Le centre-ville de Tokyo est engorgé, étouffant dans son armure de béton et de métal. Par contre, plus on s'en éloigne, plus les maisons sont petites, plus chaleureuses, l'asphalte cède la place à de l'herbe. Le quartier où Ayano a grandi avec Ilana et Sasori, ainsi que la famille de Mikara, tout au bord, laisse la nature s'exprimer, à un tel point qu'on se croirait facilement dans une autre ville. Celui de Ramis, épargné également grâce à sa distance avec les réels affrontements, est construit sur le même modèle, mais à l'autre bout de Tokyo.

Un homme dont la voiture est restée presque intacte leur propose de les y conduire. Ayano ne sait pas trop si ce sont ses béquilles ou sa poitrine qui l'a persuadé des les aider, mais elle ne va pas s'en plaindre. Elle était loin d'avoir le courage de tenter plusieurs kilomètres à pied, et Ramis aussi semble soulagé de ne pas avoir à faire le trajet. À destination, l'homme l'aide à sortir, la gratifiant d'un '' Mademoiselle'' auquel elle répond par un sourire poli, espérant qu'il n'insiste pas. Par chance, il ne lui touche que la main, qui n'est pas douloureuse, pas le bras. Au bout d'un instant, apparemment déçu par sa froideur, il lui donne son nom, puis repart.

-Je commençais à avoir hâte qu'il s'en aille, avoue-t-elle, regardant la voiture s'éloigner.

Sa déclaration fait sourire Ramis.

-Si tu voulais te débarrasser de lui, tu aurais pu lui avouer que les hommes ne t'intéressent pas.

Sa familiarité la gêne un peu. Ce n'est pas tout à fait vrai, elle préfère généralement se dire bisexuelle parce que c'est plus vaste. Elle a déjà été attirée par des garçons, mais brièvement, rien de plus. Elle a toujours préféré les filles et n'en a aimé qu'une seule. Ayano ne dit pourtant rien. Pour éviter une méprise envers lui qui n'est qu'un ami?

La maison est jolie, comme Ayano s'y attendait. En briques, avec un toit gris- de l'ardoise, peut-être. Un petit chemin de pierre conduit à la porte d'entrée.

-C'est plus négligé que je croyais, avoue Ramis, scrutant d'un mauvais œil l'herbe haute.

-Non, non. C'est parfait, lui assure Ayano avec un charmant sourire.

Redevenant une enfant quelques secondes, elle saute sur la première pierre. La douleur, partant de ses pieds à la seconde même où ils touchent la dalle et, lui semble-t-il, irradiant jusqu'à son cœur, lui arrache un hurlement. Sans même comprendre comment, elle se retrouve allongée par terre. Les larmes lui viennent aux yeux. À ce moment, la terre sous sa joue semble se rafraîchir, et la douleur disparaître, comme si le sol absorbait sa chaleur excessive. Ça l'aide énormément, mais elle ne peut s'empêcher de souhaiter revenir en arrière, du temps où elle se croyait encore humaine. Tout ce qui s'est ensuivi -la mort des parents adoptifs de Mikara, celle de sa mère, le rejet de son père, puis le décès de sa meilleure amie- aurait peut-être pu être évité. Leur sang les aurait-il forcées de toute façon à prendre place dans la guerre qui se tramait?

Se sentant mieux, du moins physiquement, elle trouve la force de parvenir à se redresser sur ses coudes. Ramis vient l'aider à se relever.

-J'ai l'impression que tu guéris, avoue Ramis.

-Tu crois? demande-t-elle, étonnée.

Il détourne le regard, un peu gêné.

-J'ai dit ça un peu au hasard. C'est juste une impression.

Elle avise le bas de son pantalon, qui s'est un peu retroussé. Toujours appuyée sur lui, elle se penche, tire sur le tissu. Ramis proteste.

-Ça ne te fait pas mal, des vêtements moulants? demande-t-il finalement. Quand ça frotte contre ta peau?

-Non, pas particulièrement. C'est à l'intérieur de moi.

-Mm...

-Oh, allez! On vient de passer des mois au service d'un type qui portait une cape et une épée. Ne critique pas ma façon de m'habiller après ça.

Il ose un sourire, amusé par la comparaison. Elle sourit à son tour, factice, ou peut-être pas. Peu importe.

L'intérieur de la maison est aussi mignon. Un grand salon, avec une baie vitrée qui donne sur la cour arrière- elle imagine la façon dont elle est éclairée lorsque le soleil se lève. La cuisine est juste à côté. Elle aperçoit alors l'escalier, crispe les mains sur les poignées de ses béquilles.

-Par pitié, ne me dis pas que les chambres sont à l'étage.

-J'y avais pensé, s'esclaffe-t-il. C'est par là.

Elle s'attendait à une chambre d'amis, aussi est-elle surprise de constater que la pièce possède une réelle personnalité. Un mur entier est vitré, une porte s'ouvre même sur la cour arrière, protégée des possibles regards indiscrets par une haie. Des rideaux permettent sans doute de se couper de la lumière. Les couleurs qui ressortent sont surtout le bleu et le blanc. Une armoire se trouve derrière le lit, au centre de la pièce, et une commode à gauche sur laquelle est empilée des livres- de vrais livres de papier. Un pouf qui semble particulièrement confortable se trouve dans un coin de la pièce, juste devant une autre porte. Celui qui y vivait devait avoir sa propre salle de bains.

-C'est joli, dit-elle.

Ramis dépose son sac sur le carrelage, sans rien dire, puis repart. Ayano ouvre le premier tiroir. Des vêtements d'homme. C'était la chambre du père de son ami. Elle parvient à y trouver une place pour les siens, laissant ceux qui sont sales ou mouillés sur le sol avec l'idée d'aller les passer immédiatement à la machine à laver, avant de se souvenir que l'électricité est coupée, et qu'elle pourrait ne pas revenir avant un certain temps. Elle sort dans la cour, cherche une corde à linge, à défaut les dépose avec soin sur les dossiers de chaises de jardin en espérant qu'ils sèchent rapidement.

De retour à l'intérieur, Ramis la regarde avec un petit sourire amusé.

-Je n'ai pas trouvé d'autres solution, le coupe-t-elle.

-Je ne me moque pas.

-Ah bon?

-Non. Je suis juste confus.

-Pourquoi?

Il fait un grand geste du bras, désignant la chambre, et plus que ça.

-Je... J'ai l'impression de tourner la page sur une partie de ma vie. J'ai l'impression que l'Atlantis, Albator, Mikara et tout le reste, est un rêve dont je viens à peine de me réveiller, et il n'y a que toi pour me rappeler que j'ai bel et bien vécu tout ça. Ça me perturbe.

Elle désigne en silence le bras droit de Ramis, normal en apparence, mais froid comme de la glace. Son ami remue les doigts par réflexe, tout en esquissant une grimace comme s'il avait à nouveau mal.

-Pour un rêve, toi et moi en sommes sortis pas mal amochés.

-Elle n'était pas tout à fait sylvidre. Si j'avais prévu qu'elle brûlerait...

Il se tait, comme coupable envers elle et le prix qu'elle paye pour avoir survécu, baisse les yeux sur le carrelage.

-Tu ne comprends vraiment pas ce que je veux dire?

-Si, je comprend. C'est parce que le changement est brutal. Cela ne t'est-il jamais arrivé, après la mort de ton père, de croire un instant que tout était faux?

-Quelques fois.

-Moi aussi, avec ma mère. Et quand Mikara est embarquée sur l'Atlantis, qu'on m'a dit qu'elle était morte.

Ayano se sent aussitôt coupable de l'évoquer maintenant. Ramis ne pleure pas, peut-être par orgueil, mais sa tristesse est évidente.

-Elle parlait beaucoup, reprend son ami. Elle décrivait en détail la vie qu'elle avait passé sur Terre, je ne sais pas exactement pourquoi. Je croyais qu'elle voulait s'en rappeler dans les moindres détails, mais après sa mort je me suis demandé si elle s'y attendait.

-Ne dis pas ça! proteste Ayano.

-Elle a failli mourir plus d'une fois, Aya. Peut-être qu'elle racontait parce qu'elle ne voulait pas que son existence se perde. Peut-être...

Il marque une pause.

-Un jour, elle m'a dit que vu comme elle aurait pu mourir avec sa mère biologique alors qu'elle était petite, c'était comme si elle vivait à retardement. Ça m'est passé par dessus la tête, mais peut-être... Qu'inconsciemment, elle se doutait qu'elle mourrait jeune.

-C'est affreux, dit Ayano d'une voix douce.

-Elle me parlait de toi aussi. Elle disait que ton esprit empruntait un autre chemin pour parvenir à un même résultat, et que tu n'étais bizarre que parce que tu étais unique.

Ayano repense aux rires qu'elle a échangé avec Mikara, autrefois. Elles se sont connues enfants: si Mikara la qualifiait de bizarre avec cette drôle de méchanceté enfantine, elles se sont rapidement adaptées l'une à l'autre, inséparables. Jusqu'à récemment, du moins.

-Sur l'Atlantis, nous étions tous un peu fous.

-Ce n'était pas un reproche, la corrige Ramis, esquissant un sourire.

-Un compliment alors?

Son sourire s'agrandit légèrement.

-Disons-le comme ça.