Troisième partie :
La Haine d'un enfant
Dans les cieux nocturnes, une étoile soupire :
- La partie commence.
- Il n'y a rien. Rien que l'ignorance.
- Regarde bien.
Dans les cieux nocturnes, deux étoiles se penchent et observent :
Azrame chevauchait en plein désert depuis plusieurs lunes déjà, toujours vers l'ouest, sans pour autant trouver signe de vie. Ce qui n'était pas normal. Il était pourtant proche des Colosses, et devrait donc être attaqué par ces protecteurs, mais il n'en était rien.
Le désert restait... désert.
Une ombre à l'horizon, au sommet d'une dune, miroita un instant. Il freina sa monture et sortit d'une sacoche accrochée à la selle une longue vue.
Une tente. Minuscule vue d'ici.
Il rangea son instrument et talonna, se fichant de la fatigue de son cheval, du sable brûlant dans lequel ce dernier s'enfonçait, il se savait enfin proche de son but.
Arrivé, il stoppa sa monture, qui hurla sous le traitement et descendit afin d'entrer dans la tente, qui était réellement minuscule. Cependant, devant le pan de tissu rabattu, il eut une hésitation.
C'était idiot, il était encore jeune - vingt-huit ans seulement -, en pleine santé, et son fils n'était pas encore né. Il n'avait aucune raison de s'inquiéter.
Aucune.
- Entre, mon enfant, entre.
Il sursauta, preuve de son état de nerf, se fustigea mentalement, puis passa le pan de tissu.
L'intérieur de la tente était plus vaste que l'extérieur laissait croire : de multiples coussins cachaient un lourd tapis rouge au motif arqué. Aux quatre coins de l'unique pièce, des bâtons d'encens répandaient un entêtant parfum.
- Assieds-toi.
La voix, féminine, provenait de là, quelque part entre les coussins, mais il y en avait trop pour voir quoi que ce soit. Un mouvement permit enfin au Roi des Gerudos de discerner la présence d'une toute petite femme perdue dans des dizaines de voiles aux mêmes couleurs que les teintures.
Il prit place face à elle, entre deux coussins, alors qu'elle se redressait.
- Les astres t'envoient, n'est-ce pas ?
Il ne répondit rien et elle ne se formalisa pas de son silence. Elle tira de l'antre de ses châles une poignée d'osselets qu'elle exhiba comme des joyaux.
- Tu veux savoir ?
Là aussi, il ne dit rien. Elle eut un sourire édenté - quel âge avait-elle ? - et jeta les osselets sur une parcelle du tapis qui n'était pas étouffée par un oreiller.
- Ho, fit-elle, en pointant un osselet orange, taillé d'un serpent. Tu es père...
- Je sais.
Ces premiers mots étaient pour la contredire, en voilà une entrée en matière.
Elle leva les yeux vers lui, comme amusée, et rétorqua :
Je parle de ton fils.
Il écarquilla les yeux, surpris :
- Mon... mon... fils ?!
Impossible ! Il n'avait que vingt-huit ans ! Et devait régner cent ans ! Son fils ne pouvait pas être déjà né ! Cela signifierait que...
Elle pointa un autre osselet, blanc, taillé d'un aigle :
- Tu vas bientôt mourir.
Et elle partit d'un rire de gorge qui n'eut aucun effet sur Azrame, tant il était choqué. Après plusieurs minutes d'hilarité, pour elle, il réagit enfin et demanda, froidement, qui avait eu l'audace de lui cacher son héritier :
- Maligne, répondit la sorcière en pointant l'osselet vert gravé d'un singe.
- Qui ?
Il dégaina un poignard qu'il pointa vers sa gorge mais cela n'eut aucun effet sur elle, hormis de la faire rire davantage. Elle finit cependant par montrer un dernier osselet :
- Princesse.
Sur l'objet magique, couleur noir, était taillée la silhouette d'un cerf.
ooOoo
La nuit tombait sur le lac Hylia, tout était calme. Au loin, on pouvait apercevoir les lumières de la ville de la rive s'allumer petit à petit, on entendait encore, çà et là, un oiseau chanter une dernière fois.
L'air était doux.
Cependant, Leïla était inquiète. Aussi charmant que puisse être ce coucher de soleil, son fils avait disparu depuis le début d'après-midi et elle avait déjà parcouru tout le domaine sans le retrouver.
Elle croisa Cetia, qui allait seule depuis la mort de son amie Ermaldia, et lui demanda si elle ne l'avait pas vu. D'un signe de tête, la Kokiri lui répondit que non.
- C'est pas vrai...
Elle quitta la cour pour rejoindre la plage, qu'elle parcourut rapidement. Hélas, l'île du Milieu était vaste, et nombreuses étaient les cachettes, surtout pour un enfant de huit ans.
Le bruit d'un galop sur le sable la stoppa. Elle se retourna pour voir arriver un soldat de son père.
- Madame !
Le soldat s'arrêta brusquement devant elle et descendit de sa monture :
- Madame ! Vous devez rejoindre le fort ! Immédiatement !
- Mais, mon fils...
- Immédiatement !
Jamais les soldats ne s'autorisaient à lui parler ainsi, même après le déshonneur qui l'avait poussée à renoncer au mariage puis même au voile. Ils avaient tous bien trop de respect pour le Roi, son père, pour oser faire une chose pareille. Ce fut ce qui l'inquiéta :
- Que se passe-t-il ?
- Une attaque, Madame.
- Une attaque, répéta-t-elle.
- Gerudo, expliqua-t-il en lui tendant les reines de son cheval.
- Mais, mon fils...
- MADAME !
Leïla sursauta et grimpa sur la monture. Elle ne prit cependant pas la direction du château, n'ayant toujours pas retrouvé son fils, mais cravacha vers les rizicultures, tout à l'opposé.
MADAME !
ooOoo
Azrame observa le duché fourmiller d'activités alors qu'il se préparait à recevoir leurs assauts. Bien. Ils avaient pu approcher suffisamment sans se faire remarquer pour user de la magie et des catapultes.
Il tourna la tête vers la flotte Gerudo. Une merveille légendaire. Personne, ou presque, n'y avait survécu. Quasiment tous ses navires portaient une catapulte capable de lancer des projectiles à plusieurs centaines de mètres.
Il sourit et fit signe à une Gerudo, son général, de donner l'ordre alors qu'il préparait sa magie. Autour de lui, plusieurs cordes se tendirent puis d'immenses rochers s'élancèrent dans le ciel presque sombre du crépuscule.
Aussitôt, il murmura une incantation et les projectiles prirent feu. Dans un bruit sourd, ils heurtèrent la forteresse et l'île, et des dizaines de cris se firent entendre.
- Parfait. Encore.
Il y eut une nouvelle salve, qu'il enflamma aussi, puis il ordonna aux vaisseaux plus petits, plus récents, qui n'avaient pas de catapulte embarquée, de s'approcher sous le couvert des tirs.
Mais alors que les premiers coups de rame étaient donnés, une tempête de neige se leva, remuant l'eau dangereusement.
- Majesté ! s'écria son général, en s'agrippant à une corde pour ne pas passer par dessus bord.
- Je connais cette magie.
Azrame se focalisa sur la tempête afin de la dissiper, ce qui fut chose faite assez rapidement. Il constata qu'il n'avait perdu que deux navires, et une seule catapulte. Le roi n'eut pas le temps d'en penser plus, l'ennemi avait profité de la tempête pour préparer la riposte, et de multiples projectiles, semblables aux leurs, étaient lancés sur eux.
ooOoo
Leïla tira sur ses rênes, forçant son cheval à se cabrer pour faire face au lac, lorsque sa barrière de neige fut anéantie. Elle savait très bien qui avait fait une telle chose. Elle savait très bien qu'une telle attaque ne pouvait être voulue que par lui, et qu'il ne pouvait être que présent. Elle le savait.
Mais une partie d'elle avait souhaité très fort que ce ne soit qu'une rébellion du peuple Gerudo, qu'il ne soit pas là, qu'elle ne le voie pas.
Quand son regard se posa sur un bateau en flamme, sombrant dans les eaux sombres du lac, elle se demanda s'il était à bord. Si elle voulait qu'il soit à bord.
- Je dois trouver mon fils.
Ayant autre chose à faire que se poser des questions sans réponse, elle talonna afin de reprendre sa course.
Après une dizaine de minutes, elle atteignit la pointe de l'île où une petite maisonnette tombait en ruines. Elle eut à peine le temps de sauter de cheval que son fils lui sautait dans les bras.
- Maman !
- Tu es là ! Tu vas bien ! Tu vas bien ! s'écria-t-elle en le serrant dans ses bras, rassurée.
- Maman ! Maman, qu'est-ce qu'il se passe ?
- Ne me fais plus jamais une peur pareille ! Je t'ai cherché toute l'après-midi !
- Maman, c'est quoi ces bruits ?
Leïla se figea.
Et si c'était pour lui tout ça ? Après tout, Azrame était un homme intelligent, doux et gentil, qui ne prendrait sans doute pas le risque d'une guerre ouverte avec les Sheikahs sans une raison valable. Or, la légende Gerudo disait...
- Vous !
Leïla leva une barrière magique autour de son fils et d'elle tout en se retournant pour faire face à trois Gerudos, brandissant torches et cimeterres. Elle ne les avait pas entendues arriver. La bataille à la forteresse avait dû être vraiment courte pour qu'elles soient déjà là.
- Veuillez nous suivre, par ordre de Sa Majesté.
- Je me fiche bien de ses ordres !
Les Gerudos grognèrent tout en pointant leurs lames plus en avant. Leïla savait que sa protection ne ferait pas long feu : elle avait utilisé beaucoup de magie pour la tempête...
En sentant son fils se cramponner à elle, la Princesse sut aussi qu'elle ne pouvait pas abandonner. Elle inspira et récita une incantation des plus risquées : aussitôt, une lumière dorée les entoura, son enfant et elle, alors qu'ils disparaissaient.
HEY !!! s'écriaient trop tard les Gerudos.
ooOoo
Le Bourg d'Hyrule était immense, et surtout bien protégé. C'était la première chose que Leïla avait vérifiée lorsqu'elle était arrivée au Temple de la Lumière. Malgré l'épuisement de la téléportation, elle avait accouru jusqu'au palais, où elle avait demandé une audience exceptionnelle. Son fils, tout aussi fatigué, avait suivi de mauvaise grâce.
Devant le Roi, devant la cour entière, dont son père faisait partie, elle avait conté l'attaque, assurant que le Bourg serait la prochaine cible. Personne ne l'avait crue. Pas même le Duc de Vélizé. Dépitée, elle avait confié son fils à une servante avant d'aller inspecter les défenses de la ville.
Elle n'y connaissait pas grand-chose, ce n'était pas son domaine, mais elle avait su voir que la muraille était épaisse, les douves profondes et l'armée nombreuse.
Rassurée pour un temps, elle était allée se coucher.
ooOoo
Fuir.
Elle avait réussi à fuir. Malgré l'attaque éclair, malgré la surpuissance de son armée, elle était parvenue à lui glisser entre les doigts.
Elle... et ce fils dont il ignorait tout. Du prénom jusqu'à l'existence, pas plus tard que quatre lunes auparavant.
Faisant tourner entre ses doigts l'osselet noir à l'effigie du cerf, Azrame réfléchit à son prochain plan d'action, le regard rivé sur la carte.
Il pouvait remonter le fleuve. Le port, caché sous le pont, était accessible par un chemin dont l'entrée se trouvait dans la Forteresse... remonter les catapultes épuiserait ses guerrières, mais ce serait peut-être plus rapide que l'autre option.
A savoir, s'emparer de la ville de la rive puis traverser la plaine, éviter le Ranch, qui était une véritable forteresse, et attaquer le bourg.
Il se recula dans son siège, pensif.
Remonter le fleuve lui ferait gagner du temps, mais était-ce vraiment judicieux ? L'ennemi s'attendait-il à une attaque de sa part ? Si oui, il devait agir vite...
Azrame soupira. C'était sa première guerre. Au début de son règne, il avait souhaité guerroyer, pour entrer dans l'Histoire ; là, devant sa carte, il doutait sérieusement du bien fondé de tous ses actes.
Son regard se posa sur l'osselet, qui roulait toujours dans ses doigts.
Voulait-il retrouver son fils ?
Bien sûr.
Bien sûr...
ooOoo
Leïla entra dans l'immense salle du trône, située tout au sommet du palais, la tête haute. Elle n'était pas intimidée par la présence de tous ces nobles, qui la regardaient de haut, même quand son regard croisa les yeux de celui qui aurait dû être son époux.
De nombreuses histoires couraient sur elle. Toutes avaient eu raison de sa réputation, même si elle s'était réfugiée dans le domaine reculé de son père. Si elle avait perdu grâce aux yeux des Hyliens, elle était tout de même princesse des Sheikahs et aujourd'hui encore, assumait pleinement son rôle.
Elle s'arrêta à quelques mètres des marches menant au trône. Dans la foule, elle avait vu son Père, mais pas sa Belle-mère la Reine, que cela pouvait-il présager ?
Le Roi d'Hyrule, qui faisait tourner une épée plantée devant lui nerveusement, ne lui laissa pas le temps de se poser des questions :
- Tu dis que le Bourg sera la prochaine cible.
- Oui.
Un murmure parcourut la foule. Elle avait osé, aucune formule de politesse, aucun enrobage sucré autour de sa réponse...
- Je te trouve bien au courant des actions des Gerudos.
Il se tut et elle ne répondit rien. Mais le Roi semblait trop nerveux pour s'en formaliser. Il se leva et poursuivit :
- Un messager de la ville de la rive nous est parvenu. Les Gerudos sont en chemin.
Du haut des marches, le roi faisait des allers-retours sous le regard inquiet de sa jeune épouse, celle dont on disait qu'elle ne lui donnerait jamais aucun héritier mâle.
- Je voudrais comprendre, fit le Roi, subitement, en s'arrêtant pour lui faire face, ce qui pousse les Gerudos à rompre un traité de Paix qui a été aussi laborieux à mettre en oeuvre.
Leïla déglutit, tout comme, elle le devinait, son père.
- Le Roi Gerudo cherche à récupérer une chose qu'il pense être en droit d'avoir, répondit la Princesse, énigmatique.
D'autres murmures retentirent, que le Roi fit taire d'un regard. L'Hylien descendit les quelques marches qui le séparaient de la jeune femme et lui demanda, dans un souffle, quelle était cette chose.
- ... Son fils.
Des "oh" et des "ah" choqués parcoururent la salle alors que le Duc de Vélizé s'approchait de sa fille, conscient que les choses pouvaient mal tourner à tout moment.
Le Roi rejoignit son trône alors qu'un autre duc Hylien s'approchait lui aussi.
- Ainsi, dit le Souverain d'une voix forte, imposant le silence, les rumeurs sur ton compte sont justes.
- Majesté, apostropha le duc Hylien.
- Rauru, répondit le Roi avec clémence en se rasseyant.
- Vous avez vu avec quelle vitesse les Gerudos ont anéanti l'île du milieu, et la ville de la rive... S'ils nous assiègent, tiendrons-nous ?
- Où veux-tu en venir ? grogna le Monarque, mécontent de voir son armée critiquée.
- Je dis : livrons l'enfant et évitons le conflit ouvert ! Ce n'est qu'un Gerudo ! Fils d'une Gerudo !
- JE SUIS UNE SHEIKAH !!! s'emporta Leïla. Princesse, qui plus est ! Par ce fait, j'interdis à qui que ce soit de toucher à mon fils !
- Un bâtard illégitime ! rétorqua Rauru, tout comme toi !
- Ma fille est fille de Roi ! Retire tes mots ou je t'égorge ! s'énerva Grégoire et dégainant sa lame.
Les gardes réagirent au quart de tour en pointant leur lance sur le duc, qui n'en eut cure. La situation allait dégénérer, sans que cela n'inquiète le Roi d'Hyrule, lorsque la porte de la salle du trône s'ouvrit une nouvelle fois. Aussitôt, une ombre immense traversa la foule et sépara les combattants.
- Majesté, salua Impa en s'inclinant devant le Monarque. Que se passe-t-il ?
- Hum... Rauru propose de livrer le bâtard de ta fille adoptive, mais Grégoire n'est pas d'accord, expliqua le jeune Souverain, en plantant à nouveau son épée dans le sol devant lui.
- Bâtard ? répéta Impa.
- Hum... oui, comme elle, a-t-il dit.
La Reine des Sheikahs se tourna vers le duc, les sourcils froncés par la colère :
- Qu'importe qui sont leurs parents, ces enfants sont à mon peuple. Ils sont miens et par leur rang, je réclame la protection de cette ville et de cette armée.
Rauru grogna alors que le Roi se levait encore :
- As-tu fait ce que je t'ai demandé ?
- Mes soldats se tiennent au Ranch. Lorsque les Gerudos passeront ses abords, ils attaqueront.
- Bien. Alors, accordé.
Beaucoup n'étaient pas d'accord avec le Roi, mais aucun ne le dit à haute et intelligible voix, si bien que Leïla et son fils purent bénéficier de la protection de l'armée hylienne.
Tant qu'elle tiendrait.
ooOoo
Enfin, le Bourg d'Hyrule se dressait devant eux, en ombre chinoise dans le soleil couchant, plus grand et majestueux que jamais.
Il le raserait.
Azrame baissa les yeux sur son armée : plusieurs milliers de Gerudos prêtes à donner leur vie sur son ordre, des armes d'assaut de tous types, des réserves pour tenir des années... Le Désert s'était vidé.
Cependant, aussi impressionnante que puisse être son armée, il avait subi des pertes considérables. A cause de ces maudits Sheikahs, lorsqu'ils avaient longé le Ranch, il avait perdu une tour d'assaut, trois catapultes, et deux trébuchets (catapulte à contre-poids). Et pire ! Il avait perdu plusieurs de ses soldats dans cette attaque !
Au moins se consolait-il en pensant que chacune des Gerudos décédée avait emmené avec elle cinq chiens Sheikahs, et que lui-même avait eu le plaisir de planter son cimeterre dans le ventre de leur reine.
- Majesté ?
Il fut tiré de ses pensées par l'appel d'une Gerudo, son nouveau Général, l'autre étant morte.
- Devons-nous lancer une attaque ?
- Non. Entourez la ville. Bloquez chacune des issues et reposez-vous.
Il ne savait pas quand la vraie bataille aurait lieu, mais il savait que ce ne serait pas pour maintenant, son armée était fatiguée, et eux, en face, ne s'attendaient pas à ce qu'ils arrivent si vite -qu'ils battent les Sheikahs si vite.
Non, il n'y aura pas de combat ce soir. Demain, peut-être.
Peut-être...
ooOoo
Leïla avait rejoint les remparts, sur l'ordre du Roi. On la savait magicienne, son aide pouvait être précieuse, même si nombreux étaient ceux qui désapprouvaient les agissements du Souverain.
Devant la ville, à ses pieds même, le camp Gerudo s'étendait presque à perte de vue. Immense, bruyant, heureux même, comme si les guerrières étaient ici pour une foire ou une fête. Rien, ni les tirs de sommations pour les faire plier, ni les demandes amicales ne semblaient les affecter.
Soupirant, Leïla scruta l'horizon, en direction du Ranch, et ne vit rien. Voilà plus de deux semaines que sa belle-mère était partie mener ses troupes à la rencontre de l'ennemi. L'ennemi avait paru peu de temps après mais aucune nouvelle d'elle.
Leïla était inquiète. Elle savait qu'à la guerre, il n'y avait pas de pitié, et qu'Impa était sans doute morte, mais elle refusait de le croire. Après tout, cette femme était la seule mère qu'elle eût jamais connue...
Un mouvement du côté des Gerudos attira son attention : il quittait sa tente. Acclamé par ses sujets, Azrame approchait des remparts, juste là où elle se tenait.
Leïla déglutit et voulut reculer mais un soldat Hylien se tenait dans son dos et la bloquait. Elle le maudit avant de reporter son attention sur le Roi Gerudo :
- Leïla ! cria-t-il, en s'arrêtant à quelques mètres des douves.
S'il n'était pas protégé par une dizaine d'archères, et si sa mort n'avait pas provoqué un assaut aussi vif que mortel, sans doute serait-il passé de vie à trépas sur-le-champ.
- Leïla ! appela-t-il encore.
Un coup de coude du soldat dans ses côtes la fit réagir. Elle se racla la gorge et lui signala que c'était au Roi qu'il devait s'adresser :
- Le Roi, répondit-il, n'a pas ce que je veux.
- Je t'ai déjà donné ce que tu voulais.
Il eut un rire puis s'agenouilla de sorte à pouvoir frôler l'eau étrangement claire des douves :
- Il y a beaucoup de fontaines dans ta ville, n'est-ce pas ?
Elle ne répondit rien, ne sachant pas où il voulait en venir.
- Le Désert me manque, poursuivit-il, je m'ennuie de lui.
- Et bien, pars le retrouver !
Leïla ne put le voir, du fait qu'il avait la tête baissée, mais il eut un sourire et répondit, si bas qu'elle eut du mal à entendre :
- Et si c'était l'inverse ?
La seconde suivante, une bulle de magie, sa magie à lui, englobait tout le bourg : l'eau se mit à bouillir, à noircir, puis, dans un sifflement strident, se changea en sable fin. Dans chaque fontaine, chaque puits, chaque ruisseau, chaque flaque, du sable remplaçait le si précieux liquide.
Choquée, Leïla n'eut même pas l'idée d'user de sa propre magie pour essayer de renverser le sort.
Rends-moi mon fils.
ooOoo
Après seulement deux jours sans eau, une émeute avait éclaté. Sans la garde, aux portes du palais, c'en était fini de la noblesse et de la monarchie.
Mais il fallait admettre les choses telles qu'elles étaient : le peuple, non, le Bourg entier avait soif. Personne ne pouvait survivre sans eau, et les réserves d'alcool, qui n'avaient subi aucun dommage, faiblissaient à grands pas.
Mais l'alcool ne désaltérait pas, et troublait la raison. Il fallait trouver une solution.
Hélas, la magie que le Roi Gerudo avait employée était sans faille : le sort, inconnu de tous, ne semblait connaître aucun contre-sort suffisamment puissant pour l'annuler.
Leïla était installée dans un jardin du palais, seule, le regard fixé sur une coupe de vin. Elle y avait droit parce qu'elle était noble, fille de Roi, Sheikah et magicienne, mais la méritait-elle ?
La jeune fille se sentait coupable d'avoir conduit les Hyliens, jusque-là innocents, à tant de souffrance. Peut-être devrait-elle quitter le Bourg, se rendre auprès d'Azrame et le convaincre d'épargner toutes les vies de cette ville. Il n'était pas mauvais, sans doute l'écouterait-il...
Un bruit, sur sa gauche, la fit sursauter.
Quatre hommes et deux femmes, des servants du palais, venaient d'entrer dans le jardin. Ils approchaient d'elle sans articuler le moindre mot. Peut-être avaient-ils la gorge sèche ? La boisson était rationnée, alors...
- Laissez-moi, ordonna-t-elle, difficilement.
Ils n'obéirent pas, au contraire, l'encerclèrent. Ils sourirent en s'échangeant un regard.
Leïla était noble, fille de roi, Sheikah et surtout, magicienne. Elle pouvait se défendre. Mais elle savait qu'elle ne le ferait pas, parce que c'était de sa faute, et que la colère de ses gens était justifiée.
- Parfaitement justifiée.
ooOoo
- Maman ?
Le petit garçon, plus si petit que ça du haut de ses huit ans, entra dans le jardin en continuant d'appeler sa mère. Son grand-père lui avait demandé de la chercher, pour qu'il lui montre les incantations d'un sort qui pourrait peut-être faire revenir l'eau.
Une bonne chose parce que l'eau de vie brûlait la gorge et il avait mal à la tête depuis qu'il devait en boire.
- Ma...
Il se figea.
Elle était là, baignant dans son sang, le visage étrangement serein, comme si, malgré les multiples blessures, causées par d'atroces coups d'une violence inouïe, elle dormait.
- Maman...
- Toi aussi on va te faire la peau !
L'enfant sursauta. Son regard se posa sur une femme aux allures de sorcière : les cheveux défaits, la robe couverte de sang - celui de sa mère -, ses mains crochues tendues vers lui.
Il recula, alors qu'elle et cinq autres personnes avançaient, se tordant de rire :
- Tu ne vas rien sentir.
- C'est pour le bien de tous.
- L'eau va revenir.
- Approche...
Sans un regard, ni pour ses monstres, ni pour sa mère, il se retourna et quitta le jardin au pas de course, rejoignant le salon où son grand-père attendait. Il se jeta dans ses bras, complètement paniqué.
Le vieil homme, peu habitué à tant d'affection de la part du petit garçon, lui demanda, surpris et inquiet, la raison de son comportement. Entre deux hoquets, l'enfant la lui expliqua.
- Calme-toi, murmura-t-il, en le berçant, alors qu'il était lui-même troublé.
Sa fille, sa chère fille... Comment une telle chose avait-elle pu arriver ?
Il n'eut pas le temps de s'apitoyer d'avantage : une vitre se brisa alors qu'une pierre l'effleurait. A cet instant, il entendit les cris, les insultes, scandées à l'extérieur. Une nouvelle émeute venait d'éclater.
Alors Grégoire comprit : ils étaient perdus, c'était une voie sans issue. Si jamais il venait à rester ici, l'eau ne reparaîtrait jamais alors ou ils mourraient de soif, ou ils seraient assassinés. Il n'y avait qu'une solution.
Il baissa les yeux sur le petit garçon qui pleurait contre son torse. Leïla lui en voudrait-elle ou avait-elle su à l'instant où elle avait accepté son destin ?
Il détacha lentement l'enfant de lui et le regarda dans les yeux :
- Ecoute-moi. Tu vas me suivre et surtout tu ne vas rien dire, d'accord ?
Intimidé, le petit acquiesça.
- Bien.
Le duc se leva et quitta le salon, suivi par le fils du Roi Gerudo.
ooOoo
Sur ordre du Duc de Vélizé et Roi des Sheikah, la porte Nord fut ouverte et le pont abaissé. Le Bourg se fit soudain silencieux, tout comme le camp Gerudo. Tous savaient que la fin était proche.
- Grand-père ?
Sur le seuil du pont, le petit garçon regarda Grégoire, surpris, réclamant silencieusement une explication. Explication que l'homme semblait hésiter à donner.
- Tu es Gerudo, finit-il par souffler. Tu dois aller parmi les tiens.
- Mais...
- Pars. PARS !!!
A la surprise du garçonnet, toute la rue, puis tout le Bourg, reprit le cri, qu'ils se mirent à scander. Effrayé, il tituba puis courut hors de la ville où d'autres cris, de joie cette fois, l'accueillirent.
On le salua, l'embrassa, le tira jusqu'à une tente dans laquelle on le poussa. Il faisait plutôt sombre, la décoration était simple mais luxueuse. Intimidé, il attendit que le grand homme en face de lui, assis à un bureau, parle. Ce qui ne tarda pas.
- Ta mère est vraiment têtue.
Ce fut ce qui lui fit monter les larmes aux yeux. De colère, il ordonna :
- NE PARLEZ PAS D'ELLE !!!
L'homme rigola :
- Je crois que je vais m'amuser.
Je vous déteste ! répondit plus pour lui-même l'enfant alors que l'homme quittait son siège puis la tente pour donner les ordres de départ.
ooOoo
Azrame chevauchait vers la Forteresse, où son fils recevrait l'apprentissage qu'il avait jusque là manqué. En quatre ans, il avait beaucoup progressé, lui avait-on dit, voilà pourquoi il avait décidé de lui apprendre lui-même un sortilège particulier qui offrait à coup sûr la victoire lors d'une bataille.
Le Roi eut un sourire triste : la seule fois où il avait utilisé ce sort, cela avait coûté la vie à la seule femme qu'il ait jamais aimée.
Lorsqu'il fut arrivé à la Forteresse, on lui proposa de se reposer, à manger et de la compagnie. Mais pas de voir son fils. Qu'importe, il venait de traverser le Désert, il n'avait pas envie de s'énerver contre son gamin.
Car ce n'était pas pour rien si ce n'était pas lui qui enseignait à son héritier, comme le voulait la tradition. Il avait bien essayé mais lui et ce demi-Sheikah - ce bâtard avait-il envie de dire -, n'arrivaient pas à s'entendre. Il y avait toujours une parole, de l'un ou de l'autre, qui faisait éclater une dispute. Et à ces moments-là, qu'importe l'âge ou le rang, ils ne se retenaient pas, et laissaient parler toute la colère qu'ils ressentaient l'un vers l'autre.
Le petit lui en voulait pour la mort de sa mère, Azrame était jaloux parce qu'il l'avait connue. C'était ainsi.
Enfin, l'important, c'était qu'il reçoive l'enseignement Gerudo.
A cette pensée, il alla prendre repos. Quelques heures plus tard, il rejoignit les Gorges Gerudos, ou son fils l'attendait déjà, frais et dispos, pour lui apprendre ce sort dont il voulait lui faire cadeau.
Azrame détailla l'enfant un instant : en quatre ans, il avait beaucoup changé du fait de l'entraînement. Il avait grandi, son visage s'était durci, ses cheveux s'étaient éclaircis, sa peau avait bruni - tous deux à cause du soleil -, ses muscles s'étaient développés. D'après la Gerudo en charge de son apprentissage, il était intelligent et doué. Il ferait un bon Roi.
- Père, salua le Prince en s'inclinant.
Le Roi fit de même puis s'assit à même le sol, indiquant à son fils de faire pareil.
- Une légende dit qu'une Déesse s'est unie à un Gerudo, et que leur fille à été enlevée par un Sheikah. Fou d'amour, l'homme l'a tuée avant de se donner la mort.
Face au manque de réaction de l'héritier, Azrame poursuivit :
- Ce n'est pas la véritable histoire.
- Ce ne sont que des histoires.
Le Roi eut un sourire, moqueur. Il sentit son fils se tendre ; il n'avait pas d'humour. Le Souverain fit signe à une Gerudo qui gardait le Pont et cette dernière lui apporta un seau d'eau de la rivière qui coulait non loin.
- Vois-tu cette eau ?
- Oui, répondit le pré-adolescent, un peu énervé de se voir poser une question aussi stupide.
- Ce sont des larmes de Déesse. Ecoute avant de critiquer. Une Déesse s'est bien unie à un homme. Une fille est née. Et cette fille s'est unie à un autre homme. Mais les malheurs naissaient sur son passage, alors elle fut tuée. L'enfant de cette fille est notre père à tous. Il est le premier Gerudo et reçut de sa Déesse parente, avant qu'elle ne se retire pleurer son enfant, un cadeau.
Aussitôt, une bulle de magie engloba le seau et l'eau se changea en sable.
- Elle lui a donné le pouvoir d'invoquer le Désert.
Choqué, le jeune Prince ne dit rien pendant un moment, de tristes souvenirs remontant à la surface. Face à ce silence, Azrame préféra poursuivre :
- La Déesse pleure sa fille, là, quelque part dans les montagnes, fit-il en levant les yeux vers les Gorges, et chaque goutte d'eau d'Hyrule est une larme.
Toujours aucune réaction ; il préféra jouer la carte de l'humour :
- L'autre histoire... C'est plus romantique - pour les filles -, puis elle entretient le mythe de la haine entre tribus...
Mais le Prince ne l'écoutait pas. Il était perdu dans ses souvenirs. Ce sort, c'était celui qui avait coûté la vie à sa mère, comment cet ignoble monstre pouvait aujourd'hui vouloir le lui apprendre ?
Il allait parler, lui faire comprendre que jamais il ne trahirait sa tribu et sa mère, lorsqu'une volée de flèches s'abattit sur eux.
Rapide comme l'éclair, le Roi, son père, se plaça devant lui, alors que des dizaines de Gerudos accouraient de la Forteresse. Il n'osait pas bouger, même s'il avait appris à combattre. Là, c'était vrai, sa vie était en jeu, il avait peur. Les carreaux sifflaient tout près de lui ; sous son regard, les femmes tombaient, transpercées de part en part.
Soudain, l'ombre qui le protégeait s'affaissa. Incrédule, il regarda Azrame s'effondrer par terre, lui même blessé par une flèche.
- Va... va te... articula difficilement le Roi. A l'abri... Ga...
Son père était en train de mourir, là, devant ses yeux, et il ne pouvait rien faire d'autre que se mettre à l'abri, comme il le lui demandait. Comme un lâche.
Une flèche frôla son bras gauche, le faisant saigner mais il ne la sentit même pas. Il continuait de regarder son père, se vidant de son sang sur la pierre chaude des Gorges Gerudos.
Puis il leva les yeux vers les assaillants. Une vingtaine seulement, mais dissimulés derrière les rochers, qui offraient un parfait rempart contre les contre-attaques des Gerudos. Gerudos qui, de ce côté du pont, n'avaient qu'un ou deux rochers pour se protéger.
Une autre flèche le toucha, effleurant sa joue droite. Il avait une chance incroyable d'être encore vivant, pourtant, il était la cible de tous les... Hyliens ? Oui, c'étaient bien des Hyliens. Ils avaient tous des longues oreilles.
Une colère sourde gonfla en lui à cette instant : ces maudits Hyliens lui avaient pris sa mère, et maintenant son père. De quel droit osaient-ils faire une chose pareille ? Ils ne méritaient pas de vivre.
Comme en transe, il se releva et écarta les bras, invoquant toute la magie qu'il possédait. Sans savoir que toutes les flèches allaient en sa direction, il créa au-dessus de sa tête une immense boule d'énergie, plus lumineuse que le soleil. Puis il la lâcha sur ses ennemis qui n'avaient pas attendu cela pour prendre la fuite, effrayés par une telle puissance. Cependant, l'explosion fut telle que le souffle les renversa et les tua tout de même.
Puis ce fut le silence.
Seul le souffle saccadé du Prince épuisé par son acte résonnait dans les Gorges. Toutes les guerrières encore vivantes se taisaient, ne sachant ce qu'il fallait faire. Fallait-il acclamer le Prince pour sa force, ou le blâmer pour sa perte de contrôle ?
Enfin, après une éternité, une Gerudo s'avança, leva son arc et cria :
- Le Roi est mort, vive le Roi !
Cri qui fut repris par toutes les autres trois fois avant de cérémonieusement soulever les corps de leurs guerrières et celui de leur ancien souverain et de retourner à la Forteresse.
Le nouveau Roi, resté en arrière, regarda un instant les traces de l'explosion qu'il avait causée. Une belle explosion. Mais qui ne suffirait pas. Il était puissant, mais pas assez.
Son père lui avait dit juste avant de mourir que les Gerudos avaient reçu de la magie de Déesse. Parfait, il retrouverait cette magie, et il se vengerait.
Oui, foi de Ganondorf, il retrouverait la Force des Déesses et détruirait Hyrule !
Dans les cieux nocturnes, deux étoiles racontent :
- Je te l'avais dit... le Destin est un vieux sénile qui ne se souvient pas d'avoir déjà joué cette partition.
- La partition qui s'annonce est bien plus sombre que celle qui s'est rejouée à l'instant.
- Ou plus lumineuse. Les diamants sont plus éclatants dans l'obscurité.
Dans les cieux nocturnes, deux étoiles nous observent, à l'infini.
FIN
