Notes de l'auteur : Et c'est parti pour le troisième chaptre de cette histoire ! Partie comme cela, elle va plutôt compter dans les 10 chapitres que dans les 5. C'est complètement de ma faute. Je fais avancer l'histoire pas à pas et je m'attarde sur des descriptions de machines à café.

Remerciements : Merci à Dup' pour cette correction haute en couleur, avec la nuance parfaite pour souligner mes erreurs. Parfaitement dans le thème. Je suis touchée.

Réponse à Oswin Goldstein : Salut ! Aucun souci pour ta review, c'est déjà super sympa de m'en laisser une, ne t'en fais pas :) ! Ravie que ça continue de te plaire !

Bonne lecture !


Green

Jade. Impérial. Castiel n'arrivait pas à mettre le doigt sur cette nuance de vert qui l'obsédait depuis plusieurs semaines maintenant. Elle vacillait entre le clair et l'obscur, parfois teintée de bleu, parfois teintée d'or. Insaisissable, cette émeraude au soupçon de printemps le narguait avec insolence.

Son nom effleurait la langue de Castiel, prêt à se faufiler entre ses lèvres. Il fallait qu'il s'en souvienne. Il fallait qu'il en trouve sa nature, ses origines, puisque cette couleur était de celles que l'on ne voit qu'une seule fois dans sa vie. Et Castiel se maudissait de ne pas être capable de se remémorer sa nuance si particulière.

Pourtant, ce n'était pas faute d'avoir essayé. Loin de là. Castiel avait mené son enquête, allant même jusqu'à se renseigner auprès de Joshua. Après tout, sa boutique regorgeait de fleurs et de plantes en tout genre, donc les tiges ou les se paraient d'une étoffe aux mille-et-unes nuances de vert. Castiel les avait toutes effleurées, une à une, tentant de se souvenir. Il s'était attardé sur les orchidées, elles qui lui offraient toujours de nombreuses surprises. Mais il n'y avait rien à faire. Ce n'était pas le bon endroit. Alors, Castiel était même retourné dans la forêt qui longeait la ville au nord, analysant les feuilles de tous les arbres qu'il croisait. C'était un lieu où il se rendait de temps en temps, un petit coin de paradis loin de la jungle d'asphalte qu'il arpentait tous les jours. Et c'était dépité que Castiel avait refermé sa porte d'entrée, laissant derrière elle les miettes d'espoir qu'il semait sur son chemin.

Chrome. Véronèse. Allait-il réussir un jour par mettre un nom sur cette couleur ? Olive. Bouteille. Dans un soupir, Castiel laissa tomber sa tête en arrière et fixa plafond. Dire qu'il était capable en un seul coup d'œil de déterminer sa couleur. Ivoire. Le plâtre était insipide, touchant au gris et au jaune fade. Il n'y avait là rien de comparable à ce vert pétillant qui le hantait encore et encore. Et encore.

Un sentiment de rancœur parcourut Castiel. Il n'avait jamais vraiment apprécié cet hôpital mais cette fois-ci, c'était différent. Quelque chose était différent, quelque chose n'allait pas. Cette impression avait bourgeonné en lui il y a quelques temps mais le malaise n'avait jamais été aussi lourd dans son estomac. C'était étrange. C'était comme s'il manquait quelque chose.

Alors, il continuait de chercher. Sauge. Non, ce n'était toujours pas cela. Chartreuse. Céladon. Toujours pas.

« A quoi penses-tu, Castiel ?

La voix d'Anna le sortit de ses pensées et, d'un mouvement vif, il baissa la tête. Assise contre sa tête de lit, ses jambes étaient recouvertes par une épaisse couverture rugueuse aux motifs quadrillés. Elle scrutait Castiel de ses prunelles vertes qui n'était pas de la bonne nuance, la tête penchée sur le côté. Depuis quand avait-elle cessé de regarder la télévision ?

Une pointe de culpabilité perça la poitrine de Castiel, ripant sur son cœur. Tous ses samedis étaient accordés à Anna, il n'avait pas le droit de se laisser emporter par des pensées futiles.

Sa cousine fronça légèrement les sourcils. Elle semblait anxieuse. Voilà qu'elle s'inquiétait pour lui, à présent. Ce n'était pas bon. Cela ne devait pas se passer ainsi. C'était à lui de s'occuper d'elle et non l'inverse. Ce temps là était révolu depuis longtemps.

Castiel posa ses mains sur ses genoux avant de se lever et de se rapprocher de la jeune femme, un sourire aux lèvres.

– Rien, ne t'inquiète pas.

De sa main droite, il saisit une mèche de ses cheveux flamboyant et la glissa derrière son oreille. Seulement, le geste d'affection n'eut pas l'effet escompté.A la déception de Castiel, Anna semblait toujours soucieuse.

– Tu peux me parler, tu sais. Je suis toujours là pour t'écouter. Je l'ai toujours été. Ca ne changera jamais.

A ces mots, la gorge de Castiel se noua. Il n'arrivait pas à savoir si sa cousine, lors de ses rares moments de lucidité, avait conscience de sa situation et de tous les changements qui avaient suivi son internement. Réalisait-elle qu'elle passait ses journées entières allongée dans ce lit ? Se rendait-elle compte de tout ce qu'elle avait perdu ? Ses amis, son avenir, sa liberté ? Sa famille ?

Castiel, lui, n'en était que trop conscient. Pas un jour ne passait sans que les souvenirs de la voix grésillant de son collègue résonnant dans sa voiture de fonction ne l'envahissent. Un meurtre avait été commis au 243 Main Street. Castiel se souvenait parfaitement de cette journée, de ce frisson d'effroi qui l'avait parcouru lorsqu'il avait appuyé sur l'accélérateur, de cet éclat d'espoir qui avait jailli lorsqu'il s'était mis en route – ce n'était peut-être pas ce qu'il pensait, après tout ? – et de cette douloureuse désillusion qui s'était faufilée en lui lorsqu'il avait vu toutes les voitures de polices scintillantes de bleu et de rouge devant la maison. Il la connaissait, cette demeure aux murs de pierres et au jardin fleuri. Il s'y rendait tous les dimanches. Castiel n'avait pas réfléchi lorsqu'il s'était garé le long de la route, claquant la portière de la voiture encore chaude derrière-lui. Il ne s'était pas préparé psychologiquement avant de soulever le bandeau de sécurité qui barricadait la porte d'entrée, ni même lorsqu'il était entré dans le salon, ne réalisant même pas qu'il venait de marcher dans une flaque de sang. Tout avait été mécanique, instinctif. Sans sentiment. Oui, Castiel se souvenait parfaitement de cette journée. De ces deux corps allongés sur le sol. Des murs blancs tâchés d'un rouge vif.

Et des cris d'Anna qui n'avait jamais réellement cessé depuis.

– Raconte-moi, insista sa cousine. Je pourrais peut-être t'aider.

Un sourire courba les lèvres d'Anna, l'espoir irradiant tout autour d'elle. Alors, Castiel se décida.

– Je cherche juste une couleur, commença-t-il. Un vert. Cela fait trois semaines que j'y pense, que je liste tous les verts que je ne connais mais rien n'y fait. Je ne trouve pas et tout cela commence à m'obséder à moitié. Cela ne me ressemble pas. Je suis perdu.

Anna le scruta. Elle ne se moqua pas. Si Castiel avait expliqué cela aux autres membres de sa famille, ces derniers lui auraient tout simplement ri la figure. Ce n'était pas un vrai problème, ce n'était pas important. Cela ne valait pas le coup de se prendre la tête. Ce n'était qu'une couleur. Mais Anna, elle, ne disait rien de tout cela. Elle pencha sa tête en arrière, semblant réfléchir aux propos de son cousin, avant de replonger ses yeux dans les siens.

– Tu te rappelles de la dernière fois que tu l'as vu ?

– Je ne sais plus, c'est bien ça le problème. Je sais juste que je ne l'avais jamais vu avant et que je n'ai pas eu l'occasion de le revoir après… C'était furtif, volé au temps. Et depuis, je ne fais que chercher ce vert. C'est frustrant.

– Je comprends. Tu as essayé de le recréer toi-même ? En le dessinant ou en le peignant ?

Castiel remua la tête de droite à gauche. Tout cela, il l'avait essayé à maintes et maintes reprises. Sans succès.

– Oui mais ça n'a strictement rien donné… Cela n'en valait même pas la peine. Il n'est jamais vraiment le même dans mon esprit. C'est flou, confus, je ne peux rien faire de ça.

Une des mains d'Anna se posa sur celles de Castiel. Elle l'effleura de son pouce, offrant une forme d'amour maternel que Castiel n'avait pas reçu depuis longtemps, trop longtemps. Il laissa échapper un soupir. Anna avait toujours eu ce don et, malgré sa situation, elle ne l'avait pas perdu. Castiel en était reconnaissant. Il ne savait pas ce qu'il serait devenu s'il avait perdu cette présence réconfortante à ses côtés. Il aurait peut-être été bon à rejoindre la liste des patients de cet hôpital, lui aussi.

– Je suis désolée de ne pas pouvoir t'aider, murmura Anna. J'aimerai faire plus pour toi.

– Ne t'inquiète pas. Ce n'est pas très important, tu sais. Ca me passera.

Anna ouvrit la bouche, s'apprêtant à répondre, quand la télévision se mit à rugir dans la pièce, annonçant l'arrivée de l'émission de dix-sept heures. Un programme télévisé insipide où les candidats passaient leur temps à se critiquer et s'insulter, écorchant la langue de Shakespeare sans aucun remord.

Anna tourna la tête vers l'écran et le fixa. Sa main glissa, retombant sur sa couverture. En quelques instants, elle avait oublié tout le reste.

Elle avait oublié Castiel.

Et même si ce n'était pas la première fois qu'un moment comme celui-là arrivait, la douleur était toujours la même, pulsant dans toutes les fibres de son corps. Et dire qu'il avait été si naïf de croire, lors des premiers mois de l'internement d'Anna, que celle-ci s'estomperait avec le temps et la force de l'habitude, qu'il se ferait à l'idée, qu'il n'y ferait même plus attention. A présent, il savait que ce n'était pas possible. Alors il acceptait.

Il n'y avait pas grand-chose d'autre à faire, de toute façon.

Castiel passa sa main sur sa nuque, observant sa cousine. Des voix nasillardes s'échappaient du poste, parlant de trahison et de complot. Une jeune femme se plaignait d'un autre candidat, qui selon elle était le fils d'une prostituée ou Dieu savait quoi. Les lèvres d'Anna bougeaient en rythme, sans un son. Il était temps de partir. Alors Castiel se pencha légèrement et ses lèvres effleurèrent le front de sa cousine. Il lui chuchota ses aux revoir avant de saisir son trench-coat qu'il avait déposé sur le fauteuil de la pièce un peu plus tôt. Il se dirigea jusqu'à la porte, adressa un dernier regard à sa cousine puis s'engouffra dans le couloir.

Celui-ci était sombre et silencieux. A travers les fenêtres, les lumières de la ville scintillaient. La nuit s'apprêtait à se réveiller et envelopper l'horizon.

Le pas décidé, Castiel s'apprêta à se mettre en route, sans aucun détour. Il avait hâte de rentrer chez lui, de retrouver son cocon qui lui était propre. Il fallait qu'il retourne dans sa routine réconfortante, dans ses habitudes rassurantes. Et pourtant, ses pieds s'arrêtèrent machinalement devant la porte de la chambre d'à côté.

Castiel n'avait pas revu le patient qui y vivait depuis plusieurs semaines. Personne n'était venu le voir. Sa porte avait toujours été hermétiquement close, fermée au monde extérieur. Fermée à Castiel. Peut-être avait-il tout simplement quitté l'établissement. Castiel n'en saurait jamais rien, si c'était le cas. Après tout, il ne le connaissait pas, il n'était pas un membre de sa famille. Il n'était qu'un homme à la curiosité mal placée.

Les irrégularités de la porte glissèrent sous ses phalanges lorsque Castiel y déposa légèrement sa main.

Il fallait qu'il parte. Il n'avait pas le droit de rester là. Ses doigts n'avaient aucunement leur place sur cette porte. Castiel allait trop loin, beaucoup trop loin. Seulement, dans un grincement, la porte s'ouvrit légèrement.

N'était-elle pas fermée à clé, comme lors de ces dernières semaines ?

Un faisceau lumineux apparut sur ses pieds. Une lumière était allumée et il y avait du monde à l'intérieur. Depuis quand ? La pièce était vide ce matin encore – Castiel n'avait pu s'empêcher de glisser un coup d'œil. Etait-il revenu ? Il fallait que Castiel en ait le cœur net. Cela pouvait peut-être stupide ou encore top intrusif, mais il n'y pouvait rien, c'était plus fort que lui.

Quand Castiel appuya un peu plus sur la porte, une pensée traversa son esprit. Etait-ce vraiment cela, ce mal-être qu'il avait ressenti lors de ces derniers jours ? Etaient-ce cette porte close et cette chambre sans vie qui l'avait rendu si maussade lors de ses visites auprès d'Anna ? S'était-il déjà attaché à ce patient qu'il ne connaissait même pas ?

Ce n'était pas possible, non ?

Pourtant, lorsque la porte s'ouvrit, un frisson de soulagement le parcourut tout entier. Il était là, assis sur son lit, la tête baissée. Une ombre voilait son visage.

Castiel avala difficilement sa salive. C'était donc possible.

Il devait partir. Maintenant. Tout de suite. Il n'y avait pas une seconde à perdre. Maintenant qu'il avait eu sa réponse, aussi dérangeante soit-elle, Castiel n'avait rien de plus à faire ici. Si quelqu'un le croisait dans ce couloir, à la porte d'un patient qu'il ne connaissait pas, les choses ne se passeraient certainement pas bien pour lui. Il n'y avait peut-être pas d'interdictions sommant les visiteurs de parler uniquement à leurs propres amis ou membres de la famille mais le personnel commençait à le connaître, par ici. Ils savaient très bien que tout cela ne correspondait pas à ses habitudes. Et Castiel ne voulait pas qu'on lui pose de questions, qu'on lui demande pourquoi il était là, dans l'embrasure de cette porte.

Sans doute parce qu'il n'en connaissait pas les réponses.

Ce fut lorsque Castiel se décida à faire un pas en arrière qu'une vague verte le submergea. Proche de l'absinthe, la nuance était parsemée de fines perles dorées où dansaient des touches brunes. C'était donc cela, depuis tout ce temps. Comment Castiel avait-il pu l'oublier ? La réponse à toutes ces questions qui l'avaient tourmenté pendant des jours et des jours semblait si simple à présent.

Ce vert avait bel et bien un nom. Dean. Et il venait tout juste de relever la tête en direction de Castiel.

C'était comme une impression de déjà-vu. Ou plutôt comme un retour en arrière, quelques semaines plus tôt. Castiel et Dean s'étaient retrouvés dans cette même situation, se fixant l'un l'autre sans un mot. Et Castiel avait fui, se réfugiant dans la chambre d'Anna. Peut-être pouvait-il faire de même, à présent. S'enfuir. Dans sa propre maison. Loin de cet hôpital. Loin de tout cela.

Seulement, la tête penchée sur le côté, Dean souffla :

–Tu es revenu. »


À suivre


Notes de l'auteur : Promis, ce n'est pas parce que le chapitre se termine ainsi mais il est fort probable qu le prochain chapitre n'arrive pas tout de suite. J'aimerai m'avancer u peu plus sur The Shortest Straw et j'ai entamé un totu petit projet supplémentaire (parce que bon, c'est pas drôle quand on est pas débordé, hein). Je vais faire mon possible pur ne pas trop tarder en tout cas !

A bientôt,

Ellen.