Trio

Chapitre 3 : Souvenirs

C'est le regard des autres qui fait ce que l'on est, peut-être. Néji apprenait à se méfier de ses certitudes.

Quoi qu'il en soit, on s'attendait maintenant à ce qu'il continue, non ? Si on le voyait comme un homme libre, il le serait. Quelque part, il l'était déjà.

Néji partait six mois du village, « lune de miel » ordonnée par le Seigneur Hyûga, qui se faisait sous-entendre qu'un mariage sans fiançailles, ça ne se faisait pas et qu'il fallait symboliquement rééquilibrer la chose. Le matin même, il avait reçu une missive de Tsunade. Hinata partait en mission secrète dans une semaine, pour deux mois. La sienne, tout aussi confidentielle, l'occuperait d'ici trois mois. La même durée. Tsunade concluait qu'elle était « absolument désolée » mais que le « désolant sous-effectif » de ninjas « compétents » ne lui laissait pas d'autre choix. La lettre suintait l'espièglerie et la malice.

Ils s'en allèrent donc au Pays du Thé. Ils disposaient d'un pavillon de bois équipé tout confort – jusqu'à une sorte de petite piscine carrée dehors qui les massaient de ses jets bouillonnants.

Derrière eux, un petit village tranquille – pour ne pas dire mort. Devant eux, le tapis vert des collines moutonnantes qui s'étendaient sous un ciel d'un bleu pur.

Une fois sa « chère et tendre » partie, Néji occupa son temps à s'entraîner le matin et à méditer l'après-midi, presque caricatural dans sa position du lotus, les yeux fixés sur l'horizon, immobile. Certaines réflexions lui faisaient vraiment mal au cœur, d'autres l'emplissaient d'une mélancolie abominable pour le reste de la journée. Il lut vite les quelques rouleaux et livres qu'il avait emportés, feuilleta ceux d'Hinata, tomba sur un recueil de haïkus qui occasionna de nombreuses autres méditations.

Il chantonna souvent tout seul, et sentait parfois les larmes lui monter aux yeux sans raison. Quand c'était le cas, il les laissait couler, et quand l'envie de sourire le prenait, également sans raison, il ne se privait pas davantage.

Quand Hinata revint, il réfléchissait pour savoir si l'on pouvait ressentir du désir sexuel – c'est-à-dire une sensation – sans la moindre once d'amour – d'émotion. Tout en enchaînant des exercices de souplesse qui auraient fait pleurer un acrobate. Ses cheveux lui arrivaient presque au milieu du cou à présent.

_Salut, fit la jeune femme. Je reviens pour le premier de nos deux mois de fiançailles-lune de miel- retraite.

Néji se redressa avec un petit sourire.

_Bienvenue, répondit-il. J'espère que tu as de quoi t'occuper.

_Néji…

Le susnommé fronça les sourcils. La voix de sa cousine était soucieuse, sa bonne humeur envolée. Il remarqua alors la lettre tâchée de sang qu'elle tenait dans la main droite.

A Konoha, un shinobi essayait tant bien que mal de réconforter son meilleur ami, faisant preuve de la plus grande éloquence.

_Suffit, maintenant.

Le meilleur ami tourna la tête vers lui et plongea ses pupilles fendues dans ses lunettes noires.

_T'raison, admit-il d'une voix pâteuse. J'vais arrêter d'boire. Pour c'soir.

Shino Aburame secoua la tête.

_Arrête de te morfondre. Elle t'aime.

_Evidemment, s'emporta l'autre. C'est pour ça qu'elle s'marie 'vec un aut' ! Hah ! C'est limpide, ouais !

_Souviens-toi.

_L'attendre ? Un an ? Hah !

_Et c'est ce que tu vas faire sinon je t'en colle une.

Shino se tut. Une jeune fille s'approchait d'eux. Il allait faire une sorte de test. Le ninja laissa quelques insectes remonter sur le peu qu'on voyait de son visage. S'il était possible d'accroître une inexpressivité, la sienne s'accrut à la grimace dégoûtée de la demoiselle. Elle devait avoir deux ou trois ans de moins qu'eux, plutôt jolie, l'air volontaire et le décolleté vertigineux.

_Salut, bava-t-elle à Kiba en papillonnant des cils.

Celui-ci reprit une gorgée au goulot de sa bouteille avant de lui répondre un « s'lut » démoralisant. Ainsi que l'avait prévu Shino, elle ne se démonta pas et commença à le draguer relativement subtilement. L'Aburame était sûr et certain que Kiba n'écoutait pas : il avait les yeux dans le décolleté de la nouvelle venue et son regard semblait y être cloué.

Sa main sur la bouteille d'alcool se crispa. Shino compta dans sa tête. 6, 5, 4, 3, 2,…

Kiba s'affala brusquement sur la table, la tête dans les bras, coupant grossièrement celle qui se proposait de partager sa nuit, qui en fut étonnamment fort vexée.

Elle n'était pas partie qu'un soupir désespéré gargouilla hors de la bouche de l'ivrogne :

_Hinataaa…

Shino hocha la tête pour lui-même et conduit son ex-équipier chez les Aburame, sur le dos de son chien. Tsume n'aimait pas les dérèglements comportementaux – exemple : aller se biturer la gueule – d'autant plus s'ils étaient occasionnés par des peines sentimentales.

Pour elle, un Inuzuka ne pleurnichait pas sur son amour parti au loin pour six mois, ou pour toujours. D'autant plus si c'était un mâle.

Il se devait de veiller sur l'équipe huit. Il avait été le leader, après tout.

Il ajouta un matelas par terre dans sa chambre envahie par ses appareils scientifiques, ses traités d'entomologie, une planche à repasser et un présentoir de lunettes de soleil. Etonnamment mais par bonheur, Kiba ne ronflait pas, même bourré comme un coing. Shino eut un micro-sourire : l'entraînement ninja avait du bon, finalement. Kiba avait fini par assimiler ce qu'impliquait la notion de silence et de discrétion.

Avant de s'endormir, il le détailla un instant, voyant mieux les couleurs sans ses lunettes, mieux les contours dans la pénombre de la chambre. Son tee-shirt dévoilait des muscles déliés et puissants au niveau des bras, des clavicules, de la ceinture abdominale, bien dessinée. Il avait la peau vraiment mate. Côté visage, il n'avait guère changé, cheveux en bataille, triangles rouges aux joues, mâchoire saillante et sourire plein de crocs.

Deux mois plus tard.

_Gah !

Naruto esquiva le hochet avec lequel Kaemon tentait de lui fracasser le crâne depuis déjà quelques minutes.

_C'est bien mon bébé, mais papa va devoir partir, hein ? On revient demain pour le p'tit déj' !

Ledit bébé manifesta son mécontentement en jetant son jouet qui atterrit avec un bruit mat dans l'amoncèlement de peluches qui avaient précédemment emprunté le même chemin. Naruto et Sakura confièrent avec soulagement le petit monstre à Shizune, qui était par ailleurs toujours autant surchargée de travail, mais avait décidé de remplacer au pied levé le ninja auquel avait été assigné le baby-sitting. Anko. Sans doute une erreur administrative.

Lorsque le couple se promena dans les allées du parc de Konoha, après avoir dîné, ils crurent sentir une troisième présence marcher à côté d'eux, silencieusement comme il le faisait toujours. Ils eurent un sourire mouillé de larmes.

_Pourquoi ?

_C'est la vie…

_Non. C'est la mort.

_…

_Pardon. Je ne sais plus ce que je dis.

Sakura se tut et embrassa son amant en tremblant. Elle caressa la peau bronzée, et par association de souvenirs, le corps nu de Gaara passa derrière ses yeux. Ses clavicules saillantes, ses coudes osseux. Le creux de ses genoux comme une rigole où glissait la sueur. Les tâches de rousseur sur ses épaules. Ses pieds, ses jambes, ses mains froides, ses fesses de pois chiche comme disait Naruto, son sexe et ses halètements silencieux, ses yeux clairs comme du feu, ses bras et son dos et son ventre et son torse… Son cou mince, ses cheveux de feu, son visage rond, son nez pointu et même ses dents… Elle se rappelait de tout avec une intensité douloureuse. De son côté, Naruto serrait les dents pour chasser les frissons que faisaient naître les souvenirs de la peau du roux qui se heurtait à la sienne, sa langue brûlante et ses pieds gelés qu'il lui foutait sur le ventre avec un ricanement muet, le goût sucré-salé de son épiderme humide, le plaisir qu'il avait eu en le sentant entrer en lui comme un large fleuve tranquille écartant deux rives pour s'y faire sa place, ou bien en s'enfonçant, lui, dans la partie charnue de Gaara, même si ce dernier n'était guère callipyge. Ses gémissements murmurés, discrets, cent fois plus érotiques que n'importe quel cri.

Une fois rentrés, ils se caressèrent et s'embrassèrent longuement, mais n'osèrent pas aller plus loin : Kaemon était là ; et Gaara était absent.

Quand les mariés revinrent, l'hiver était à son plus froid. Néji repartit aussitôt pour une longue et périlleuse mission, mais qui rapportait gros, et Konoha avait un impérieux besoin d'argent. Les installations qui le maintenaient dans un printemps permanent, donnant sa renommée au village de la Feuille, avaient craqué, il fallait les faire réparer d'urgence. Les habitants civils de Konoha étaient complètement déboussolés. Certains n'avaient jamais vu le baromètre sous les dix degrés. Les conduites imprudentes se multipliaient.

La ruche à demi-paralysée se paniquait toute seule. Néji fut heureux de la quitter sans même l'avoir vraiment retrouvée. La constatation de cet état lui fit douter de son attachement au village.

Mais il était en mission. Il arrêta de son introspection et se concentra. Dans la forêt dans laquelle il évoluait vers le Pays du Son, les arbres, les insectes et les oiseaux manifestaient bruyamment leur présence, à coup de feuilles sifflantes, de frottements secs et répétitifs ou de pépiements aigus.

Néji crut percevoir quelque chose d'autre derrière cette joyeuse fanfare. Il commença à activer le byakugan…

… Et se retrouva le nez à deux centimètres du sol, après une chute trop rapide de plus de deux mètres cinquante.

Il reste ainsi un centième de seconde et le bras enroulé autour de sa taille le retourna. Il vit dans un éclair le vert doré des feuilles loin au dessus avant qu'une main ne lui couvre les yeux. Un corps s'allongea sur le sien comme s'ils étaient les pièces voisines d'un puzzle.

Une odeur lui emplit les narines, monta directement au cerveau qui rendit les armes.

_Sa…

_Chut.

A l'intérieur de Néji, une autre chaîne se brisa.

Leurs retrouvailles furent plus que fiévreuses, embrasées. Ils firent l'amour au milieu de la clairière, leurs corps puissants se perdant l'un dans l'autre. Des mèches noires fouettaient leurs visages. Des lueurs incertaines tapissaient le fond de leurs yeux.

Ils restèrent entrelacés sans un mot, avec l'impression que leur cœur battait dans la poitrine de l'autre. Leurs deux corps blancs et nus dans la mer verte attiraient le soleil.

Ils avaient froid, ils étaient exposés, presque sans défense, vulnérables ; pourtant ils ne bougeaient pas. Le déserteur de Konoha caressa la main droite du Hyûga et buta sur un anneau de métal qui renvoyait agressivement un rayon du soleil d'hiver. Le bijou était aveuglant. Néanmoins, aucun des deux hommes ne semblait s'apercevoir de sa présence.

« Il va bien falloir faire quelque chose maintenant… »

La main de Sasuke remonta sur le front débarrassé du sceau. A présent, les chaînes étaient gravées derrière. Il ne les voyait plus, ces crochets venimeux défigurants, cette croix tordue comme un supplicié, mais l'inaltérable loyauté de Néji se devinait bien facilement.

_Tu vas encore m'abandonner ? murmura Sasuke, les yeux sur la poitrine de Néji qui s'abaissait et s'élevait dans un rythme régulier, serein ; torse couvert de chair de poule qui révélait au plus aveugle que son possesseur avait la conscience tranquille.

_C'est toi qui es parti, la dernière fois.

_Tu m'as dit que… tu ne voulais plus… me revoir. Et… tu t'es marié. Comment on dit déjà ? Félicitations ? Pardonne-moi, les manières se perdent chez les nuke-nin…

La fin de sa phrase avait été à peine articulée. Il posa sa tête sur ce torse si tranquille. Sentit le muscle qui tambourinait à l'intérieur, comme un oisillon tombé du nid qui s'efforce désespérément de battre des ailes, ses toutes petites ailes encore collées, qu'il agite à toute vitesse, imitant le minuscule colibri.

Néji se releva, chercha ses habits.

_Je suis en mission, je…

_Qu'est-ce que c'est ?

_Tu sais bien que je ne peux pas te le dire.

_ Isaburô ? Kowatara ? Yin Lang ?

Néji cligna des yeux. Ces trois personnalités montantes du Son que Sasuke venait de citer étaient dans sa mission, une enquête sur le terrain sur les mouvements indépendants contre Orochimaru qui naissaient dans le pays dans lequel ils se trouvaient. Sasuke leva la tête vers le ciel et déclara aux nuages :

_Tous ont été assassinés il y a moins d'une semaine. Leurs groupes d'action ont été dissous ou anéantis.

Le silence tomba un instant entre eux, puis Sasuke se retourna vers son amant en souriant :

_Tu vois, tu n'as plus rien à faire. Tu peux rester avec moi.

Et il attira contre lui le corps couvert de frissons, le caressa pour le réchauffer. Ses mains s'aventurèrent vers le Sud mais Néji l'enlaça, bras autour du cou, menton sur épaule, et ils restèrent immobiles à partager l'espace vital de l'autre. Au bout d'un moment, Néji murmura :

_Il faut quand même que je rentre…

_Reste le temps de ta mission…

_Où ça ?

_J'ai une planque…

_Si je reste six mois avec toi, je ne pourrais plus repartir…

_Je ne t'en voudrais pas, mentit Sasuke.

_Moi je m'en voudrais.

_Et là, tu ne t'en veux pas ?

Néji s'écarta.

_Moins. Disons que c'est supportable.

La conversation continua à mesure qu'ils se rhabillaient, d'un ton tranquille de dialogue mondain, alors qu'en réalité ils soupesaient chaque mot, analysaient la moindre parole de l'autre, la moindre seconde de silence de trop.

_Tu n'es pas obligé d'avoir à supporter. Toujours.

_Je crois bien que si.

_Je crois bien que non.

Ils partagèrent un sourire triste, l'un parce que l'autre allait partir, l'autre parce que l'un allait rester. Après un dernier baiser court et presque courtois, Sasuke disparut, les yeux honteusement chargés d'humidité. Néji se dirigea vers le lointain pays des Nuages. Après tout, quelques mois à regarder le fil de l'eau ne peuvent pas faire de mal. Qui sait, il pourrait même progresser en s'entraînant au byakugan dans la brume nocturne.