19 mai 2980, Milan, Italie, Terre, système de Terra.
-Où sommes-nous?
-En Italie, répond Katia, tapotant contre la vitre.
La ville défile, tout en bas du train. Le jour, elle hait cette ville de béton, mais la nuit, elle a quelque chose de beau. Les ombres entrecoupent la lumière des lampadaires. Au dessus, les étoiles brillent dans le ciel, immuables. Elle en reconnaît quelques-unes.
Ramis est assis sur la banquette, à sa gauche. Elle se trouve entre lui et la fenêtre, mais malgré ça, s'il levait les yeux pour oser la regarder, il pourrait voir le spectacle.
-Donc, tu es italienne?
-Oui, bon. Ça ne veut plus dire grand-chose, aujourd'hui. Nos parents étaient allemands (elle capte son malaise), et je n'ai même pas grandi sur Terre.
Il relève la tête. Enfin! pense-t-elle. Ramis parait étonné.
-Peu de gens parlent ainsi. Par convenance.
Elle le sait. La Terre est divisée en pays, ses habitants continuent à se donner une nationalité. Elle trouve ça stupide. Elle comprend l'utilité géographique de ces divisions, mais pourquoi les gens agissent-ils ainsi? Ce monde est uni depuis plus de six cent ans, des gouvernements séparés qui pourtant se recoupent en un seul, des lois qui changent à peine de continent en continent, une langue commune à tous, mais les gens persistent à se dire chilien, grec ou russe. Elle n'est pas italienne, ou allemande. Elle l'aurait été, quelques siècles plus tôt. Aujourd'hui, elle est terrienne, point à la barre.
-Je suppose que je ne serais jamais tout à fait des leurs.
Il s'avance sur son siège pour regarder par la fenêtre à son tour.
-Et cette ville, c'est...?
-Milan. J'y habite depuis bientôt trois ans.
-Tu l'as choisie?
-Nan. Mais je ne regrette pas.
Pendant le reste du trajet, ils continuent à discuter. Elle apprend qu'il a grandi au Japon, à Tokyo, et que son nom de famille est d'origine française. Que son père adoptif était astronome, qu'il est mort quelques semaines plus tôt de la main d'une sylvidre, et que sa mère est décédée quand il était tout petit à cause d'une négligence du gouvernement.
-Il faut croire qu'on n'a pas eu de chance, tous les deux.
-Maintenant, nous avons une famille, souligne-t-elle.
Il esquisse un sourire triste, se renfonce dans son siège.
-Je crois qu'ils t'auraient aimée, Katia, dit-il tristement. Je ne me souviens pas d'elle, mais mon père t'aurait adorée, j'en suis sûr. Nous ne le saurons jamais, maintenant.
Ils arrivent finalement. Après être descendus, ils font le trajet à pied- ce n'est pas bien loin de la gare. Elle grimpe l'escalier menant à la porte d'entrée, comme d'habitude, et ils entrent.
-J'habite en appartement, explique-t-elle rapidement.
Elle n'éprouve aucune envie de lui avouer qu'elle n'a pas le droit, et de toute façon pas les moyens, d'obtenir une vraie maison. Une des conditions de leur présence sur Terre. Il ne pose d'ailleurs pas la question, et elle sait qu'il a compris son malaise.
Sitôt l'ascenseur refermé, un étrange silence s'installe entre eux. Il observe la porte métallique, devant eux. Il a peur. Il n'est pas effrayé, mais il a peur. D'elle, d'Albator. Il pense à son passé, à son avenir, à ce qu'il croyait et au changement qui vient de s'opérer dans sa vie. Il se souvient de celui qu'il a été avant qu'il ne s'embarque sur l'Atlantis, comme il peut le voir à travers ce reflet, ce jeune homme encore innocent.
-Qu'est-ce que tu regarde comme ca? demande-t-elle.
-Ma veste est usée.
-Mouais.
L'ascenseur s'arrête. Après être descendue, elle le guide jusqu'à ce qui a représenté chez elle. Les couloirs sont vides, à cette heure-ci.
Maek est réveillé. Assis dans le salon, il lit à la lueur d'une lampe de bureau.
-Maek, qu'est-ce que tu fais encore debout?
-Eh bien, je t'attendais.
Il lui sourit alors qu'elle entre, puis aperçoit Ramis, derrière elle.
-Ramis, commence-t-elle, je te présente Maek Nusakan. Maek, je te présente Ramis Valente.
Elle regarde, l'un, puis l'autre. Les deux sont ses frères, mais ils n'appartiennent pas à la même vie.
-Enchanté, dit finalement Maek.
Il s'efforce de sourire. Il n'est pas bête. Katia sait qu'il a vu la ressemblance qu'elle partage avec Ramis, tandis que celle qu'elle a avec Maek ne tient du fait qu'ils ont grandis ensembles, qu'ils ont les mêmes expressions.
-Comment ça, tu l'attendais? s'étonne Ramis.
-Je le connais, tu sais. Quand on m'a annoncé son enlèvement, ca n'a pas été dur de comprendre.
Il sourit à Katia. Cette fois, un vrai sourire, naturel, puis il se tourne vers Ramis.
-Elle ne se serait jamais laissée enlever. Même blessée, elle se serait débattue, mais on m'a rapporté qu'elle s'était laissée faire. C'était donc volontaire- et Léo pense la même chose que moi.
-Ouais, acquiesce-t-elle, souriant aussi- l'attitude de Maek ressemble à de l'acceptation. Je viens chercher mes affaires.
Maek lui fait signe d'y aller. Elle traverse le salon pour disparaître dans sa chambre. Une fois la porte refermée, elle prend un instant pour considérer la situation. Elle doute d'avoir bien fait, elle doute de pouvoir concilier ses deux vies: avant sa rencontre avec son père, et après. Mais Maek est son frère, elle ne peut pas nier leur enfance. Ramis aussi, par leur lien de sang. Avant, ou après?
Elle attrape son sac à dos, suspendu à un crochet. Elle n'a pas menti, en disait à Albator qu'elle ne possède pas grand-chose. Elle y glisse quelques vêtements, une paire de souliers, et des livres. Elle aime lire et avoir du papier entre les mains. Elle en a une dizaine, de vieux tirages datant tous d'au moins une trentaine d'années, qui auraient pu devenir des objets de collection à cause de leur rareté, mais qui ont plutôt été jetés. Ils ne valent rien, il s'agit même d'un gaspillage de ressources, mais ils sont précieux à ses yeux.
Elle fait un saut dans la salle de bains. De la façon dont sont disposées les pièces, la salle de bains est commune à leurs deux chambres. Elle ramasse sa brosse à cheveux, sa brosse à dents, un paquet d'élastiques. Elle avise l'emballage de la teinture dont elle se sert, et elle a soudainement envie de s'en débarrasser. Les décolorer lui prend un moment, puisqu'elle en rajoute pour les pâlir encore.
Elle prend un moment pour regarder son reflet. Maintenant qu'elle a cessé de s'agiter, elle réalise que des bribes de voix lui parviennent du salon. Elle se détache les cheveux, à présent blonds, qui lui arrivent jusqu'aux reins, et elle sort enfin. En l'apercevant, ses frères se taisent. Tous les deux la dévisagent. Ramis baissent les yeux après quelques secondes, et son regard reste accroché sur la cicatrice qu'elle a au bras droit. Les, à vrai dire: il y a en cinq, perpendiculaires, sur lesquelles elle pose parfois les doigts. Il pense à ce que lui avait raconté Maek sur les souvenirs; que ceux-ci se trouvaient gravés sur eux. Sur elle, sur lui, et sur tous ceux qui avaient eu ce malheur.
-Tu t'es décoloré les cheveux, constate Maek.
Ça ressemble à une question. Katia y passe une main.
-Ouais. J'en avais envie. Ça change, non?
Il hoche la tête. Un mouvement, infime, si bien qu'elle se questionne: l'a-t-elle vraiment vu, ou imaginé? Elle jette un regard à Ramis. Châtain, un peu plus foncé. Elle lui ressemble plus.
-Oui. Tu as tout?
-Tout. Ne t'inquiète pas pour moi.
Elle sait que c'est le cas. Elle sait qu'il a raison de le faire. Mais avec ou sans lui, elle s'en sortira.
-Je reviendrais, dit-elle comme une promesse.
Elle se détourne, se dirige vers la sortie. Ramis la suit. Au moment où elle pose la main sur la poignée, Maek la rappelle.
-Oui?
Elle se retourne. Lui n'a pas bougé: il se tient toujours immobile au milieu du salon, son livre dans les mains. En l'entendant, il s'avance, lui donne le livre en question- quelque chose sur une histoire d'amour, publié pour la première fois il y a plus d'une centaine d'année. Il n'est même pas en commun, mais dans la langue maternelle de Maek, qu'il lui a apprise. C'est son cadeau de feu son frère, venu de leur planète natale. Sur la couverture est épinglé la broche de Sally.
-Prend-en soin.
-Je reviendrais.
S'il y a une chose que Maek a en horreur, ce sont les adieux, et les aux-revoirs qui en deviennent.
Elle part en silence.
Durant le trajet, Ramis respecte son mutisme.
