Elle me chamboule mon planning (prononcer "planinge") mais comme cette fic lui est dédiée, c'est peut-être pas si grave que ça - la suite risque simplement d'arriver dans un peu plus longtemps, puisque le chapitre 4 n'est pas fini. Elle s'appelle Exces et c'est une sacrée correspondante qui aime le chocolat noir et les gommettes. Merci à elle, merci à mes lecteurs, prenez votre pied dans la vie et n'hésitez pas à poser vos questions, à la prochaine.


No hell below us, above us only sky qu'il disait

(Dream machine)


Ses paupières brassent doucement l'air – ses cils collés entre eux papillonnent comme les ailes d'un fragile lépidoptère, les écailles de couleur en moins.

La mise au point met un moment à se faire : tandis que le chuintement doucereux du sommeil s'estompe dans ses oreilles, du magma gluant s'extirpent des formes familières. Les contours de l'environnement s'affinent, se dessinent. Les silhouettes deviennent des meubles, des fringues, des posters épinglés aux murs. Pour parachever le tableau, quelques éclats de lumière viennent luire sur le vernis brillant d'une guitare oubliée, d'un ordinateur portable ouvert et de la poignée métallique de la porte. Le violet de la pièce a fané en un jaunâtre matinal qui lui donne l'impression de se réveiller dans une vieille photo – d'ailleurs son corps est aussi raide que s'il avait posé des heures durant pour que la lumière sculpte son visage dans les sels d'argent : Stiles se sent Christ au sortir du tombeau, origami raté que les doigts de princesse les plus fins, ongles pailletés de rose, ne sauraient rafistoler.

Il se masse lentement les tempes, l'arête du nez, les paupières, d'une paume qui déplace la peau sous son passage et étire la chair, élastique comme le caoutchouc d'un ballon de baudruche gorgé de farine. Sa pommette droite le tue, engourdie comme si elle allait exploser. Il hésite à rester niché dans le moelleux de l'oreiller, mais la couverture lui bouffe la moitié de son champ de vision, alors il ignore les courbatures qui lui donnent l'impression que son corps veut recracher la totalité de ses muscles et s'extrait– se déracine d'entre les couvertures. Il n'y a personne à côté de lui, dans le lit. Son regard s'égare sur le foutoir relatif de la chambre de Scott, quelques souvenirs lui grimpent à la gorge lorsque ses yeux encore embués de fatigue tombent sur l'équipement de lacrosse de son BFF, sur une compil prêtée jamais rendue, sur des photos punaisées en vrac.

Il soupire calmement, une main de nouveau fichée sur le visage.

Lorsqu'il l'enlève, tout lui paraît gris aquarelle, mais en plissant les yeux il y voit d'autres nuances, du lavande et du cuisse de nymphe émue à n'en plus finir. Il se rappelle l'existence, ou peut-être est-ce l'existence qui le rappelle à lui. Le coma languissant de la vie lui croque les pommettes, déplie une langue pointue et lui vide les orbites d'une seule bouchée. La fraîcheur du soir souvenu lui file la chair de poule, un frisson lui grignote l'échine. Il ne s'étonne pas que la lune évince le soleil de son poste matinal, il ne réalise même pas que c'est un flash qui commence : il a les pieds dans l'herbe humide, la terre se colle à ses orteils et leur fait des petits cercueils boueux. Ca court – il court : loin devant, il cherche, sans se rappeler quoi. Les arbres défilent, ils sont noirs et fins, plantés dans la terre comme des allumettes dans un cendrier plein. Le ciel porte son costume de nuit, celui avec les boutons d'étoiles. « C'est à peine croyable, » il s'entend dire, mais sa voix n'est pas la sienne. Elle a pourtant les mêmes reflets d'adolescence que lui, ceux qu'on gagne lorsque la vie nous fait faux bond et nous plante là connement : plus de mère. Elle est éraillée comme si des griffes s'y étaient plantées, mais belle et franche comme celle d'un enfant. Il chercherait bien à qui elle appartient, où est-ce qu'il l'a déjà entendue car il l'a déjà entendue, mais la boue sèche sur ses pieds et l'immobilise et il fait froid et tout tourne et bientôt, bientôt Scott entre dans la chambre avec un sourire de môme jouvenceau.

Stiles s'arrache de ses souvenirs fragmentés lorsqu'il entend son prénom dans la bouche de son meilleur ami, une fois, deux fois. Il le regarde dans les yeux. Le gamin a un mug de café lové dans les mains, il l'a probablement préparé pour son propre petit-déjeuner mais lui tend sans paraître hésiter une seconde, avec un de ses fameux sourires trop parfaits.

« Ca vaut pas un cappuccino noisette mais…

— Merci, » sourit Stiles en saisissant la tasse, et il ne parle pas seulement des attentions matinales du werewolf.

Scott se pose sur le coin du lit, son corps s'enfonce doucement dans le nid encore chaud de sommeil. Leurs regards s'évitent lâchement, ils tombent dans une gêne qui ne leur est pas familière et qu'ils ne savent pas bien gérer. Assis contre le mur, dos à la fenêtre et genoux ramenés contre lui sous la couette, Stiles sirote silencieusement son café trop sucré en faisant mine de ne pas se brûler la langue. Puis avise le Batman à demi effacé, aux couleurs passées et au faciès craquelé imprimé sur l'émail du mug. Il semble tirer une drôle de grimace, comme si son masque de latex lui fondait sur le nez et lui brûlait méchant les yeux. Il ne fait pas bon être super-héros ces derniers temps, la cape ne va pas à grand monde. Le mouflet laisse son regard se perdre sur la chambre baignée d'un jaune plus franc à chaque minute, et finit par relever le museau vers les yeux d'amande de Scott, le grain de beauté délicatement imprimé en dessous, les lèvres tordues par une hésitation monstrueuse : dans le faisceau chaleureux de la fenêtre, son visage poupin écartelé de lumière le rend Sainte Vierge, putain ça lui va bien, et puis comme ça la mère et le fils sont réunis. Stiles lui sourit sans même sans rendre compte.

« Je vais bien, hein, » lance-t-il avant de baisser les yeux sur ses mains comme grêlées de pépites de chocolat. « Enfin ça va aller. Je veux dire, te prend pas la tête pour moi. »

Scott soupire silencieusement. Il s'imagine claquer du revers de la main la joue tendre de son meilleur ami, lui arracher la fossette faussement amusée qui y sillonne, ou alors la faire déborder de larmes tièdes. Evidemment, qu'il se prend la tête pour lui.

« Bien sûr que non, ça va pas, » meurt-il d'envie de cracher, mais il se contente d'un « Qu'est-ce que tu fichais dans ce putain de bois ? » articulé d'une voix douce qui ne révèle rien du gouffre de douleur bêtement amoureuse recroquevillée entre ses côtes.

« Mon père dit que c'est une forêt, » pouffe Stiles avec son sourire de tête-à-claques, d'ailleurs un jour il finira bien par se prendre un marron.

Scott se passe une main sur le visage, il ne sait pas trop quoi dire. Il aimerait exploser de rire en s'écrasant sur le lit à côté de son BFF, lâcher un « T'es con » entre deux éclats, se masser les zygomatiques douloureux, les côtés crampées lorsque le délire retomberait enfin, que leurs corps d'adolescents s'étireraient, se déploieraient à chaque souffle inspiré. Ils se lanceraient un regard complice au bout de quelques secondes, allongés côte à côte comme des frères, une main renversée sur le front, puis poufferaient de nouveau jusqu'à ce que l'un des deux fasse tomber l'autre du lit, qu'ils se bastonnent comme des gosses sur l'édredon. Alors : bataille de coussins. Alors : mi-temps devant la télé. Alors : les mains qui se croisent dans le paquet de chips, les doigts qui se pincent et les rires qui repartiraient de plus belle.

Scott ne mourrait pas d'envie de passer un coup de langue sur les lèvres pailletées de grains de sel de Stiles. Stiles ne mourrait pas d'amour pour leur fringant alpha. Tout serait comme toujours. Ils n'auraient pas l'existence crevée.

Mais « S'il te plaît, je suis sérieux, » rétorque simplement Scott en se passant une main sur le visage. Il a envie de mourir, de vomir, ou juste d'exister moins peut-être. Il ne calcule plus rien, ni les chiffres rouges et trop carrés affichés sur le cadran du réveil, ni la lumière qui donne à sa chambre des airs de toile d'Hopper. Certains jours, et celui-ci en fait probablement partie, il aimerait n'être que loup.

« Qu'est-ce que tu fichais là ? Me réponds pas que tu te promenais s'il te plaît, t'imagine pas, c'était vraiment le foutoir... Je veux dire... »

Les yeux qui réapparaissent de sous sa paume arrachent à Stilinski son sourire d'innocence fausse, le garçon se mord les lèvres dans un silence attendrissant. L'auréole de lumière de McCall s'est doucement effacée mais depuis que son regard s'y est ferré, il a du mal à daigner le relâcher.

« Ton père m'a appelé, tu répondais pas à ton portable. J'ai dit que t'étais à la maison. Il s'inquiétait pour toi, putain, il savait pas où te trouver, et il était pas le seul... (Moi aussi je–) Lydia, elle... (Moi je–) Elle a cru que c'était à cause d'elle, quand vous vous êtes pris la tête, là, elle était complètement... (J'ai cru que–) Je sais pas, ça le faisait pas, quoi, et puis Derek, Derek, merde il... (Je–) Il a limite pété un câble, il racontait que de la merde, je savais pas comment le tenir, je... (JE–) Tu nous as foutu les boules, Stiles. »

Il y a beaucoup de souffle dans les mots de Scott, et Stiles ne se rend compte qu'il n'a pas pris une seule inspiration durant le flot d'informations que lorsque le silence se réinstalle. Il avale une grande bouffée d'air qui lui paraît hérissée d'épines.

« Je suis désolé, je me souviens de rien, » sourit-il entre la tendresse et l'amertume. « Je sais pas, j'étais... Je sais pas, avant chez toi je me rappelle pas. Je te jure. »

Un instant, le flash des croix de bois croix de fer enfantins et des sparadraps bariolés sur les genoux croûtés de sang séché. Puis un nouveau « Je suis désolé », cette fois-ci noyé dans les yeux, leurs doigts à quelques millimètres les uns des autres, posés sur la couverture, leurs bouches entrouvertes partageant le même air hésitant. Chacun retire sa main avant que le contact ne se fasse. Scott sourit largement, et lorsqu'il se laisse tomber à côté de Stiles, que ses cheveux s'emmêlent sur l'oreiller chiffonné, ses lèvres vont jusqu'à dévoiler une bande de gencive rouge au-dessus de ses dents.

« Ca va aller, » promet-il les mains sur les yeux, lorsque le prince aux grains de beauté glisse à côté de lui et colle son minois d'innocence dans le creux de son cou. Le « Je sais » vainqueur que lâche Stiles, tiède et humide contre sa peau, on se croirait dans une serre tropicale, attire ses doigts magnétiques jusque dans ses cheveux coupés ras. Ils ont trop chaud, l'air brûlé par la lumière du soleil est cramant. Ils ne bougent pas, chacun se contente des quelques centimètres carrés de peau qui les lie, les tisse ensemble.

« On traversera les siècles ensemble, Eleven, » déclare Stiles en tombant dans les graves.

La journée s'annonce chiante comme la pluie, la vie pire encore, mais c'est presque la création d'un manifeste. Scott ne répond rien. Ils ne se regardent pas. Chacun devine le sourire de l'autre. Ce pourrait être le plus beau mensonge du monde, le lycan n'en grillerait rien. Leurs cœurs battent trop fort.