Les jumeaux grandissaient à la vitesse d'un humain normal pour l'instant. Ils devenaient de plus en plus mignons aux yeux de leur père. Leurs cheveux châtains avaient poussés. Une petite boucle dépassait de leur tignasse, et si on les mettait côte à côté, elles s'attiraient et formaient un petit cœur vraiment attendrissant. Il les différenciait également par la couleur mordorée des yeux de Felix et vert bronze de Lovinus.

Romulus était impatient de voir leurs premiers pas et d'entendre leurs premiers mots. Avec ses autres enfants, il n'avait pas pu être témoin de ce miracle de la vie. Il s'était même astreint à domicile pour s'occuper d'eux et voir le jour glorieux de la première marche de ses héritiers.

Rome pouvait crouler sous les flammes, il ne s'en soucierait que si elles menaçaient ses enfants chéris.

Ce fut Lovinus qui marcha le premier sous les encouragements de ses frères. Après une dizaine de pas, il atterrit dans les bras d'un papa tout fier de son fils.

Felix voulut imiter son jumeau, mais tomba quasiment immédiatement.

Romulus avait peur que, comme Felix était une sirène d'eau, il ne puisse pas vraiment marcher sur la terre ferme. Il n'était vraiment à l'aise que dans l'eau et prenait souvent des bains. Il savait déjà nager. Romulus essaya de le faire marcher dans son environnement naturel, mais il tomba tout de même, prit sa forme de poisson et lui fila entre les doigts.

A force d'observer Lovinus qui le narguait depuis la terre ferme et ses frères qui courraient de partout, il finit par y arriver lui aussi.

Par contre au niveau du langage, ce fut une tout autre histoire.

Et ce ne fut pas mignon pour l'un d'entre eux.

Les jumeaux avaient été longs à la détente. Leurs cordes vocales marchaient parfaitement, là n'était pas le souci. Felix babillait, chantonnait et riait tout le temps, il avait l'air de comprendre ce qu'on lui disait et il avait l'air parfois de demander des choses en tendant les mains. Lovinus marmonnait plein de trucs étranges et semblait s'adresser à ses frères en les montrant du doigt et il jouait avec eux. Une fois, Lovinus avait envoyé un fruit bien mûr dans la tête d'Héraklès qui l'embêtait en criant : « Ma* ! »(*Ma =malus=vilain dans la tête de bébé Lovinus). L'incident avait été vite clos, puisqu'Héraklès comprit que le bébé ne l'avait pas fait exprès et qu'il devait arrêter de la chatouiller.

Donc, Felix continuait de chanter agréablement et Lovinus de ruminer dans son coin.

Un jour, ils allaient bien mettre les syllabes ensembles pour former des mots ?

Ayant entendu les entités spirituelles de Francius et d'Antonius s'exprimer normalement, Romulus ne s'inquiétait pas de leur retard. Il leur fallait juste un peu de temps.

« Pu'di'mer », criait souvent Lovinus dans un grand éclat de voix, mais personne dans la famille n'avait encore compris qu'il mangeait les mots de « putain de merde ». Les gros mots, ça ne se disait jamais en entier devant le pauvre petit être sans défense qu'il était et donc il n'arrivait pas à les répéter correctement. Pas question de dire « papa » ou le prénom de l'un de ses frères, ce n'était pas assez original. Oui, il disait « Tognio* (*Antonius)», « Klès* »(*Hercules), « Ra* »(*Francius), « Ruch*»(*Horus) ou « Po* »(Paullus), mais c'était par mégarde. Il disait « Feli » à Felix, mais loin de tout le monde. Il préférait appelait ses frères « Iota » ou « Bado ».

Felix dit le premier « papa » à Romulus qui en fut très ému. Bon après, Felix eut tendance à l'appeler tout le temps pour n'importe quoi, recherchant tout le temps ses bras.

Lovinus les fusillait du regard en de tels moments d'amour familial dont il était exclu. Et il n'apprécia pas non plus le « papa, je t'aime ! » de Felix débordant de bonheur et de positivité, les bras ouverts à son papa qui avait les larmes aux yeux d'émotion.

« Té di'on. » voulait dire « tête de con » dans l'esprit juvénile de l'entité négative qui ne comprenait pas pourquoi son papa faisait plus attention à ce que Felix lui disait qu'à ce qu'il exprimait lui.

Lovinus appelait toujours son papa « Té di on ». Tout le temps.

« Mais pourquoi il m'appelle comme ça ? », se demanda un jour Romulus à se enfants qui auraient pu avoir la réponse.

Ils ne trouvèrent pas. Au milieu du repas, Antonio fit tomber son fruit et s'exclama haut et fort :

« Putain ! »

L'esprit de Lovinus ne fit qu'un tour en entendant enfin la fin du mot tant attendu.

« Pas devant les bébés, Antonius, commença Romulus avant de se faire couper par un Lovinus très enthousiaste.

- Putain ! Putain ! Putain ! Putain di mer ! Bado Tognio !»

Les enfants de Romulus partirent dans un grand fou-rire, alors que leur père leur répétait que ce n'était pas drôle du tout.

« C'est putain de merde, Lovinus, dit Francius pour enfoncer le clou.

- Putain de merde, hurla le bébé. Iota Fra !

- Ah, non ! Vous ne lui apprenez pas des mots comme ça ! Lovi chéri, ne dis pas des choses comme ça.

- Putain, Té di'on !

- Tu devrais plutôt apprendre à dire papa ou merci ! »

Lovinus dévisagea son père, se demandant s'il devait faire un effort pour être apprécié par cette famille d'imbéciles qui n'arrêtait pas de dire qu'il était mignon tout plein. L'entité négative n'était pas mignonne. Elle devait être forte, courageuse, protectrice pour sa famille, mais en aucun cas mignonne ! C'est Feli qui était mignon ! Il était fait pour ça ! Et pas elle ! C'était un garçon !

Tout de même, ses frères l'avaient bien aidé. Ceci méritait une once de générosité de sa part.

« Merchi, frères !

- Il a le sens de l'humour, se réjouirent les plus jeunes.

- Oh, ce n'est pas vrai. Merci, Lovinus. C'est merci ! Pas Merchi ! »

Lovinus dévisagea son père comme pour le dissuader de lui faire répéter le mot magique qu'il abhorrait tant.

« Oh, mais quel bastardo !, en rit Antonius.

- Bachtardo Tognio ! Merci !

- Oh, putain, il nous insulte depuis le début ! »

Ce fut comme une grande révélation.

« C'est Antonius. Il ne faut pas dire que c'est un bâtard. C'est ton frère aîné, je te rappelle, dit aussi calmement que possible Romulus à son bébé d'amour. Antonius. »

Quelque part, le fait qu'Antonius soit son frère déplaisait à Lovinus qui sentait son destin lié à ce bâtard, même pas bâtard naturel, de l'Empire Romain.

« Antognio.

- C'est presque ça.

- Alors Iota, ça doit vouloir dire Idiota !, cria Francius.

- Idiota Fra !

- Ne lui complétez pas les mots ! Je vais passer pour quoi auprès des généraux, s'ils viennent à la maison !

- Je me demande ce que veut dire Té di'on.

- Di c'est « de », c'est sûr », s'enthousiasma Antonio.

Lovinus se concentra pour essayer d'appeler son papa comme il faut.

« Papa !

- Il m'a enfin appelé papa !

- Têt' di con !

- Ne complétez pas les enfants ! Ne complétez pas ! Non ! Ne complétez pas ! »

C'est ainsi que le Grand Empire fut menacé de devenir la risée de son peuple par un gamin pas plus haut que trois pommes.

Oh ! Le vilain démon !