Auteur: katoru87

Disclaimer: Tout appartient à J..

Genre: yaoi. UA.

Dédicace: Aux Plumes.

The Show must go on

Chapitre 3

Dans un de ses livres, je ne sais plus lequel, Roald Dahl explique que les meilleures idées jaillissent parfois à l'improviste. Une lumière dont la source est inconnue illumine le cerveau, remue les neurones et donne naissance à une épiphanie de signaux électriques. Aux autres, ensuite, d'encaisser la châtaigne. Cracher dans la tasse de Rookwood n'était pas un geste prémédité. Il y a quelques heures à peine, faire une chose pareille ne m'aurait jamais traversé l'esprit et si la chose s'était quand même produite, je ne me le serais pas permis.

Mais quand j'ai vu ce vieux con s'approcher de moi, largement précédé par une bedaine qui aurait fait honte au regretté Pavarotti, son sourire hypocrite et suffisant plaqué sur sa tronche huileuse, je l'ai eue mon épiphanie. Plus que ça, une véritable révolution. Je n'ai rien fait pour mériter ce traitement qui n'est que du harcèlement. Je suis un professionnel et personne ne s'est jamais plaint de mes prestations, je suis arrivé à ma place honnêtement. Je ne me laisserai pas faire plus longtemps.

À partir de maintenant, ce sera œil pour œil, dent pour dent.

oooooo

Augustus mit plusieurs secondes à comprendre ce qui venait de se passer. Il fixa stupidement l'intérieur de sa tasse, grimaçant en voyant l'ilot blanchâtre de salive qui flottait sur son café. Quelques jours plus tôt, alors qu'il prenait le thé avec Bellatrix, il s'était demandé combien de temps les jeunots supporteraient le traitement qu'on leur infligeait. Il ne s'était jamais fait d'illusion à ce sujet : une confrontation était inévitable. Simplement, il ne s'était pas attendu à être le premier à en faire les frais.

En face de lui, derrière un masque inexpressif, Harry jubilait. Il aurait préféré cracher dans la tasse de Bellatrix mais le vieux Rookwood était déjà un bon début. Surtout que l'homme était tétanisé, figé comme un mannequin de cire, comme si la possibilité d'être brimé par ses cadets ne lui avait jamais effleuré l'esprit. Pourtant, il allait devoir s'y habituer s'il ne changeait pas d'attitude. Tous ses amis allaient devoir s'y habituer.

La coupe était pleine.

Derrière eux, un jeune collègue trompettiste se retenait d'applaudir.

Sans plus se soucier du flûtiste, le petit brun alla s'asseoir à sa place pour accorder son violon. Il ne vit pas le regard indigné et furieux de Bellatrix Lestranges, laquelle n'avait pas perdu une miette de l'odieux spectacle. Comme Augustus, elle ne savait pas vraiment comment réagir à ce qu'elle considérait comme un véritable affront, mais ce geste ne resterait pas impuni. Potter l'avait surprise, c'était un fait, cependant elle ne pouvait tolérer une attitude pareille. Le second violon n'était pas irremplaçable.

Sa fureur s'atténua quelque peu quand Tom rejoignit sa place, donnant le signal du début de la répétition. Il était jeune lui aussi, mais elle le respectait et se sentait proche de lui. Malgré son génie, il en avait bavé pour se faire un nom. Comme elle, à qui il avait fallu dix ans. Contrairement à ce petit opportuniste de Potter, il avait dû s'élever par lui-même, sans compter sur la protection de quelqu'un d'autre. Comme elle, qui avait dû renoncer à tout ceux qu'elle aimait et n'avait jamais pu compter que sur elle. Comme elle, c'était un véritable artiste, même si ses goûts en matière de compagnon laissaient franchement à désirer. Elle, elle ne se serait jamais encombrée d'un empoté comme Neville Longdubat.

Quand le rire de Tom résonna dans la salle, mêlé à celui d'Harry, elle serra les poings. Le nabot brun ne perdait rien pour attendre.

À quelques mètres de là, Harry rêvait en caressant les cordes de son violon. Son archet voletait doucement, donnant naissance à des notes douces et légères, dominées par les sons des cuivres et des flûtes produits par ses collègues qui se préparaient derrière lui. Même après des centaines de répétitions et une poignée de concerts dans des salles prestigieuses aux quatre coins du monde, le jeune homme avait du mal à réaliser qu'il avait sa place dans l'ensemble et que cette place était désormais à côté de Tom Riddle, au premier rang de l'orchestre. Plus que tout, il était émerveillé de manipuler un instrument aussi exceptionnel que le sien. Red Rose.

Chaque fois qu'il le sortait de son étui, il se revoyait cinq ans auparavant – étudiant fauché, un peu mal dans sa peau, qui avait eu un coup de chance extraordinaire. A chaque fois, il se rappelait que le violon l'avait choisi, et non pas l'inverse. Les violons jumeaux, Red Roses, officiaient désormais ensemble et côte à côte. Leur bois rouge, artistiquement vernis, amoureusement entretenus, attirait tous les regards quand il brillait sous la lumière des projecteurs. Au point que Harry se demandait parfois si les deux instruments n'étaient pas les vrais étoiles de l'orchestre.

Ce qu'il savait en tout cas, c'était que son violon avait attiré sur lui l'attention du public. Il lui devait à la curiosité qu'il avait suscité à ses débuts dans le monde de la musique. Sa place dans la troupe, il ne la devait qu'à lui.

Lors du premier concert du The Impero Orchestra, à Vienne, au soir du nouvel an, un murmure général s'était fait entendre dans la salle quand Harry était allé s'asseoir. Il n'était alors qu'un violon parmi les autres, mais séparé des autres par la réputation du Red Rose. Tout au long de la représentation, par-dessus les notes et les mélodies, entre les morceaux qui se succédaient, les musiciens avaient entendu des commentaires plus ou moins discrets sur les violons jumeaux. Deux taches vives au milieu des costumes noirs. Harry avait intrigué le public ce soir-là – parce qu'il était un jeune inconnu avec un instrument prestigieux, parce qu'il avait l'apparence d'un adolescent et un visage qui avait remporté tous les suffrages chez ceux qui étaient assis assez près pour en voir les détails.

Une réception avait eu lieu après la représentation, dans les loges de la Wiener Konzerthaus, réception durant laquelle Severus et Draco avaient dû batailler ferme pour sauver leur amant de l'asphyxie – en l'aidant à s'enfuir par la porte de derrière. Tous les invités présents voulaient parler au petit débutant au violon rouge. Même après sa disparition on n'avait plus parlé que de lui, au point que Tom, amusé, avait fait semblant de bouder pendant une partie de la soirée. Tard dans la nuit, dans l'intimité de leur chambre d'hôtel, Neville s'était fait un plaisir de le réconforter.

Pendant quelques semaines, Tom avait laissé plané le mystère qui pesait sur ce petit brun aux cheveux ébouriffés. Qui était-il ? Comment avait-il obtenu son violon ? Était-il un bon musicien, lui qui n'avait pas encore fait montre de ses talents lors d'un solo ? Les rumeurs étaient allées bon train dans la bonne société londonienne. Cette affaire s'était révélée une excellente publicité pour l'orchestre. Lors du deuxième concert donné par l'ensemble, dans une salle bondée, Tom avait pris le temps de présenter ses musiciens, en s'attardant, bien évidemment, sur les plus jeunes.

Harry Potter, le violoniste, était né ce jour-là, sous les regards scrutateurs d'une foule qui attendait déjà beaucoup de lui.

Cette publicité avait donc été à double tranchant : Harry avait intéressé le public grâce à son violon, pas grâce de son talent. Il avait dû faire ses preuves et, du fait de la notoriété de Red Rose, n'avait pas eu droit à l'erreur. Presque à son corps défendant, il était devenu un grand espoir pour les mélomanes. Une pression énorme était tombée sur ses épaules.

Sans relâche, il avait travaillé, progressé et avancé. Il voulait être digne de sa position, digne de son instrument. Soutenu par ses compagnons, il avait donné tout ce qu'il avait à chaque minute de sa vie professionnelle. Et cela avait payé.

Il savait ce que Bellatrix pensait de lui, qu'il n'était qu'un profiteur, et cela lui était intolérable. Cette vieille emmerdeuse était quand même bien placée pour savoir qu'il avait fait des efforts, elle l'avait vu travailler, elle l'avait vu s'acharner, alors son opinion lui paraissait déplacée. Il avait eu de la chance, il ne le niait pas, mais si elle avait duré c'était grâce à lui.

Il avait eu raison de cracher dans la tasse de Rookwood.

Le temps de la reconnaissance avait sonné.

oooooo

Il faisait déjà nuit quand Draco rentra chez lui. Il avait mal aux épaules et avait l'impression que ses doigts étaient engourdis, comme tous les jours ou presque. Son prochain concert aurait lieu dans moins de deux semaines et les répétitions ne cessaient de se rallonger. Ce n'était qu'une question de temps avant qu'il ne puisse même plus rentrer chez lui pour dormir quelques heures. Il adorait son travail mais n'aurait pas craché sur des journées un peu plus courtes – à ce rythme, c'était sa vie privée qui allait en pâtir.

Il retira son manteau en soupirant et déposa ses clés sur la commode de l'entrée, à côté de l'immonde plat en céramique que sa mère lui avait offert pour noël. Le blond attendait la maladresse qui le débarrasserait de cette horreur sans qu'il ait besoin de mentir à sa génitrice. Non pas que ça l'aurait dérangé de le faire – depuis qu'elle courtisait un garçon qui aurait pu être son fils cadet, Draco ne se souciait plus de ses opinions – mais elle avait vraiment pensé qu'il lui plairait et il ne voulait pas gâcher sa louable intention. Même si ce n'était pas l'envie qui manquait.

L'entrée de l'appartement donnait sur le salon. Une grande pièce, haute de plafond, autour de laquelle s'articulait le reste de l'appartement. Pendant des années, cet espace était resté peint en blanc crème, une couleur très lumineuse, peu meublé et décoré. Une pièce sobre, presque froide. Puis Harry était arrivé avec son bordel et ses bibelots, ses affiches et ses photos. Le blanc avait disparu sous les cadres. Les meubles s'étaient multipliés, les livres s'étaient empilés dans tous les coins.

Il avait laissé une trace indélébile de son passage.

Draco s'effondra sur son canapé et ferma les yeux. Pour l'instant, il n'avait pas envie de voir les murs de cette pièce où étaient encore accrochées de nombreuses photos d'un passé révolu. Cela aurait été si facile d'enlever toutes ces images de Harry, de tirer un trait sur leur histoire, mais ni lui ne Severus ne s'en sentait capable. De même il aurait été facile de déménager, comme son père ne cessait de le leur conseiller depuis deux ans, mais ils se sentaient chez eux dans cet appartement. Ils y vivaient depuis plus de huit ans. Ils y avaient vécu avec Harry.

Peut-être que cela avait été leur première erreur.

Draco mit du temps à remarquer l'odeur qui flottait dans l'appartement. Une odeur de viande grillée et de gratin de pommes de terre. Son estomac gronda.

« C'est toi Draco ? appela Severus depuis la cuisine.

- Non, c'est le petit serveur à qui tu as fait de l'œil toute la soirée, hier soir, rétorqua le blond en se tortillant pour s'asseoir.

- J'avais donc raison de penser que j'avais un ticket, railla le chanteur en sortant de la cuisine. Il portait un tablier et s'essuyait les mains sur un chiffon.

- Je pourrais répliquer, mais tu ne le mérites pas.

- Tu as l'air fatigué.

- Quel observateur ! »

Les deux hommes se sourirent, l'air canaille, avant de s'embrasser. D'abord sur la joue, puis sur la bouche, doucement. C'était leur rituel du soir, les retrouvailles après le travail. Une de ces petites choses qu'ils avaient partagées avec Harry et auxquelles le brun s'était soumis avec plaisir.

« J'aime quand tu cuisines, murmura le blond en enfouissant son nez dans le cou de son compagnon.

- J'aime quand tu restes éloigné des fourneaux, répondit Severus.

- Je t'emmerde. »

Fatigués, ils s'allongèrent sur le canapé. Serrés l'un contre l'autre, ils restèrent silencieux, savourant seulement la présence de l'autre et essayant d'oublier les fous rires qu'ils avaient eus au temps où ils essayaient de tenir à trois dans cette position.

Fut un temps où ils avaient envisagé de changer de canapé rien que pour ça, pour qu'il n'y en ait pas systématiquement un pour finir par terre.

« Quand est-ce qu'on mange ? demanda Draco, sortant Severus de pensées qui devaient être très similaires aux siennes.

- Quand tu voudras : tout est prêt.

- J'ai pas envie de bouger.

- Le four est coupé mais il gardera tout au chaud, marmonna le baryton qui commençait à s'endormir.

- Tant mieux. »

Ils sursautèrent de concert en entendant la sonnette. Ils surent qui était derrière la porte avant même de l'ouvrir.

Il venait toujours les voir quand il était sur le point de craquer, quand il avait besoin de quelque chose que ne pourrait pas lui donner ses amants d'une nuit. Quand il avait besoin de plus, tout simplement. De la même manière, eux allaient parfois le voir quand ils n'en pouvaient vraiment plus, quand c'était trop dur de faire comme si tout allait bien.

Sans doute était-ce malsain d'agir ainsi, mais quand ils se retrouvaient dans ses bras, ils n'en avaient plus rien à foutre. Ils avaient besoin de lui, et réciproquement.

Tous les trois, ils avaient essayé, un temps, en secret, de recoller les morceaux mais l'échec avait été aussi cuisant que la rupture. L'amour ne suffisait pas.

Il pleuvait dehors.

Harry était trempé. Ça n'avait pas d'importance.

Il se laissa guider comme un somnambule, gémit en sentant quatre mains le déshabiller et deux bouches prendre possession de son cou.

Ils étaient nus quand ils arrivèrent dans la chambre et se laissèrent tomber sur le lit. La peau humide du petit brun se couvrit de chair de poule. Dans peu de temps, elle serait rouge et couverte de sueur et de salive. Une autre forme d'humidité, plus animale et satisfaisante.

Pas un mot ne fut prononcé.

Quand Draco commença à le pilonner avec une fougue alimentée par la frustration, Harry pensa que la vie est vraiment mal fichue.

oooooo

En rentrant chez lui, très tôt le lendemain matin, Harry s'insulta mentalement. Personne ne savait qu'il voyait encore ses anciens amants, qu'il couchait encore avec eux. Si quelqu'un l'avait su, il se serait fait traiter de masochiste et de crétin. A juste titre, et c'était bien ça le pire.

Comment pouvait-il espérer tirer un trait sur une relation à laquelle il s'accrochait envers et contre tout ? Comment pouvait-il espérer s'en sortir seul si, quand il avait des problèmes, il se tournait vers eux pour obtenir un peu de chaleur humaine ? D'ailleurs, pourquoi utilisait-il le sexe pour ça ? C'était un réconfort d'autant plus éphémère qu'il n'y avait rien derrière pour prolonger la chaleur qu'il ressentait à être dans les bras d'un homme. Il avait rompu avec Severus et Draco, et ses amants de passage, en dehors de Regulus, n'avaient pas d'importance à ses yeux.

Peut-être que ses amis avaient raison : il devait essayer de construire quelque chose de neuf. Parce qu'il avait besoin d'avoir quelqu'un dans sa vie.

Enfin, c'était bien joli de se dire ça mais ce n'était pas le plus difficile. Il lui fallait encore trouver un homme et, surtout, en tomber amoureux. C'était pas gagné, il le sentait gros comme le manoir que les Malfoy possédaient dans le Devon.

S'il attendait que l'homme vienne à lui, il risquait de poireauter un bon moment. Ce n'était donc pas la solution, même si ç'aurait été autrement plus simple de laisser un autre faire tout le boulot. Mentalement, il dressa la liste des lieux où il pouvait espérer rencontrer quelqu'un : les backrooms étaient exclues d'office, ça n'avait jamais été son genre ; les bars, il pouvait toujours essayer mais, Nothing mis à part, il n'y avait jamais rencontré quelqu'un de vraiment intéressant ; les boîtes de nuit, c'était jouable à condition qu'il ne s'approche pas de la piste de danse, ses deux pieds gauches étant résolument anti-sexe.

Cela ne lui laissait pas beaucoup d'options. Agacé et furieux contre lui-même, Harry se mordit les lèvres et rentra en trombe dans son appartement. Comme d'habitude la porte manqua lui revenir dans la figure quand elle cogna contre le sceau qui traînait derrière, mais son entraînement quasi quotidien lui permit d'esquiver le battant. Quand son nez serait victime de sa paresse, il envisagerait de déplacer le sceau – en attendant il était très bien où il était.

Cachou dormait dans son panier, près du canapé. Son maître l'envia un peu de mener une vie aussi dépourvue de soucis. Il avait un endroit confortable où dormir, un distributeur de croquettes ambulant qui le servait à heures fixes et toutes les papouilles qu'il pouvait réclamer. Si ça c'était pas la belle vie !

Harry n'eut pas le cœur de réveiller son éternel chaton, même si cela lui aurait fait du bien de sentir la chaleur de sa fourrure. A la place, il passa à la cuisine pour allumer sa bouilloire avant d'aller prendre une douche brûlante.

L'eau fit disparaître les traces de la nuit qu'il avait passée. L'odeur du bon sexe, les parfums de ses partenaires, la sueur, la salive et le sperme. Il se rinça la bouche machinalement en pensant que rien ne pourrait jamais lui faire oublier le goût de Severus ni le goût de Draco.

Sa peau était encore sensible. Le seul fait de se savonner réveilla son corps et ses instincts les plus basiques. Il n'essaya même pas de faire comme si de rien n'était. Il joua avec son corps comme le faisaient ses amants, titillant ses zones érogènes avec une science consommée de la caresse. Combien de temps tiendrait-il avant de prendre en main le nœud du problème ? Pas longtemps, songea-t-il en laissant les images de sa nuit défiler dans sa tête. Draco qui le plaquait sur le matelas, les bras passés sous ses genoux pour l'ouvrir le plus possible. Severus qui lui attrapait la tête pour guider sa bouche vers son sexe. Pas de douleur, pas d'appréhension, juste la confiance et l'expérience des vieux amants.

Mais ça ne suffisait pas.

Harry jouit dans un sanglot, comme il l'avait déjà fait des centaines de fois. Comme il le faisait au temps où il aimait deux hommes qu'il croyait inaccessibles.

Tremblant, fatigué, il se recroquevilla dans le bac de sa douche et laissa l'eau couler sur lui. Certains jours, il regrettait l'époque où son banquier l'appelait chaque fois qu'il utilisait sa carte bleue. Il galérait, oui, mais sa vie privée était moins compliquée. Aujourd'hui il avait un salaire très conséquent, qui lui avait permis d'obtenir un prêt pour racheter l'ancienne pension de famille de miss Parkinson, les loyers de ses locataires lui permettaient de rembourser ce prêt plus vite qu'il ne l'avait escompté au départ, et sa vie sentimentale était un bordel sans nom.

En effet, il était temps de faire un peu de ménage.

« Harry ! hurla une voix depuis l'extérieur. Harry, t'es là ? »

Le musicien se releva en vitesse et s'emballa dans une serviette. Si son invité perpétuel et meilleur ami continuait de brailler comme ça il allait rameuter le quartier. Et ce n'était pas du tout une bonne idée.

Dégoulinant, une serviette nouée à la va-vite autour de la taille, Harry surgit sur son pallier. Le vent le fit trembler de froid mais il avait plus urgent à penser qu'à s'éviter d'attraper une pneumonie. D'un coup d'œil, il repéra son ami et lui fit signe de le suivre à l'intérieur.

« Blaise, boucle-la et rentre ! grogna-t-il en empêchant sa serviette de se carapater.

- à tes ordres ! railla Blaise en gravissant quatre à quatre les marches menant à l'appartement du violoniste. »

À chaque fois que Harry voyait son ami, il le maudissait d'être aussi farouchement hétérosexuel et opposé à toute expérience nouvelle. Certes ça ne l'était pas pour tout le monde, mais quel gâchis !

Le grand noir passa devant lui en lui jetant un clin d'œil amusé et entra dans l'appartement à grandes enjambées - comme s'il était chez lui, ce qui n'était pas tout à fait faux si l'on considérait le temps qu'il passait avachi sur le canapé de son copain chaque fois qu'il avait un jour de libre. Avoir un homme pareil dans son salon et ne pas pouvoir en profiter sidérait le violoniste. Avec ses dreads lui arrivant au milieu du dos, son visage aux traits taillés au ciseau, son corps d'athlète et son cul de compétition moulé dans un jean troué, Blaise était à croquer. Et il le savait le salaud. Et il en jouait le salaud.

Il fallait se faire une raison.

Depuis sa sortie du conservatoire, beaucoup de choses avaient changé dans la vie de Blaise. Sa vie que tout le monde croyait écrite par avance – bien rangée donc – avait pris un tournant surprenant quand il avait décidé de laisser tomber le violon pour en revenir à son amour d'adolescent : la basse. Il avait mis fin à sa toute jeune carrière de violoniste pour intégrer un groupe de métal industriel, Cut !

Cette décision avait entraîné la fin de sa vie de couple. Alicia ne s'était jamais entendue avec les nouveaux amis de son fiancé et elle avait fait exactement ce qu'il ne fallait pas : lui demander de choisir. Son groupe ou sa petite-amie. Blaise avait choisi et mit fin à ses fiançailles. Elle en avait fait une crise de rage et d'hystérie mais il avait tenu bon.

Leur histoire avait été belle, mais elle ne pouvait plus durer.

Alicia était une femme très séduisante, mais son caractère l'était déjà beaucoup moins. Sophistiquée, cultivée et très ordonnée, elle avait imposé ses goûts à un Blaise trop amoureux, au début, pour protester. Passer leurs week-ends dans les musées, dans les galeries d'art, dans les monuments ou dans la vieille ville était vite devenu usant. Devoir sans arrêt vérifier qu'aucune chaussette sale ne traînait par terre l'avait vite gonflé. Suivre des cours de cuisine ne s'était pas avéré aussi amusant qu'il l'avait espéré. Et les crises de colère de sa moitié avaient vite eu raison de son calme. Malgré tout, parce qu'il aimait la femme câline et douce à ses heures perdues, il avait supporté la mégère. Jusqu'à ce qu'elle tente de s'immiscer également dans sa vie professionnelle, alors qu'il adorait son nouveau métier. La goutte qui avait fait déborder le vase. Le sacrifice qu'il ne voulait pas faire.

Au terme d'une dispute monumentale, il l'avait mise à la porte de leur appartement en lui interdisant d'y remettre les pieds. Ses affaires, elle les avait récupérées dans des sacs poubelles. Il avait fait changer le baille et l'avait fait mettre à son seul nom. Ce qu'Alicia avait pu faire par la suite ne l'intéressait pas.

Harry ne lui avait jamais dit qu'elle était venue le trouver pour lui demander de le raisonner. Il ne lui avait jamais dit qu'il l'avait envoyée paître sans prendre la peine d'y mettre les formes. Pendant leur courte année de vie commune, il avait eu plusieurs aperçus de son caractère et s'était à chaque fois demandé comment son ami, si calme et énergique, pouvait supporter une femme qui se prenait pour sa mère et critiquait tout ce qu'il faisait.

Depuis quatre ans, Blaise était libre comme l'air et ne semblait pas pressé de se remettre en ménage. Il avait eu quelques relations de courtes durées, beaucoup d'aventures sans lendemain et il était heureux comme un pape. Cut ! avait vraiment percé l'année précédente. Depuis, quand il n'était pas en studio, Blaise cumulait les concerts, les séances de dédicaces et les émissions télévisées. Dans la rue, il était constamment assailli par les fans - des filles surtout - et il gérait sa célébrité nouvelle avec un calme et une lucidité qui contrastaient avec sa personnalité extravertie.

« Cher ami, as-tu quelque chose à boire ? demanda le bassiste en s'écroulant sur le canapé.

- Du thé, répondit le violoniste en aidant son camarade à enlever ses chaussures. La star sentait l'alcool et le parfum pour femme.

- Super, grogna Blaise qui somnolait. Je peux rester dormir ?

- Comme d'habitude. »

Harry alla chercher une couverture. Le temps de revenir et son ami dormait déjà. Ce n'était pas la première fois que Blaise surgissait chez lui après une soirée arrosée qu'il avait terminée dans les bras d'une inconnue. Ni l'un ni l'autre ne savait ce qui motivait cette attitude, aussi avaient-ils cessé de chercher une explication pour simplement faire avec. Blaise était heureux d'avoir un refuge quand il n'avait pas envie de rentrer chez lui, Harry était content de le voir régulièrement. Chacun y trouvait son compte et c'était suffisant.

« J'aimerais rester te tenir compagnie, murmura Harry, mais faut que j'aille bosser. Souhaite-moi bonne chance Dormeur, je crois que j'ai déclenché les foudres de mes vieux schnocks de collègues. »

Un ronflement lui répondit.

Il sourit en allant s'habiller.

À suivre…

Ce chapitre aura mis du temps à sortir. La faute à mes études qui me pompent une énergie folle, à ma vie privée qui ne regarde que moi et à une longue crise de la page blanche qui m'a tenue éloignée de mes fics pendant plusieurs semaines. J'ai déjà commencé la suite, mais mon emploi du temps étant ce qu'il est je ne peux pas garantir qu'elle paraîtra vite. Mais soyez patientes, ça viendra.

Merci pour toutes vos reviews. Je les ai relues récemment et elles m'ont aidée à retrouver une bonne part de ma motivation.

Merci encore.