Pile à temps pour le réveillon ! Je vous remercie des commentaires, j'y répondrai dès que possible (soit sûrement après Noël) !

Pour ce chapitre, la musique est What Sarah said de Death Cab for Cutie. Bonne lecture!


And it came to me then that every plan is a tiny prayer to Father Time/Et il m'est alors venu l'idée que chaque instant est une infime prière au Père le temps...

Matinal, j'achevai de nouer mon peignoir, attachant le vêtement à ma taille avec un regard méprisant pour ce ventre autrefois musculeux. Traînant mes pantoufles jusqu'à la chambre du détective, je frappai à trois reprises. Ne recevant aucune réponse, je me permis de pousser la porte. Révélant un désordre faramineux et un lit vide, la chambre se révéla inchangée depuis la veille. Pas de Sherlock à l'horizon.

Ma tasse de café à la main, je m'installai à la cuisine, tourmenté par le coup de fil de Lestrade et l'absence de nouvelles de mon ami. Ennuyé de ne pas m'être inquiété davantage la veille, je me décidai à me saisir de mon téléphone pour joindre Sherlock. Essais infructueux : par trois fois, je n'entendis rien sinon le répondeur qui me suggérait d'un ton sec de laisser un message.

Suspicieux, j'hésitai longuement avant de reprendre mon téléphone, jurant de liquider Sherlock si cette situation n'était le fait que de l'une de ses escapades inoffensives. Pliant sous le poids de l'inquiétude, je composai ainsi le numéro de l'inspecteur Lestrade et attendis fébrilement que celui-ci décroche. L'homme le fit, d'une voix épuisée et traînante :
- Dr. Watson ? Des nouvelles de Sherlock ?
- Non… Et c'est la raison pour laquelle je vous appelle. Vous n'avez vraiment eu aucun message de sa part ?

Avec une intonation qui suggérait une pointe d'inquiétude, le policier m'avoua qu'il n'en avait pas eues. Me proposant de me rappeler après un saut au commissariat, Lestrade tenta de me rassurer du mieux qu'il pouvait :
- C'est sûrement un de ses caprices… Ce ne serait pas la première fois.

Défait, je me massais les tempes tout en éprouvant la douloureuse sensation que rien ne s'arrangerait dans l'immédiat.
- Je vous remercie d'essayer de m'apaiser, inspecteur.
- Vous n'y croyez pas une minute, n'est-ce pas ?, se lamenta Lestrade en réalisant qu'il n'avait guère convaincu le meilleur ami de l'épine qu'il se trimballait dans le pied depuis cinq ans. Je- Toubib, arrêtez de faire votre Holmes et attendez sagement chez vous. Je vous rappelle dans une heure.

Dehors, une fine bruine venait s'abattre sur les fenêtres. Gêné d'avoir visiblement dérangé le policier durant son temps de repos, je blâmais mon naturel angoissé. Oui, Sherlock devait probablement faire ce qu'il faisait le mieux au monde : ennuyer ses proches. Il n'y avait rien à craindre : Londres était son labyrinthe, sa jungle. Et dans celle-ci, le détective faisait davantage office de prédateur que de proie.

Jugeant nécessaire de m'occuper durant cette longue heure d'attente, je m'aventurai dans la chambre de mon colocataire en bravant le peu de notion de vie privée qu'entretenait Sherlock. Dénichant une pile de feuilles et quelques carnets, je les ramenai dans le salon.

Assis sur le divan, j'épluchais les enquêtes et les faits actualités sur lesquels Sherlock travaillait. Incertain de ses théories, il s'était bien gardé de m'avertir de ses préoccupations. Un vol de tableau au Tate Museum, un étrange suicide dans le métro londonien, un homicide dans un centre commercial à Glasgow. Des affaires compliquées, intéressantes, cependant délaissées par l'enquêteur.

Un volet attira davantage mon attention. Reconstituant un semblant de récit à partir des relevés et des phrases décousues d'Holmes, je sourcillai : un fourgon blindé avait été intercepté, les deux agents abattus froidement. Quant à l'argent, rien : il semblait s'être envolé. Des points de suspensions suivaient certains mots, organisés en liste. Quelque chose d'inquiétant transpirait de ses pages. Comme si, par une astuce surprenante et quelques tournures grammaticales, Sherlock y avait imprimé un mauvais pressentiment. Cette impression se renforça lorsque, dans un coin de la page, je déchiffrai l'écriture de mon colocataire : « joindre Mycroft ». Mes yeux s'écarquillèrent : quelque chose ne tournait définitivement pas rond.

Déposant le carnet, je pris quelques profondes inspirations. Je devais me faire des idées : le contexte devait renforcer mon impression d'insécurité et de danger imminent, simplement. Joindre Mycroft pouvait signifier un rappel pour une affaire tout à fait étrangère à celle-ci ou pour un détail futile, un ennui familial. Ennui familial, vraiment ?, me répétai-je en m'étonnant moi-même des mensonges que je me fabriquais.

Le porte-manteau chancela lorsque, en pleine hâte, je subtilisai l'une de mes vestes. Lestrade en savait peut-être plus.


- Je suis à la fois désolé et soulagé de vous dire qu'on n'a rapporté aucune agression hier, dans votre quartier ou dans Londres. Pas de témoignage suspect, rien. Bon signe, plutôt, non ?
- Ce n'est pas parce que personne ne l'a vu que ça n'a pas eu lieu, répliquai-je posément en extirpant de ma poche le carnet déniché plus tôt. Vous pourriez me dire ce que vous en pensez ? Là, à partir de cette page.

S'appuyant sur le dossier de sa chaise de bureau, Lestrade plissa les yeux, incriminant autant sa myopie que l'écriture immonde de notre comparse. Feuilletant le volet, revenant à la première page, suivant parfois une phrase du bout des doigts, il haussa les épaules :
- C'est une affaire qui est s'est produite à quelques rues de Gloucester Avenue, il y a deux jours. Un fourgon intercepté, c'est somme toute assez banal mais on dispose de très peu d'indices. Je pensais demander l'avis de Sherlock là-dessus. Relax, Docteur… Vous feriez mieux de vous habituer à ce gars ou vous ne vivrez pas bien vieux.

Le priant de m'écouter, je me jetai dans une explication rocambolesque :
- Deux secondes ! Et si- Vous deviez le contacter, non, pour cette affaire ? Donc… Il attendait votre coup de fil ou de vos nouvelles. Il se doutait que vous auriez besoin d'un coup de main- Avec toute l'estime que j'ai pour vous, inspecteur, je ne sous-estime en rien vos compétences mais- Et si quelqu'un l'avait fait à votre place ? Même un brillant esprit serait tombé dans le panneau, non ?
- Eh bien, formidable ! Un gars qui concurrencerait Scotland Yard pour résoudre les affaires criminelles et qui se coltinerait le détective consultant. Trouvez-le, j'ai des heures supplémentaires et des cheveux blancs à lui offrir, insista Lestrade avec un humour plus que douteux à mes yeux. Je n'ai jamais rien envoyé à Sherlock. Désolé de vous l'apprendre, Doc', mais ce gars ment parfois.

Ennuyé, je concédai le point à l'inspecteur. Sherlock m'avait déjà fait quelques coups en douce dans le passé et, quand il ne s'en tirait pas par omission, le détective ne rechignait pas à emprunter la voie du mensonge. Je m'excusai et m'apprêtai à le quitter lorsque Lestrade m'adressa une requête :
- Quand il revient, engueulez-le de ma part. Et envoyez-moi un message. Sur le numéro de tout à l'heure, de préférence...
- A qui est-il ?
- Numéro personnel. Prière de ne le filer à personne... J'ai déjà trop peu de temps à moi avec ce job alors si en plus on me rappelle les jours où je ne suis pas de garde, m'expliqua Lestrade en brandissant son téléphone dernier cri. Scotland Yard pensait faire une affaire, mais ce truc est vraiment pitoyable. Trois mois à peine et il est déjà mort.

Désireux de me racheter, je lui demandai la permission de manipuler le gadget :
- Ma sœur a le même. Il déconne aussi parfois, expliquai-je en appuyant longuement sur la touche qui, en temps normal, allumait l'appareil. Celui-ci s'éteignit aussitôt. Je ne pense pas qu'il soit fichu, l'écran s'allume encore. Vous le rechargez fréquemment ?

Insérant mon ongle dans la fente de la batterie, je soulevai le bloc gris métallisé assorti de diverses étiquettes orange. Tétanisé, je mis quelques secondes à répondre aux questions de l'inspecteur :
- Alors, c'est la batterie ?
- Vous tentez souvent de téléphoner sans carte SIM?

Claquant l'appareil sur le bureau de Lestrade, je lui indiquai l'emplacement où aurait dû se trouver la puce. Hors-de-moi, je haussai le ton :
- Vous pensez toujours que vous n'avez pas contacté Sherlock ? Avec cette connerie, n'importe qui peut se faire passer pour vous ! Un simple texto et c'est bon ! Il accourt !

Je vis Lestrade déglutir difficilement. Les choses étaient peut-être bien plus sérieuses qu'il ne l'imaginait.


Les poignets douloureux, Sherlock jeta un œil mauvais sur les rougeurs qui apparaissaient aux niveaux des bracelets de fer. Incapable de s'en défaire, le détective capitula : il attendrait une nouvelle occasion. Grelotant, il maudit les courants d'air qui s'infiltraient par les nombreuses failles du bâtiment. Si ce plan était encore l'une des fantaisies de Mycroft, il se ferait un honneur de ruiner sa vie et sa carrière pour quelques décennies au moins.

Réalisant que son frère n'irait probablement jamais jusque là, il pria pour que cette histoire s'achève rapidement. Cet imprévu lui subtilisait un temps précieux qu'il aurait pu consacrer à la résolution de l'une ou l'autre affaire.

Les genoux ramenés contre la poitrine, le manteau couvrant sa chair de poule, il somnolait presque lorsqu'une main s'abattit sur sa joue, provoquant une douleur d'autant plus vive qu'elle se couplait au vent glacial. Ouvrant des yeux méprisants sur son agresseur, il lui intima de le traiter avec un minimum de décence. Un autre coup atteignit la marque rouge laissée par la main. Ruminant cette vieille phrase qui lui confiait de tendre l'autre joue, Sherlock lui demanda de préciser sa requête :
- Que puis-je faire pour vous ?

L'homme s'adressa à lui à grand renfort d'argot, utilisant des mots parfois désuets et se rabattant sur les gestes pour se faire comprendre. Un autre type l'écarta finalement pour reprendre la conversation :
- Vous êtes Sherlock Holmes.
- C'est une affirmation ou une question ?, s'intéressa le détective, méfiant. Cet homme respirait au moins autant la brutalité que le précédent. A la différence du rustre, le nouveau venu avait un air plus pernicieux, plus sournois. Et si c'est une devinette, elle est plutôt évidente…

Un violent coup de pied l'atteint au niveau des côtes. Un deuxième lui apprit à se taire, un troisième à craindre le caractère imprévisible de ce nouveau personnage. Pris d'une puissante quinte de toux, il se redressa tant bien que mal et trouva la force nécessaire pour montrer les crocs :
- Tant que vous ne me dites pas ce que je fais ici, je ne pourrais pas vous aider !

S'attendant à un nouveau passage à tabac, Sherlock fronça les sourcils lorsque les hommes quittèrent la pièce sans aucun commentaire. Seul, il guetta le moindre bruit suspect avant de retourner s'appuyer contre le mur humide, une douleur perçante au côté droit. Tout ce cirque ne sentait vraiment pas bon.

- Je ferais mon possible. Merci de votre… Aide. J'en ferai part à l'inspecteur Lestrade. Je vous contacte si j'ai du nouveau, bredouillai-je, l'oreille collée au téléphone et la main dans le fond de ma poche pour en extirper mes clés.

Mettant un terme à mon coup de téléphone, j'ouvris aussitôt la porte à mon visiteur sans manquer de jeter un coup d'œil par la serrure. Lestrade me salua avec l'un de ses sourires énigmatiques :
- De la famille à Sherlock ?
- Son frère.
- Drôle de personnage, souffla l'inspecteur en pénétrant dans la pièce, impressionné par la quantité de feuilles et de carnets éparpillés sur le parquet de mon appartement. Je suppose que c'est une histoire de gènes.

Je souris, pour la première fois depuis mon réveil. Atrocement curieux, je ne puis me retenir de poser quelques questions à l'inspecteur :
- Vous l'avez déjà rencontré ? Donc-
- Le coup de la course en voiture légèrement contrainte, oui, me répliqua immédiatement mon interlocuteur, les sourcils froncés et l'air ahuri. Il y a vraiment quelque chose dans cette famille qui ne tourne pas rond.

Face à face, nous ne parvenions guère à aller plus loin que ces quelques phrases. Il prit finalement la parole, retroussant ses manches :
- Je suis venu vous prêter main forte.

Touché, je l'invitai à s'asseoir avant de me diriger vers la cuisine, écartant le microscope et les lamelles de verre pour préparer une tasse de café. Assis sur l'un des fauteuils du salon, entouré d'une tonne d'écrits et de notes, Lestrade se figea brusquement. Apercevant sa réaction de loin, je lui fis part de l'impression qui était la mienne à cette heure tardive :
- Un beau bordel… Ca comble la place qu'il prend d'habitude.

Lestrade baissa la tête, comprenant tout à fait la réelle signification de ces mots : Sherlock me manquait déjà. Epluchant un cahier daté de l'année précédente, il s'étonna de l'exactitude des hypothèses du détective. Toutes, ou presque, avaient été validées lors des procès ou de l'arrestation des meurtriers, voleurs ou brigands. Lorsque je revins enfin dans le salon, il me tendit une liasse de feuilles :
- Toutes les informations que nous détenons sur l'enquête du fourgon se trouvent dans ce rapport intermédiaire. J'vais être honnête 'doc… On dispose de très peu d'éléments susceptibles de faire avancer l'affaire. C'est d'ailleurs pour cette raison que je comptais joindre Sherlock.
- Deux convoyeurs de fond tués, la camionnette abandonnée, aucune trace d'effraction, une cargaison envolée, récapitulai-je avec sérieux. C'est quand on a le plus besoin de lui qu'il n'est pas là…

Avec une voix rassurante que je ne lui connaissais pas, Lestrade se pencha pour capter mon regard et m'encourager à reprendre les informations une à une :
- Ce n'est pas pour autant impossible à résoudre. Simplement plus compliqué. Vous en êtes tout à fait capable, j'en suis certain.

Un dossier entre les mains, je pris quelques secondes pour clarifier la situation. En définitive, pour sauver la vie de Sherlock Holmes, je ne disposais que d'une seule et unique solution : me mettre dans la peau du détective consultant.

But I'm thinking of what Sarah said/Mais je repense à ce que Sarah disait
"Love is watching someone die"/"Aimer, c'est regarder quelqu'un mourir."
So who's going to watch you die?/Mais toi, qui te regardera mourir ?