Bonjour !

Voici une version modifiée du chapitre 3. Quelques détails changent, c'est plus précis, plus détaillé. Ca me plait plus ! Voilà.


Chapitre 3. Noyée.

Je regarde mon reflet fixement dans le miroir, comme s'il s'agissait d'un homme-loup prêt à bondir sur moi.

Depuis combien de temps n'avais-je pas vu à quoi je ressemble ? Est-ce bien moi ? Une peur lointaine me tord les entrailles en sourdine. Alors que mon apparence ne m'avait jamais inquiétée jusqu'ici, la vérité me fait soudainement frissonner.
Après un bon bain préparé par Saria, je me sens enfin parfaitement propre, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Mais malgré ça, je suis tétanisée. J'ai beaucoup maigri, et même si je ne suis pas squelettique, mon corps est bien plus anguleux qu'avant. Mais également plus ferme. Mes jambes ont gardé leur finesse naturelle, mais le galbe est différent, et à chaque mouvement, alors que je me tourne et me retourne devant la glace avec incrédulité, j'aperçois légèrement mes muscles se tendre sous ma peau. Même ma poitrine, autrefois ronde et tendre, a perdu du volume, et se tient à présent fermement sur mon buste. Mes cheveux, beaucoup plus longs, semblent animés d'une vie propre, plus sauvage que jadis. Je ne sais pas quoi penser, je suis juste interloquée par ce reflet inconnu que je n'arrive pas à assimiler comme mien.

Je tente de reprendre mes esprits et m'enroule dans la serviette (trop petite) offerte par Saria. Je penche la tête hors du paravent et cherche mon hôtesse du regard. Je trouve la Kokiri assise sur une chaise en bois sombre, absorbée dans la lecture d'un livre.

- Euh... dis-je pour attirer son attention.

Saria relève aussitôt la tête de son ouvrage et un sourire rayonnant s'affiche sur son visage. Sa présence est toujours rassurante, je commence à m'en rendre compte.

- Tu as terminé ? me demande-t-elle. Tu te sens mieux ?

Je réfléchis, comme si la question était cruciale et qu'elle nécessitait une réelle sincérité. Est-ce que je me sens mieux ? Je réalise que ce moment d'hygiène m'a réellement revigorée. J'essaye de me focaliser là-dessus pour oublier mon malaise.

- Oui, je me sens bien.
Je dis ça en toute franchise et cela semble convenir à Saria. Elle se lève de son siège.

- Où sont mes vêtements ? je lui demande, légèrement dégoûtée à l'idée de remettre mes lambeaux terreux.

- A la poubelle, me répond naturellement la Kokiri en posant son livre ouvert sur la chaise.

- Qu... ? je commence.

- Je vais t'en donner de nouveaux. N'importe quelle femme a le droit d'être vêtue correctement... princesse ou non !

Elle me fait un clin d'œil et se saisit d'une grosse pile de tissu brun foncé, sur une table voisine.

- Tiens, mets ça.
Elle me fourre la pile en équilibre dans la main qui ne tient pas la serviette et me pousse maternellement derrière le paravent. Je termine de me sécher le corps –j'abandonne l'idée d'en faire de même avec mes longs cheveux-, et déplie les vêtements pour découvrir tout d'abord une chemise blanche aérienne et une longue tunique brune qui devrait m'arriver un peu au-dessus des genoux. Il y a également des sous-vêtements neufs, une paire d'épais collants blancs, des mitaines et une ceinture noire. Emerveillée, je m'habille de chacun des éléments et découvre avec étonnement qu'ils sont parfaitement à ma taille. La tunique semble confectionnée dans une matière entre le cuir et le tissu, plus légère aux articulations. La ceinture, quant à elle, est assez resserrée pour que je puisse y glisser mes dagues sans craindre de les perdre. Ma tenue est bien accordée et semble très résistante, même si je ne saurais nommer cette matière hybride qui compose ma tunique.

Je sors de derrière le paravent et ne peux m'empêcher de sourire à Saria tout en l'interpellant.

- C'est incroyable ! Tout est à ma taille.

- C'est normal, dit Saria, ayant repris sa lecture. Tout a été fait sur mesure. Par la femme de Zo et ses deux filles, si tu veux tout savoir !

- Mais comment ... ?

- Elles sont venues prendre tes mensurations pendant que tu dormais. Une tenue de ce genre, surtout pour une créature de ta taille, aurait dû prendre des jours à confectionner. Mais nos couturières ont travaillé sans relâche, oubliant même le sommeil, et voilà le résultat ! Ca te plait ?

- C'est absolument parfait ! Je suis sûre que ce sera très pratique pour combattre !

Le sourire de Saria se perd dans le néant. J'ai sorti ça sans réellement réfléchir, mais je pense chacun de mes mots. Je suppose que l'idée de me voir combattre à nouveau n'enchante pas vraiment la Kokiri. Mais que voudrait-elle ? Que j'aille jouer à la princesse dans une contrée lointaine ? Je n'ai plus d'autre fonction que de combattre. Si elle avait voulu que je reste sage, elle aurait dû demander à ce que l'on me fabrique une robe agrémentée de rubans grotesques, comme il m'arrivait de porter autrefois.
Saria pousse un soupir à peine perceptible et se lève de nouveau. Il ne faut pas longtemps pour qu'elle se remette à sourire. Elle s'empare alors de quelque chose sur la table et m'apporte sa trouvaille.
- Il y a aussi une cape, annonce-t-elle en me tendant une longue étoffe de tissus. Et des bottes. Ah ! Et une petite besace, pour tes affaires. La cape possède une capuche, regarde ! Pour ne pas que tu aies froid.
Soudain euphorique, je m'habille de la cape et des bottes et fais quelques pas à travers la chambre. Je me sens bien ! Je tournoie comme une enfant pour soulever ma cape, et j'ai presque envie de rire aux éclats. Je me sens tellement plus digne, habillée ainsi.

- Merci beaucoup.

Saria hoche la tête en souriant.

- Bien, dit-elle. Il y a des fruits et du pain sur la table de nuit. Tu peux aller te dégourdir les jambes, mais le docteur Zo a été catégorique : tu dois te reposer. Ta chemise de nuit est pliée sur le lit. Je crois que c'est tout...

Elle se dirige vers la porte.

- J'ai quelques petites choses à faire, je te laisse te débrouiller. Fais comme chez toi !

Avant de disparaitre, elle me jette un dernier regard pétillant.

- Si tu cherches Link, il est au fond du village, derrière le grand chêne.


Dehors, certains Kokiris jardinent, d'autre jouent à se courir après, et d'autres encore, simplement, attendent que le temps passe, assis devant leur maisonnette. Ils n'ont cependant pas l'air de s'ennuyer.

Il y en a qui me dévisagent ou m'examinent de haut en bas. Mais la majorité des Kokiris se contente de me jeter des petits regards inquiets ou juste curieux, tout en continuant leurs activités. Savent-ils qui je suis ? Que pensent-ils de moi ? Je me sens mal à l'aise.

Quoiqu'il en soit, je n'ai pas de mal à trouver le chêne que m'a indiqué Saria. Je sais reconnaître certains arbres communs, et celui-ci est clairement isolé par rapport au reste du village, ce qui me facilite la tâche. Les voix des Kokiris sont plus atténuées ici et il y fait très clair. Je suppose que cela doit être un lieu de recueillement ou de repos très prisé des Kokiris.

Mon ami est assis au pied du chêne, derrière celui-ci. Je m'approche de lui, le cœur noué, ne sachant exactement quoi attendre de la conversation que nous allons avoir. Est-ce qu'il m'en veut encore ? Mes craintes se confirment quand, alors qu'il m'aperçoit, Link tourne la tête dans l'autre sens et pose son menton dans sa paume, visiblement énervé. J'ai l'impression de recevoir une rafale d'air glacé en plein visage.

Dans un effort surhumain pour ne pas m'enfuir de honte, je m'assois près de lui et passe mes bras autour de mes genoux, pour me forcer à ne pas trop m'agiter. Je n'ose pas rompre le silence, je n'ose rien faire. J'écoute la respiration rapide du garçon, et oscille doucement d'avant en arrière. Les cris et les rires des Kokiris nous parviennent en sourdine. L'ambiance est étrange, comme si le temps s'était arrêté.

Au bout de trois interminables minutes pendant lesquelles j'ose à peine respirer, Link se décide enfin à parler.

- Est-ce que tu me détestes ? marmonne-t-il.

Je suis abasourdie.

- Quoi ? je ne peux m'empêcher de hurler.

Link tourne son regard vers moi, et ses yeux océan sont agités d'une tristesse tellement palpable que j'ai du mal à la supporter.

- Est-ce que tu me détestes ? répète-t-il.

Je reste muette de surprise.

- Je sais que je n'aurais jamais dû partir, il y a trois ans, me dit-il. Mais je sentais que c'était ce que je devais faire. Il fallait que je me retrouve seul avec moi-même. J'aurais vraiment voulu rester avec toi, crois moi. Si j'avais su que... Je... Rhaaa... Et dire que j'ai failli te tuer l'autre soir…

Il s'emmêle les pinceaux et secoue la tête, tandis que je suis mortifiée par la situation. Comme ose-t-il s'en vouloir ? C'est le monde à l'envers. Moi qui voulais tellement lui éviter de voir à nouveau Hyrule saccagé. Toute la culpabilité me revient de droit. Son seul tort est d'être revenu à Hyrule.

Je me lève aussitôt avec colère, et me mets à faire de grands gestes.

- Eh bien tu aurais mieux fait de ne jamais revenir ! je hurle comme un chat en colère. C'est de ma faute si Hyrule est en cendres. Mon rôle était de protéger mon royaume, mais je n'étais alors qu'une petite crétine inutile, et je n'ai rien su faire. Tu parles d'une princesse !

Je bouillonne de fureur contre moi-même. Je sens mon visage s'enflammer. Le grand chêne me toise en silence.

- Tout est de ma faute. Je le sais ; tout le monde le sait, d'ailleurs ! Je n'ai rien su appréhender. Quand j'ai enfin réalisé, tout était fini. C'était trop tard ! Il n'y a plus rien, plus personne ! Ce royaume est mort, et j'aurais dû mourir avec.

Mon corps réclame de laisser sortir les larmes, mais cela fait bien longtemps que j'ai appris à contrôler ce mécanisme. Link me fixe, interdit, les poings serrés. Nous sommes tous deux dans un état tel que nous ne savons plus comment réagir. Nous restons ainsi quelques secondes, dans un équilibre instable d'émotions contradictoires. Link me fixe, tandis que j'ose à peine poser mes yeux sur lui.

- Link, tu dois partir d'ici, dis-je alors. Il n'y a plus rien à attendre d'Hyrule. Je n'ai su protéger ni mon royaume, ni toi. Tout est terminé.

Link se lève à son tour.

- Zelda, tu te trompes ! Si je suis parti il y a deux ans, ce n'était pas pour fuir Hyrule. J'aime cet endroit plus que tout. Mais j'ai l'impression que depuis quelques temps, mon esprit est confus. Il y a quelque chose qui manque en moi... M'être éloigné d'Hyrule ne m'a pas vraiment aidé, finalement. Je regrette tout ce qui est arrivé pendant mon absence. Je ne sais pas si j'aurais pu éviter ce malheur, mais au moins, j'aurais tenté quelque chose !

Il se passe une main sur le front, et je me glace à l'idée que, en mentionnant des « choses qui manquent en lui », il fasse mention de sa « vie antérieure » et de ses souvenirs perdus. Malheureusement, il y a de grandes chances que ce soit le cas. Je me sens tellement coupable de sa tristesse. Ce n'est pas juste. Pas juste que d'autres aient à payer pour mes erreurs.

- Mais maintenant que je suis revenu, reprend Link, peu importe ce qu'il reste, je n'ai aucune intention d'abandonner Hyrule.

Quel idiot.

- Eh bien tu as tort ! je grogne.

- Tort ? répète mon ami.

Il semble reprendre un peu de vigueur, les yeux pointés sur moi, les sourcils commençant à se froncer.

- Je suis bien content d'être rentré à temps pour éviter que tu ne te vides de ton sang !

- Je te remercie beaucoup pour ça, mais jusque-là, je me suis toujours débrouillée seule !

Il semble outré, et je me sens soudain stupide de l'avoir mis en colère.

- Zelda, dit-il.
Je ne réponds pas.

- Ne crois-tu pas qu'il était temps qu'on mette un terme à tout ça ?

- « Tout ça » ?

-Oui, tout ça, toute cette mascarade ! Protéger un château fantôme contre des créatures abjectes ! Ne penses-tu pas que tu mérites mieux que ça ?

Je reste interdite, la bouche entrouverte. J'ai envie de répliquer que tout cela n'a jamais rien eu d'une mascarade, mais mon corps refuse de le formuler. Je sens une boule énorme se former dans ma gorge, et mon cœur s'affole. Etait-ce réellement inutile ? Je me refuse catégoriquement de penser à cette possibilité. Mon esprit se ferme automatiquement tandis que je me sens devenir folle. La bonne humeur que Saria m'avait communiquée est définitivement envolée.

La tension est trop forte. J'ai envie de courir. Il faut que je m'en aille. Mais où ? Retourner au château ne servirait à rien. A la nuit tombée, je me ferais chasser comme un vulgaire insecte.

Link attends ma réaction, à la fois déterminé et gêné. Je ne veux plus rencontrer son regard.

Résolue, je m'enfuis du chêne, passe devant des Kokiris surpris, et retourne me calfeutrer dans la maison de Saria, à défaut de pouvoir faire autre chose. Il n'y a plus aucun endroit sur terre qui m'appartienne. Sans prendre la peine d'enlever mes vêtements, je me roule en boule sur le lit et laisse ma respiration se calmer. Cela prend bien dix minutes. J'ai envie de pousser un cri, mais je me contente d'attendre le sommeil en serrant les dents, priant pour que personne n'ait l'idée d'entrer dans la chambre, sans quoi je n'arriverai pas à me forcer à être aimable.


Je me réveille un peu avant l'aube, ankylosée, une douleur muette dans le bras. Je fouille la chambre du regard avec appréhension. Ouf ! Il n'y a personne. Ni Saria, ni le Docteur Zo, et surtout pas Link. C'est mieux comme ça.

Je m'accorde une petite heure pour réfléchir et discuter avec moi-même.

Il ne me reste qu'une chose à faire : partir. Je ne sais pas exactement où, mais hors d'Hyrule, c'est certain. Le retour de Link m'a ramenée à la surface : il est devenu inutile de jouer les gardiennes du néant. Il ne reste rien de la cité d'Hyrule, pas même sa princesse. Ce n'est pas un lieux que je dois défendre, mais ses habitants. Et ceux-ci n'existent plus.

Hyrule n'existe plus.

Cette affirmation me tire d'abord un torrent de tristesse, mais rapidement, je parviens à la formuler dans mon esprit avec gravité. Je me la répète encore et encore pour parvenir à la maitriser. Hyrule n'existe plus, Hyrule n'existe plus.

Certes, j'ai peut-être évité à ces ruines de ne pas se faire infester d'hommes-loups, mais à quoi bon ? Cela ne pardonnera pas mes erreurs.

Que va devenir Link ? Je n'en sais rien, mais tant qu'il sera avec moi, il n'attirera que le malheur sur lui-même, et ne sera pas en sécurité. Je n'ai plus qu'à espérer qu'il quitte de nouveau Hyrule et aille mener une vie plus heureuse dans un royaume plein de prospérité.

Quelle que soit ma décision, il me faut des armes ; même si l'idée d'aller chercher les miennes dans mes ruines ne m'enchante pas, je ne pense pas avoir le choix. Voyager seule est déjà dangereux, mais voyager sans armes est simplement suicidaire.

Je me lève sans bruit et mange une pomme rapidement, sans réellement la savourer. Je fourre les restes des fruits et du pain qu'il me reste dans ma besace, et quitte la maisonnette à pas feutrés. Link ne monte pas la garde devant la maison de Saria, comme je l'avais redouté. Tant mieux, je n'aurais pas eu le courage de supporter une nouvelle confrontation avec lui.

Dehors, il n'y a encore personne. Les lueurs rouges du Soleil percent au-dessus des arbres. Je rabats ma capuche sur ma tête, par réflexe automatique de fugitive, et cours à pas lestes vers la sortie du village. L'air est froid et empli de buée, et le silence glacé donne à l'atmosphère un air oppressant. Des oiseaux chantent, perchés dans les arbres.

Je me déplace à allure modérée, et au bout d'une demi-heure, j'arrive à la plaine d'Hyrule, celle qui rayonnait autrefois des chariots colorés des marchands itinérants. Le Soleil est là, mais il est très rapidement camouflé par de gros nuages bas et lourds. Le paysage est triste et sans vie, les collines semblent grises et sèches et les arbres ne poussent plus pour personne. Même si je m'étais attendu à voir cela, je ne peux pas m'empêcher d'être mélancolique.

Je m'élance vers la cité sans tarder, pour arrêter de penser, à allure moyenne, pour ne pas avoir à m'arrêter. Quand je sens la fatigue me gagner, je ralentis légèrement, ou me mets complètement à marcher, mais jamais longtemps.

En milieu d'après-midi, j'arrive aux portes de la cité. Cela me fait drôle d'apercevoir l'endroit en plein jour. C'est presque irréel, et la misère apparait comme décuplée. Il n'y a aucun rôdeur en journée, c'est pour ça que j'avais pris le rythme contraire consistant à dormir le jour et vivre la nuit. Cependant, je me sens mal, par automatisme, et reste aux aguets. J'ai envie de prendre une dague en main, mais je ne rencontre que le vide. La raison de mon retour me revient soudainement en tête.

Je n'ai pas de mal à retrouver mes armes, il me suffit en réalité de me souvenir de la scène du combat que j'ai eu avec Link, pour identifier l'endroit où je me suis écroulée. Comment ai-je pu combattre mon propre ami ? Si nous avions continué, il m'aurait décapitée, et si j'avais été en forme, c'est moi qui l'aurais peut-être décapité. Je suis paralysée d'effroi à cette idée.

Je fais quelques pas en direction de la scène.

Tout est là : mes deux dagues et mon épée miteuse, encore tachée de sang. Emue, je replace mes armes là où je les plaçais avant, sur ma ceinture mille fois trop grande. Je n'essuie pas le sang : je suis ravie de me souvenir à quelle horrible bête, désormais morte, il appartient.

Ainsi armée, je me sens entière et mille fois plus forte. J'aurais presque envie de voir un homme-loup apparaître pour tester à nouveau mon agilité, même si je sais que cette idée est stupide.

Je profite de ce soulagement pour rester quelques instants debout à contempler les alentours. Tout est aussi horrible que la nuit. Je n'essaye même plus de me souvenir de l'Hyrule d'avant, pour me fermer à la tristesse. Mais malgré ça, des souvenirs jaillissent. Je me souviens de ce vieil homme qui vendait du fil doré devant la mercerie, de cette petite fille qui volait des noix au marchand d'arachides... Le marchand la surprenait toujours, mais faisait semblant de ne pas l'avoir remarquée. Je contemple les murs des boutiques, calcinés et démolis, les fenêtres béantes, autrefois fleuries, et le cadavre de la fontaine, jadis lieu de prédilection pour les amoureux. Tout respire la mort et la désolation. Comment ai-je pu rester ici pendant un an ? Le silence est oppressant. Je repère les cadavres des hommes-loups un peu plus loin sur la place. C'est à la fois macabre et apaisant.

Je repousse une mèche de cheveux qui se ballade devant mes yeux. Le vent se lève et souffle de la poussière sur ma nouvelle tenue et sur mon visage. Mes yeux commencent légèrement à me piquer.

Adieux Hyrule, je n'ai plus rien à faire ici.

Je repars comme une ombre et me dirige vers le Nord-Ouest.


Aussitôt après que j'ai mis un pied dans la plaine, la pluie se met à tomber. D'abord fine, puis de plus en plus drue, elle me glace les os. Le vent ne tarde pas à se joindre à la partie, rabattant parfois la pluie presque à l'horizontale.
Je n'avais pas vu de tempête de ce genre depuis un an. A ce moment-là, la pluie m'avait beaucoup gênée pour combattre, mais aujourd'hui, elle me gêne simplement pour avancer. Je tente de m'enrouler dans ma cape et d'avancer rapidement, mais je suis contre le vent.

Je marche toute la nuit et je suis épuisée. Pendant que la Lune veille sur la plaine, je rencontre cinq jeunes créatures ressemblant à de petits hommes-loups, mais mes dagues n'en font qu'une bouchée. La chance est avec moi.

Quand le jour se lève, je décide de faire une pause à l'embouchure entre la plaine et le début du chemin vers la vallée Gerudo. Je suis éreintée. Je ne sais pas pourquoi j'ai décidé d'aller par ici, mais le désert me semble un bon endroit pour y perdre mes pas. Je me demande si les Gerudos sont encore là, malgré le déclin de ma cité. Si tel est le cas, j'en suis heureuse, même si j'aurai alors peut-être des difficultés à passer jusqu'au désert.

J'observe les alentours et décide de m'abriter sous une cavité creusée dans la pierre sombre. Je m'y installe et rabats mes jambes contre moi. J'ai tellement froid que mon corps est agité de petits spasmes incontrôlables. Je dois serrer les dents de façon douloureuse pour les empêcher de claquer. Je suis absolument trempée, et même si mes vêtements ne sont pas tout à fait perméables, la pluie a réussi à s'insinuer sous eux.

J'éternue à deux reprises tandis que je sors la miche de pain humide de mon sac. Je retire mes cheveux collés à mon visage et mords dans la matière spongieuse. La sensation est désagréable, mais j'ai faim, alors je prends sur moi. Je mange ensuite une pomme brunie et décide de garder le peu qu'il me reste pour plus tard.
C'est alors que je prends conscience d'une douleur qui me taraude depuis le début, mais que j'ai inconsciemment mise de côté. J'ai mal au bras. Terriblement. Le tissu mouillé s'est écrasé contre ma blessure, et l'a frictionnée sans vergogne. Le tissu est légèrement tâché de sang. Mon cœur manque un battement : si ma blessure s'est rouverte, je suis finie. Doucement, je tâte la plaie, mais le tissu ne se tache pas plus de sang. Légèrement rassurée, je décide d'oublier la blessure jusqu'à ce qu'elle ne me fasse pas trop mal, et, rejetant la tête en arrière, je laisse enfin la fatigue s'écouler librement dans mes veine. Machinalement, j'attrape la plus longue de mes dagues et la presse fermement contre mon cœur, tout en me roulant sur moi-même.

Je m'endors en grelottant.


Lorsque je me réveille, c'est le milieu du jour. Devant moi, hors de la brèche, il pleut toujours autant, et l'atmosphère est lourde et noire.

Je ne me sens pas plus reposée qu'avant, ce qui m'énerve et me mets automatiquement d'humeur aussi sombre que le temps. Je crois même m'entendre grogner alors que je déplie mes muscles endoloris. Le confortable lit de Saria me manque horriblement à cet instant.

Je sors de mon trou en maudissant la luminosité, et baisse les yeux vers le sol boueux. Mes bottes s'enfoncent d'au moins un gros centimètre dans la terre. Je me remets en route. Heureusement, à l'Ouest, la route ne tarde pas à troquer la boue contre la pierre, et je peux marcher correctement.

Je me déplace plus lentement que d'ordinaire, ayant renoncé à courir avant d'avoir de nouveau un bon sommeil derrière moi. J'aurais bien dormi davantage, mais je ne pouvais pas rester là-bas plus longtemps, au regard de n'importe quel rôdeur. J'ai le minimum vital d'énergie pour avancer.

Je marche quelques heures, mais quelque chose stoppe ma course, avant le pont séparant la plaine de la Vallée Gerudo. Mon sang se glace.

Il y a un campement, petit, certes, mais campement quand même. J'aperçois deux grandes tentes blanches et des chevaux, tous noirs, attachés non loin de là. Malgré la pluie, quatre hommes sont assis sur des troncs de bois couchés à l'horizontale, et semblent discuter en riant. A cette distance, je pense que sans le martellement incessant de la pluie, j'aurais pu entendre leurs voix. Mais dans ces conditions, c'est peine perdue.
A qui appartient ce campement ?

Et c'est alors que mon regard capte quelque chose. Sur l'épaule de chacun des hommes, cousu sur leurs vêtements, un signe. Il s'agit d'une fleur de lys renversée, blanche comme les nuages. C'est le symbole du clan du Lys, l'un des clans de pilleurs les plus fournis du monde. Leur réseau est incroyablement grand. C'est eux qu'il m'est arrivé de devoir chasser de mon château, ces maudits pillards à la recherche d'un objet d'une quelconque valeur. Je me sens bouillir de fureur. Comment se fait-il qu'ils soient si nombreux ? Je les ai toujours aperçus seuls et isolés, dans la cité d'Hyrule, rôdant essentiellement la nuit. Ce sont des combattants lâches et rapides, mais peu puissants.

Je n'ai pas le temps de poursuivre ma réflexion, car je sens une présence derrière moi. Je ne peux même pas me retourner que l'on m'assomme avec ce qui semble être un objet en bois. Je m'effondre sur le sol mais parviens miraculeusement à protéger ma tête d'un choc qui aurait pu m'être fatal. Je dois être sérieusement fatiguée pour ne pas avoir entendu une si grosse présence s'approcher de moi. Aurais-je perdu mes facultés ?

Je me sens entre deux univers. Je suis pleinement consciente de ce qui m'arrive, mais je suis abrutie par la douleur et l'étonnement. Je ne peux plus bouger aucun muscle. Je me contente de regarder les jambes de mes agresseurs. Ils sont deux et je les entends rire et échanger des mots que je n'entends pas.
Le sol est froid et le vent me claque la figure. L'un des deux hommes me relève sans délicatesse tandis que l'autre m'attache les mains par devant avec de la corde mouillée, chose ardue. Un filet de sang chaud brouillé par la pluie coule entre mes deux yeux.

- Alors, poupée, qu'est ce qu'on fait seule chez les Lys ? me demande le plus costaud, m'aspergeant de son haleine alcoolisée.

Je ne parviens pas à relever la tête pour voir son visage. Je sens qu'on me plaque contre la roche. Ma tête s'y écrase dans un bruit sourd. J'ai chaud et froid à la fois. Je réagis au ralenti.

- Tu ne réponds pas ? demande l'autre, qui a une voix clairement plus grave.

Comment pourrais-je répondre ? Et pour répondre quoi ? A la sensation d'énervement de ne pas pouvoir saisir mes dagues et neutraliser mes agresseurs succède une peur glacée qui s'insinue partout en moi en quelques secondes.

Tout ça pour ça ? Pour mourir bêtement, tuée par deux hommes grotesques dans mon propre royaume ? Sans y penser, je me mets à rire doucement. En réalité, cela ressemble plus à un ricanement. Du sang en profite pour s'infiltrer dans ma bouche.

Je récolte une gigantesque baffe humide de l'homme costaud. Il attrape alors mon visage dans sa grande main et me presse les mâchoires comme il aurait essayé de casser une noix. J'ai mal et j'ai envie de hurler comme une enfant, mais au lieu de ça, je laisse échapper un dernier petit ricanement, qui camoufle incroyablement bien ma peur. J'ouvre grand les yeux pour apercevoir la tête ronde et irrégulière de mon agresseur.

-Espèce de souillon, me lance l'homme.

Il m'attrape par le bras blessé et me jette sur le sol. Je ne parviens pas à me relever, avec mes deux mains attachées. Le sang me brouille la vue, et l'étourdissement aussi. J'ai l'impression de suivre la scène de façon exclusivement sonore.
Le pillard commence à me donner des coups de pied dans le ventre. La douleur est horrible. Mon souffle se coupe pendant quelques secondes, mais son camarade l'empêche d'aller plus loin, me sauvant certainement la vie de justesse.

- Non arrête. Regarde, elle est jolie, non ? De toute façon, on a pas besoin qu'elle soit jolie pour « ça ».

Je me pétrifie.

- Ramenons-la aux autres, d'accord ?

Je suppose que le grand a hoché la tête, car il me ramasse comme une marchandise et m'achemine vers le campement. Au bout de quelques mètres, il s'arrête et me tient debout à côté de lui. Il pose un doigt sur mon menton pour me forcer à regarder devant moi, tout en fixant ses camarades, agglutinés devant nous. Ils doivent être sept ou huit, en tout.

J'ai à la fois envie de pleurer, de m'enfuir, de combattre et de mourir. Toutes ces émotions se mélangent et me redonnent un petit éclair d'énergie, malgré mon souffle difficile et la douleur qui me lance dans chaque partie de mon corps.

Je contemple vaguement la petite troupe devant moi, n'arrivant qu'à distinguer quelques silhouettes derrière la barrière de sang qui s'intensifie devant mes yeux.

- Bande de pillards répugnants, je lance en essayant de me délivrer de la poigne des deux hommes.

Ma déclaration est accueillie par un délire de rires gras.

- Doucement, petite. D'où tu viens ?

J'ignore la question que l'on me pose, et préfère répondre par une autre.

- Est-ce vous qui tentez régulièrement de piller le château d'Hyrule ? C'est bas et grotesque.

Je repense à tous ces pillards sans cervelle que j'ai éliminés cette année.

La pluie a chassé le sang de ma vue, ce qui me permet d'apercevoir un homme se détacher des autres, dans la foule. Cela doit être leur chef, ou du moins, une quelconque personne possédant du pouvoir. Un gros écusson aux motifs du Lys est brodé sur sa chemise tachée.

- C'est bien possible. Ca te pose un problème ? On raconte que le Château d'Hyrule n'est plus qu'un vieux tas d'immondices, mais je ne peux pas le croire. Il doit bien rester une dizaine de colliers d'or sous ces vieilles pierres, non ? Je dis « une dizaine », mais je pense qu'il y a bien plus que ça !

J'ai l'impression qu'on me donne un coup de poignard dans les entrailles. Comment ose-t-il parler de la sorte ? Bien sûr qu'il restait des objets de valeur dans les ruines d'Hyrule, mais j'ai tout enterré avec les corps de ceux abandonnés pendant l'attaque de Ganondorf.

- Dégagez d'ici ! Il n'y a plus rien à voler à Hyrule, à part la mémoire des pauvres habitants qui vivaient ici autrefois !

- Ne sois pas si pessimiste, ma belle.

Il lève les bras aux ciel et sourit.

- De plus, ce royaume est désormais vierge de toute présence ! Il serait bon pour nous, pauvre Clan du Lys, chassé de toute part, de nous installer enfin, pour profiter un peu du bon temps, vois-tu ? Enfin, ça reste entre nous, n'est ce pas ? Je ne veux pas que le clan en entier débarque ici, on aurait plus rien à nous !

J'entends des exclamations de joie fuser.

Je laisse échapper un petit grognement, puis, aussitôt, mon visage se fend d'un petit sourire malin. Je dois avoir des airs de diable.

- De tous les pillards du Lys que j'ai aperçus au Château, pas un n'a survécu. Que pensez vous faire ? Vous êtes aussi faibles que des fillettes.
Le costaud me lance son poing dans le crâne. La surprise me fait tituber. La douleur irradie dans tout mon corps.

Le chef en profite pour s'approcher de moi et me caresse la joue sans douceur.

- Comment peux-tu le savoir ? De toute façon, à nous tous, rien ne peut nous résister. Ces « pillards » dont tu parles, ne sont que de grotesques membres de pacotille de notre clan. Agir de façon isolée comme ils l'ont fait, pressés de découvrir tous les trésors d'Hyrule avant les autres, quelle grotesque idée ! Jusque là nous avions d'autres chats à fouetter. A présent, Hyrule est notre préoccupation principale. Hyrule est à nous.

Un silence respectueux émane de sa troupe. Il est fier de ses paroles et gonflé d'une confiance extrême.

Il ouvre la bouche pour parler de nouveau, mais n'en a pas le temps. Il s'écroule comme une pierre sur le sol, dans un rictus de surprise douloureuse ridicule, et tout le monde baisse les yeux sur lui pour apercevoir une flèche plantée dans sa nuque. Des exclamations retentissent.

La foule se retourne alors pour voir la source de cette attaque mortelle.

A quelques mètres de nous se tient Link, trempé par la pluie, une expression de franche haine sur son visage autrefois angélique. Je ne l'ai même pas vu arriver. En équilibre sur un lourd et haut rocher, il toise la foule de son arc assassin. La corde tendue, il attend.

Il court à sa perte.

- Va-t-en, Link ! je lui hurle d'une voix raillée par l'inquiétude.

Mon ami ne m'accorde pas un regard.

Tous les hommes se jettent sur lui de façon désordonnée, à l'exception du costaud qui reste pour me tenir, le visage paralysé par une peur démente.

- Laissez-la partir ! crache Link avant de recommencer à décocher des flèches.

Il parvient à arrêter trois hommes en quelques secondes, tout en leur laissant la vie sauve, les touchant à des endroits comme le haut de la cuisse ou le bras. Ses flèches fendent l'air à une vitesse folle. A peine en a-t-il tirée une qu'il en a déjà armée une autre.

Il saute de son rocher sans glisser, et dégaine son épée pour finir les trois autres hommes à la main. A côté de lui, et avec leurs pauvres dagues, ils semblent ridicules. De plus, ils sont tellement paniqués que leur mouvements sont saccadés et leurs attaques inutiles. Terrorisés, ils font la grossière erreur d'attaquer chacun leur tour, attendant d'abord de voir si leurs camarades parviennent à anéantir Link sans eux –ce qui leur éviterait alors bien des risques. Ainsi, sans avoir à user de ses meilleures bottes, Link les met hors de combat en quelques secondes, les laissant gémissant sur le sol pluvieux.

Je n'ai pas le loisir d'en voir plus, car l'homme qui me tient a enfin décidé du sort qu'il allait m'accorder. Il se met à courir en direction du pont, me trainant vulgairement. J'ai du mal à suivre le rythme, mais je clopine derrière lui comme je peux. La course n'est pas très longue, avant qu'il ne s'immobilise.

Je pousse un cri. Nous sommes arrêtés devant la rivière Gerudo, celle qui se jette dans le Lac Hylia. Elle court, agitée par le vent et par la pluie, à des dizaines de mètres au-dessous de nous. Je ne peux m'empêcher d'avoir le vertige. Je comprends tout très rapidement, car l'homme me chuchote son plan à l'oreille :

- Je vais te foutre dans l'eau, prostituée...!

J'ai à peine le temps de jeter un coup d'œil en arrière pour apercevoir le regard noyé d'effroi de Link, que je sens qu'on m'administre la poussée finale. Je perds l'équilibre instantanément et bascule dans le vide en hurlant.

J'ai l'impression que le temps s'arrête. J'ai comme un blanc. Je me sens chuter, je sens bien le vent fouetter mon visage, mais c'est tout. Je n'entends rien, je ne vois rien. Je ne me sens plus vraiment mal. Il y a juste mes mains attachées qui me gênent. Je repense à Saria, à son visage tantôt inquiet, tantôt souriant. Je pense à mes dagues et à mon épée, tout en espérant qu'elles soient toujours bien attachées à moi. Je repense à Link se battant contre Ganondorf. Je me visionne en train de le renvoyer dans le temps et lui souhaiter une vie meilleure.

Le choc est terrible. Je percute avec violence la surface de l'eau. J'ai l'impression que des milliers de lames me pénètrent en même temps. Les flots sont déchainés, et je m'enfonce sous la surface sans avoir pris mon souffle. Je sais nager, mais mes mains attachées m'en empêchent totalement. La force de mes jambes ne suffit pas. Je ne perçois plus exactement où je suis, s'il faut aller vers le bas ou vers le haut, ni même où est le haut et où est le bas. Je suis prise d'une panique viscérale. Plus rien d'autre ne compte que ma survie, dignité ou non. Je serais presque capable de m'accrocher à une corde que Ganondorf me tendrait, en le suppliant de me tirer de cette horreur.

Je perce enfin la surface de l'eau et avale une grosse goulée d'air. Aussitôt, une vague tente de me faire replonger, mais je garde tant bien que mal la tête hors de l'eau.

- Zelda !

Il s'agit de la voix de Link. Où est-il ?

- Lin...

Je bois la tasse. Je sens alors qu'on m'agrippe le bras, mais une gigantesque vague m'engloutit de nouveau, tandis que le courant m'emporte. Je reste quelques secondes sous l'eau. Je n'ai déjà plus d'air. Ma vue se brouille. Il y a toujours Link qui me tient. Je crois... Je ne sais plus trop... Je veux respirer. Mes poumons tentent d'avaler de l'air, mais à la place, ils ne puisent que de l'eau. Je me mets à paniquer encore plus.

Link me tire à la surface et tente de me garder hors de l'eau. Mais le liquide salé est partout, et j'ai peine à rester en place, avec mes mains attachées.

Mes muscles sont tétanisés. J'ai des crampes. Je fais des mouvements désarticulés et brusques. Je n'arrive plus à respirer, et Link ne parvient plus à me tenir. Je l'entraîne dans ma noyade et sombre dans le néant à une vitesse stupéfiante.


J'ouvre mes yeux embués de sel et me mets à tousser comme une vieille fumeuse d'herbe interdite. Mes muscles s'affolent tandis que j'expulse toute l'eau que j'ai dans la gorge. Je pousse un grand cri de soulagement involontaire. Enfin, je me calme et reprends mon souffle. La tête me tourne. J'ai des courbatures et mon bras me rend folle. Je me sens plongée dans l'inconfort.

Je suis sur une plage, et le jour commence à décliner. Il ne pleut plus, mais il fait horriblement froid. Mes mains sont libérées, mais la corde pend encore à ma main gauche. Je m'en débarrasse. J'éternue brièvement comme un chaton et regarde autour de moi.

Je pousse alors un cri d'horreur en apercevant Link, échoué à mes côtés. Il est allongé sur le côté, la tête entre ses bras, visiblement inconscient.

Je rampe vers lui en priant les déesses à voix basse. Le sable s'accroche à mes vêtements mouillés et gêne ma progression. J'atteint enfin Link et le pousse sur le dos, puis le secoue avec ferveur, sans délicatesse. Je sens la rage et la tristesse me remplir de toute part.

Les yeux de Link sont désespérément clos, son corps est désespérément immobile. Sa poitrine ne se soulève pas.

-Link, Link ! Réveille-toi ! Link !

Je hurle comme une possédée, mais il ne répond pas. Je fixe ses yeux avec un espoir religieux et leur ordonne de s'ouvrir.

Rien ne se passe.