Il est presque 14 heures, et la grand-place grouille de monde. En son centre, se regroupe progressivement tout ce que le district douze compte comme enfants de 12 à 18 ans. A ses abords, de nombreux parents inquiets surveillent de loin leur progéniture. Et sur les hauteurs et les toits, les équipes de tournages, caméra sur l'épaule, n'en perdent pas une miette. L'ambiance est lugubre, l'angoisse nous colle à la peau.
Je me tiens, bien droite, au milieu du groupe des filles de mon âge, qui grossit progressivement. Tout le monde se dévisage, sans oser se parler. J'aperçois Katniss qui nous rejoint, très jolie dans sa robe bleue et admirablement bien coiffée. Son regard croise le mien, et je lui adresse un petit sourire d'encouragement, auquel elle répond par un hochement de tête. Je prie pour qu'aucune de nous ne soit tirée au sort.
Un peu plus loin, je remarque également Peeta Mellark, le fils du boulanger, qui joue avec ses mains, visiblement nerveux. Et, quelques rangées derrière lui, Gale Hawthorne. Qui semble s'ennuyer profondément. Pragmatique comme il est, j'imagine qu'il doit songer au temps de chasse qu'il perd actuellement, tout ça pour le plaisir du Capitole. Tout d'un coup, ses yeux perçants se posent sur moi, et je me hâte de regarder ailleurs. N'importe où. Vers la grande estrade par exemple.
Mon père y est déjà installé depuis quelques temps, tout comme Effie Trinket. Ainsi que ma mère me l'a confié un peu plus tôt, elle est tout sauf discrète, avec ses cheveux rose et son tailleur vert. On a déjà vu mieux comme assorti de couleurs. Les gens du Capitole ont vraiment un sens de l'esthétisme que j'ai du mal à saisir.
Mais, déjà, mon père interrompt le fil de mes pensées quand il se lève pour entamer son discours. Le même que l'année dernière. Et que l'année précédente. Et que l'année d'avant. Inlassablement, les maires des différents districts doivent déclamer le même texte idiot, que tout le monde connait, et qui rappelle l'histoire de Panem et la manière dont le Capitole y maintient l'ordre et la terreur. Une manière de retarder l'échéance du tirage au sort.
Et, cette année, Haymitch Abernathy, l'un des seuls vainqueurs de toute l'histoire de notre district, semble bien décidé à faire durer le jeu encore plus longtemps, en se donnant en spectacle. Enfin, « décidé » … C'est une façon de parler. Il est tellement imbibé d'alcool qu'il ne doit plus être en mesure de prendre une décision. Il titube un instant, bafouille je ne sais quoi, avant de s'affaler dans le fauteuil voisin à celui de mon père.
Ce dernier semble d'ailleurs particulièrement gêné de ce comportement, notamment quand Haymitch tente de serrer Effie dans des bras. Je me surprends à sourire en imaginant une possible histoire d'amour entre ces deux êtres diamétralement opposés, avant de reprendre mes esprits. En effet, la représentante du Capitole vient de se lever, et s'avance, presque en sautillant, vers la grosse boule de verre dans laquelle sont déposés les bulletins des filles. Et qui contient donc mes cinq bulletins.
- Joyeux Hunger Games ! Et puisse le sort vous être favorable !, s'exclame Effie.
Puisse le sort vous être favorable … Bien que j'utilise cette expression par habitude, je l'ai en horreur. Dans les Hunger Games, tout n'est pas seulement question de sort et de chance. Du début à la fin. Du tirage au sort jusqu'à l'arène, en passant par la parade et les interviews. Tant de facteurs entrent en jeu que c'en est affolant.
- Les dames d'abord, lance Effie, toute joyeuse comme si elle nous faisait une belle surprise, alors qu'il est habituel que les filles soient moissonnées avant les garçons.
Durant les quelques secondes qu'elle passe à farfouiller dans la masse de papier, je prie pour moi, mais aussi pour Katniss, ma seule amie. Puis à nouveau pour moi. Le fameux papier se trouve maintenant dans la main d'Effie. Je prie encore pour Katniss. Et pour moi. Effie le déballe. Faites que ce ne soit pas moi. Ni Katniss. Et, d'un coup, la sentence tombe, implacable :
- Primrose Everdeen.
Un moment de silence. Puis un grondement, sourd. La foule, d'abord abasourdie, ne peut s'empêcher de protester devant cette injustice. Mon père secoue la tête, comme dépité. Primrose n'a que douze ans. C'est sa première année d'éligibilité. Elle a perdu son père très jeune. Elle est adorable, polie, gentille. Tout le monde l'adore dans le district. Je la connais peu, uniquement en tant que petite sœur de Katniss. Mais le fait qu'elle soit moissonnée me désole. Comment est-ce que cela a pu arriver ?
Je la vois s'avancer doucement, tremblante, les traits défaits par la peur. Elle semble sur le point de s'effondrer. Ses camarades lui glissent discrètement quelques tapes qu'elles imaginent rassurantes dans le dos. Mais je pense qu'à cet instant précis, rien ni personne ne peut rassurer Primrose Everdeen. Sauf peut-être …
- Prim ! Prim !
Katniss. Son cri étranglé, déchirant, fend l'air, et me retourne le cœur. Elle s'avance, perdue, désemparée, le regard paniqué. Tout le monde s'éloigne, comme pour lui laisser la possibilité d'aller embrasser sa sœur une dernière fois. Mais ce qu'elle fait est tout autre.
- Je suis volontaire ! Je me porte volontaire comme tribut !, hurle-t-elle.
- Mon dieu, je murmure, abasourdie.
Katniss. Volontaire. Comme tribut. Au milieu de toute l'agitation qui résulte de cette annonce, je capte le regard sidéré de Gale et celui profondément triste de Peeta, avant de reporter mon attention mon amie. Elle se tient droite, fière. Prête à tout faire pour protéger sa sœur. Prête à se sacrifier. Prête à mourir. Je déglutis.
- C'est trop chou !, juge Effie, qui est décidément aussi exaspérante que ces cheveux sont laids. Mais je crois qu'en principe, on doit d'abord annoncer le vainqueur de la Moisson, puis demander s'il y a des volontaires, et ensuite seulement, si quelqu'un se propose, euh …
- Quelle importance ?, la coupe mon père, visiblement peiné. Quelle importance ? Qu'elle avance donc.
Les hurlements de Primrose, qui ne veut pas lâcher sa sœur, résonnent alors sur la grand-place, plongeant toutes les personnes présentes dans une tristesse et un désespoir palpables. Même les filles et les familles qui devraient se sentir soulagées semblent ne pas oser de réjouir pour leur propre sort.
- Non, Katniss ! Non ! Tu ne peux pas !
- Prim, lâche-moi !, lui répond sa grande sœur, assez sèchement. Lâche-moi.
Je vois Gale fendre la foule et attraper Primrose. La petite fille se débat, donne des coups dans le vide, mais le jeune homme tient bon et la maintient fermement, tout en l'éloignant de Katniss et en la confiant à leur mère. Celle-ci se redresse, fièrement, et monte vers l'estrade. J'ai du mal à y croire. En fait, je n'en reviens pas. Comment est-ce possible ? Les minutes qui suivent sont particulièrement pénibles. Effie a l'air en bord de l'extase après ce qu'il vient de se passer, alors que le reste des personnes présentes est mal à l'aise, gêné, attristé.
Et, tout d'un coup, je ne sais pas ce qu'il me prend, mais je décide d'agir. Par n'importe quel moyen. Je porte ma main gauche à ma bouche, plus précisément, les trois doigts du milieu. Puis, je tends mon bras vers Katniss. Un geste de respect, adressé à quelqu'un qu'on aime. Le geste parfait pour exprimer ce que je ressens actuellement.
Rapidement, plusieurs de nos camarades de classe autour de moi m'imitent. Peeta également, un peu plus loin. Et Gale. Puis une autre personne. Et une autre. Rapidement, l'ensemble de la foule a le bras en l'air, signe d'une profonde admiration à l'égard de Katniss. Je sens le regard de mon père posé sur moi. Mais, surtout, celui de ma mère, qui doit comprendre ce que Katniss a ressentit au moment où le nom de sa sœur a retenti sur la place
Au cœur de ce recueillement solennel, Haymitch, qui a décidément le don pour se faire remarquer, s'approche de Katniss et la secoue comme un prunier en se répandant en compliments sur son courage, avant de s'effondrer, abruti par l'alcool. Il est assez pitoyable. Mon père semble mal à l'aise, Effie a l'air carrément outrée. Et Katniss … La peur traverse son regard pendant deux secondes. Pas une de plus. Puis, elle paraît, tout d'un coup, totalement désintéressée de ce qui l'entoure. Elle a du prendre des cours avec Gale pour réussir à prendre cet air là.
- Quelle journée incroyable ! Mais nous n'en avons pas encore terminé, s'exclame goulument Effie. Il est temps de choisir notre tribut masculin.
Notre tribut masculin. Mon dieu, j'avais presque oublié cette partie là de la Moisson ! Mais, déjà, la main de représentante du Capitole pioche un papier, qu'elle ouvre prestement, avant d'annoncer le nom du malheureux.
- Peeta Mellark !
Pincez-moi. Je suis en plein cauchemar. Katniss et Peeta. Tributs du district douze. Amenés à se tuer pour survivre. Je secoue la tête. Par pitié, faites que je me réveille. Ce n'est pas possible. Katniss et Peeta ne peuvent pas être nos tributs. Pourtant, c'est bel et bien le fils du boulanger qui prend place aux côtés de ma seule amie.
Mon père lit alors, sans grande conviction, le traité de Trahison. Aucun mot n'arrive jusqu'à mes oreilles. Je garde les yeux rivés sur mes deux camarades de classe, que je voulais voir se rapprocher. Mes deux camarades de classe qui se tiennent debout sur l'estrade. Mes deux camarades qui se serrent la main. Mes deux camarades de classe qui se dévisagent. Mes deux camarades de classe qui écoutent l'hymne de Panem, impassibles. Mes deux camarades de classes qui sont escortés jusqu'à l'hôtel de justice.
Mon dieu, s'il vous plait, faites que ce mauvais rêve s'arrête.
J'espère vraiment que vous avez apprécié ce chapitre. N'hésitez pas à me donner votre avis, que je sache si je vais dans la bonne direction et vers quelque chose qui vous plait.
J'ai choisi de ne pas tout détailler concernant les Hunger Games et leur principe, ainsi que la vie dans le district et les rapports avec le Capitole. Ce sont des choses que vous connaissez déjà et je voulais éviter de répéter tout ce qu'il y avait déjà dans le livre.
Encore merci à ceux qui postent des reviews et qui suivent cette fiction. A bientôt pour le prochain chapitre :)
Estelle
