« Réveillez-vous ! Réveillez-vous Madame ! C'est votre Majordome ! »

Ses paupières étaient de véritables masses à soulever, le calme frappa ses oreilles et elle parvint à ouvrir ses yeux. Elle était toujours dans son lit, rouler en position fœtale, sa robe de chambre serrée contre elle. Elle regarda autour d'elle, la pièce était silencieuse et sombre. Elle se souleva un peu, la tête lui tournait, les yeux lui piquaient encore. Elle était en train de les frotter quand une silhouette avança vers elle. Encore une hallucination ? Un cauchemar ?

« Vous êtes réveillée ? Je m'inquiétais pour vous ! »

Après un certain temps dans sa tête, elle fut enfin capable de reconnaître ce qui s'avançait vers elle :

« Grell ! Grell c'est vous ! Ah ! Je sors d'un cauchemar ! (Elle se frotta ses yeux) je crois avoir abusé de l'alcool encore une fois »

Un Grell majordome vint s'asseoir près d'elle : « J'étais inquiet pour vous Madame ! Je vous ai retrouvé dans un sale état au salon ! Vous étiez inconsciente ! J'étais perdu ! ». Anne posa sa main sur l'épaule de son majordome très agité : « Tout va bien Grell ! Ce n'est rien ! Juste un peu d'alcool, donnez-moi le temps de me reprendre ! ». Son majordome retrouva un visage serein et tranquille, sa maîtresse se portait bien !

Attendez ! Anne ne possède pas de domestique ! Son boulot de médecin lui donne assez pour vivre dans sa petite résidence ! Alors qui est ce majordome ?

Angelina serra sa robe de chambre contre elle et se tourna vers son domestique : « Grell pouvez-vous me faire un thé s'il vous plait ? Il me faut un remontant pour décompresser ! Je dormirais plus tard ! ». Le majordome se leva du lit et la salua : « J'y vais tout de suite Madame ! ». Puis il sortit de la chambre tranquillement.

Pas la peine de se demander si c'est une hallucination ou un cauchemar, Angelina savait qu'elle ne possédait pas de majordome. Disons que seule la société le savait, ou plutôt, le saurait. Car elle ne l'avait pas encore montré aux yeux du monde. Mais tout le monde devra savoir que Grell est son majordome. Car Grell n'était pas un majordome, mais il devra endosser ce rôle pour que personne ne découvre sa vraie nature. Grell n'est pas humain. Il ne l'est plus depuis presque un siècle. Sa nature avait effrayé Angelina la première fois qu'elle l'avait rencontré dans une ruelle de Londres. Une nuit, alors qu'un accès de rage l'avait poussé au meurtre d'une de ses patientes, une « pute ».

Et oui, les pertes autour d'elle, il y a moins d'un mois de cela, l'avait fait perdre la raison. Si son boulot l'aidé à garder son moral, il l'avait poussé au péché. Ses femmes, ses prostitués qui voulait se faire retirer l'utérus méritaient de mourir selon elle. La haine lui avait donné la force d'accomplir ses actes. Et ce soir-là, elle avait tué pour la première fois. Mais quand on sème la mort, celle-ci vient à votre rencontre. Ainsi Grell avait interpellé Angelina du haut de la croix d'une église. Il a sauté sans problème pour la rejoindre, et était venu à sa rencontre. Il l'a remercié de « toutes ses morts qui l'avait diverti ». Sans même se présenter, il posa sa main sur le ventre d'Anne, au niveau de sa cicatrice. Il lui donnait raison de sa colère, de sa haine envers ses femmes et lui dit qu'à partir de maintenant, il l'assisterait dans ses meurtres. Car lui aussi comprenait le problème de ne pas pourvoir avoir d'enfant, c'était un homme après tout.

Lorsqu'il vint chez elle la première fois, Anne était dans l'incapacité à rester calme avec ce sadique totalement imprévisible. Elle venait de commettre son deuxième meurtre et déjà elle avait eu un aperçu de son associé : par pure folie, il se plaisait à s'acharner sur le cadavre de la prostituée, à répandre le sang sur le mur avec son arme entre les mains. Etrange arme d'ailleurs, qui faisait frissonner Angelina quand il la tenait entre ses mains derrière elle. Mais elle qui avait peur de se faire attraper, son partenaire de crime lui servait en réalité d'alibi. Son physique avait aussi de quoi la faire pâlir : ses cheveux étaient longs et rouges, ses yeux vert-jaune et il arborer une dentition semblable à celle d'un requin, le sourire d'ange avec. Lors de la première nuit, Grell ne put cacher à sa partenaire sa vraie nature, de base, il n'était pas un meurtrier, mais il n'était pas un tendre non plus.

Grell n'était pas humain, c'était un shinigami, un dieu de la mort autrement dit. Un être entre les hommes et les dieux, chargé de juger et de faucher les âmes qui doivent mourir. Rien dans son « boulot » ne lui indiqué de se mêler de la vie des êtres humains, mais Anne comprit bien vite que c'était un employé désobéissant et surtout très imprévisible dans son comportement. Surtout quand il lui proposa, après plusieurs meurtres, s'il pouvait devenir son majordome et ainsi rester auprès d'elle. Un assassin ne peut se cacher dans la peau d'une personne trop parfaite, il se cache dans la peau d'un maladroit pour mieux berner le monde. Et qui soupçonnerais un majordome maladroit et naïf.

Mais avant de le confronter au monde, malgré ses talents « d'actrice », Angelina préféra le tester sur son talent d'acteur. C'était aussi pour mieux cerner sa personnalité et trouver la force de lui faire confiance. Elle devait connaitre ce shinigami plutôt que de foncer tête baissée dans ce partenariat, elle avait de la haine en elle mais elle avait encore de la raison.

Et si jamais ce dieu de la mort lui semblait beaucoup trop problématique ou qu'elle aurait l'initiative de faire demi-tour, elle pourrait peut-être le tuer ?