« Dès que nous eûmes dix ans toutes les deux, en 1773, nos parents commencèrent à nous traiter en grandes, comme Aloysia et Josefa. Naturellement, nous n'apprenions pas les mêmes choses et n'avions pas les mêmes libertés qu'elles, mais nous formions déjà un quatuor plus que deux duos. Ce furent nos plus belles années. Mon père était un pauvre copiste de la Cour et son maigre talent était peu reconnu. J'aimais énormément mon père mais je reconnaissais qu'il n'était pas le meilleure des musiciens, néanmoins il nous a appris la musique de façon assez correcte pour que mes sœurs en vivent ! Ainsi, grâce à son emploi, il côtoyait de nombreux musiciens et chanteurs dont il tentait de faire ses amis afin d'élargir sa clientèle et ses relations. C'est comme cela que les jeudis musicaux s'installèrent. Tous les jeudis soirs, ma mère préparait un festin, et mon père attendait ses amis et autres invités du soir. Avec Constanze, nous nous postions en haut des escaliers, pour guetter les pas des convives dans les marches. Nous avions même inventé un petit jeu : ne sachant pas combien au total nos quatre étages contenaient de marches, à chaque venue, nous comptions les pas des invités ! Malheureusement, ils venaient en groupe, nous n'avons jamais su combien de marches nous séparaient du rez-de-chaussée. Ces jeudis restent d'excellents souvenirs pour moi. Avant la mort de Constanze, nous les évoquions en souriant, en riant même parfois des invités quelque peu joyeux de mon père, après qu'ils aient vidé une bonne demi-douzaine de bouteilles ! Je me plaisais à rappeler à ma sœur que c'est grâce à ces jeudis qu'elle a rencontré Mozart. Je me…

- Pardonnez-moi de vous interrompre. Pouvez-vous me raconter la rencontre entre Mozart et Constanze, s'il vous plait ?

- J'y viens, attendez. Je disais donc que je me rappelais que plusieurs fois, notre père organisait des petits concerts, si l'on puit dire, afin que ses invités découvrent les voix de mes sœurs. Constanze se plaçait au clavicorde, lorsque mon père ne le faisait pas, et elle chantait avec Aloysia et Josefa. C'était magnifique. Ma mère et mon pauvre papa espéraient ainsi que le talent de mes sœurs soit reconnu, et qu'elles obtiennent des demandes de concerts à la Cour ou pour de riches familles amatrices de musique. Parfois, cela fonctionnait, mais malheureusement pour Constanze, seules Josy et Aly étaient demandées. Elles gagnaient assez d'argent pour que ces semaines-là, ma mère puisse préparer à nos invités du jeudi des festins plus importants qu'à l'ordinaire. »

Sophie s'arrêta quelques minutes, essoufflée. Son enthousiasme à évoquer ses sœurs était plus grand que sa capacité à respirer, et elle avait trop tendance à oublier qu'elle allait vers ses 81 ans.

« Pouvez-vous m'apporter le verre d'eau qui est sur la table du salon, je vous prie ?

- Bien sûr, sourit Novello. »

L'homme se leva et se dirigea vers le salon, une minuscule pièce où ne trônaient qu'une table en bois, une chaise et une pendule, d'où il rapporta un verre d'eau quasiment vide que Sophie but presque d'un trait avant de le poser à côté d'elle.

« Je vous remercie. Vous avez sans doute vu la pendule qui se trouve dans mon salon ?

- Oui madame, pourquoi ?

- Elle appartenait à mon père. Afin que Wolfgang puisse faire un voyage pour un concert, Constanze avait gagé cette horloge familiale pour en tirer de l'argent. Elle a beaucoup regretté cela, mais elle aurait fait n'importe quoi pour son mari. Elle l'a retrouvée par hasard quelques années plus tard, après la mort de Wolfgang. Elle devait meubler son appartement pour la visite de Süssmayer et son amie, la baronne Waldstätten, qui l'avait rachetée sans savoir d'où elle venait, l'avait prêtée à ma sœur. Devant ses larmes et ses souvenirs, elle lui en a fait cadeau, et cette pendule n'a plus quitté Stanzi jusqu'à sa mort. Vous voyez, M. Novello, tout ici est un morceau d'histoire de mes sœurs ou de mon beau-frère.

- Merci de m'avoir raconté cette anecdote, Madame, conclut-il en achevant d'écrire une ligne.

- Je vous en prie. A présent, je vais vous raconter la première visite de Mozart chez nous, un jeudi soir. Notre père avait entendu parler de ce génie de la musique, qui avait sur charmer l'Impératrice Marie-Thérèse et sa fille, Marie-Antoinette, encore une enfant à cette époque. Il lui tardait donc que Mozart vienne jusqu'à Mannheim, afin de lui lancer une invitation à souper à la maison, un jeudi soir. La providence dut l'entendre ce jour-là, car peu de temps après, il apprit par un client, ou un ami, je ne me rappelle plus, que le jeune Mozart se dirigeait vers Paris, mais qu'il voulait faire un détour par Mannheim auparavant. Mon père le rencontra et l'invita chez nous, pour le jeudi suivant. Le soir où mon futur beau-frère devait venir, mon père s'affairait dans tous les sens. Il espérait fortement que Mozart composerait pour mes sœurs, notamment Aloysia, des chansons qui la feraient entrer à l'opéra. Tout était prêt, lorsque ce soir d'hiver 1777, Wolfgang arriva avec sa mère et d'autres invités. Il semblait à la fois perdu et content de se faire des relations à Mannheim où il cherchait un emploi, tandis que sa mère, Frau Mozart, était clairement mécontente de cette visite, qu'elle jugeait inutile pour son fils. Il était venu les mains vides, mais participa activement à la soirée. Je le soupçonnais même d'avoir trop peu d'argent pour manger à sa faim tant il avait d'appétit ! Les gâteaux, les tourtes et les viandes sont partis à une vitesse folle, comme l'alcool d'ailleurs ! Avec les années, je me rends simplement compte que c'était l'appétit de la jeunesse, plus qu'un manque d'argent. Après le repas très festif, mon père a emmené les invités vers le clavicorde pour que ce génie de la musique nous fasse découvrir un extrait de l'opéra qu'il composait. C'était magnifique, sublime même ! Un talent bien réel, trop vite étouffé par la jalousie de ses rivaux, mon pauvre beau-frère était malheureusement trop doué pour plaire au grand nombre. C'est ce soir-là, je crois, qu'il remarqua Aloysia, et que sont nés ses sentiments pour elle. Il ne regardait ni Josefa, ni Constanze, ni moi-même. Et pour tout vous dire, nous ne le regardions pas non plus, tout du moins pas de cet œil-là. Je pense surtout qu'avant ma sœur, il vit sa voix, et reconnut en elle un grand talent de cantatrice. Je revois cette scène aujourd'hui comme si je l'avais vécue hier. Il avait même parié avec Aly que si elle parvenait à déchiffrer la partition qu'il venait de lui montrer, et à la chanter parfaitement de bout en bout, il lui écrirait un aria, rien que pour elle. Et bien entendu, elle a réussi ! Il a passé le reste de la soirée à observer ma sœur, Wolfgang était déjà sous le charme. Quelques jours plus tard, il est revenu chez nous avec l'aria pour Aloysia, elle était ravie et très fière d'elle. Mais elle le méritait ! Pour en revenir à Constanze, comme je vous l'ai dit, elle ne voyait absolument pas en Wolfgang un amour possible. D'un autre côté, elle n'avait que quinze ans, et ne pensait pas à cela. Il était plus âgé qu'elle, et s'intéressait à Aloysia, elle était d'ailleurs bien contente pour eux. Ma sœur a toujours été très discrète, ma mère disait de Stanzi qu'elle se confondait avec les meubles de la maison ! Ce n'était pas une description charitable qu'elle faisait là de Constanze, mais à vrai dire, cela ne m'étonnait pas de ma mère. Elle avait son caractère et ses préférences, qui allaient à Aloysia. Et surtout, je crois qu'elle n'a aimé réellement ma sœur que lorsqu'elle eut son premier enfant. Plusieurs fois elle achetait des jolies choses, comme des babioles, des tissus, des pinces à cheveux, mais jamais aucune n'était pour Constanze. J'avais mal au cœur pour elle mais je ne pouvais malheureusement pas faire grand-chose. »