mit à voleter à travers sa chambre en pépiant joyeusement dès qu'elle l'eut laissé entrer. Megan le reconnut, il s'agissait du hibou que Sirius avait offert à Ron quelques mois plus tôt puisqu'il l'avait privé de son rat de compagnie.

Le hibou laissa tomber une lettre sur la tête de sa destinataire puis fondit sur les Miamhibou que Megan avait acheté pour Eleyna. Encore endormie et souriante comme un ours réveillé en plein hiver, elle décacheta la lettre et reconnut l'écriture de son meilleur ami.

Megan,

PAPA A EU LES BILLETS ! Débrouilles-toi comme tu veux mais sois à la maison demain au plus tard !

On va voir la finale !

J'ai écrit à Hermione aussi. Ma mère a envoyé à Harry un courrier par la poste Moldue mais je ne sais pas quand il va le recevoir alors on va le chercher demain après-midi.

Réponds-moi vite !

Ron.

Sans avoir besoin de réfléchir, Megan tira un parchemin de son bureau à peine mieux rangé et griffonna une réponse :

Ron,

J'arrive cet après-midi, je prendrai le bus. Il faudrait vraiment que je fasse relier la maison au réseau de cheminées…

A toute à l'heure !

Megan

Le hibou de Ron, dont elle ignorait le nom, s'était remis à voler dans la chambre. Megan l'attrapa au vol alors qu'il passait près d'elle et lui ficela la lettre à la patte.

- Ramènes ça vite à ton maître, lui ordonna-t-elle en le ramenant à la fenêtre.

Le hibou ulula joyeusement puis s'envola. Megan se sentit aussitôt parfaitement réveillée et enthousiaste : ça y est, elle partait au Terrier !

Elle mit sa valise debout – non sans difficultés – et se rendit à la salle de bain pour faire un brin de toilette et changer de vêtements. Puis elle prit sa cape d'été et ses bottines et, tant bien que mal, traîna sa valise jusqu'au bas des escaliers.

- Qu'est-ce que tu fais ? sursauta Emily, aussi ahurie de voir sa fille adoptive descendre de sa chambre pour la première fois de la semaine que de constater que celle-ci précédait une immense malle frappée aux armoiries de Poudlard.

- Je pars après manger, je vais chez les Weasley, annonça-t-elle.

- Très… bien, lâcha Emily. A quelle heure tu dois y être ? On t'emmènera.

- Je prendrais le bus, l'arrêta aussitôt Megan.

Hors de question de mettre les Weasley et les Boyd en présence. Megan avait besoin de garder le contrôle sur les relations qu'elle entretenait avec la famille de Ron.

- Tu rentrerais…

- En juin prochain, répondit la jeune fille sans hésitation. Ça sent bon, t'as fait à manger ? On mange quoi ? J'ai faim.

Emily observa sa fille d'un œil surpris. Ça ne ressemblait pas à Megan de dire ce genre de choses. Mais la jeune fille était trop heureuse de partir pour se montrer désagréable.

Le déjeuner se déroula dans une étrange ambiance. Megan débordait d'enthousiasme et mangeait avec appétit, tandis que Roger et Emily ne touchaient presque pas à leur assiette, arborant cette expression qu'ils avaient chaque fois qu'ils voyaient Megan pour la dernière fois avant la fin de l'année – mais d'habitude ils savaient à l'avance quand elle partirait, cette fois elle les avait pris de court.

- Tu es certaine que tu ne veux pas qu'on t'emmène ? lui demanda une dernière fois Emily au moment où Megan posa la main sur la poignée de la porte.

- Absolument certaine. Bonne année, on se voit en juin !

Fixant sa cape sur ses épaules et ignorant qu'elle voyait ses parents adoptifs pour la dernière fois, Megan poussa la porte de la maison et, sous le regard soucieux d'Emily et Roger Boyd, tira sa malle jusqu'à l'arrêt de bus le plus proche. Les Moldus la dévisageaient ouvertement ou lui jetaient des coups d'œil curieux, le chauffeur sembla se demander s'il devait laisser cette jeune fille aux longs cheveux noirs et aux yeux verts hypnotisants monter dans son véhicule, et une vieille femme changea de place lorsque Megan vint s'asseoir non loin d'elle. Satisfaite d'être ainsi laissée tranquille, la jeune fille posa sa tête contre la vitre qui vibrait sur la route inégale et regarda la ville de Corsham défiler sous ses yeux tandis que le bus l'emmenait loin des Boyd.

Après une quarantaine de minutes de route, le bus la déposa à la sortie de la ville. D'ordinaire, les Weasley l'y attendaient, mais elle ne les avait pas prévenus de son heure d'arrivée, aussi elle ferait le trajet toute seule, à pieds.

Sa malle tressautait et rebondissait sur le sentier, et les cailloux volaient autour de ses roues. Ses cheveux rebondissaient souplement sur ses épaules au rythme de sa démarche vive. Comment Dumbledore osait-il raconter aux Boyd le moindre événement de sa vie à Poudlard ? Maintenant que Megan n'était plus enfermée dans sa chambre chez les Boyd, qu'elle était seule dans un vaste espace boisé et isolé, elle pouvait enfin se permettre d'exploser – ici elle ne risquait pas de détruire des vitres, des meubles ou de tuer quelqu'un.

Elle aurait voulu que les Boyd la croient à Serpentard, qu'ils ne sachent pas qu'elle avait empêché Voldemort de revenir deux fois en deux ans, elle voulait qu'ils ne sachent rien de plus à son sujet que le peu qu'elle leur montrait. Dumbledore et son besoin d'avoir la main sur tout lui avait enlevé ça, ce contrôle qu'elle essayait de garder sur sa vie.

Et il savaient qui elle était pour Voldemort ! Comment ces deux Cracmols profondément ancrés dans le « bon côté », ces deux amis de Dumbledore, avaient-ils pu accepter de vivre avec l'héritière du plus grand mage noir de tous les temps ? La traiter comme leur fille ? L'aimer ? Parce que les Boyd aimaient Megan, ce qui avait contribué à empêcher la petite fille qu'elle était à l'époque d'accepter cette nouvelle vie. Elle ne voulait pas de leur amour, elle ne voulait pas de cette parfaite famille aimante et incapable de la moindre forme de magie.

Le sommet de la maison des Weasley apparut parmi les arbres. Megan pressa encore le pas – ils allaient enfin lui changer les idées. La maison des Weasley était une bâtisse de plusieurs étages, comme empilés les uns sur les autres, bancale, avec un toit rouge et plus de cheminées que la normale. Megan sourit en la voyant, c'était une vision familière et chaleureuse, c'était comme rentrer chez soi après un long et fatiguant voyage.