Chapitre III
- Et que comptez-vous faire après le repas ? demanda le Comte à ses filles.
- Rien de spécial, mais je vais sans doute passer voir Granny, répondit Mary.
- Bonne idée, elle doit être dans tous ses états avec les préparatifs de la fête, sourit sa mère, et toi Edith ?
- Je me demandais si vous ou Papa auraient besoin d'aide.
- Si tu veux régler les problèmes de Downton, se moqua gentiment son père.
Sybil est dans ses pensées : parfois ça lui prend et à ce moment, elles sont tournées vers Gwen qui doit s'en doute stresser de comment ça va se passer. Personne ne brisa cette méditation, mais personne ne lui posa la question : c'était le genre de fille qui cachait bien son jeu.
À la fin du repas, Carson arriva avec un télégramme.
- My Lord, annonça-t-il en tendant le plateau avec le papier.
Le Comte le prit et l'ouvrit. Les filles regardent son expression du visage changer.
- Tout va bien ? demanda sa femme.
- Oui, enfin non, juste un souci.
Il posa sa serviette sur la table et alla trouver M. Bates.
- Bates, mon brave, je crois que ceci vous concerne, dit-il en lui tendant le télégramme.
M. Bates passa sa canne sur son bras, prit le papier qu'on lui présentait et le lit, puis remerciant le Comte, il s'éloigna.
- Je ne pensais pas que ça vous donnerez autant de soucis.
- Ne vous en faites pas pour moi, My Lord.
Il descendit au hall des domestiques. Anna remarqua bien, et ce fut la seule, que quelque chose n'allait pas, mais elle ne pouvait pas lui demander maintenant alors qu'il y avait encore beaucoup de travail.
Le Comte se rendit dans la bibliothèque, Murray lui avait demandé de signer des papiers concernant le domaine. D'ailleurs, le centre de sujet actuel, domestiques comme nobles, fut « Qui et quand Mary se mariera ? » En effet, il fallait que ce soit au plus tôt pour que dans leur union, ils aient un fils.
Quelqu'un frappa à la porte.
- Entrez, répondit le Comte.
- Papa ?
C'était Edith, elle devait avoir confirmation de son père pour savoir s'il avait besoin d'aide ou pas. Il se souvint qu'elle le lui avait demandé à table et avait complètement oublié de lui répondre.
- Vous ne m'aviez pas répondu si vous aviez besoin de moi.
- J'avais complètement oublié, excuse-moi ma chérie.
- Je ne vous en veux pas.
Elle se permet de s'assoir sur l'un des deux canapés, regardant la cheminée éteinte. Après avoir laissé quelques instants de silence, le Comte reprend la parole :
- Dis-moi, tu ne trouves pas que Sybil semble songeuse depuis quelques temps ?
- J'y pensais justement, je trouve en effet que depuis cette semaine, elle rêvasse. Ce n'est pas dans ses habitudes pourtant. Il est vrai que parfois, elle rêvait, mais ça devient tout le temps.
Le Comte ne répondit pas. Edith remarquait souvent que ses parents lui parlaient moins qu'aux deux autres, ce qui la rendait jalouse et haineuse.
- Bon, je crois que je vais vous laisser, je dois vous déranger.
Venant d'une fille d'un tel milieu, cela pouvait sembler insolent, mais parfois l'insolence permet de faire réfléchir. Elle sortit de la bibliothèque et ne savait pas quoi faire. Peut-être proposer de faire une sortie avec Matthew. Mais pour le moment, il doit être occupé. Elle attendra le "week-end" comme il dit et comme Granny n'avait pas eu honte de montrer son ignorance. Cette pensée la fit doucement rire.
Que faisait la jeune Sybil de son côté ? Rien de spécial non plus. Pourquoi ne pas aller au village voir comment la fête se prépare. Elle alla demander l'autorisation à son père :
- Dites-moi Papa, me permettez-vous d'aller au village voir comment avancent les préparatifs ?
- Mais bien sûr. Reviens juste pour l'heure du thé.
Elle mit un chapeau, un manteau et se rendit en direction du garage où Branson lisait un journal.
- Bonjour Branson.
Il en leva la tête et sourit. Il ressentait le besoin de la voir et voilà qu'on l'avait exaucé ! Mais pourquoi le voulait-il ? Il n'en savait rien, mais au fond de lui, quelque chose bouillonnait, mais pas assez fort pour qu'il s'en rende compte.
- Vous désirez quelque chose, Milady ?
- J'aimerais aller au village, s'il vous plait.
- Pas de problème.
Il jeta son journal sur la table derrière lui et enfila son manteau. Sybil en profita pour jeter un coup d'œil dessus, elle reste une jeune femme quand même. Elle fut stupéfaite lorsqu'elle vit ce qu'il lisait : de la politique et plus spécialement, socialiste !
- Est-ce bien ce que vous lisez ?
- Euh…
Ce fut tout ce qu'il put répondre à cet instant. Il était gêné. Gêné dans le sens où cela ne plairait pas forcément au Comte qu'il sache ce qu'il lit. Il avait peur qu'elle ne raconte tout.
- Pour moi ça l'est, mais ce ne sont pas forcément les idées de tout le monde.
- Je vous comprends, c'est pareil dans ma famille : ils ne veulent pas comprendre que les femmes ont leur place dans la société.
Cette réponse ne tomba pas dans les oreilles d'un sourd il comprit en un instant qu'elle pensait comme lui, du moins, qu'elle s'intéresserait sans doute à ses idées.
Après avoir enfilé son manteau, il ouvrit la portière, laissa entrer Sybil avant de la refermer et prendre sa place à l'avant de la voiture. Le démarrage faisait un bruit d'enfer, mais Branson en avait l'habitude vu que c'était son métier. Il sortit du garage et prit la route en direction du village.
Arrivés, Branson arrêta la voiture devant l'église.
- Vous avez prévu de rentrer vers quelle heure ?
- Je ne sais pas. Dans une heure, il faut que je sois rentrée pour le thé.
- Très bien, je serai ici même.
Sybil sortit et regarda Branson partir. Elle était contente d'avoir enfin trouvé quelqu'un aux mêmes idées. Il faudra qu'elle le revoie pour en parler plus sérieusement. Mais que dit-elle ? Ce n'est pas dans les habitudes d'une fille "bien élevée" de penser à de telles choses. Surtout à son âge !
Elle se promena entre les stands qui étaient en train de se faire monter, des gens, regardant parfois telle ou telle chose. Ce village était celui de son enfance. Jamais elle ne l'avait quitté, mais quand elle se mariera, il y aura peu de chances qu'elle reste, elle devra suivre son mari pour aller dans son domaine. Du moins, c'est ce qui lui était prévu, mais au fond d'elle, elle n'avait aucune envie de suivre cette routine. Elle voulait du changement : briser les règles au risque de choquer sa famille.
- Lady Sybil !
C'était Guillaume Lurray, un fils d'amis de ses parents. Ils se connaissaient depuis longtemps et le cadet, ils étaient deux, François, avait, à deux ans près, le même âge que Sybil et les parents pourraient très bien le choisir comme son prétendant. En entendant son nom, la jeune femme chercha d'où cela provenait et le vit arriver vers elle.
- Bonjour Guillaume, comment allez-vous ?
- Très bien et vous ? Depuis la dernière fois que nous nous sommes vus ?
- Moi aussi c'était bien à l'anniversaire de votre frère il me semble.
- Tout à fait, il vient d'avoir 20 ans ce gaillard !
Sybil sourit et reprend la conversation :
- Serez-vous à la fête du village ?
- Oui, ma famille et moi y sommes venus exprès. Nous désirerions aussi voir vos parents.
- Je suis sûre que vous réussirez à les croiser.
Ils marchèrent ensemble pour regarder les préparatifs des festivités.
