Bonjour à tout le monde !

Voici le chapitre suivant, en espérant que ça continue de vous plaire !


Chapitre 3

Raccrochant avec un juron si grossier qu'il fit relever la tête de Dean qui oublia l'espace de quelques secondes qu'il lui tirait la gueule, Sam se leva avec précipitation et se jeta sur sa veste, ses rétines naviguant dans l'ensemble du salon à la recherche de ses clefs de voiture.

— C'était qui ? demanda Dean en suivant des yeux le troisième coussin du canapé qui vola à travers la pièce.

Sam s'interrompit quelques secondes pour plonger son regard dans celui de son frère, qui semblait commencer à se souvenir pourquoi ils ne s'adressaient plus la parole depuis des jours. Ses traits se durcissaient au fil des secondes et quand il aboya un « Sam ! » agressif, le cadet baissa les yeux, cessant finalement de chercher son trousseau avec un grognement.

— Meg. Dean, il est sorti.

Si en entendant le nom de son interlocutrice, l'aîné avait semblé sur le point d'incendier son frère, la vulnérabilité qu'il perçut dans sa voix sur la fin de sa phrase lui fit hésiter quelques secondes quant à l'identité de cet « il » dont il était question. Quand, enfin, il remit Azazel à ce pronom, il dégaina son téléphone portable et ne se présenta même pas lorsque la personne répondit presque immédiatement.

— On a un problème.

Il raccrocha sans en dire plus et, en deux pas, il était sur son frère, l'empêchant d'empoigner les clefs qui avaient reparu.

— Où est-ce que tu veux aller ?

— Chez elle ! s'emporta Sam en haussant la voix.

— C'est où chez elle ?

L'ironie dans le ton de Dean doucha immédiatement la colère de son cadet. Une nouvelle forme d'angoisse se peignit sur les traits encore un peu enfantins de Sam, ses sourcils descendant et sa lèvre inférieure se retroussant. Il avait l'air d'un petit chiot perdu.

— Je ne sais pas… On ne peut pas la laisser seule face à ça…

Dean était déjà en train de composer un numéro et, amenant son portable à son oreille, il lança :

— Hey, Charlie, est-ce que tu peux me trouver deux infos ? Je veux connaître le domicile de Meg Masters et savoir quand a été libéré Azazel. Ouais, j'attends.

Couvrant le micro, il fusilla son frère du regard pendant qu'il faisait les cent pas dans le salon, jetant des œillades frénétiques en direction de la porte, visiblement pressé de s'éclipser pour ailleurs.

— Tu vas me rendre fou, assieds-toi. Ouais, Charlie, je suis toujours là. Trois semaines ? Pour quoi ? Bonne conduite, mon cul… Ouais, je note, dit-il en attrapant un morceau de papier pour inscrire l'adresse de Meg. C'est chez elle ? Parfait. T'es la meilleure.

Il raccrocha et un soupir déchira sa gorge alors qu'il regardait Sam s'impatienter de plus en plus, pris de mouvements convulsifs et tordant ses mains dans tous les sens, dans l'attente de nouvelles de la part de son frère.

— Il est sorti, confirma Dean. Bonne conduite. Il y a trois semaines à peu près et j'ai l'adresse de Meg.

— Tu vas me laisser y aller ?

— Non. Je vais venir avec toi. On prend l'Impala.

Il n'eut même pas le temps de finir sa phrase que son frère avait littéralement bondi à l'extérieur. Amer, Dean se demanda si cette histoire rongeait son cadet depuis tout ce temps et s'il avait été assez stupide pour passer à côté de cette insécurité des années durant. Il n'avait pas remarqué que Sam se sentait encore tellement en danger, malgré la mise en prison d'Azazel et l'éloignement de Meg, qui avait pourtant juré de ne plus jamais les approcher.

Il l'avait su, dès qu'il l'avait vue dans leur salon, que cette promesse brisée allait leur apporter une foule de problèmes plus importants que simplement assurer l'avenir d'un gosse avec un peu de talent.


Hester parlait, parlait, parlait, elle ne semblait pas pouvoir s'arrêter, comme si elle rattrapait les dix précédentes années où elle n'avait pas osé lui adresser la parole et Castiel, concentré sur le tissu de bêtises qu'elle disait, la fixait sans ciller ou presque, plissant seulement les paupières quand elle prononçait une ânerie vraiment gigantesque. Soit il ne se rendait pas compte qu'il la mettait mal à l'aise, soit il espérait que ça la ferait fuir. Quoi qu'il en soit, elle était toujours là et lui se demandait si c'était elle qui tenait la machine à café ou l'inverse.

Le bureau sans Meg était une sorte d'enfer. À tout hasard, il hocha la tête, ne comprenant pas vraiment de quoi Hester voulait lui parler et lentement, il croisa les doigts, la faisant déglutir. D'habitude, dans ce genre de situation, il se souvenait subitement de « quelque chose à voir avec Masters à propos de notre prochaine sortie », mais là, il n'avait aucune excuse.

Et le pire, c'est que malgré l'intérêt tout relatif de ce que racontait la comptable, il ne parvenait pas à ne pas l'écouter. Elle cherchait visiblement à l'impressionner et Castiel ne comprenait pas pourquoi. Enfin, si, il comprenait ce qu'elle voulait. Malgré tout ce que Meg pouvait sous-entendre en commentant la blancheur immaculée de ses ailes d'ange et en signalant dès que possible son pucelage imaginaire, Castiel n'était pas si naïf.

Hester avait visiblement des intentions plutôt courtisanes à son égard, et ce depuis son entrée dans cette entreprise dix ans auparavant. Ce qu'il ne comprenait pas, c'était pourquoi elle s'obstinait alors qu'il n'était clairement pas intéressé et ne l'avait jamais été.

Pendant ce temps, leur patron, Zachariah, lui faisait les yeux doux. Il aurait été plus rationnel pour elle de se tourner vers lui. Discrètement, il jeta un regard à son téléphone, dans l'espoir d'avoir un message de Meg, ou même un appel manqué d'Hannah, un problème avec Samandriel, n'importe quoi qui puisse lui permettre d'échapper à cette conversation étrange qu'Hester menait avec la machine à café, lui-même n'étant pas d'un grand secours pour un dialogue.

Elle commentait avec ferveur les mœurs d'autres personnes, expliquant combien Dieu désapprouvait l'union entre gens de même sexe. Elle en était là de son discours et il en eut marre. Passe encore qu'elle prenne les anges pour de mignonnes petites créatures ailées quand il s'agissait en premier lieu des guerriers du Seigneur, passe encore qu'elle estime que le Fruit défendu était une pomme, ce qui était un manque flagrant de culture religieuse, mais il ne laisserait pas les discours moralisateurs d'une part de la population qui s'occupe trop des affaires d'autrui et pas assez des siennes être interprétés comme des paroles divines.

— À vrai dire, Hester, lança-t-il en jetant son gobelet de café vide dans la poubelle à côté du distributeur de boissons, Dieu se contrefout de l'orientation sexuelle des gens. Il a suffisamment affaire pour ne pas se soucier de qui couche avec qui. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je dois terminer l'annotation d'un manuscrit traitant de la symbolique apocalyptique dans les médias.

L'air scandalisé qui se peignit sur son visage valait presque le Paradis, mais il ne fallut que quelques secondes pour que cette expression se change en rage pure. Les sourcils froncés, les poings se contractant doucereusement, l'ire sacrée qu'elle dégageait ne tarderait pas à se transformer en haine.

Tu vois bien, Meg, pensa-t-il, je fais vraiment n'importe quoi quand tu n'es pas là.

— Je comprends, prononça-t-elle. C'est cette fille, n'est-ce pas ? Meg Masters. Elle met des idées subversives dans votre esprit. J'en parlerai à Zachariah, je vous préviens.

— Et que fera-t-il ? soupira Castiel, déjà lassé par cette guerre stérile qu'il voyait par anticipation dans les rétines luisantes d'Hester.

— Il vous licenciera !

Elle éructait tellement que certaines personnes tournaient la tête vers eux, se demandant s'il était en train de l'agresser. Il leva les yeux au ciel. Il savait qui il était et n'avait pas le moindre doute sur le fait que Zachariah ne risquerait jamais de se mettre à dos sa famille.

— Vous devriez me témoigner un peu plus de respect, Hester. Je suis un Milton avant d'être votre collègue. C'est moi qui ai le pouvoir de vous faire licencier.

Elle s'apprêtait à répliquer, probablement vertement. Lui avait horreur de ce genre de comportement en public et qui avait passé les trente dernières années à fuir le conflit. Cependant, elle n'en eut pas le temps, le téléphone de Castiel sonnant miraculeusement dans sa poche. Cinq minutes plus tôt, ça aurait été mieux, mais c'était toujours ça de pris.

— Allô ?

La voix douce de sa sœur surgit du combiné et il sentit un petit sourire frissonner sur ses lèvres :

Bonjour, Castiel, je suis désolée de devoir t'interrompre pendant une journée de travail, mais il est très important que tu rentres immédiatement. Michael et Raphael sont de retour, ils ont convoqué une réunion de famille à propos de Samandriel. Quand pourras-tu te libérer ?

Consultant sa montre et évaluant la circulation, il humecta ses lèvres un peu trop sèches et quitta définitivement la salle de pause.

— Je pourrais être à la maison dans une heure, environ. Est-ce que ça ira ?

Bien sûr. Merci, mon frère.

Elle raccrocha sans plus de cérémonie et lui sortit de son bureau, le verrouillant derrière lui. Se rendant jusqu'à son véhicule, il envoya un texto à Meg : « Sans nouvelles de toi depuis au moins cinq heures. Tu es sûre que tout va bien ? »


Le smartphone s'illumina et attira l'attention de Sam qui se pencha un peu, inconfortablement coincé contre Meg qui sanglotait toujours dans son épaule. Dean était venu avec lui et s'était installé tout au fond de l'appartement, ne faisant absolument aucun commentaire – bien que l'envie le démange depuis longtemps si on en croyait les gestes compulsifs avec lesquels il saisissait et reposait les CD près de la chaîne Hi-Fi.

Le deux-pièces de Meg sentait le propre mélangé à la pizza, une étagère ployait sous le poids de livres et de son matériel de dessin près de la fenêtre, une tablette graphique traînait sur la table basse entre un cendrier vidé récemment et un manuscrit doté d'un post-it sur lequel était inscrit « Si tu t'ennuies pendant les vacances, commence à travailler dessus. C. ».

Sur le dossier du canapé, il y avait des cheveux trop courts pour être ceux de Meg. Au-dessus de la télé trônait une toile représentant un archange en pleine bataille et des dizaines de polaroïds entouraient cette peinture. De là où il se trouvait, Dean ne pouvait pas distinguer les traits des deux personnes tentant de se photographier et cadrant mal les clichés, mais il retint un sourire attendri.

Cette fille-là, les cheveux longs, bruns, le visage fatigué, les yeux rougis par les larmes, emmitouflée dans un plaid et sa culpabilité, ce n'était pas la même que celle qui avait lessivé son petit frère. Sam avait eu raison : elle s'était rangée, suffisamment pour qu'un homme passe assez de temps chez elle pour déposer un peu partout ces carrés de papier jaune avec des mots, comme celui situé au-dessus de l'interrupteur de l'entrée : « Mon royaume pour une ruche et faire mon propre miel. C. » ou encore ceux qu'il feuilletait, en tas, posés dans le vide-poches : « Passé nourrir le chat. Mais tu n'as jamais eu de chat… ? C. »

« Du coup, je suis resté un peu. Laisse la vaisselle, je la fais demain ! C. »

« Dossier plus qu'urgent à traiter ou on va encore devoir entendre Zachariah nous énoncer les trois R. C. »

« Meg, ton appartement était une porcherie. C. » (Annoté : « Ne viens plus, alors. M. » avec une réponse minuscule et indéchiffrable.)

« La prochaine fois que tu enterres ton père, je viens avec toi et on enterre mon frère. Vivant. C. » (Le commentaire de Meg était cynique : « Lequel ? À part le dernier, ils méritent tous des coups de pelle. M. »)

« La baguette de Voldemort mesure 33cm, Meg, j'ai vérifié. La mienne n'est définitivement pas plus longue. Menteuse. C. » et Dean laissa un sourire lui échapper à la lecture de ce dernier avant de reposer doucement le petit tas de papier quand il surprit sur lui le regard accusateur de son frère qui attrapait le téléphone de Meg.

— Veux-tu que je lui réponde ? demanda-t-il à la jeune femme tapie au creux de son épaule.

— C'est qui ?

— Clarence… ?

Le visage de Meg se renfrogna un peu et elle saisit le portable de la main de Sam au moment où il vibrait pour la seconde fois.

« Convoqué d'urgence par mes frères. Guerre déclenchée avec Hester. Tout va de travers quand tu n'es pas là. Vivement lundi. »

Elle sourit et composa une réponse rapide : « Fais-toi porter pâle et viens te rouler sous la couette avec m– »

— Dis donc, Sam, lança-t-elle, arrête de lire par-dessus mon épaule.

Il leva les mains en signe de reddition, elle finit de taper le texto et l'expédia rapidement, verrouillant le téléphone et ignorant le sourire entendu de son ex qui la contemplait comme s'il la voyait pour la première fois. Les doigts de Sam glissèrent de nouveau sur son épaule, en une caresse douce et réconfortante. Dean leva les yeux au ciel, désireux de se faire oublier sans y parvenir vraiment.

Meg avait parfaitement conscience de toutes les questions que les deux frères se posaient à son sujet. L'odeur familière de Sam, sa respiration sur sa joue, toute son attitude était suspendue dans les airs comme un point d'interrogation. Frustrée de connaître encore si bien les deux frangins, elle gigota un peu sur le canapé, pour se tourner vers Dean, qui avait continué à fouiller et s'était arrêté quand il était tombé sur leur premier album, Family Business.

— Quoi ? Tu veux le dédicacer ?

Dean reposa le CD avec une moue dégoûtée et, son attention détournée, il se baissa pour écarter les rabats d'un carton dans lequel il piocha sans vergogne un livre, le premier tome de Supernatural.

— Ça aussi, c'est à toi ? Tu sais, je tripe pas trop sur les groupies…

Il ouvrit la couverture et lut le nom inscrit dedans, avec un ricanement.

— Sam. D. Milton. Tu fais du recel ou tu envisages une opération ?

Exaspéré, Sam tourna la tête, les sourcils froncés :

— Dean, je t'en prie, arrête. Meg, ajouta-t-il en laissant Dean farfouiller dans le carton, veux-tu qu'on prévienne ton conjoint de la situation ?

— Mon conjoint ?

Elle s'étouffa de rire, toussant un peu gras en essayant d'avaler une goulée d'air.

— C'est parfaitement hors de question. Il n'en saura jamais rien.

— Il ne t'aiderait pas s'il connaissait ton passé, c'est ça ?

Dean avait toujours eu la médaille d'or de l'intervention la mieux placée pour se faire haïr du monde entier. Si une fan déjantée ne finissait pas par le tuer, ce serait quelqu'un qui se serait senti offensé par ses paroles, c'était certain. Sam ferma les paupières et soupira lourdement, avant de les rouvrir et de laisser ses yeux scruter le plafond. Le reniflement de Meg était tout aussi dédaigneux qu'ironique. Elle l'ignora cependant et garda son attention fixée sur le cadet, bien plus agréable à regarder et sympathique.

— Clarence est… Comment expliquer ça… ? Lui parler de mon passé, ce serait comme jeter une licorne en plein milieu du Purgatoire.

Sam tiqua et sourit, dégageant une mèche du front de Meg.

— À ce point ?

— Tu n'imagines même pas.

Elle laissa sa tête basculer contre le dossier du canapé, fixant la tache invisible que Sam regardait avant, faisant douter Dean de la présence réelle d'une trace sur le plafond. Il tendit le nez à son tour et, ne voyant rien, il continua à farfouiller, jusqu'à tomber sur un carton à dessin qu'il ouvrit.

— Je chantonne quand je travaille et je n'ai pas raté un jour alors que je bosse pour une boîte de grenouilles de bénitier.

Le sifflement admiratif de Sam la fit rire.

— Avant, je participais à des raves-party et je dormais dans des squats. Maintenant… J'ai un archange encadré sur mon mur et pire encore, je peux te dire exactement lequel c'est et quels sont les symboles qui permettent de l'identifier sur chacune des représentations de lui. Clarence… Je passe des soirées à boire de la tisane en l'écoutant critiquer le monde entier. Je… Enfin, on va pas s'étaler sur le sentimental, tu vois.

— Ma licorne s'appelle Jessica, précisa Sam dans un échange de confession.

— Et la mienne a cinq doigts, murmura Dean avec une grimace dépitée par tant de niaiserie.

Les deux autres l'ignorèrent avec fougue alors qu'il passait au dessin suivant, ses sourcils se haussant quand il tomba nez à nez avec son double. Avec un hochement de tête appréciateur, il retourna le papier pour découvrir une annotation « Pour Cyrus, je sais que tu l'aimes chaud. Samandriel. » et avec un sourire taquin, il s'empara d'un stylo qui se trouvait là pour ajouter sous la dédicace « Et tu n'imagines pas à quel point c'est proche de la réalité, petit. Dean Winchester ». Le cliquetis du bouchon refermant le stylo fit tourner la tête de Sam et Dean dégaina sa moue innocente à laquelle Sam ne croyait plus depuis longtemps.

Pourtant, le cadet ignora les mouvements de son grand frère qui s'empara du dessin suivant, bien déterminé à mettre un petit mot sur l'ensemble des feuillets où il se verrait figurer, laissant les deux nigauds parler entre eux. Il tendit l'oreille, néanmoins, quand la conversation dévia finalement vers un vrai sujet.

— Que comptes-tu faire à propos d'Azazel ?

— Il vient pour moi, Sam, mais je ne veux pas y retourner, j'ai trop à perdre. Quand il viendra, je lui dirai non.

— Et s'il insiste ?

— Je lui demanderai le prix de ma liberté et je paierai. J'ai un peu d'argent de côté et je sais que chez lui, tout se monnaie, alors je suppose que moi aussi.

— Si on peut faire quoi que ce soit, Meg, n'hésite pas…

Meg et Sam se tournèrent vers Dean qui semblait aussi surpris qu'eux d'avoir dit une chose pareille. Il baissa ses yeux sur le dernier croquis qu'il avait commenté, reboucha une nouvelle fois le stylo sans prendre la peine de cacher son méfait et d'un geste souple, ferma l'étui à dessin, s'approchant des deux ex-amants qui étaient sur le canapé.

— Je ne t'aime pas, mais j'aime Azazel encore moins que toi. Alors, si tu as besoin, tu sais où nous trouver. Tu capiches ?

— Je capiche, approuva Meg avec un semblant de sourire.


Dans le petit salon, Michael et Raphael étaient déjà installés comme des princes, un verre de leur meilleur vin entre les mains et Castiel dut retenir de justesse un jappement étonné quand il constata que les regards braqués sur lui étaient d'une dureté hors du commun.

Hannah était au fond de la pièce, la tête basse, et il prit le temps de retirer sa veste, dénouant un peu sa cravate, la respiration fébrile. Un coup d'œil vers elle indiqua qu'elle avait pleuré et une vague d'indignation monta en lui. Lorsqu'il eut fini de faire une rapide analyse de la situation, la voix grave et dure de Raphael résonna dans la pièce :

— Castiel…

— Raphael, Michael. Que se passe-t-il ?

— Installe-toi.

Michael ne cligna les yeux qu'un instant souriant mécaniquement, désignant le siège face à lui, où Castiel s'assit en prenant soin de ne pas froisser son pantalon. Ses chaussures avec grand besoin d'être cirées, nota-t-il avant de finalement poser le regard sur ses frères, non sans avoir attendu l'autorisation.

— Il nous est apparu que notre sœur Hannah se révèle incapable de soutenir la charge de Samandriel. Nous pensions jusque-là qu'il n'était pas possible de te confier cette tâche pour les… raisons que tu sais…

Raphael hocha la tête, approuvant son frère et Castiel pinça les lèvres. D'un clignement, il invita ses aînés à continuer.

— Nous allons, dans les prochains mois, voire les prochaines années, être amenés à peu rester sur place. Encore moins qu'à l'heure actuelle. Nous devons être sûrs que tout se passera pour le mieux ici, que les règles seront respectées et il semblerait que notre benjamin s'aventure sur des routes dangereuses. Qu'en penses-tu, Castiel ?

— Des égarements sans intérêt. Il me semble qu'Hannah et moi-même avons été clairs.

— Oui, elle nous a dit qu'il y avait eu un nettoyage dont nous n'avions pas été prévenus.

— En effet, confirma Castiel. Il ne s'agissait que de quelques dessins, passés à la flamme rapidement. Après réprimande, Samandriel est venu à moi présenter ses excuses. Il a simplement cherché à reproduire quelque chose qu'il avait vu au lycée, afin de mieux s'intégrer.

Raphael ferma les paupières et le geste fut si lent que Castiel crut que son mensonge avait été remarqué. Finalement, l'aîné porta son verre à sa bouche, goûtant au vin sans rien ajouter, laissant la parole à Michael.

— Pourquoi n'avons-nous pas été informés de cet incident ?

La question s'adressait tant à Hannah que lui-même et, par réflexe, Castiel se redressa, s'interposant entre sa sœur et Michael.

— Il n'était pas nécessaire de vous déranger pour si peu. Le problème était réglé. Comme Raphael l'a dit, vous êtes appelés à de nombreux déplacements. Nous ne pouvons pas vous contacter à chaque fois qu'un incident trouble le calme de cette demeure, pour quoi cela vous ferait-il passer ? Vous nous avez élevés correctement et nous pouvons transmettre cette éducation à Samandriel.

La main d'Hannah se glissa dans la sienne et il la serra légèrement, alors qu'elle laissait son front reposer entre ses omoplates. Elle tremblait si fort contre lui qu'il se sentait désemparé et en colère. Les aînés échangèrent une œillade qu'eux seuls purent interpréter et finalement, Michael hocha la tête.

— Où se trouve Samandriel, actuellement ?

— Au lycée, répondit Hannah. À cette heure-ci, il a un cours de géographie.

— Bien. Castiel, tu es d'ores et déjà responsable de Samandriel. Les professeurs en seront informés. Nous serons déjà repartis le temps qu'il rentre, aussi, vous lui transmettrez notre affection. Si un seul événement comme le précédent vient à se produire, Samandriel sera envoyé dans le Montana.

Castiel fronça les sourcils, faisant un peu en avant.

— Ça me paraît excessif. L'incartade de Samandriel n'a rien en commun avec…

— Les tiennes ? Ça a commencé par de la poésie – le mot était craché comme un poison – et souviens-toi comment ça s'est terminé.

Finalement, Castiel capitula et baissa les yeux. Hannah jappa, l'incitant à desserrer la prise qu'il gardait sur ses doigts. Ils restèrent tête basse le temps que les deux aînés sortent et quand la porte se referma doucement, la jeune sœur de Castiel avala une longue goulée d'air, tremblant de tous ses membres.

— Je suis tellement, tellement désolée, Castiel, ils ont… insisté si fort et… On avait dit qu'on n'en parlerait pas, mais…

Se tournant subitement, Castiel la serra contre son cœur, une main sur sa nuque, l'autre contre ses reins. Ses doigts caressaient les cheveux de sa sœur, espérant qu'elle s'apaise, murmurant des paroles de réconfort qu'il ne pensait qu'au quart dans le meilleur des cas. Elle inspirait fortement par le nez et expirait la bouche, les lèvres si près du col de sa chemise que si sa sœur avait été une autre femme, il l'aurait éloignée, de crainte de tacher le vêtement d'une trace de rouge à lèvres.

Mais c'était Hannah, sa petite sœur, et il était évident qu'ils allaient devoir se serrer les coudes. Son emploi du temps allait être complètement chamboulé. Hannah n'oserait jamais s'opposer à un ordre direct de Michael ou Raphael, ce qui lui laisserait moins de liberté pour aller chez Meg.

Il allait dès à présent endosser la responsabilité de chef de famille. Et ce n'était pas quelque chose qu'il avait recherché.

Hannah retourna bien vite à ses occupations et Castiel demeura silencieux, ignorant son téléphone qui vibra, signalant un message de Meg (« Tes frères, ça s'est bien passé ? »). Samandriel sentit que l'ambiance s'était alourdie et il ne tarda pas à venir s'installer dans la bibliothèque avec son aîné, s'attelant à ses devoirs sans se faire prier, contrairement à d'autres soirs où il avait fallu un peu plus le pousser à s'y mettre.

Castiel, le nez dans ses livres, ne nota pas un seul instant que son cadet était dans la lune et pensait à totalement autre chose alors qu'il essayait de se concentrer sur ses maths.

Dans son esprit, Samandriel était déjà en train d'assister à un concert des Hunters.


À suivre

À la semaine prochaine !