- J'ai pas rêvé, hein ! Vous l'avez vu aussi ? clame le jeune homme à l'avant.
La vitre qui sépare l'arrière de la cabine de l'extérieur a été ouverte pour qu'ils puissent s'entendre tous les trois. En fait, ils sont surtout deux à parler. Gumi profite de l'air froid sur son visage. Ca fait longtemps qu'elle n'a pas roulé de cette façon. La dernière fois doit remonter à ses sept ans, avec les parents d'un ami pour une fête d'anniversaire. A l'époque, ça avait des airs de manège. Elle apprécie de voir que ça n'a pas changé en grandissant.
Ça lui fait même plaisir, et cette sensation est si rare ces derniers temps qu'elle se sent comme ivre.
- Tout va bien à l'arrière ? fait la fille.
Gumi déclare que oui et retourne à sa contemplation du paysage nocturne. C'est étrangement grisant. Elle y prend goût.
Ils arrivent dans une petite ville au bout de quelques minutes à peine. Le genre d'endroit qui ne tardera pas à se faire englober par la périphérie de la cité avant d'en faire entièrement partie. Il n'y aura qu'un panneau et des numéros de cadastre pour témoigner de l'existence d'une entité distincte à cet emplacement. La grande ville mangera la petite. C'est souvent comme ça.
- C'est encore un de tes tours bizarres, Lily ? Parce que si c'est le cas, celui-là est quand même sacrément balèze.
- T'as vu dans quel état ça m'a mise ? répond la passagère en désignant son bras rouge et le sang qui coule des plaies. Tu crois vraiment que j'aime me faire du mal à ce point ?
Le conducteur lui jette à peine une œillade distraite.
- Tu m'en as fait des belles.
- Pas cette fois.
- Aoki saura s'occuper de ça ?
- J'espère. Dis-moi, ma belle !
Gumi se demande une seconde si c'est à elle qu'elle s'adresse. Elle reste silencieuse et Lily ne s'en offusque pas. A qui parle-t-elle alors ? Elle voit mal un gaillard comme celui de devant se faire appeler « ma belle » sans sourciller.
Ça bouge dans les cheveux de Lily. Le papillon bleu s'y est accroché.
- Ça prendra juste un peu de temps, déclare Lily en passant une main dans ses cheveux.
Dérangé, l'insecte s'envole dans la cabine et va se poser sur le tableau de bord sans que qui que ce soit réagisse.
- C'est un genre d'animal de compagnie ? demande Gumi qui supporte mal d'avoir une bête qui vole près d'elle.
- Plutôt une mascotte, répond Lily en tournant son regard dissimulé vers elle.
Elle taquine le papillon du doigt et ce dernier file se poser sur l'épaule du conducteur qui ne bronche pas.
Le pick-up ralentit et s'engage dans une allée en marche arrière. La nausée de Gumi la reprend au moment où le moteur s'arrête.
- Va falloir que tu m'aides, Gack'. Ça fait vraiment mal.
- Attends, ta copine a pas l'air bien non plus.
Pas l'air bien ? Gumi a juste envie de se frapper la tête contre un mur pour calmer sa migraine.
Elle descend du véhicule sans aide, par fierté, et tombe immédiatement à genoux. Lamentable.
Elle sent qu'on la tire par l'épaule encore une fois et tente de se dégager de ce contact insupportable. Puis elle voit que c'est Gack' qui soutient déjà Lily de son autre bras et elle se laisse faire un peu plus facilement.
- Monsieur est bien entouré ? demande Lily d'un ton taquin.
- Si y'avait pas cette odeur de poubelle, ce serait presque un régal. Une aveugle et une gamine, tout à fait mon genre.
La lumière du porche s'éclaire en détectant leur présence et envoie des éclairs douloureux dans la tête de Gumi qui étouffe difficilement un grognement en reculant d'un pas. Elle se débat quand on essaie de la rattraper, recule, cogne la portière du pick-up et s'y laisse glisser jusqu'au sol, les jambes en coton. Elle pense qu'au moins elle ne tombera pas plus bas maintenant.
La respiration hachée, le front couvert d'une sueur glaçante, le ventre déchiré par la nausée qui ne la lâche pas, elle a l'impression de mourir un peu. Et il y a cette poigne à la fois froide et chaude sur son bras et sa nuque.
Après ce qui lui semble une éternité, la lumière et le son s'éteignent enfin.
- Lâche-la.
Gumi reconnaît la voix de Lily qui lui arrive comme au travers d'un rideau épais. Epais et frais. Elle se détend un peu, sans ouvrir les yeux.
- Allez, on va pas te manger. Il faut un corps pour ça et tu n'en as visiblement plus.
- Si… articule difficilement Gumi.
De l'eau lui rentre dans la bouche et elle la recrache en toussant.
- Je peux même dire… que je le sens bien…
Elle profite du contact tiède de l'eau qui lui coule dessus en même temps que Lily promène le pommeau de douche au-dessus de sa tête.
- Me déshabiller était vraiment obligatoire ? fait-elle en se voyant nue dans la baignoire.
Par réflexe, elle cache les marques à ses poignets.
- Tu vas pas me dire que t'es pudique face à une aveugle ? T'en fais pas pour Gakupo, il est parti nous chercher à manger dès que tu as mis le pied ici.
Gumi regarde pour la première fois Lily en pleine lumière. Elle a toujours ce bandeau blanc sur les yeux, dont les extrémités nouées à l'arrière de sa tête se perdent dans ses longs cheveux blonds. C'est assez perturbant de ne voir que le bas de son visage. A sa voix et sa carrure, Gumi lui donne un peu plus de vingt ans.
En jetant un coup d'œil autour d'elle, elle aperçoit le papillon bleu près d'un miroir, ses ailes se levant et se baissant dans un rythme lent et régulier, comme si Gumi le voyait respirer.
- C'est le même papillon, ou bien tu en fais des élevages ?
- S'il est bleu, c'est le même. Ça fait quatre ans que c'est le même.
- C'est pas censé crever au bout de trois mois ?
- Si je te disais tout, tu me croirais pas, répond Lily avec un sourire presque aussi indiscernable que ses yeux.
Cette dernière dit à Gumi de se doucher en vitesse, histoire qu'elle aussi se débarrasse des effluves d'ordures qu'elle trimballe depuis bientôt deux heures.
Quelques minutes plus tard, une fois savonnée et rincée, Gumi trouve des vêtements. Certainement ceux de Lily. Ils sont un peu grands mais ils ont le mérite d'être propres et secs. Pas comme les siens qui ont tendance à lui revenir sur le dos avec des relents d'humidité. Rien ne sèche jamais vraiment dans son appartement.
Les idées un peu plus claires, Gumi sort de la salle de bains pour suivre les odeurs de nourriture. Elle se retrouve dans une petite cuisine dont la majeure partie de la superficie est occupée par une table carrée ainsi que par Lily et Gakupo. Le jeune homme est appuyé contre le mur, les bras croisés, en train de jeter un regard clairement hostile à Lily qui est occupée à dévorer une part de pizza sans complexe.
- J'ai raté quelque chose ? demande Gumi en sentant la tension dans l'air.
- Pas grand-chose, réplique Lily.
Gakupo lève les yeux au ciel avant de sortir de la pièce en marmonnant.
- Mange, fait la blonde en désignant la nourriture sur la table. Ensuite tu essaieras de dormir.
- Je ne dors pas vraiment en ce moment.
- On va s'occuper de ça, t'en fais pas.
En disant ça, Lily relève la tête et regarde par-dessus l'épaule de Gumi qui sent comme de l'électricité lui parcourir l'échine.
- Gack' s'occupe de faire le lit. C'est juste en face de la salle de bains.
Elle lui tend son téléphone.
- Au cas où tu ais quelqu'un à prévenir.
- Je peux rentrer à pied.
- Dans ton état ? Tu tenais à peine debout il y a une heure. Non, reste dormir.
Ne pas voir les yeux de son interlocutrice empêche Gumi de discerner ses intentions. Le désintéressement, elle n'y croit pas. Il y a forcément anguille sous roche. Elle se saisit pourtant du portable pour taper un rapide message qu'elle envoie à sa mère. Elle profite d'avoir l'appareil dans la main pour fouiller un peu. Ça ne la gêne pas. Elle fait ça pour savoir à qui elle a affaire.
La boite mail est vide, ce qui n'a rien d'étonnant si on se dit que Lily ne peut pas lire le braille sur un écran numérique. Le journal indique que le dernier contact est Gakupo, appelé plus tôt pour qu'il vienne les chercher. Dans le répertoire, deux numéros se battent en duel, dont Gakupo. Aucune trace de l'Aoki dont Lily parlait durant le trajet.
Elle tend l'appareil et Lily s'en saisit lestement. Beaucoup trop précisément pour quelqu'un atteint de cécité. C'est suffisant pour qu'elle refuse de lâcher le téléphone.
- T'es sûre qu'il te manque vraiment la vue ? demande Gumi, suspicieuse.
- Ça, et quelques cases d'après mon compagnon. Méfie-toi, je suis peut-être dangereuse…
Elle lui a dit ça sur le ton de la confidence. Gumi lui rend son portable.
- J'ai pas besoin de savoir ça pour me méfier.
- Tu as l'air d'être le genre de personne qui se méfie de tout et n'importe quoi.
- Ça m'a réussi jusqu'à aujourd'hui.
- Je n'en doute pas. Mange plutôt, et si ça peut te rassurer, ce n'est pas empoisonné.
Gumi n'est absolument pas rassurée. Elle a entendu parler de ce roi de l'antiquité qui prenait des doses infimes d'arsenic pour s'immuniser contre ce poison en y habituant son corps petit à petit.
Elle grignote du bout des lèvres ce soir et préfère pousser un meuble devant la porte de la chambre où on la laisse dormir.
Gumi entend respirer près d'elle.
Il lui faut quelques secondes pour se souvenir qu'elle n'est pas chez elle. Ce qui respire près d'elle renifle un peu.
Non. Elle n'a quand même pas ramené son cauchemar ici ?
Elle reste figée sous le drap, trop nerveuse et effrayée pour faire le moindre geste. Les volets clos ne laissent rien filtrer. Elle n'y voit strictement rien mais elle entend ce souffle lourd près de son visage. Son esprit imagine toutes sortes de choses tirées des derniers films d'horreur qu'elle a vu ou de peurs plus anciennes, certaines datant de sa petite enfance.
Elle se voit devant un monstre aux milliards de pattes au tranchant coupant comme des rasoirs. Même si elle connaît la morsure des lames, elle la tolère seulement quand elle se l'inflige elle-même.
Elle aperçoit des milliards de dents dans une bouche ronde, une bestiole au regard de petit-gris descendu des étoiles exprès pour lui bouffer le foie et la rate, les écailles sombres du dragon échappé de sa fresque, une gueule d'alien, une créature aux airs de loup-garou atteint de la gale…
Soudain ça bouge en grognant près de son pied, et son premier réflexe est de décocher un grand coup de celui-ci.
La chose hurle et tombe du lit tandis que Gumi se recroqueville au fond des couvertures sans rien laisser dépasser, mue par cette idée bizarre qu'on ne peut pas l'attraper si rien ne dépasse de la surface du matelas.
Une lampe de chevet s'allume soudainement.
- Je peux savoir ce qui t'ai passé par la tête ?! s'exclame Lily au pied du lit.
Gumi la situe difficilement. Il faut dire que sans son bandeau sur les yeux, elle n'est plus aussi reconnaissable. La jeune fille reste une seconde à fixer le regard particulier de Lily tandis que le mot « opalescence » prend enfin un sens dans son esprit.
- Je peux savoir ce que tu fais là ? réplique Gumi après s'être reprise.
- Je dormais jusqu'à ce que tu décides du contraire.
La blonde se redresse en s'appuyant sur le lit.
- Je veux bien que les places soient chères ici, mais quand même…
Le dos tourné à Gumi, elle soupire en se frottant la tête.
- J'arrive même pas à lire l'heure.
- 9 h 42, répond Gumi après un regard à l'écran digital du réveil.
- Et bien alors, fait Lily en se levant et en s'étirant, je pense qu'il est temps de se lever. Bien dormi ?
Gumi se surprend à vouloir répondre que oui. Sans Lily près d'elle, elle aurait même pu dormir davantage. Mais il n'y avait pas eu cette présence diffuse pour l'angoisser. Son cauchemar personnel n'est pas là et elle se sent étrangement bien. Hormis le fait de savoir que Lily a pu se faufiler dans la chambre, ce qui implique qu'elle ait ouvert la porte en poussant le meuble sans réveiller Gumi, et s'incruster dans le lit sans la tirer du sommeil.
- Je crois. Ça faisait longtemps.
Lily a un sourire.
- Je t'avais dit qu'on s'occuperait de ça.
- Comment ?
- Tu crois aux f…
La porte s'ouvre violemment, cogne le meuble avec un bruit de bois brisé et une silhouette armée d'un sabre se découpe dans l'embrasure.
- Qu'est-ce qui se passe ici !? Y'a un problème ?!
- Du calme, Gack'. C'est un malentendu.
Gakupo écrase l'interrupteur du poing et fait la lumière sur toute cette affaire. Gumi le voit cheveux défaits en bataille, authentique sabre de samourai au poing. La porte est fracassée en deux et le meuble a laissé une marque profonde dans le mur en étant propulsé par l'entrée fracassante du jeune homme. Son visage se crispe alors.
- Plus jamais je laisse qui que ce soit dormir dans ma piaule, fait-il en abaissant son arme.
- On n'a rien fait, déclare Lily en levant les mains.
- Dis ça à mon mur !
- Qu'est-ce qu'il a ton mur ?
- Un trou aussi gros que celui que j'aurais du faire dans ton crâne quand je t'ai rencontrée.
- Pas grave, ça se répare.
- C'est Aoki qui va gérer ça aussi ?
- Aoki ne fait pas de miracle. On a inventé la magie de l'enduit pour ton mur.
Gumi reste silencieuse à compter les points, sans forcément tout comprendre. Elle n'est pas rassurée de savoir que Gakupo a un sabre dans la main, et elle trouve Lily totalement inconsciente de tenir tête de cette manière à un homme armé. A sa grande surprise, c'est Gakupo qui cède. Il se retire en maugréant.
- Il a l'air… nerveux, fait Gumi.
- Il l'est. Il se demande encore ce qu'il a vu hier soir.
- Moi aussi.
- Pareil.
Il se passe un moment durant lequel Gumi observe Lily saisir le bandeau sur la table de chevet et se le nouer sur les yeux. Elle meurt d'envie de lui demander pourquoi une simple paire de lunettes de soleil ne suffit pas mais la blonde quitte la chambre avant qu'elle ait pu dire quoi que ce soit. Alors à son tour, elle se lève et s'habille.
Là encore, ce sont les odeurs de nourriture qui la conduisent à la cuisine. Gakupo est occupé à presser des oranges en ronchonnant de temps en temps. Lily, bizarrement, est assise devant un journal grand ouvert sur lequel est posé le papillon bleu. Ce dernier effectue des allers-retours sans voler, avec l'air de suivre les lignes. Gumi décide de ne faire aucun commentaire. Bien que rangé dans son fourreau, le sabre est appuyé contre le pied de la table.
A son approche, Lily replie le journal avec des gestes précis, là aussi trop bien effectués pour une aveugle, et le papillon s'envole pour aller se poser sur sa tête. Gumi se dit que c'est une drôle de barrette que la blonde a dans les cheveux.
Gakupo pose trois assiettes sur la table. Toute à sa contemplation de Lily et son insecte bizarre, Gumi n'a pas remarqué que le jeune homme préparait le petit déjeuner. Elle lorgne son assiette en se demandant où est le piège. Œufs brouillés, bacon, pain grillé, jus d'orange… Elle a l'impression de se trouver dans un restaurant quatre étoiles. De si bon matin c'est inquiétant.
Ses deux compagnons de fortune attaquent la nourriture de bon appétit et même le papillon vient se poser sur un quartier de pomme que Lily a tranché d'un mouvement sûr. L'ambiance lui paraît trop étrange, trop bon enfant pour tant d'incongruités au mètre carré. Une aveugle, un papillon et un samourai des temps modernes… On dirait le début d'une blague.
Ils mangent en silence. Gakupo a l'air beaucoup trop mal réveillé pour aligner deux mots, Lily est concentrée sur son petit déjeuner et Gumi ne parle pas par habitude. Il n'y a qu'un lent battement d'ailes bleues de temps à autre pour donner un peu de mouvement.
Gumi détourne les yeux tout juste deux secondes et le quartier de pomme a disparu quand son attention s'y reporte à nouveau.
Lily a du le manger.
Une impression de malaise l'étreint et quelque chose lui dit que non, ce n'est pas Lily qui a englouti le morceau de fruit.
Gakupo leur dit de se préparer à y aller et Gumi enclenche la vitesse supérieure pour dévorer son repas. Certainement qu'on va la ramener chez elle. Lily termine avant elle, disparaît une seconde et revient en lui tendant un tas qui s'avère être les vêtements qu'elle portait la veille, propres et séchés.
Gumi va les enfiler dans la chambre. Malgré le fait qu'elle sache qu'ils lui appartiennent, elle les sent différents. Elle n'arrive pas à mettre le doigt sur ce qui a pu changer, mais c'est là. Un peu comme la présence qu'elle devinait jusqu'à hier. Diffus, éthéré… Intangible.
Le trajet se fait en pick-up selon la même disposition que la veille. Lily et Gakupo devant, Gumi à l'arrière. Le paysage n'est plus le même en plein jour. Il y a des champs gris et ternes et des nuages bas. Rien qui ne valait la peine qu'on se lève ce matin au final.
Le vent lui cingle le visage et le temps est frais. Assez pour être agréable. Gumi se sent comme la météo : grise mais légère, vive. Cette journée ne sera peut-être pas si moche que ça au final.
Gakupo les laisse au centre-ville. Elles ont tout juste le temps de descendre avant qu'il ne démarre brutalement. Laissées sur le trottoir, coupant en deux le flot des passants, chacune calcule quoi faire de son temps. Gumi n'hésite que quelques secondes avant de prendre la direction de son domicile, elle n'a qu'un geste de salut rapide envers Lily qui ne peut de toute façon pas la voir. Mais en se retournant, elle voit la blonde penchée sur quelque chose un petit objet rond.
Curieuse de savoir ce qu'une aveugle peut bien contempler de cette manière, Gumi fait demi-tour. Arrivée à hauteur de la blonde et son papillon sur l'épaule, elle voit la boussole. L'aiguille tourne sans cesse, indiquant toutes les directions à la fois et aucune en même temps.
- Sérieusement ? demande soudainement Gumi.
- Quoi donc ? réplique simplement Lily.
- C'est vraiment ce que je crois ?
- Si tu crois que c'est une péniche, je peux te dire que tu as tort.
Gumi prend une seconde pour se confirmer qu'elle ne savoure définitivement pas le sens de l'humour de la blonde.
L'aiguille semble limiter ses oscillations à l'Est, mais continue à décrire des va-et-vient incessants.
- Tu es censée ne rien voir.
- C'est pour ça que je ne vois pas qu'elle est cassée.
- C'est stupide.
- C'est ton avis.
- Où est-ce que tu veux aller ?
Lily tourne la tête vers elle.
- Tu proposes ton aide ?
- C'est peut-être sur ma route. Autrement, je pourrai toujours t'indiquer.
- Je ne cherche pas un endroit.
- Avec une boussole dans les mains ?
- Tu me crois si je te dis qu'elle est enchantée ?
- Absolument pas.
Lily se redresse et range la boussole dans un étui de cuir à sa ceinture.
- Parfait ! Alors je cherche une petite créature humanoïde à peu près grande comme ça !
Elle écarte les mains d'environ vingt centimètres.
- Peau sombre, cheveux noirs, sale caractère et avec des p'tites ailes dans le dos.
- …
- Tu m'aides alors ?
- J'vais plutôt aller me coucher.
- Comme tu veux.
Gumi commence à s'éloigner. Au bout de quelques pas, un poids se pose sur son épaule mais elle ne voit personne en se retournant. Il n'y a que Lily à cinq mètres qui lui adresse un sourire.
- Si jamais ce que tu traînes est encore trop lourd, tu sais où nous trouver, lui déclare-t-elle. Ou si tu veux simplement passer une bonne nuit.
Gumi ne répond pas et s'en va à pas réguliers. Cette fille est vraiment trop étrange.
- Et attention où tu mets les pieds ! entend-elle derrière elle.
Lily n'a aucune réponse. Elle ne l'aurait pas vue de toute façon. Elle se contente d'observer, silencieuse, les deux formes vaporeuses qui s'éloignent petit à petit.
Des auras.
Elle ne voit plus que ça depuis qu'elle a perdu sa vue. Elle ne sait pas si elle regrette le choix qu'elle a du faire. Elle n'en est pas forcément heureuse. Elle attend juste que ça donne des résultats.
Près d'elle, Aoki tourne en rond, impatiente de se mettre en route.
- Dis-moi, tu en penses quoi ? Fait la blonde en tournant à peine la tête.
Pour la majorité des passants, elle donne l'air de parler seule. Pour la minorité restante, elle s'adresse à un papillon qui se pose sur son épaule. Mais pour elle, même sans sa vue, Aoki est bel et bien une fée bleue.
Silencieuse, comme souvent depuis 4 années humaines à ce jour, cette dernière darde un regard réprobateur en direction de Gumi.
- Je sais qu'elle n'est pas très aimable, mais elle est capable de te voir. Son cas n'est pas tout à fait perdu.
La blonde tourne à nouveau la tête vers Gumi. Deux auras pour une personne...
- Aoki ? Est-ce que les fées croient aux fantômes ?
