Trinity remonta son sac sur son épaule, peu rassurée, et se dirigea vers son arrêt de bus. Elle passa une main sur le siège métallique de l'abri, puis s'assit. Quand elle releva la tête, la rue était de nouveau pleine.

Son bus arriva.

Tout au long du trajet, elle se demanda si elle n'avait pas tout simplement halluciné. La pluie commençait à s'abattre sur la ville, striant la vitre sur laquelle elle avait appuyé sa tête de petits ruisseaux d'eau. Elle regarda deux gouttes se faire la course. Étrangement, elle s'imagina être la première goutte. Celui qu'elle recherchait était la goutte numéro deux. Trinity était persuadée qu'elle allait enfin le rencontrer. Elle sentait qu'elle approchait de la fin de sa quête. Ils finiraient par se rencontrer, comme ces deux gouttes sur le verre.

Trinity descendit du bus en balançant son sac sur son épaule. Peu après la sonnerie, elle rejoignit sa salle de cours.

Elle s'assit à une table en bout de rangée, au fond de l'amphithéâtre, et patienta. La faculté d'histoire n'était qu'un prétexte pour avoir accès au laboratoire d'informatique. Et à l'atelier de dessin. Mais en s'y inscrivant, elle n'avait pas prévu d'être perdue au milieu de tous ces gens qui avaient entre trois et dix ans de plus qu'elle.

Trinity soupira et s'avachit davantage sur sa chaise. Aujourd'hui, elle avait seize ans. Et ses enseignants disaient d'elle qu'elle était étonnamment précoce pour avoir déjà obtenu son diplôme. « N'importe quoi, pensa-t-elle. » Le fait qu'elle ait eu son High School Diploma l'an passé ne soulignait pas son avance, ou même son intelligence, selon elle. Cela signifiait simplement qu'elle avait correctement assimilé les enseignements du lycée. Rien à voir avec la précocité ou l'intelligence.

Bon, d'accord. Elle avait deux ans d'avance. Mais elle s'était échinée dans un seul but. Celui de partir. De partir de chez elle plus tôt. De partir de cet enfer avant l'heure.

Elle sortit son bloc notes et un crayon, et commença à griffonner un dessin quelconque dans le coin de sa feuille, tout en écoutant vaguement d'une oreille distraite le discours de son professeur. Au bout d'un moment, elle laissa sa mine en suspens, et se mit à divaguer.

Le souvenir de sa mère restait toujours aussi imprégné en elle, comme s'il avait été gravé dans son esprit. Elle se souvint d'avoir pleuré une bonne heure, sur le tapis de sa chambre, avec son petit frère jouant innocemment à quelques pas d'elle. Il ne savait pas, il n'avait jamais su. Et Trinity souhaitait que jamais il n'apprenne une telle chose.

Sa mère était entrée dans la petite chambre quelques temps plus tard, alors que la petite fille qu'elle avait été séchait ses larmes. Elle l'avait prise dans ses bras, et s'était longuement excusée. « Pardonne-moi, ma chérie, pardonne-moi... » Lauren Coleman aimait ses enfants, ses trois enfants, plus que tout au monde. Gabrielle avait compris, à l'orée de ses douze ans, quand sa mère lui avait reparlé de cet incident, que ce qu'elle avait vu était...

Elle ferma les yeux, inspirant profondément pour tenter de reprendre contenance.

« On était en pleine crise financière, si on peut dire ça comme ça. Maman avait besoin d'argent pour continuer à subvenir à nos besoins. Elle a fait avec les moyens du bord. » Son cœur se serra. Si un jour, elle-même avait des enfants - mais elle doutait que ce jour arrivât -, elle n'aurait sans doute pas le courage de faire une telle chose.

Son esprit glissa lentement vers le sujet principal de ses pensées. Morpheus.

Il semblait être une chimère. Il était comme de la fumée, que Trinity cherchait à attraper avec les mains. Elle était sûre qu'il avait réponse à ses questions. Après tout, Morphée n'était-il pas le dieu des songes ? Et ce qu'elle voyait en rêve, toutes ces idées qui lui trottaient dans la tête l'empêchaient de dormir convenablement. Elle voulait des réponses. Elle voulait savoir ce que cela signifiait. Sa soif de connaissance la rongeait de l'intérieur depuis un bon moment, la faisant presque suffoquer par moments. Le monde ne tournait pas rond, et cela la rendait malade.

« Comme si ce type allait t'expliquer tes stupides rêves d'adolescente surdouée. »

- Hey ?

Elle releva la tête brusquement. L'amphithéâtre s'était vidé, il ne restait plus qu'elle, et un garçon, qui la regardait étrangement, à sa gauche.

- Le cours est terminé.

Trinity se sentit stupide. Elle baissa les yeux vers sa feuille, noircie par un dessin qu'elle reconnaissait. Son corps, de son propre point de vue, transpercé par des tubes dans un espace exigu.

- Ah... Oui.

Pas étonnant que le garçon lui jetait un regard bizarre. Elle ramassa ses affaires et les fourra négligemment dans son sac.

- Tu étais encore en train de rêvasser.

- Et toi, tu m'as encore appelée Gabrielle, reprocha-t-elle en se dirigeant vers la sortie de la salle, en haut des gradins.

- Pardon...

Elle maudit ses parents de l'avoir affublée d'un sobriquet pareil. Surtout sa mère. Elle secoua la tête. Le garçon, nommé Warner Mitchell, la suivit jusqu'au cours suivant en la harcelant de questions sur le cours qu'elle n'avait pas suivit. La première heure d'unité d'enseignement en informatique ne passa pas assez rapidement à son goût. Elle savait déjà tout ce que le tuteur leur enseignait. Elle avait envie d'en finir avec ces deux heures d'ennui, et de se ruer à la cantine pour engloutir son repas. La faim lui tordait l'estomac, et elle sentait d'ici l'odeur du poisson qu'on allait leur servir à midi. Et puis, alors qu'elle s'approchait de la paillasse sur laquelle étaient entreposés différents modèles de cartes mères, elle tiqua de nouveau.

Les étudiants de sa classe avaient disparu. Le mobilier était toujours là, mais les gens autour d'elle avaient disparu. Trinity cilla. L'instant d'après, ils étaient de nouveau là.

- Eh bien, Miss Coleman ? la héla le tuteur. Est-ce que tout va bien ?

Elle le regarda, un peu perdue, puis hocha la tête. Elle s'était arrêtée au milieu de l'allée qui séparait les deux rangées de tables. Ses bras retombèrent mollement contre sa blouse trop grande pour elle. Ou peut-être que c'était elle qui était trop petite pour la blouse.

- Oui... Oui.

Lorsqu'elle retourna à sa table, Trinity se demanda si elle avait vraiment halluciné, ou bien si le monde se mettait à avoir des bogues, comme un ordinateur.