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La naissance elle-même n'est pas tout. Astérix se rétablit et son fils est né en vie, mais… malgré les soins que le bon druide lui prodigue avec une conviction maintenant redoublée, le petit lui-même s'étiole. Entouré par tant d'amour et d'attention par ses pères et par le vieux soigneur, il alterne des périodes où tout sourit, où ils suivent de près ses progrès, et d'autres où il s'affaiblit
Il passe le cap de deux, puis trois lunes, et peut-être sera-t-il bientôt tiré d'affaire. Mais impossible de prévoir vraiment…
Les médisances vont bon train parmi les femmes du village, les lamentations des mères sur ce gâchis. Elles prétendent pouvoir prévoir ce qui arrive et arrivera :
Ça ne serait pas arrivé s'ils avaient pris femme au lieu de se vouloir se débrouiller entre eux ! racontent-elles : tout le monde sait que les hommes ne savent pas s'y prendre… Fatalistes, elles le donnent comme déjà perdu.
Oui, tout le monde sait que le druide a obtenu des dieux un miracle : un enfant vivant pour les deux guerriers les plus aimés du village. Mais même si on ne met pas les habitants au courant des détails, ils ne sont ni aveugles ni idiots. Ils savent bien que les choses ne sont pas aussi formidables que souhaitées.
L'enfant fait maladie sur maladie. Il n'a pour ainsi dire pas quitté la hutte de Panoramix qui veut pouvoir le surveiller de près et n'ose le confier définitivement à ses parents. Sans cesse, à la moindre alerte, il le fait revenir pour veiller sur lui, là où il a toutes ses potions sous la main, au cas où.
Passera-t-il son premier hiver ? rien n'est moins sûr.
Rien de ce qui l'entoure n'est sûr, d'ailleurs. Le bébé est plus l'enfant de Panoramix que celui d'Obélix, à ce titre. Astérix à son tour culpabilise, de n'avoir pas réussi à le mettre au monde en bonne santé. Il ne sait plus pourquoi il a tant insisté, si c'est pour un tel résultat !
Ça n'est pas ce qu'ils voulaient.
S'il ne guérit jamais, s'il grandit mal, s'il reste faible… leur fils ne sera jamais un guerrier fier comme ses papas, et voilà les pères déçus, brisés par l'épreuve, qui s'en distancent, découragés.
Faudra-t-il alors le laisser mourir ? provoque Panoramix, à bout de nerfs. Depuis le temps qu'il se bat pour le maintenir en vie et en bonne santé, lui-même se met à douter du bien-fondé de ce combat et leur en veut de douter autant. S'ils étaient sûrs d'eux, ça serait bien plus facile pour lui aussi.
Enfin, les parents blessés se révoltent : Non, pas question ! Ils insisteront encore. Ils se battront encore, assurent-ils, jusqu'au bout de leurs forces.
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Il est déjà trop tard, hélas. Tous leurs efforts ne font que retarder la triste échéance, de sursis en répit. Panoramix usé lui aussi par cette succession d'épreuves n'a plus la force de lutter. Il se doit d'être le druide de tout le village, pas le médecin personnel d'un seul tout petit être.
Les années lui ont apporté l'expérience – à défaut de la sagesse qu'il croyait posséder mais a peut-être bien perdue pour se lancer dans cette aventure démente – mais a également sapé ses forces. Il se rend compte qu'il ne lui reste plus énormément de temps à lui d'ailleurs et qu'il serait grand temps de se trouver un successeur. Mais dans l'état des choses, il lui est impossible de le faire.
Quand la tragédie frappe, il l'accueille avec autant de soulagement que de culpabilité.
Le petit n'aura pas appris à parler, à marcher, à sourire beaucoup. Il a passé de justesse son premier hiver et puis, alors que ses pères ses reposaient un peu trop sur leurs lauriers, alors qu'ils le croyaient enfin définitivement sauvé, au printemps, il s'est éteint brusquement, sans que rien ne puisse plus y être fait cette fois.
Ce lien détruit, tout s'écroule doucement. Le druide n'est pas tout-puissant. Astérix et Obélix auront connu ensemble bien plus de douleur que de joie. Et que leur reste-t-il désormais ?
Au village, on les plaint beaucoup et aussi, pour essayer de se défaire du chagrin, à se révolter contre l'absurdité de cette situation, il arrive que les bons sentiments se changent en mauvais.
Certains ne sont pas loin de penser que leur projet était une terrible erreur dès le départ.
Pourquoi avoir voulu défier l'ordre établi ? Ils n'avaient pas besoin de ça. Ils pouvaient bâtir leur histoire et leur bonheur différemment. Tout le monde était content pour eux quand ils étaient tous les deux. Que voulaient-ils d'autre ?
Il aurait été tellement plus simple de s'établir comme gardes d'enfants pour les autres ; bien sûr les femmes auraient parlé, mais bien moins, et ils auraient évité toute cette tragédie.
Mais non, ça ne leur suffisait pas, pensaient-ils, d'avoir des enfants que par intermittence et par procuration !
Tous ces arguments qu'ils avaient soulevé eux-mêmes autrefois pour décider de…
Comme ils sonnent différemment désormais. Comme tout a changé…
Leurs idées passées, les décisions prises, toute leur histoire, ils les remettent en question.
Se relèveront-ils de cela ? Une fois de plus, une fois de trop en fait, rien n'est certain.
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