"Si les auto-reivs se tuent entre eux, pensait Kristeva il y a encore quelques heures, le monde a changé plus qu'on peut l'imaginer."

Et maintenant, ce sont ses semblables qui l'emmènent à l'anénantissement, et elle ressent pour eux de la pitié et une terrible peine, malgré l'horreur de ce qui l'attend, peut-être pour cela, parce qu'elle sait que bientôt elle fera partie d'eux.

Elle croit avoir compris que le Cogito faisait partie des plans des Créateurs aussi. Mais cela ne marche pas comme cela. Ce n'est pas parce qu'elle leur doit cette conscience, cette vie, qu'ils ont le droit de la reprendre. Les moyens, oui, bien sûr. Cela ne rend pas la chose juste.

Elle repense à Raul. Bien sûr, il aurait tué pour avoir ce système de "guérison". Et il l'aurait utilisé sans remords. Mais il aurait peut-être accepté la reddition de certains d'entre eux. Et surtout, il aurait dit que c'était pour la ville, pour l'humanité, pas juste parce que c'était prévu depuis le début, donner et reprendre.

C'est pareil pour tous, pour les humains, pour les Proxies. Tous viennent d'eux. Tous ont été détruits par eux, ou sont en train de l'être, comme un de ces châteaux de cailloux que les enfants aiment construire les plus hauts possibles juste pour pouvoir les renverser.

Elle teste une dernière fois ses entraves métalliques, sans espoir.

Soudain, une explosion, et l'auto-reiv qui va la connecter à leur machine qui détruit l'esprit baisse la tête. Son bras retombe d'abord, inerte, puis lui tout entier, à ses pieds.

Aucun des autres ne prend la peine de regarder leur camarade tombé, de penser à lui. L'un d'entre eux saisit juste la prise qu'il tenait - mais à ce moment le mur explose, et le Proxy nommé Vincent surgit à travers le mur.

En quelques instants, à part Kristeva et Vincent, il n'y a plus dans la pièce que des débris métalliques, ceux de la machine entière qui devait la détruire, ceux des auto-reivs qu'elle appelait ses frères autrefois, même les plus fous et les plus dangereux d'entre eux.

Re-l arrive du fond du couloir. C'est elle qui a tiré. Pino, qui se cachait derrière ses jambes, arrive en courant.

"Kristeva ? Ca va ?"

"Oui." répond-elle calmement. Même avec le libre-arbitre que lui donne le Cogito, elle est toujours autant prédéterminée par sa personnalité d'origine que le sont les humains. Et elle n'a pas été faite pour exprimer des émotions.

"Oh, j'ai eu tellement peur ! Et ça aurait été ma faute ! Mais tu as vu, Vince t'a sauvée !" Elle serre la taille de Kristeva de ses bras, qui éprouve l'envie inexplicable de la prendre dans ses bras.

"Je regrette d'avoir pensé que tu étais ennuyeuse." murmure Pino. "Oh, je ne te l'avais pas dit ? Désolée. Je regrette quand même."

Re-l, elle, regarde Vincent, les mains sur les hanches. "Que veux-tu faire, maintenant ?"

Kristeva n'est pas sûre. Peut-être lui demande-t-elle ce qu'ils vont faire après, ou peut-être est-ce juste pour pouvoir l'en empêcher si elle l'estime nécessaire.

"Moi, je veux qu'on s'en aille !" intervient Pino. "C'est dangereux, ici !"

Vincent regarde Kristeva : "Est-ce que tu penses que tu peux emmener Pino et la protéger ?"

"Je ne connais pas leur système de sécurité. Mais il semble qu'après la destruction que vous avez causée ici - et je ne sais pas ce qui s'est passé aux autres étages - tout ce qu'ils ont de meilleur dans la catégorie force de frappe est déjà en route. Et ils ont probablement fait le lien avec Pino, et probablement avec moi - sauf si vous le leur avez dit vous-mêmes ?"

"Je suis vraiment stupide, n'est-ce pas ?" murmure Vincent, désappointé. Kristeva n'a pas l'impression que la question attend une réponse.

"Mais je ne peux pas partir maintenant." dit-il. "J'ai encore une personne à voir. Cela me concerne. Nous partirons tout de suite après, Pino."

"Cela nous concerne tous." dit Re-l en rechargeant son arme.

Kristeva ne sait pas de qui ils parlent, mais elle soupçonne que cette fois, elle sera d'accord avec Re-l.


Les couloirs sont vides. Re-l en est d'autant plus soupçonneuse. Elle marche en premier, avec de grandes précautions.

Quelque part pourrait les attendre une foule, armée de balles FP, armée peut-être d'armes encore plus destructrices, envers les Proxies mais pas seulement.

Mais les Créateurs ressemblent tellement à des humains, elle voudrait croire que si c'était le cas, ils auraient laissé un indice, quelque part, n'importe où.

Ils ne savent peut-être pas ce qu'ils cherchent. Vincent, quand il a envahi le bâtiment, n'a parlé que de Kristeva. La seule personne à qui il a demandé ce chemin est maintenant morte.

Ils ont probablement déjà fui. Re-l se demande s'ils ont eu le temps de piéger le laboratoire. Probablement oui. Elle devrait probablement s'avouer vaincue, leur ordonner à tous de revenir en arrière, de tout recommencer du début.

C'est pour cela, pour en convaincre Vincent, qu'elle cherche avec attention le moindre signe de piège.

Mais elle ne trouve rien, elle doit le laisser pousser la porte, prête déjà à sauter en arrière avec Pino, et qu'il se débrouille s'il veut exploser. Elle s'attend à n'importe quoi.

Sauf peut-être à entendre une voix dire d'un ton poli. "Qui est-ce ? Entrez !"

Vincent obéit. Re-l non. Elle n'est pas venue ici pour tuer cet homme, mais pas non plus pour être polie avec lui. Elle se contente d'observer. Pour l'instant. Kristeva va pour suivre Vincent, mais il murmure "Si cela se passe mal, fuyez avec Pino."

Et finalement, il entre seul.

"Etes-vous le responsable du projet Proxy ?"

La voix de Vincent est devenue plus grave, son corps plus imposant. Il leur tourne le dos, mais Re-l devine l'ombre de son masque.

"Laisse Vincent s'occuper de ses affaires. D'accord ? C'est important." murmure-t-elle à Pino.

Elle la serre dans ses bras, d'une façon qui ne lui est pas naturelle, mais qui ne permet pas à la petite auto-reiv de voir. Quelle que soit la façon dont se déroulera la scène, ce ne sera pas joli.

Elle bouche les oreilles de Pino, qui se laisse faire avec une docilité surprenante. Elle veut fredonner une chanson de son enfance pour couvrir les voix, n'en trouve plus. Elle espère que boucher les oreilles suffira.

Le savant s'est retourné. Re-l distingue sur son visage un effarement tel qu'il semblait étouffer la peur, la joie, la colère, ou tout autre sentiment. "Qui êtes-vous ?"

"Cela ne se voit pas ?"

"Mais vous étiez... vous deviez être détruits par la lumière du soleil."

"Certains d'entre nous ont appris à chercher l'ombre." murmura Vincent, sa voix terriblement calme. "Je suppose que vous ne me reconnaissez pas ?"

"Non." dit l'homme. Sa voix se brise. "Excusez-moi, mais je n'avais jamais pensé que je verrais l'un d'entre vous en vrai. Les pseudo-humains, oui, bien sûr, mais ils ne sont jamais qu'une forme dégénérée... Avec vous, nous avons créé une nouvelle forme de vie. C'est l'aboutissement de ma carrière, de toute ma vie..."

"Certainement," répond Vincent. "Vous n'inventerez plus jamais rien d'autre. Vous mourez ce soir."

"Mais vous ne pouvez pas... vous n'en êtes pas capable..."

S'il ment, il est le meilleur comédien que Re-l ait rencontré. Sinon... alors il n'est au courant de rien ! Personne n'est monté le prévenir de ce qui se passait en bas !

"Je suis capable de tout !" s'exclame Vincent. Son bras s'allonge de façon grotesque, saisit le scientifique à la gorge, le plaque contre le mur.

"Pourquoi ?" Sa voix est étranglée, mais Vincent lui laisse encore la possibilité de parler.

"Parce que vous ne savez pas mon nom. Parce que vous n'avez même pas demandé."

"Je peux l'apprendre !"

"Je suis Ergo Proxy. Je suis l'envoyé de la mort. Mais il est trop tard, maintenant."

"Ne fais pas ça !" Re-l peut voir distinctement les gouttes de sueur sur le front du Créateur. "Tu le regretterais. Tu n'existerais pas, sans moi ! Je t'ai créé ! J'ai choisi de le faire ! Tous les pouvoirs que tu as, c'est moi qui te les ai donnés ! Est-ce que ça ne serait pas injuste ?"

"Et tu as choisi de nous tuer."

"Après ce qui est presque un cycle géologique ! Tout doit avoir une fin, et tu as vécu bien plus longtemps que moi."

"Tu t'es bien assuré d'exister avant moi, et de me survivre. Plus d'un cycle géologique. Tout dois avoir une fin..."

"Nous dormions ! Nous ne vivions pas réellement."

"Sais-tu," murmure Ergo, "quelle proportion des Proxies sont morts ou sont devenus fous avant même le retour du soleil ? En quoi est-ce une vie ?" Les éclats de sa voix font peur.

La savant pleure maintenant. "Mais vous n'avez pas besoin de nous tuer ?"

"Ah non ? Bien sûr, nous n'avons pas été créés pour cela. Juste pour rendre le monde habitable, alors nous aurions dû perdre toute raison d'être et mourir gentiment maintenant que c'est fini, mais je veux vivre encore, et agir... je suis sans doute fou aussi."

"Et c'est ça, ta nouvelle raison de vivre ? Quand tu m'auras tué, que feras-tu ?"

"Ce que j'aurais dû faire depuis longtemps."

"T'exposer au soleil ?"

"Protéger ma ville."

Et d'une main, il désigne Re-l, Pino, Kristeva, tandis que de l'autre, affreusement gonflée, il arrache la tête de son créateur.

Re-l, terriblement concentrée, attend le moment précis où il se retourne. Elle ne sait pas, cette fois, si le sang va éteindre ou attiser l'incendie de sa fureur. Elle ne sait pas ce que peut devenir l'esprit de Vincent, quand elle voit son corps qui prend ainsi mille formes, rien de ce qu'elle connaît...

Elle ne sait pas si elle doit avoir peur de lui ou pour lui.

Et quand il se retourne, elle le voit sourire, elle en est persuadée. Un instant qu'elle doit être la seule à pouvoir percevoir, ainsi centrée sur lui, en cet instant et en cette vie.

Et puis il redevient Vincent, et son visage se décompose. Ses genoux ne le soutiennent plus, et il s'appuie contre le mur. Re-l et Pino se précipitent vers lui. Re-l pense qu'elle a été négligente, que Pino a certainement vu la cadavre du scientifique maintenant. Mais elle ne semble pas s'en soucier.

"Tu aurais dû me laisser le faire." commente Kristeva avec une ombre de compassion, qui n'aide pas du tout.

"C'était... c'était..." Toutes les bonnes raisons semblent le fuir maintenant qu'il en a besoin. Re-l soupire.

"Partons immédiatement." Sa voix est suffisamment tranchante pour que tout le monde la regarde. Elle se reprend, prend la main de Vincent, parle d'une voix qu'elle veut rendre plus douce. "Je peux te laisser les tuer. Je ne pense pas que c'est une bonne idée, mais je peux le faire. Cependant... cependant... il est hors de question que je te laisse te sacrifier, te laisser mourir ici juste parce que tu n'es pas entièrement satisfait ! Je ne comprends même pas comment cet homme est resté sans protection. Peut-être qu'il croyait entièrement à l'impossibilité pour les Proxies de blesser les Créateurs. Mais il va en venir d'autres, qui ne feront pas ces erreurs ! Lève-toi, et viens avec nous !

Pendant son discours, Vincent semble se réveiller.

"Je vais le faire." dit-il d'une voix hésitante. "Je vais venir." répète-t-il tout de suite après, avec plus d'assurance. "Laisse-moi juste leur envoyer un message, avant. Aucun d'entre eux ne sait ce qu'est un Proxy. Ce n'est pas si grave. Mais ils doivent savoir qui je suis, moi. Je leur permets de vivre ici, dans ma ville. Je le les laisserai pas traiter les auto-reivs et les humains de cette façon."

Cela pourrait être un meilleur projet que de faire un massacre, pense Re-l. Cela pourrait aussi être encore pire.

Les mots de menace que trace Vincent à la hâte, comme un rituel pour changer le monde, sont laissés à côté du corps ensanglanté du scientifique.

Et ils repartent, tous ensemble.

Il pleut. Re-l a vu la pluie tomber à l'extérieur, bien sûr, mais c'est la première fois que cela arrive de cette façon, l'eau qui tombe directement du ciel sur les maisons de Romdo, celles en ruines, celles qui sont miraculeusement debout, les nouvelles construites en hâte, et celles qui ont déjà commencées à être réparées.

Et dans ses souvenirs, l'eau de dehors est sale, grise et acide, et n'a rien à voir avec celle des arrosages automatiques. Mais celle-là semble, en quelque sorte, entre les deux.

Bien sûr, cela va salir ses cheveux, mais cela enlève aussi le sang. La pluie nettoie de la même façon les mains de Vincent, plaque aussi ses cheveux sur sa tête, lui donnant l'air d'un chien mouillé, mais presque soulagé d'être mouillé, décidé mais calme pourtant, alors c'est un progrès. Elle coule sur ceux de Pino sans les imbiber, petite chanceuse.

Et pourtant, cette eau a quelque chose de rassurant. Elle se demande, même, s'il ne serait pas possible de la boire.

Sur le chemin, comme à la porte, personne n'essaie même de les arrêter.


Après cette aventure, Pino est contente de rentrer au Centzon Totochtin avec tout le monde.

On dirait que Vincent n'a plus envie de tuer tout le monde. Il préfère rester avec Re-l, Pino, et même Kristeva. Et Pino en est très heureuse. Parce que les décisions de Vincent faisaient de la peine à tout le monde, surtout à lui.

Il continue parfois à prendre l'air effrayant. Il dit que si les Créateurs recommencent à traiter mal les robots et les humains, il y aura encore des morts. Mais justement. Ils ne le font pas, parce que Vincent peut faire peur. Comme ça, c'est vraiment mieux pour tout le monde.

Et parfois, quand tout se passe bien, Vincent l'emmène visiter une des villes, avec Re-l et Kristeva, et Pino peut parler avec d'autres enfants, des robots, des humains, des Créateurs, tout le monde.

Les gens là-bas ont peur de Vincent, et aussi de Re-l, mais ça c'est plus normal, et Pino n'a pas le droit de leur expliquer qu'en vrai, ils sont gentils.

Certaines personnes les appellent des vampires, et Pino ne sait pas ce que c'est. La première fois qu'elle demande, Vincent, Re-l et Kristeva ne savent pas non plus. Mais ensuite, Re-l va faire des recherches, et lui dit que ça veut juste dire qu'ils ne vont pas au soleil, et que leurs vêtements ont plus de classe.

En fait Vincent est un Proxy, et Pino sait que cela le rend triste que les gens ne le sachent pas, mais Re-l répond que peu importe, ils sont tous des personnes, c'est même le point principal. Alors, Vincent a un très joli sourire, et Pino est vraiment contente que Re-l soit là.

Et maintenant, elle ne fait même plus la tête quand Vincent et Re-l partent seulement tous les deux et la laissent avec Kristeva. Parce qu'en vrai, Kristeva est très gentille aussi, quand on la connaît bien.

Et puis, ils reviennent toujours.


Et il n'y a aucune raison, aucune, pour que cela ne puisse pas durer jusqu'à la fin des temps.