2017
Elle se redresse doucement, un éclat de douleur est planté dans sa tête, bouger lui file la nausée. Un large bandage entoure ses côtes. Elle a mal. Affreusement mal. Une œillade autour d'elle lui rappelle où elle se trouve et la chambre miteuse qu'elle occupe. Roulé en boule sur le canapé défoncé, Sam Wilson ronfle avidement, alors que face à elle une silhouette se découpe autour de la machine à café. Elle soupire et se lève en grimaçant.
- Tu devrais te recoucher, fait la voix de Steve.
Elle se fige. Parfois elle oublie à qu'elle point il a l'allure d'un leader. A quel point une phrase de lui peut transformer un soldat armé en gentil toutou bien dressé.
- Tu m'as soignée.
Ce n'est pas une question, juste un constat. Il hausse les épaules. « Ah, Rogers, se dit-elle, l'humilité te colle toujours à la peau ».
- Sam t'aurait davantage amochée.
Elle esquisse un léger sourire, un fragment de soupire qui vient se nicher au creux de ses lèvres. Elle s'approche de la table de la cuisine et prend place sur une chaise bancale, la respiration saccadée. Il va lui falloir un peu de temps pour récupérer. Immédiatement, une tasse de café se matérialise devant elle. Elle ose un regard à la grosse pendule accrochée au-dessus du plan de travail dont le tictac incessant lui vrille le crâne.
- Ça veut dire que tu m'as vu nue ?
Y a quelque chose dans sa voix qui chatouille, quelque chose qui lui colle la chair de poule. Elle a voulu y glisser de l'ironie mais tout en elle le séduit. Elle essaie de se persuader que c'est ce qu'elle est. Que ce n'est pas parce que c'est lui qu'elle a envie de jouer. Ses lèvres se sont rapprochées, ses yeux par en dessous l'ont toisé.
Il a interrompu ses gestes. Ses joues se sont colorées.
Et Dieu qu'elle aime le regarder être gêné. Trop. Bien trop.
Un instant elle pense qu'il va bafouiller. Pourtant c'est d'une claire et rieuse qu'il répond :
- Ça se pourrait.
Il n'ose pas la regarder. Son cœur à elle s'est emballé. Y a quelque chose qui lui échappe, comme si brusquement elle perdait le contrôle, comme si tout d'un coup on lui avait coupé la parole. Elle qui respire la maîtrise, un mot de lui et elle se brise. Quand est-ce arrivé ?
Elle se souvient d'une fois. Il y a longtemps. Echo d'un autre temps.
Clint l'avait si longtemps regardé qu'elle avait failli le tuer. S'engouffrer dans la faille. Elle avait peur qu'il ne déraille. Puis il s'était mis à parler et elle avait été interloquée. Jamais, jamais ça ne lui était arrivé. Elle s'attendait à tout. Un flingue, une flèche, un coup. Mais pas à cette phrase échappée « Viens avec moi ». Un uppercut ne l'aurait pas mise davantage à terre. Il est fou ? Un aliéné. Et c'est lui que le SHIELD envoie pour me tuer ? « Jamais ! » Tout son être le lui hurlait. Aussi avait-elle était frappée des mots qui lui coulaient de la bouche, comme si elle ne pouvait pas les rattraper « Oui. OK ». Elle revoit la ruelle sombre de Moscou, la buée qui leur sortait de la bouche. Elle peut encore sentir ses doigts qui se crispent contre le revolver dans son manteau de fourrure qui la brûlait.
- Est-ce que… Est-ce que tu le referais ?
Il sourcille. Parce qu'il ne l'avait jamais vu hésiter avant, parce qu'il ignore la bonne réponse à donner. Il se brûle les lèvres avec le café, en renverse la moitié.
- Non.
Brutalement la douleur dans ses côtes devient insignifiante. Ce n'est rien comparé à son cœur, ce traitre, qui s'écroule, la laissant là, le souffle coupé. Elle agonise là, sur le bas-côté. Putain, qu'est-ce qui s'est passé ? Elle ne l'a pas vu arriver l'attaque. Elle aurait dû s'y préparer, se protéger.
- Parfait.
Sa voix a cinglé l'air et elle est heureuse de savourer le retour de son aplomb légendaire, de ne pas devenir une gentille serpillère, elle est toujours là au fond d'elle la meurtrière. Elle va pour se retourner mais un geste la fige.
Ses doigts, comme une caresse, posé sur les siens, il la retient, d'un rien.
- Pas comme ça.
C'est chaud, étonnamment là contre sa poitrine. Elle ignorait que son cœur était capable d'autant de style. Elle ignorait à quel point le bleu pouvait être bleu. Pourtant c'est dans ses yeux, ça la bouffe tout entière. Y a du bordel dans sa tête, comme si des voix hurlait toutes en même temps, elle voudrait bouger, hurler, l'embrasser, le dévorer, mais elle ne peut qu'être figée, comme une biche dans les phares d'une voiture. Black Widow, n'est pourtant jamais à court d'idée, jamais dans la demi-mesure.
Il la regarde et lentement ça la consume. Il ouvre la bouche comme pour parler.
- Ah super, vous avez fait du café !
Ils se détournent. Le moment est passé.
Wilson se rapproche d'eux un sourire aux lèvres.
- J'ai rien loupé ?
