Chapitre 3
Gen sortit de la cuisine et s'adressa à Root.
– Bravo ! Vous êtes notre nouvelle secrétaire. Je vais vous montrer ce que vous devez faire. Vous me suivez, Mademoiselle Groves ?
– Euh… d'accord… et c'est Root. Je veux dire vous pouvez m'appelez Root et me tutoyer…. Moi je n'ose pas…vu que vous êtes ma patronne, dit-elle avec un sourire plein de malice.
La gamine plissa les yeux puis se détendit.
– Ouais, mais tu verras, je suis une patronne super cool, donc tu peux me tutoyer aussi, et t'as même le droit de m'appeler Gen.
– Merci c'est gentil. Euh… Je croyais que tu avais des devoirs à faire ?
Gen haussa les épaules.
– Ils sont déjà faits, dit-elle en descendant les marches.
Au pied de l'escalier, elle se dirigea vers la salle d'attente, y entra, suivie de près par Root. Elle s'arrêta devant l'étagère.
– Ça, ce sont les croquettes et la litière que nous vendons. On change de fournisseurs chaque année. Tous les paquets ont une référence dans notre base de données avec leur prix. Tout est déjà rempli, t'as plus qu'à appuyer sur un bouton quand un client veut en acheter. C'est moi qui ai créé la base de données, dit l'adolescente toute fière d'elle-même. Viens, je te montre comment on fait pour les rendez-vous sur l'ordinateur.
Root réprima un sourire et la suivit.
À vrai dire, ce n'était pas très compliqué, Gen expliqua une fois à Root et en dix minutes, c'était plié. Root regarda la porte bleue fermée au fond du couloir et demanda :
– Et derrière cette porte, qu'est-ce qu'il y a ?
Gen se dirigea vers la porte, sortit un trousseau de clefs de sa poche de manière théâtrale, se tourna vers elle, fronça les sourcils et récita :
– « Ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous défends de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère ».
Root leva un sourcil et sourit.
– Tu ne fais pas un barbe bleue très effrayant.
– Je vois que tu connais tes classiques… c'est bien.
Elle ouvrit la porte. Root sur ses talons. Elles entrèrent dans une petite pièce carrée qui possédait une toute petite fenêtre. Cette source de lumière n'était pas suffisante pour bien y voir, alors Gen poussa l'interrupteur. Les néons du plafond s'allumèrent.
Elle découvrit plusieurs cages de différentes dimensions, les unes sur les autres. Sur une grande étagère sur le mur du fond, se trouvaient des gobelets en plastique, des petits paquets de croquettes, des sacs de litière, du lait en poudre, des biberons de toutes tailles, et d'autres accessoires dont Root se demandait à quoi ils pouvaient bien servir.
– Bienvenue dans l'antre de la Bête !
– …
– C'est ici qu'on s'occupe des convalescents, ou qu'on garde parfois des animaux de certains de nos clients quand ils ne peuvent pas les emmener en vacances.
Root étudia les cages. Toutes étaient vides, sauf trois. Leurs occupants, seulement des chats s'étaient mis à miauler à leur entrée. Il y avait là un gris, un blanc et un chaton roux.
– Je te présente le gang des moustaches. Le gris c'est Roudoudou, et le blanc Sparadrap. On les rend à leurs propriétaires la semaine prochaine.
Gen leva les yeux vers Root.
– Ce n'est pas donc pas moi qui leur ai donné ces noms extraordinaires. Par contre…
Elle ouvrit la troisième cage, attrapa la petite boule de poils roux qui se mit à trembler dans ses mains et se rapprocha de Root.
– Elle, je l'ai appelée Cosette. Je l'ai trouvée dans la poubelle, derrière la maison il y a une semaine. Elle était toute maigre et toute fragile, on pensait qu'elle allait mourir. C'est Shaw qui s'est occupée d'elle au début, et qui l'a sauvée. Et depuis, c'est moi qui m'en occupe. Je lui donne un biberon toutes les trois heures pour l'instant, mais je vais commencer à espacer. Quand je ne suis pas là, c'est Shaw qui le fait.
– Cosette ? Tu n'as pas peur que ça lui porte malheur ?
– Pourquoi ? Elle est sauvée par Jean Valjean !
– C'est vrai, et ici, Jean Valjean. C'est toi ?
– Ben non, c'est Shaw ! T'as pas écouté ce que j'ai dit !
Root adressa une moue d'excuse à la gamine qui attrapa un petit biberon et une boîte de lait en poudre.
– Je vais lui donner à manger, tu veux que je te montre comment on fait ?
D'accord.
.
Shaw éteignit la lumière de son bureau. Elle ferma de l'intérieur la porte d'entrée du cabinet, traversa le couloir en sens inverse et monta les escaliers. Arrivée à l'étage, elle fut accueillie par une odeur de brûlé.
– T'as encore fait cramer les pâtes ? Gen, ce n'est pourtant pas compliqué de surveiller une casserole !
– Si t'es pas contente, t'as qu'à commander une pizza, répondit la voix de la gamine faussement en colère.
Shaw soupira.
– Tu ne veux pas plutôt chinois ?
– Ah non ! J'en ai marre des nems ! Je veux une pizza.
Shaw attrapa son téléphone et le tendit à la jeune fille.
– C'est toi qui la commande.
Gen était couchée. Shaw, assise sur le canapé observait le feu face à elle, accompagnée d'un deuxième verre de whisky presque terminé. Elle se leva et rajouta une bûche dans la cheminée, appréciant les petits craquements spécifiques du bois en train de brûler. Elle examina la pièce autour d'elle. Rien de tout ça n'éveillait la moindre émotion chez elle. « Si j'étais comme les autres, je suppose que je regarderais cette pièce en pensant que Pavel avait vraiment un goût de chiottes » remarqua-t-elle.
Pavel, son mentor dans le monde de la médecine animalière. Un vieux russe aussi bourru qu'elle qui l'avait regardée avec dédain lorsqu'elle lui avait demandé un emploi, son diplôme de véto tout juste en poche. Elle avait appris par la suite qu'il l'avait acceptée à l'essai grâce à Gen. La gamine lui avait apparemment fait un énorme chantage pour qu'il la prenne.
Ils s'étaient jaugés les premiers temps. Il lui aboyait dessus, l'engueulant chaque fois qu'elle ouvrait la bouche. C'était sa façon de la tester. L'humilier devant les clients, cherchant à la faire craquer ou pleurer. Shaw ne bronchait jamais, et le vieux finit par l'adopter.
À sa mort deux mois plus tôt, elle avait hérité de sa maison et du cabinet qui se trouvait au rez-de-chaussée. Les quelques clients étaient restés, habitués aux réactions froides et désagréables de Shaw qui leur rappelaient celles de Pavel. Ils étaient surtout restés parce que Shaw était un excellent vétérinaire et qu'ils savaient qu'elle avait appris du meilleur.
Shaw soupira toujours dans ses souvenirs.
Elle avait aussi « hérité » de la gamine. Gen… Cette boule de nerfs. Aussi butée qu'elle, n'acceptant jamais un non comme réponse. La petite fille de Pavel, dont les parents étaient morts trois ans après sa naissance dans un accident de voiture. Il l'avait élevé et Shaw se demandait comment il avait réussi. «Il a échoué» se dit-elle, « Cette gamine est insupportable. Bien que...»
Elle finit son verre et observa les flammes, replongeant dans ses souvenirs.
Shaw ne pleurait pas en voyant le cercueil contenant le corps de son mentor descendre sous terre. La main de Gen se glissa dans la sienne. Shaw la regarda les yeux toujours aussi secs face à ceux baignés de larmes de l'enfant.
– Je ne suis pas faite pour ce genre de chose, lui avoua-t-elle.
– Je sais, je t'ai percé à jour. Ce n'est pas que tu n'as pas de sentiments. C'est juste que le volume de tes sentiments est au plus bas. C'est comme une vielle cassette. Les voix sont là. Il suffit d'écouter.
Shaw prit l'adolescente dans ses bras et lui tapota maladroitement le dos, se demandant sincèrement si la gamine avait raison. Elle se rendit compte qu'elle espérait que ce soit le cas.
.
Shaw se leva du canapé et se dirigea vers la cuisine. Elle se surprenait à essayer d'écouter ses sentiments de temps en temps comme elle lui avait conseillé. Bien sûr, ça ne marchait jamais. Mais elle continuait car une partie d'elle voulait désespérément entendre ces putains de voix.
Elle rinça son verre et le posa sur l'égouttoir. Elle posa les mains sur le bord de l'évier, inspira et expira fortement.
Gen avait besoin d'elle, et au fond, si elle était honnête, elle aussi. À défaut d'autres sentiments, elle s'était beaucoup attachée à la gamine et certains soirs, acceptait plus facilement ses jérémiades.
Gen était sous sa responsabilité maintenant. Elle avait promis à Pavel qu'elle s'en occuperait.
Il fallait donc qu'elle arrête ses conneries. Elle ne devait plus baiser avec des inconnus dans des bars, ou encore se taper certains de ses étudiants. Rentrer s'effondrer sur son lit, imbibée d'alcool, à moitié comateuse au point de ne plus se souvenir au matin de ce qu'elle avait fait la veille.
C'était aussi la raison pour laquelle elle avait dit à Root qu'elle ne couchait pas avec ses employés.
Root, cette grande perche qui l'avait ouvertement draguée ce matin. Si elle s'était écoutée, elle l'aurait sûrement prise sur son bureau pour effacer son sourire narquois.
Root qui elle le sentait, allait certainement la provoquer et l'emmerder.
Root qui en même pas une journée avait déjà presque conquit Gen…
