Mouvement numéro 3

Il était là, de nouveau. Son cœur se sentit comprimé dans sa poitrine. Une profonde douleur se déversa de la cicatrice à présent ouverte de nouveau, alors qu'il s'approcha de la masse inerte, face contre le sol, étendue par terre telle une poupée brisée qui n'attendait qu'à être ramassée, ou bien achevée. C'était étrange de le voir si… si mal au point. Que lui était-il donc arrivé ? Ses cheveux étaient en bataille et teintés de sang. Etait-ce le sien ? Etait-il toujours en vie ? Peut-être était-il arrivé trop tard maintenant ?

La réalité le frappa de plein fouet, et les yeux écarquillés d'horreur, il se précipita vers lui. Le cœur battant, il s'accroupit à ses côtés et le prit dans ses bras, vérifiant son pouls, sa respiration. Des images défilaient dans sa tête. Son évanouissement dans l'air, sa chute de la cascade, sa cicatrice à la main gauche. Tout lui revenait en mémoire, alors qu'il essayait de tout enfouir.

C'est alors que tout se figea. Devait-il réellement l'aider, alors que lui avait cherché à le tuer maintes fois ? Il lui avait dit qu'il l'aimait, avait tenté de le sauver de cette corruption du pouvoir qui le dévorait de l'intérieur, mais même ses plus grands moments d'affection n'avaient pas été pris en compte.

Et puis, il reprit de nouveau ses esprits quand un grognement plaintif le fit baisser les yeux. Du sang fut craché avec difficulté, coulant du coin de sa bouche. Il passa son pouce dessus avec douceur, le nettoyant alors qu'il respirait avec difficulté, toussant de nouveau, tâchant du liquide carmin la veste déjà rouge. Un rêve encore ? N'osant pas bouger, il restait dans cette position, tenant la raison de ses derniers mois de souffrance dans ses bras.

Des yeux bleus s'ouvrirent au monde. Leur couleur était délavée, les prunelles autrefois froides et sans pitié à présent fatiguées. Ne semblant pas réellement voir, elles restaient pourtant fixées sur le visage de son possible sauveur. Une voix faible lui parvint.

- Dan…te.

Une forme était dessinée dans le lit, sous les draps chauds. Il entra dans la pièce, un plateau dans les mains, une tasse de café chaud, dont il s'était empressé d'aller acheter à la petite épicerie du coin, ainsi ce qui semblait être de la purée de pomme de terre. Seul chose qu'il savait faire correctement. Elle n'était pas délicieuse, elle n'était pas horrible. Déposant le tout sur la table de chevet, il s'assit sur le bord du lit, et sa main s'approcha du visage endormi. Hésitant un moment, il caressa du bout des doigts la peau froide, avant de se pencher en avant et de laisser sa tête s'enfouir dans le creux de l'épaule de son frère.

Des yeux finirent par s'ouvrir, et regardèrent autour d'eux, ne trouvant personne, si ce n'était la tasse et la nourriture. Un rêve réconfortant, mais où était-il ? Il ne se souvenait pas, juste qu'il avait cru percevoir Dante avant de s'évanouir. Peut-être était-il chez lui ? Se relevant avec difficulté, une grimace de douleur sur le visage, il se redressa et prit la tasse, reniflant le contenu, reconnaissant l'odeur de son café préféré entre milles. Oui, il ne pouvait être que là.

Il était rentré.

La porte de la chambre s'ouvrit alors qu'il buvait les premières gorgées du breuvage noir et amer. Son petit frère était au pas de la porte, et le regardait, impassible. Aucune parole ne furent échangés, et lui avait toujours trouvé les mots futiles de toute manière. De toute manière, Dante avait toujours été celui qui parlait pour deux, celui qui alimentait le feu de la conversation sans jamais se lasser. D'ailleurs, cela l'avait toujours impressionné. Enfin, pourquoi restait-il ainsi à le regarder si intensément ? Oui, peut-être y avait-il des choses à dire cette fois-ci. De la rédemption au pardon, s'excuser. Mais pouvait-il, lui qui était si fier ?

Mais sa réflexion fut stoppée alors qu'il posait la tasse sur le plateau, un poids se fit sentir sur son corps, et alors qu'il tournait la tête, il se prit un coup violent dans la mâchoire. Confus, il releva la tête pour le regarder, mais les mèches blanches cachaient ses yeux et recouvraient son front. Il ne broncha pas, c'était normal.

- Dante…

Pourquoi l'avait-il abandonné ? Comment avait-il pu osé ? Lui, son autre moitié, pendant un an, pour aller manigancer des plans infâmes dont l'un des objectifs était de le tuer ? Y avait-il seulement un pardon pour cela ? Lui assénant un deuxième, un troisième, puis un dernier coup, une lueur de folie au fond des yeux, il baissa le regard. Les larmes coulèrent le long de ses joues, alors qu'il renifla plusieurs fois, avant de s'écarter, s'effondrant à ses côtés, sur l'autre partie du lit. Le visage entre les mains, il n'arrêta pas de pleurer, se laissant aller, se laissant porter par cette blessure qui ne guérirait jamais.

- Je te déteste tellement…

Une haine misérable, confuse. Qu'espérait-il mis à part cela ? Lui qui avait tenté de le tuer. Une relation d'amour et de haine, entre des jumeaux. Il avait toujours aimé voir Dante de dos, car cela voulait la plupart du temps dire qu'il était en train de partir, mais en même temps, une partie au fond de lui se sentait blessé d'être délaissé. Cette dernière n'était que minorité. Il laissait toujours son côté insensible de démon prendre le dessus sur son côté humain. Ce qui était tout le contraire chez son reflet. Cette sensibilité qu'il possédait, ce n'était que sottises, encore et encore. Faiblesse également. Et c'est ce qui faisait qu'il était dans un état si pitoyable à présent. Mais lui-même pouvait sentir cette douleur qui lui étreignait le cœur, et pourtant il l'ignorait.

- Moi aussi, Dante…

Aucun des deux ne le pensait. Un bras fut passé autour d'épaules dénudées, une chaîne en argent pendant au cou duquel elles étaient attachées. Deux corps se rapprochèrent, s'enlacèrent. Deux bouches s'embrassèrent. C'était ainsi, cela avait toujours été ainsi. De nouveaux réunis. Pour un jour, une semaine, un mois, mais jour après jour, ils vivraient la présence de l'autre pleinement.

- Tu resteras auprès de moi ?

Silence. Des caresses échangées, des baisers, mais pas de réponse. Il n'y en avait jamais, il n'y avait jamais de mots, il n'y avait que lui qui parlait à un mur. Et il était tombé amoureux d'un mur, mais que pouvait-il y faire ? Qu'y avait-il de mal à cela ? Ne pouvait-il pas être heureux non plus ? Un soupir de contentement fut lâché.

- Oui, bien sûr que oui tu resteras… Tu ne me quitteras plus, je ne te laisserais plus…

Plus jamais partir, loin de lui. Jamais deux sans trois ? Peut-être, mais il ferait en sorte qu'il n'y ait pas de troisième fois, car cette fois-ci… Le plateau repas fut délaissé. Il refroidit, seul. Les deux jumeaux s'étaient assoupis, l'un aux joues endolories, l'autre le cœur toujours gonflé. Ils répétaient toujours la même danse, dans leur étreinte, dans leur combat, dans le temps. La présence de l'autre était insupportable, et son absence était insupportable. Mais où pouvait donc se trouver le juste milieu ?

Le matin. Une douce odeur de café le réveilla. Le café… depuis quand n'avait-il pas senti cette odeur s'infiltrer dans ses narines au réveil ? Se levant doucement, il chercha son frère des yeux, puis se leva, voyant qu'il n'était visiblement pas là. Dans la cuisine, n'est-ce pas ? Il ne pouvait être que là-bas, et nulle part d'autre. Il ne pouvait pas l'avoir quitté, lui qui l'avait recueilli malgré toutes les blessures du passé.

Descendant dans la cuisine, une figure habillée d'un jean noir sirotait un café, dos à lui, mais face à la fenêtre, regardant visiblement le paysage désolé de cette ville désertée. Personne ne semblait y être, mis à part eux deux. Il s'approcha de lui, et l'enlaça par derrière, posant son menton contre son épaule, inhalant la douce odeur qu'il dégageait. Les cheveux légèrement trempés, il en conclut qu'il avait pris une douche, et alors que ce visage pareil au sien se tournait vers lui, il captura sans plus tarder ses lèvres si tentantes.

C'était illogique. Ils se battaient, se frappaient, allaient jusqu'à se blesser mortellement, mais revenaient toujours vers l'autre, sans même s'excuser, et s'acceptaient mutuellement. Ils étaient seuls au monde. Personne d'autre n'était comme eux. Personne n'avait dans leurs veines le sang d'un démon et d'une humaine. Peut-être était-ce la raison de leur relation si complexe.

- Bonjour.

Un dernier baiser dans le cou, et il s'en détacha, allant chercher des biscuits. Les blessures de son frère avaient guéri. C'était normal. Ils se régénéraient après tout, et si une épée enfoncée en plein dans son ventre maintes et maintes fois ne le tuait pas, ce n'était pas une petite dispute avec des démons de dernier rang qui allait le blesser sérieusement. Et pourtant, hier, il avait l'air si mal au point. Même quand ils combattaient ensemble, Vergil ne laissait jamais transparaître sa souffrance physique. Alors pourquoi ? Une question qui n'aurait probablement jamais de réponse.

Il s'installa à la table de cuisine, et peu de temps après, on vint l'y rejoindre. Aucune parole ne fut échangée, encore une fois. On aurait pu croire qu'ils ne s'étaient jamais séparés, qu'ils ne s'étaient jamais entretués, qu'ils étaient retournés au temps de l'innocence. Mangeant minutieusement les petits biscuits, il but une gorgée du café, juste pour embêter, et fit la grimace.

- Toujours aussi dégueulasse…

Et silence de nouveau. Pourtant, il y avait tant à dire. Ces mois passés sans nouvelles, ces années passées sans nouvelles, ces cauchemars… ces retrouvailles. Ils n'avaient plus cette même complicité qu'auparavant, ils ne riaient plus ensemble. Il y avait un gouffre entre eux malgré le fait qu'ils soient si proches l'un de l'autre. Tendant sa main, Dante posa sa main sur celle de son frère, la réchauffant.

- Et toujours aussi froid…

La portant à ses lèvres, il y déposa un baiser, avant de la poser sur sa propre joue, appréciant le toucher. Cela faisait si longtemps. Un brin de nostalgie, un brin de bonheur et un autre de tristesse, mêlés tous ensemble. Ce que l'on appelait sentiment, et ce dont l'aîné ne détenait que très peu. Quand l'avait-il seulement une seule fois entendu prononcer des mots d'amour ? Ou même de l'affection ?

- On ne change pas les habitudes.

Il sourit à la réplique, et déposa cette main qu'il aimait tant. Celle qui ressemblait tant à la sienne, mais qui était si différente. Laissant ses doigts en parcourir le dos une dernière fois, il retourna à ses biscuits, les mangeant un à un, avant de jeter le paquet vide à la poubelle, regardant par la fenêtre le ciel bleu clair. Tiens, depuis quand les nuages n'étaient-il pas présents ?

Ce soir, ce serait très certainement pizza, comme au bon vieux temps.