Préambule : Ce chapitre (et plus globalement cette fic) s'adresse à des lecteurs et lectrices qu'une certaine crudité de langage ne rebute pas.

Merci pour les reviews et je rappelle à ceux et celles qui lisent sans se signaler qu'un petit commentaire ne fait jamais de mal et qu'il est même le bienvenu.

Veuillez excuser la publication aléatoire …


La distance qui sépare le Rialto du Cannaregio est assez courte mais nous sommes à Venise et cette ville est un labyrinthe. Il est impossible de s'y déplacer en ligne droite et tout déplacement trouve en sa fin un empêchement : ruelle qui débouche sur une autre dont l'orientation vous éloigne de votre destination, traverse qui se meurt à angle droit sur un rio que n'enjambe aucun pont, vous mettant dans l'obligation un peu stupide de faire demi-tour. Apparaît alors, pour un peu que vous soyez facilement angoissé, une sensation diffuse d'oppression, l'impression que tout ici est fait pour que vous n'atteigniez pas votre but.

Ce n'est pourtant pas ce que ressent John en suivant Sherlock dans l'enchevêtrement vénitien. D'une part, car John ne sait pas réellement où le mène Sherlock et d'autre part, car c'est la déambulation qui vaut, avec ses tours et ses détours, mais sans hasard puisque Sherlock n'hésite pas bien que son allure soit lente. Dans cette errance qui n'est pas aléatoire, qui se déploie comme un jeu de pistes où l'important n'est pas d'aller d'un point A à un point B mais de passer par une multitude de points intermédiaires, les ruelles s'enchainent, toutes vides. Sherlock va, évoluant d'une calle à une autre, évitant les artères passantes dont ils entendent la rumeur et entraperçoivent la foule qui les peuple, rivière mugissante qui préfère accroitre son flux plutôt que se déverser à droite ou à gauche. Parfois Sherlock tire le bras de John qui, dans un virage, s'arrête, guette et écoute. « Les gens sont des moutons », tranche-t-il en empoignant le coude du médecin. Sherlock va mais n'indique rien, jamais il ne s'arrête pour pointer une façade, une fontaine ou une sculpture. Ce n'est pas à une promenade savante et didactique qu'il invite John mais à un abandon, un évanouissement au sein d'un réseau silencieux et prolifique dont John ne pourrait pas refaire le parcours seul. Cette succession de passages où ils ne croisent personne, mal éclairés car peu empruntés, engendre un doux vertige. La ville n'existe que pour eux deux, elle est un décor pour que s'effectue et s'amplifie leur rencontre. De rue en rue, bifurquant et naviguant, John se laisse guider, oubliant peu à peu d'où ils viennent. Sherlock est une vague, réfléchie et irrépressible qui le porte.

« Tu connais la ville comme ta poche, demande-t-il quand il comprend qu'il est définitivement perdu.

- C'est plus fort que moi. J'ai naturellement tendance à dresser une carte mentale de l'endroit où je suis. »

Pour accentuer l'égarement consenti de John, il y a aussi que Sherlock n'est pas avare de son corps. Dans chaque rue où ils s'engagent, sur chaque quai étroit qu'ils suivent et que ponctuent des poteaux vermoulus auxquels s'accrochent des barques misérables, ils ne marchent pas droit. Sherlock le frôle, déviant son pas, puis s'éloigne, laissant entre eux la longueur d'un bras. Particule au trajet imprévisible, il glisse et tangue autour de John, s'enroulant et se déliant. Ses pieds, sur les pavés, tracent des volutes invisibles, ses jambes sont un compas souple, qui s'ouvre et se referme, dessinant des arcs dont le centre commun, en mouvement, est le corps de John. Déclinant ainsi des épicycles bâtards dont l'astre déférent ne sait pas où il va, ses cuisses, ses hanches, ses mains, ses épaules, se projettent, percutent leurs réciproques, se retirent. Autant leurs baisers initiés par Sherlock aux marches du palais, aux yeux de tous, étaient un acte de bravoure, autant cette indécision charmante et timide, toucher mais ne pas le dire, toucher et se reprendre, dans des lieux sans témoin, qui pousseraient d'autres à plus d'audace, a la grâce d'une implicite parade amoureuse. John a connu des rencontres plus franches et plus expéditives, où les prénoms des partenaires à peine échangés, les corps furieusement se faisaient jouir. Mais il est à Venise, il est seul et il a le temps, quelques jours tout au moins, alors à ce prologue qui devrait devancer et non pas suivre leur assentiment mutuel, John prend part. Grisé par cet intelligent manège de séduction, il assouplit sa marche et retarde son envie, accueille et reçoit, enlace une taille, effleure un fessier, caresse un dos.

John apprécie les hommes beaux et trouve dans ces échanges masculins une liberté que ne lui permettent pas ceux qu'il entretient avec les femmes. Acceptant très tôt pour lui-même ce qu'il est mais ne tenant pas à le proclamer sur touts les toits, surtout dans son milieu d'origine, classe moyenne qui se dit ouverte d'esprit tant que cela n'affecte pas l'un de ses membres, il n'a affiché que des relations avec des femmes, réservant ses aventures homosexuelles à des périodes de célibat fictif, à ses sorties nocturnes, à des rêveries qui s'incarnent puissamment le temps de rencontres fortuites, qui ne réclament pas d'engagement. Mary lui avait dit qu'il était lâche, il avait répondu qu'il aimait sa tranquillité. Elle était plus courageuse que lui puisqu'elle avait vécu avant lui une passion déchirante avec une collègue du Foreign Office, grande blonde au corps élancé que John avait immédiatement et honteusement jalousée dès qu'il avait vue à un repas du bureau. Après leur mariage, ils s'étaient ouverts l'un à l'autre et avaient conclu un arrangement dont ils ne parlaient pas mais qui leur convenait : fidélité limitée aux relations hétérosexuelles, liberté d'avoir des aventures gays pourvu qu'elles n'interférassent pas avec leur vie commune et n'impliquassent pas d'investissement affectif. Autrement dit, ils avaient le droit de coucher mais uniquement avec des partenaires du même genre.

Sherlock est un homme très beau et, à n'en pas douter, très talentueux. Il n'est pas le premier qui finira dans le lit de John, après la mort de Mary. Et le médecin saisit cette rencontre comme un cadeau, avec toute la disponibilité dont il est capable.

Dans le miroir ondulant et trouble du rio qu'ils longent, à peine assez large pour que s'y croisent deux gondoles avec toute la dextérité requise, John regarde leurs reflets. Sur l'autre bord, inexistant puisque les façades décrépies et verdâtres y plongent directement dans l'eau, se succèdent des pontons, un pour chaque demeure, marquant ainsi l'emplacement d'une entrée privative. Ces pontons sont des ersatz de pontons, paliers flottants plutôt, dont les planches disjointes qui les constituent et que soutiennent quatre pieux, doivent craquer sous le poids de plus d'une personne. Sur chacun d'eux clignote une lanterne. Certaines ont trouvé leur place naturelle, suspendues au dessus d'une porte, d'autres, par on ne sait quel détour d'un esprit peu pratique, sont attachées au bout d'un bâton qui penche dangereusement en direction de l'eau. Aux maisons dont elles sont censées signaler l'entrée, elles sont reliées par des fils électriques tendus mollement et leurs positions, trop basses, malavisées, ne leur permettent d'éclairer que l'eau. Venise a déjà brûlé, plusieurs fois, l'inconséquence des hommes ne varie pas. Les ronds lumineux sont fades et flasques, sans consistance et le fond du rio reste opaque, indifférent à la lumière qui ne le traverse pas. Entre ces halos mous circulent les reflets, tout aussi mous, de John et Sherlock. La flaccidité de leurs images, coulantes et fluides, allongées et déformées par le liquide, appelle par complémentarité une plus grande vigueur. Au-dessus d'un petit escalier dont les marches visqueuses disparaissent dans l'eau, John, d'un geste sûr et brusque, tire Sherlock à lui.

« Tu vas finir par me donner le tournis en dansant comme ça autour de moi », dit-il en coinçant la taille du peintre dans l'étau de son bras gauche.

Dans cette prise virile et décidée, Sherlock se campe, enroulant en miroir son bras autour des épaules de John. Du ventre aux cuisses, ils se touchent. John frissonne et hume l'odeur, salée et agaçante, qui déjà l'a étourdi plus tôt, lors de leurs baisers, au pied du palais. Cette odeur que ne recouvre aucun parfum artificiel, sollicite un autre sens, par contiguïté des organes sensibles, le nez et la bouche, et aussi parce que John aime sentir et goûter. Sous la veste brodée, sous la chemise noire, il y a une peau dont émanent ces effluves et qu'il soupçonne imberbe, ayant baisé toute à l'heure une mâchoire où ne se développe pas une grande pilosité. Sur cette peau odorante et lisse, il projette de passer une langue lente et râpeuse. Autour de son humérus gauche, la paume de Sherlock se referme, et les doigts de ce dernier, contractés, mus par la même volonté de ne pas briser l'étreinte, répondent aux siens qui harponnent un flanc. Leurs bras forment ainsi un ruban, dans la boucle duquel leurs corps sont piégés.

« J'ai envie de toi, murmure Sherlock qui se penche pour souffler dans le cou de John.

- Sans blague ! » rit John sous l'haleine chaude.

Alors John faufile entre eux sa main droite que Sherlock saisit au poignet. Sur une impulsion vive de la main qui repose sur l'épaule de John et qui commande, Sherlock fait pivoter le médecin sur lui-même, en maintenant toujours son poignet. Ils se retrouvent ainsi imbriqués, le dos de l'un appuyé contre le torse de l'autre. Sherlock renforce sa prise en enroulant son bras gauche autour de la taille de John et étire devant eux, en direction de l'eau à laquelle ils font face, leurs deux bras droits, joints par la capture de ses doigts sur le poignet. John se laisse diriger, lève le bras, accompagne le mouvement. Puis Sherlock lâche son poignet, fait planer sa main, entremêle leurs doigts.

« Fais comme moi », dit-il en pointant son index.

Leurs mains s'épousent, figurant un unique pinceau.

Dans le creux de l'épaule de John, Sherlock loge son menton. Joue contre joue, il murmure :

« Ferme un œil et suis ton doigt… »

Sur la surface de l'eau, par cet effet d'optique qui fait qu'en fermant un œil, deux choses éloignées deviennent proches, leurs doigts levés, pinceau à la pointe double, dessinent et tracent les contours imprécis des reflets des lanternes. John n'a jamais su dessiner, ses compétences dans ce domaine ne dépassent pas celles d'un enfant de dix ans. A l'instant, par le pouvoir de Sherlock, il devient peintre.

« Tu as déjà fait ça ? demande-t-il.

- Fait quoi ?

- Peindre l'eau… »

Les deux index suivent la ligne inversée et ondoyante de l'image d'un pieu qui se perd et se noie, contrairement à son modèle, planté fermement et droit.

« Mmh… j'ai fait toute une série de tableaux sur la Tamise.

- Où sont-ils ? On peut les voir ?

- Je crains que non. Achetés par un américain. »

Sherlock remonte leurs bras. Le reflet d'une barque remuée vaguement par le courant paresseux offre à leur promenade digitale un support brouillé.

Dans son amour pour la peinture, John, toujours, est resté au bord, essayant de comprendre et d'imaginer les intentions possibles des artistes. Là, grâce à la bonté intuitive de Sherlock, il se retrouve au centre du processus. Leurs doigts joints sont plus qu'un pinceau, ils forment une baguette qui commande et dirige. En décrivant les contours de ce simple espace clos devant eux, surface aquatique limitée, ils l'ordonnent et le définissent. Et maintenant John voit, certes l'impression est ténue et temporaire, mais il voit. Il voit comment en tentant de représenter le monde, on se l'approprie. Tous les mystères sont sondables et cette force sur les choses qui parfois résistent mais finissent par être vaincues, Sherlock lui fait partager. De ce don et de la gratitude qui l'accompagne, son être s'augmente et du bout des lèvres, il chuchote : « merci », mais si bas que Sherlock peut-être ne l'a pas entendu.

De leurs joues qui se frôlent au menton de Sherlock qui creuse l'épaule de John, de la poitrine de l'un aux omoplates de l'autre, de la main au ventre qu'elle caresse, de leurs mains jointes à leurs coudes qui s'effleurent, ils s'éprouvent et se goûtent. Partiellement concentrés sur les figures qu'ils ébauchent, ils prolongent l'étreinte. Appuyé contre le peintre, dirigé par lui, partagé entre l'émotion sensuelle que lui procure la découverte d'un art qu'il ne maîtrise pas et la sensation de ce corps placé derrière lui, qui le contient et le domine, John sent monter en lui, lentement, son désir. Dans le creux de ses reins, se profile et s'avance le désir de Sherlock, engageant. Les gestes du peintre se font plus nonchalants, moins sûrs.

« Je t'inspire ? », interroge John qui penche la tête, invitant ainsi à déposer des baisers dans cette inclinaison ouverte.

Maintenant leurs bras tendus mais interrompant leur création fictive, Sherlock répond à l'invitation. Sur la peau offerte, il met sa bouche. John gémit et ferme les yeux. Le temps de peindre est fini.

« Des pensées malhonnêtes ? » propose John. Clôturant bruyamment une succion moite, qui met dans le ventre de John une urgence fébrile, Sherlock répond : « A n'en pas douter… mais étrangement, autre chose aussi. Tu as… je ne sais pas… quelque chose… ». Puis il prend sa main et l'entrainant avec lui, ordonne : « Viens, je sais où l'on peut trouver ce dont nous avons besoin ! »

oooOOOooo

Ils arrivent sur une place qui s'ouvre sur le rio de Sant'Alvise et à l'est de laquelle se tient une église. Sur les marches de celle-ci, ils s'assoient. Au centre de la place, sur leur droite, se déroule un ballet.

De jeunes hommes, entre seize et vingt ans, se sont réunis, rendez-vous informel dont les participants varient et qui les mènera ensuite vers d'autres lieux de fête. On arrive, seul ou à plusieurs, on se salue, par une main tendue ou par une accolade affectueuse, selon le degré de proximité, on s'interpelle et on plaisante, on fait circuler des bouteilles en plastique qui contiennent des mélanges fortement alcoolisés et qui procurent une ivresse bon marché, on roule avec adresse des cigarettes qui passent de bouche en bouche. Certains s'extraient du groupe pour un bref conciliabule qui annonce des rencontres ultérieures et secrètes, d'autres se donnent en spectacle en riant très fort ou en mimant des combats sans danger où dans l'échange des coups, on recherche d'abord le contact. Tous ne sont pas beaux, et même certains sont vilains, mais tous ont cette grâce paradoxale de l'adolescence qui naît de l'embarras d'avoir un corps.

John et Sherlock les regardent en silence, assez peu nostalgiques de leur propre jeunesse puis John demande :

« Où sont les filles ?

- A deux rues d'ici, sur une autre place. Ils se rejoignent ensuite, dans des bars. »

C'est une meute aux habitudes très codifiées et auxquelles tous se soumettent. Avant de partir en chasse, les jeunes loups se regroupent pour se donner du courage. Dans cette émulation collective où il n'est pas temps déjà de savoir qui plus tard l'emportera, il s'agit d'abord de s'éprouver l'un l'autre. Les bousculades brouillonnes sont des caresses avortées, les plaisanteries souvent grasses sont des déclarations d'amour muettes. Mais cette masculinité qui, sans regard extérieur, jouit d'elle-même, se refuse à voir ce plaisir endogène et John se rappelle que des réunions semblables et qui ont ponctué son adolescence l'ont laissé souvent perplexe, ne sachant jamais si son excitation et sa fascination étaient partagées.

« S'ils savaient…, commence Sherlock dont l'esprit a dû suivre le même chemin.

- S'ils savaient quoi ?

- Ce que nous on sait et qu'on aime faire…

- Les choses seraient plus simples » termine John.

Le groupe est sur le point de disloquer car les vêtements dépenaillés sont réajustés en des gestes viriles, annonciateurs d'attitudes conquérantes, alors Sherlock se lève, « attends-moi là ».

Le peintre se mélange aux jeunes gens, serre quelques mains, plaisante, parlemente puis revient.

« Viens, dit-il, on peut partir.

- Qu'est-ce que tu leur as demandé ?

- Des capotes, John. Qu'est-ce que tu croyais ? Que j'allais leur demander des chapelets ? »

Il n'en faut pas plus à John pour se mettre debout et saisir la main que lui tend Sherlock.

« Tu veux qu'on aille à mon hôtel ?

- Oui mais plus tard. Viens … »

oooOOOooo

« Viens, viens, viens… » dit toujours Sherlock et il semble à John qu'il ne s'agit pas seulement de matériellement le suivre. Sans qu'il n'y puisse rien, ça l'enivre.

oooOOOooo

Dans une ruelle étroite et sombre, semblable à celles qu'ils ont déjà traversées, les deux mains appuyées contre le mur, John se fait tailler une pipe par Sherlock à genoux devant lui.

Avant de se mettre à genoux, Sherlock a sucé longtemps et minutieusement une clavicule rendue accessible par le col de la chemise qu'il a déboutonné en regardant John dans les yeux. Une fois le col ouvert, Sherlock a glissé deux doigts dans l'entrebâillement, caressant lentement le haut de la poitrine, cherchant la ligne des pectoraux et refusant que John l'embrassât. John a levé le menton, hésitant à glisser une main autoritaire sur la nuque de Sherlock puis ne l'a pas fait et Sherlock l'a toisé, usant de leur différence de tailles pour se faire plus grand rien qu'en tendant le cou.

« Sale bâtard, a maugréé John.

- Dis que ça ne te plaît pas », a souri Sherlock avec assurance.

John n'a pas répondu mais n'a pas fermé les yeux, mordillant sa lèvre inférieure et soutenant le regard surplombant tout le temps que Sherlock a prolongé sa caresse. Ces deux doigts qui effleuraient sa poitrine, ignorant sciemment ses tétons, et ces baisers interdits, c'était bien assez pour le faire bander alors, quand Sherlock s'est penché et a posé ses lèvres sur sa clavicule, sangsue avide aspirant puis léchant, John a gémi. Il a porté une main à l'entrejambe du peintre qui a grogné et mordu méchamment sa peau. John aime les belles queues et ce qui remplissait le pantalon noir lui a semblé assez avantageux. Il a aussi palpé le cul, rond et ferme, par-dessus la toile du vêtement et plus il enfonçait ses doigts, devant et derrière, plus Sherlock le mordait et le marquait. L'érection contenue dans sa main grossissait autant sous l'effet des bruits haletants que Sherlock lui faisait émettre que sous l'effet de sa caresse, habile et volontaire.

Puis Sherlock s'est relevé, a reculé, dos contre le mur, en repoussant John d'une main plaquée sur son sternum. De sa poche, il a sorti une capote et a déchiré le petit emballage en aluminium.

« On va faire ça ici ? s'est offusqué John pour la forme.

- Je connais l'endroit, il ne passera personne. Et ça t'excite autant que moi. »

Sherlock a glissé vers le bas, râpant son dos contre mur et abimant sans doute sa si jolie veste au passage. En retenant son souffle, John l'a regardé déboucler sa ceinture, dégrafer sa braguette. Du bout des doigts, Sherlock a baissé suffisamment le caleçon pour que surgît l'érection de John, que Sherlock a saisie et massée longuement. John aurait voulu que les mains de Sherlock fussent sales, aussi grises que la première fois qu'il les avait vues, au musée. Il aurait voulu que sur la peau sensible de sa queue se déposât la poussière du crayon. Il aurait voulu que les trois plis, dessinés obsessivement par Sherlock, se refermassent et se resserrassent autour de lui. Sous la main du peintre, rien qu'à l'évocation de ces croquis, qui s'animaient et palpitaient, il a durci davantage. Une matière imaginaire, faite d'un mélange inégal de papier, de tissu et de chair le recouvrait puis a fui. Il a fermé les yeux.

« A quoi tu penses ? a demandé Sherlock.

- A tes dessins » a-t-il répondu dans un souffle et il a fléchi les genoux, cherchant à l'aveugle devant lui, au-dessus de la tête de Sherlock, l'appui du mur.

Sherlock a placé le préservatif, la matière était décevante, froide et clinique, mais la peau des doigts et de la paume était chaude et légèrement râpeuse alors John a clos plus durement ses yeux, en poussant un râle.

« Bordel de merde ! » a-t-il laissé fuser quand la bouche de Sherlock s'est refermée autour de lui.

Dans la ruelle, la nuit et profonde. Dans la bouche de Sherlock, John va et vient mais le peintre contrôle ses mouvements en maintenant sa hanche d'une poigne impérative. Ce n'est pas John qui baise la bouche de Sherlock, c'est Sherlock qui le prend.

John ouvre les yeux. Au-dessus de lui, la voûte céleste qu'un seul regard de Sherlock, plus tôt dans la soirée, a suffi à élucider, pèse de tout son vide noir et compact. Les étoiles ne sont rien, à peine plus lumineuses que des flammes vacillantes. Sous lui, la tête brune flotte et ondoie, la chevelure se fondant dans l'ombre de la rue. John y met une main, sous sa paume le velouté des boucles qu'il a caressées lors de leurs baisers.

Tout autour de lui, les ténèbres l'enveloppent et le contiennent, humides et brûlants sur son sexe, tourbillonnants comme une langue, gutturaux comme les grognements de la gorge qui l'avale. Entre ses doigts, ils se font texture, soyeuse et fuyante, secrète et dangereuse. John n'a jamais touché la nuit, l'ombre est un gouffre dans lequel il s'avance.

Dans un sursaut involontaire, les reins mordus et contractés par son plaisir qui monte, John se penche en arrière. De l'autre bout de la rue, d'une place pas plus grande qu'une cour, leur parviennent les éclats bleutés d'un téléviseur et les bruits étouffés et emphatiques d'un commentaire sportif. Dans un boui-boui que seuls les vénitiens fréquentent, on regarde la retransmission d'un match de foot. Quelques chaises ont été sorties et John, entre ses paupières mi-closes, voit deux hommes au crâne chauve et gras, à la bedaine imposante, pousser des jurons et applaudir.

Dans la nuit que Sherlock fait plus dense et plus suave, John jouit en balançant ses hanches au rythme improbable du chant des supporters de l'AC de Milan. Sur sa cuisse, la boucle de sa ceinture rebondit et oscille. Tout le temps qu'il éjacule, Sherlock le retient et l'empêche de tomber.

Puis, avec une attention où se diffuse une tendresse inaccoutumée, que John n'a jamais connue dans les bras d'un homme, sans technicité, sans froideur, Sherlock retire le préservatif, y fait un nœud avant de le glisser dans sa poche, dénoue son foulard et, dans la soie marine, essuie le sexe de John. En remontant entre les bras que John a tendus devant lui pour retrouver l'appui du mur, Sherlock arrange le caleçon, replace la chemise dans le pantalon, remet la ceinture. John cherche un bon mot, un trait ironique qui lui permettrait d'ouvrir les yeux, n'en trouve pas, soupire. Sur la poitrine qui l'accueille, il pose sa tête et Sherlock referme ses bras sur lui.

« On va aller à ton hôtel maintenant », murmure le peintre en baisant son oreille.

oooOOOooo

L'hôtel de John se situe dans le Dorsoduro et la distance qui les en sépare est plus grande que celle qu'ils ont parcourue plus tôt mais Sherlock, selon les moments, sait aller plus ou moins vite.

Le gardien de nuit, petit homme replet aux cheveux filasses et aux manières obséquieuses, vient leur ouvrir après que John a sonné. L'établissement vieux d'un siècle semble avoir été conservé dans son jus bien que tout ait été refait. Sur les murs du hall, s'alignent de grands miroirs qui se font face, démultipliant la profondeur. Sur des guéridons et des consoles en bois laqué, meubles purement décoratifs, et dans de grands pots en faïence rouge, s'épanouissent des plantes grasses, agaves géants aux feuilles épaisses, alocasias majestueux et luisants, striés de blanc, arécas élégants à la silhouette souple. Dans cette jungle artificielle, un peu étouffante, sont disposés des fauteuils aux assises moelleuses, en coton gris et aux motifs abstraits. Tout est à l'avenant, des abat-jours en chintz imprimé aux peintures murales, figurant des personnages aux proportions impossibles qui vous donnent l'impression en les regardant d'être vous-même laid et difforme, du plafond à la moulure sculptée aux tapis au tissage complexe. L'ensemble se veut d'inspiration Belle Epoque, mais le décorateur d'intérieur qui a profité abondamment des largesses des investisseurs, en a trop fait. La profusion des moyens annihile le sens de la mesure.

« C'est d'un kitch ! » dit Sherlock à John qui revient de la réception où il a récupéré sa clé. Derrière le comptoir, dans la lumière feutrée de la seule lampe allumée, toute en verre rose de Burano, le gardien a baissé la tête, somnolent sur un roman policier.

« Tu n'aimes pas ?

- Quel étage ?

- Quatrième »

Sherlock appuie sur le bouton d'appel de l'ascenseur. L'engin, sous doute régulièrement contrôlé car on ne plaisante pas avec la sécurité de la clientèle, descend en grinçant. Lui aussi a été soigné : grilles coulissantes en fer ouvragé, porte palière percée d'une vitre en verre fumé. Dans la cabine qui gravit lentement les étages, Sherlock, exagérément, sourit.

« Quoi ? demande John.

- Je me demande comment, avec les goûts que tu as, tu peux apprécier ce que je fais.

- C'est peut-être que ça n'est pas si bien.

- J'en ai peur… »

Sherlock attrape la taille de John, l'enlace, lui fait incliner la tête sur son épaule. Dans la nuque blonde, il plante gentiment ses dents. John gémit.

« T'as un grave problème de possessivité, chuchote-t-il contre l'étoffe de la veste.

- Ça te gêne ?

- Non mais ça a dû en gêner d'autres.

- Certains… »

Le mordillement se poursuit. John tire sur les pans de la chemise noire pour la faire sortir du pantalon, trouve la peau. Aussi douce qu'il l'avait prévu. Il fait remonter ses mains sur l'échine, c'est assez difficile, la chemise est cintrée, et à chaque morsure, il répond par une griffure. Il a très envie, à son tour, de se mettre à genoux mais, dans un petit cahot assez pathétique, l'ascenseur s'arrête. Le couloir présente la même décoration que le hall : on se croirait dans « Mort à Venise » de Thomas Mann.

oooOOOooo

C'est une onde aussi ineffable qu'elle est tyrannique, à laquelle il ne faut pas résister et qui grimpe un à un les échelons de son être. Elle s'ancre dans son pubis et tend déjà son sexe mais ce n'est pas ça l'important. L'important, c'est comment elle monte et s'amplifie, ouvrant en lui des espaces infinis et inconnus. Liquide virtuel qui l'emplit et dans lequel il pourrait se noyer ou tension magnétique qui le parcourt et le tétanise, cette puissance est en lui mais il ne la domine pas, il se laisse dévorer par elle. Creusant en son corps des combes imaginaires et caverneuses, traçant sous et sur sa peau un filet invisible et ramifié, le plaisir, assez proche de la douleur dans les mécanismes physiologiques qu'il sollicite, se fabrique lentement. Ce sont d'abord des vagues timides et tremblotantes dont la force réside dans l'insistance puis, quand les premières ont fait leur œuvre, l'érodant presque passivement, d'autres arrivent, houleuses et déferlantes, usant ses muscles et éteignant sa conscience. C'est ce moment qu'il recherche et espère, ce point de bascule où il cède et même s'il a appris à ne pas résister longtemps, il sait qu'il doit céder davantage pour que survienne cet instant où son corps, matière nécessaire et contingente, s'efface, sa pensée, murmure continu et obsédant, se taise. Ce moment où il ne peut plus dire « je », ce moment où il n'est plus que sensation pure. L'orgasme, versant descendant de ce point ultime n'est pas le but visé, c'est l'ascension qui est vertige et c'est en acceptant de s'ouvrir plus, ne craignant pas cette vulnérabilité mais la souhaitant, que cette perte, fragilité objective, se transforme en gain. La liberté ne se gagne qu'en poussant les murs.

Alors, John écarte davantage les cuisses en remontant ses genoux contre lui et, dans le drap froissé, crispe ses doigts. Dans son cul, la langue de Sherlock lui inflige ce supplice délicieux, qu'une fois découvert, il n'a plus jamais refusé. Toutes les langues n'ont pas la même finesse ni la même intelligence, la plupart sont grossières et son imagination travaille souvent beaucoup plus que le muscle qui le pénètre. Celle-ci a la délicatesse et le sadisme d'une pointe qui le fouille et le débusque. Rares sont ceux qui ont pu le mettre aussi vite à découvert, sans qu'il n'ait besoin de convoquer le souvenir de sa première fois, révélation revisitée et rêveusement parée d'attraits chimériques.

Mais soudain, tout s'arrête et les mots s'échouent sur sa fesse humide : « surtout ne bouge pas », ordonne Sherlock d'une voix rauque.

Choqué par cette interruption qu'il juge déplacée, ne comprenant pas cette torture inutile, John laisse échapper un filet de bave et annone : « Mais où veux-tu que j'aille ? »

« Ne bouge pas et regarde tes mains », répète Sherlock, statufié.

Péniblement, reprenant les rênes de son corps qu'il pensait avoir abandonnées, John lève le front. Entre ses doigts, le drap blanc se plisse, créant dans chaque espace interdigitale une multitude d'ondulations, inégales et chaotiques.

Du coin de l'œil, interdit et un peu effaré, John voit derrière lui cet homme à l'érection impériale et désirable se lever, tourner et virer dans la chambre, « du papier, du papier… il faut que je dessine… ».

Vaincu, John indique le secrétaire, sur lequel traînent déjà son passeport et son billet d'avion. Comme dans tout hôtel qui se respecte, est mis là, à disposition, la carte du service d'étage, feuille cartonnée pliée en deux. Le dos en est vierge, prêt à être recouvert, et Sherlock dans sa nudité dont le profit est remis à plus tard et que John regrette, s'assoit en tailleur sur le tapis.

Le peintre est beau, bien plus beau que John ne l'a déjà vu. L'impudeur encore lisible sur son visage et que remplace la vertu créatrice, tout aussi puissante, lui donne des airs d'ange déchu. Entre les deux sourcils, à la naissance de l'arête du nez, point une petite ride circulaire. Ce pourrait être une fossette mais elle n'en a ni la souplesse ni la tendreté. Cette ride, dérisoire, signe objectif de la concentration du peintre, que John découvre et qu'il n'avait pas vue lors de leur première rencontre, s'intensifie et se meut, ondulation de la peau sur la sécheresse de l'os. Sur elle, John voudrait poser un doigt et demander « qu'est-ce que tu vois ? », en elle, il voudrait se glisser. Ouverture magique sur les pensées du peintre, elle est la clé qui décode le monde. Et John, par sa présence exclusive, vient de provoquer son apparition.

« Ça ne te dérange pas ? » demande Sherlock sans interrompre ses gestes.

John ne répond pas et contre le drap, sourit. Non, cela ne le dérange pas.

La frustration s'étiole, s'efface, s'oublie. A la place s'installe une plénitude inattendue. Se sachant et se sentant vu alors que lui-même ne peut pas voir, voilé par les bruits du crayon qui frotte le papier, John, en faisant bien attention à ne pas déplacer ses mains, allonge ses jambes et pose sa tête. Il s'endort.