Au petit-déjeuner du dimanche matin, Ginny s'assit avec Neville, qui avait des cernes presque aussi prononcés que les siennes, Seamus, Lavande et Parvati à la table presque vide des Gryffondor. Elle jeta un coup d'œil vers la table bleu et argent, mais constata rapidement que Luna ne s'y trouvait pas encore. Probablement toujours endormie. Si elle ratait le repas, Ginny subtiliserait un muffin pour lui donner plus tard. Elle devrait faire attention : le mois précédent, elle avait passé près de dix jours avec une lèvre ensanglantée parce qu'Amycus Carrow avait trouvé un scone emballé dans une serviette dans sa poche. La nourriture n'avait été qu'un prétexte, bien sûr – tout était un prétexte pour malmener un élève ces temps-ci, surtout si cet élève était affilié de près ou de loin à Harry.

— C'est quatre parchemins qu'il faut, je suis certaine ! disait Lavande quand Ginny s'assit à sa droite.
— Vraiment ? Mais j'en ai fait que trois ! gémit Seamus.
— On sait comment tu vas occuper ta journée alors.

Neville servit une tasse de café à Ginny et la lui offrit.

— Bien dormi ? demanda-t-il d'un air narquois.
— À ton avis ? répondit-elle en bâillant.

Ils partagèrent un rire fatigué et Ginny eut une pensée fugitive pour ce qu'elle avait caché sous son matelas.

— Ah, voilà Luna, dit Neville en faisant un geste de la main vers la porte de la Grande Salle.

Ginny se tourna et envoya un sourire à son amie, qui avait l'air au moins aussi fatigué qu'eux.

Au même moment, un Poufsouffle de première année que Ginny reconnut vaguement pour l'avoir vu dans les couloirs trébucha et laissa tomber son bol de céréales. Un silence de mort tomba sur la Grande Salle, brisé seulement par les ricanements idiots de quelques Serpentard. En tombant, le lait dans les céréales avait giclé et éclaboussé le bas de la robe de la sœur Carrow, qui se dirigeait à ce moment même vers la table des professeurs. Elle se tourna lentement, toisant le jeune garçon d'un air orageux. Ginny avait l'impression, même à deux tables de distance, de pouvoir entendre ses dents claquer alors qu'il tremblait de peur.

— Espèce d'idiot, siffla Carrow. Tu vois ce que tu as fait ?
— Je suis désolé, Professeure, je… je…, bégaya le Poufsouffle.

Carrow leva sa main et Ginny grimaça, dans l'attente du claquement qui suivrait sans aucun doute. Mais quelqu'un se leva et s'interposa entre le première année prostré et la professeure. Ginny reconnut Ernie Macmillan et soupira de soulagement. Le sang pur d'Ernie lui conférait une certaine protection, et il faisait ce qu'il pouvait pour rester dans les bonnes grâces des Carrow et de Rogue. Il échangea quelques mots avec la professeure et celle-ci finit par faire volte-face, reprenant son chemin vers la table des professeurs, non sans marcher sur la main du jeune étudiant en passant.

La crise potentielle évitée, les occupants de la Grande Salle semblèrent lâcher un soupir collectif et les conversations reprirent peu à peu. Ernie se pencha pour aider son camarade de maison à se relever et, en se redressant, croisa le regard de Ginny. Il lui envoya un clin d'œil subtil avant de se préoccuper de la main blessée du garçon.

Ginny sourit dans sa tasse de café. Une chance que l'AD existait encore.


Luna et Ginny passèrent la matinée à la bibliothèque à préparer leur examen de Sortilèges du lendemain. Il y avait des moments comme celui-là, à la bibliothèque, entourée d'étudiants studieux, surveillés par une Madame Pince toujours aussi sévère, où Ginny aurait pu croire que rien n'avait changé dans le monde sorcier. Mais évidemment, elle sortait et la réalité la frappait de plein fouet. Harry était parti, son frère et sa meilleure amie aussi. Dans toutes les éditions du Chicaneur que Luna faisait entrer au château au nez et à la barbe du professeur Rogue, une liste des décès faisait la une.

Non, décidément, on ne pouvait pas dire que rien n'avait changé.

Pendant l'heure du déjeuner, Ginny bâilla au moins quinze fois et toucha à peine son repas. Neville, inquiet, lui demanda si elle se sentait bien.

— Oui oui, mentit-elle. C'est la fatigue, c'est tout.
— Tu devrais aller faire une sieste, alors. Tu dois être en forme pour ce soir, ajouta-t-il d'une voix basse.
— Mais je dois continuer à travailler avec Luna.
— Je lui expliquerai. File dormir !

Ginny s'apprêtait à protester une fois de plus, mais un nouveau bâillement l'interrompit. Elle jugea alors toute résistance futile et sortit de la Grande Salle. Elle monta jusqu'à son dortoir comme une morte-vivante, prenant à peine le temps d'enlever ses chaussures avant de se laisser tomber tout habillée sur son lit toujours défait. Cette fois, elle n'eut même pas une pensée pour le journal.


Elle se réveilla juste à temps pour le repas du soir, se sentant enfin reposée et étrangement sereine. Elle attacha ses longs cheveux roux en une queue de cheval lâche, glissa ses pieds dans les chaussures qu'elle avait lancées pêle-mêle dans le coin de sa chambre en y entrant, plusieurs heures auparavant, et descendit retrouver ses amis dans la Grande Salle.

Elle trouvait toujours étrange de voir les quatre tables si déséquilibrées, la table de Serpentard toujours pleine comparée aux trois autres, où de longs espaces vides étaient visibles entre les petits groupes d'élèves. Elle rejoignit Neville et Luna, assis face à face au milieu de la longue table de Gryffondor, et se servit du bœuf. Un rapide coup d'œil circulaire lui assura que tous les membres de l'AD étaient bien présents : personne n'était en retenue, pour une fois. Ils faisaient toujours bien attention de ne pas se tenir ensemble plus que nécessaire, surtout aux repas. Pas la peine d'attirer l'attention de l'équipe disciplinaire.

— Ça va, tu as récupéré ? demanda Neville.
— Oui, merci. J'ai raté quoi cet après-midi ?

Neville soupira.

— On aurait dû se douter que l'incident de ce matin entre Carrow et Hansen, le garçon de Poufsouffle, ne resterait pas sans conséquence. Hannah nous a raconté qu'elle a réussi à le retrouver dans un couloir isolé au cinquième. Il est à l'infirmerie.

Ginny grimaça. Il lui semblait qu'elle entendait de telles histoires tous les jours. Leur petite rébellion ne faisait pas le poids. Quelques mauvais coups une fois de temps en temps, des graffitis sur les murs. Leur seule vraie tentative qui aurait pu avoir un effet important – le vol de l'épée – avait échoué. Harry, où es-tu ? se demanda-t-elle pour la énième fois. J'espère que tu vas bien.

Le reste de la soirée se passa silencieusement, Ginny se joignant un moment à une partie de Bavboules dans la salle commune de Gryffondor avec Seamus, Parvati et Neville. Vers dix-neuf heures trente, elle vit du coin de l'œil Romilda Vane se diriger vers le portrait de la Grosse Dame. Dix minutes plus tard, c'était au tour de Lavande et Parvati de se lever, informant leurs compagnons qu'elles allaient retrouver Padma. Ginny leur laissa quelques minutes d'avance avant de se lever à son tour. Elle échangea un clin d'œil avec les garçons, leur murmurant qu'elle les verrait bientôt, et sortit de la salle commune, le livre qu'elle allait faire semblant de rendre à madame Pince sous un bras.

Elle descendit deux étages sans rencontrer qui que ce soit d'autre que des étudiants, surtout de Gryffondor, qui retournaient à leur salle commune en discutant. L'heure du couvre-feu était encore loin, elle n'avait pas à se cacher, mais chaque fois qu'elle faisait ce trajet elle ne pouvait empêcher une petite inquiétude de lui tirailler l'estomac. Ils avaient bien été découverts il y a deux ans, par Ombrage et ses sous-fifres, s'ils l'étaient encore cette année ce serait infiniment pire. La plume d'Ombrage n'était rien à côté de ce que les Carrow leur feraient s'ils dépistaient l'AD.

— Alors, Weasley, on se promène seule dans les couloirs ?

Ginny sursauta et fit volte-face. Pansy Parkinson la toisait avec un sourire narquois sur son visage fin.

— Et puis ? Il n'est même pas vingt heures, j'ai le droit, non ?
— Tout comme j'ai le droit, en tant que préfète-en-chef, de te demander où tu vas.
— Je viens de me souvenir que j'ai un livre à rendre à la bibliothèque avant demain, cracha-t-elle. Je ne veux pas d'amende.
— Ah, je vois. Bonne soirée, alors.

Ginny la regarda encore quelques secondes, méfiante, puis se retourna et continua son chemin.

— Weasley, appela la voix froide de Parkinson dans son dos.

Elle s'arrêta mais ne se retourna pas.

— Quoi ? appela-t-elle par-dessus son épaule.
— La bibliothèque est dans l'autre direction.

Jurant dans sa barbe, Ginny fit à nouveau demi-tour et repartit dans l'autre sens, évitant de rencontrer le regard moqueur de la Serpentard.

Elle dut marcher pendant plusieurs minutes, vaguement en direction de la bibliothèque au cas où elle rencontrait à nouveau quelqu'un, mais sans jamais s'éloigner de la Salle sur Demande. Finalement, quand elle estima qu'assez de temps s'était écoulé, elle se rendit rapidement à l'endroit de la réunion. Cette fois, elle arriva à la tapisserie de Barnabas sans encombre et pénétra rapidement dans la Salle sur Demande, transformée en salle d'entraînement pour la réunion.

Presque tout le monde y était déjà, affalés sur des poufs en attendant le début de la réunion ou debout à discuter sur les tapis.

— Ginny ! appela Neville en la voyant entrer.

Il traversa la salle au trot, suivi de Seamus.

— Tu es partie avant nous, on s'est inquiétés quand on a vu que tu n'étais pas là. Il s'est passé quelque chose ?
— Parkinson, j'ai dû faire un détour. Mais c'est pas grave, elle n'a rien vu, ajouta-t-elle en voyant une lueur inquiète traverser le regard de son ami.

Finalement, quelques minutes après vingt heures, Michael Corner ferma la porte derrière lui et l'Armée de Dumbledore était complète. Sans que personne n'ait à dire quoi que ce soit, comme toutes les semaines depuis le début de l'année, tout le monde s'installa par terre, Luna, Neville et Ginny faisant face aux autres.

— Concernant Harry, on n'en sait pas plus que samedi dernier, annonça Neville, entrant directement dans le vif du sujet. Les gens de Potterveillen'ont rien entendu dernièrement, Xenophilius Lovegood non plus.

Quelques grommellements se firent entendre dans la salle. Tous les gens présents étaient fidèles à Harry et à sa cause, il n'y avait aucun doute là-dessus, mais parfois c'était difficile de continuer à se battre quand celui pour qui on le faisait avait disparu sans donner de nouvelles depuis des mois.

— Des fois, aucune nouvelle, c'est une bonne nouvelle.

Les gens se turent pour entendre la voix calme de Luna. Ginny sourit. Son amie trouvait toujours la bonne chose à dire, calmement, posément. Elle ne s'énervait jamais. La Gryffondor continua d'une voix plus forte.

— Luna a raison. Nous, on ne sait rien, mais le camp de Vous-Savez-Qui non plus, sinon on l'aurait lu dans la Gazette. Si eux pataugent toujours, c'est qu'Harry est toujours là, quelque part, à faire… ce qu'il doit faire.
— Et il fait quoi, exactement ? demanda Ernie.
— Elle t'a déjà dit plein de fois qu'elle n'en sait rien, rétorqua Michael, se tournant pour faire face au Poufsouffle.
— À part ça, interrompit Neville d'une voix forte, avant que l'échange ne dégringole en véritable confrontation comme il y en avait un peu trop souvent. Nigel, quoi de neuf du côté de l'Ordre ?

Nigel Wolpert, un Serdaigle de quatrième année, leur servait de liaison depuis le début de l'année. Petit et malin, il avait plus de facilité que les autres à échapper à la vigilance des professeurs et à se glisser à l'extérieur du château tous les jeudis soir pour rencontrer près du terrain de Quidditch un des membres de l'Ordre. L'information qu'il rapportait ainsi datait de quelques jours, mais rien de ce qui leur venait de l'extérieur n'était superflu.

Nigel se racla la gorge et fit son court rapport hebdomadaire.

— J'ai parlé à Bill cette semaine. Remus Lupin n'est toujours pas revenu au QG, mais il a envoyé récemment un message pour dire qu'il allait bien. On croit qu'il se cache dans les montagnes et qu'il espionne d'autres loups-garous.

Ginny et Neville échangèrent un regard. Par Nigel, ils savaient que Remus avait disparu depuis quelques semaines, mais ils ne savaient pas pourquoi. Si les membres de l'Ordre le savaient, ils ne leur avaient rien dit. Néanmoins, s'il réussissait à leur faire parvenir des messages, c'était rassurant.

— Tonks et Hestia Jones ont failli se faire voir pendant une petite mission de reconnaissance, lundi, au Manoir des Malefoy. Elles ont remarqué que la surveillance sur la maison n'a pas diminué depuis l'été, donc on peut en déduire que Vous-Savez-Qui s'y cache toujours. De plus, elles ont vu Rogue y entrer. Elles ont dû transplaner en vitesse quand Yaxley est passé tout près d'elles, alors elles ne savent pas combien de temps il est resté.
— Lundi soir, dit Terry en se grattant la tête. C'est le soir où il n'était pas à la table des professeurs, vous vous souvenez ? Avec Ernie, on avait remarqué, parce que le frère Carrow s'est assis à sa place sur la chaise du directeur.

Ernie ricana à ce souvenir.

— Tu as raison, répondit Neville. Il a dû rester dîner chez les Malefoy.
— En même temps, je vois pas pourquoi on s'étonne, constata Ginny. On savait que Rogue fricotait avec les Mangemorts.

Un ricanement parcourut l'assemblée et Nigel continua quand le silence fut revenu.

— Finalement, Kingsley a fait des rapports sur le ministère. De toute évidence, Ombrage monte en puissance là-bas. Et un dénommé Alfred Runcorn, je crois... ou c'est peut-être Albert, je ne me souviens pas... en tout cas, il a trouvé un nouveau moyen de dénicher les sorciers nés-Moldus et ils vont bientôt amener encore plus de gens se faire interroger. Mais j'imagine que Susan en sait plus que moi là-dessus...

Susan Bones, de Poufsouffle, hocha la tête et prit la parole. Malgré la mort de sa tante Amelia au début de l'été, Susan avait encore des relations au sein du Ministère qui lui envoyaient des informations quand elles le pouvaient, ce qui n'était parfois pas le cas pendant plusieurs semaines d'affilée. En l'occurrence, cependant, elle venait de recevoir une longue missive d'un ancien collègue de sa mère, sur le Magenmagot, qui détaillait la procédure d'interrogation des nés-Moldus. Des regards inquiets furent échangés dans la salle. Sans doute que tout le monde pensait à un ami, une connaissance née-Moldue. Hermione, Dean, Colin et Dennis Crivey…

Personne n'ayant rien d'autre à rapporter, ils observèrent leur traditionnelle minute de silence à la mémoire de tous les morts de la semaine – habitude qui ne servait à rien de productif mais qui permettait à chacun de faire son deuil à sa façon. Ils avaient de la chance, cette semaine, aucune connaissance des membres de l'AD, aucun membre d'aucune des familles présentes, n'était décédé. Ce qui ne minimisait en rien les autres morts, moldues et sorcières, bien sûr.

La minute observée, ils se levèrent et se placèrent en deux groupes face à face. Neville pointa sa baguette vers le vieux transistor qui était apparu dans un coin le mois précédent et, sur un fond de musique entraînante, énonça l'exercice de la semaine : les sortilèges d'attaque informulés. Il était près de vingt-et-une heures et ils pouvaient enfin commencer l'entraînement de la semaine.


À vingt-trois heures tapantes, Ginny poussa la porte de son dortoir. Elle lança son pull vers son lit, ne se préoccupant pas du fait qu'il tombe à côté, et s'enferma dans la salle de bains pour prendre une douche – rapide mais bien chaude – afin de laver toute la sueur et la fatigue que l'entraînement avait générées. Elle passa près de cinq minutes complètes les yeux fermés, appuyée contre le mur chauffé par la vapeur, laissant l'eau fumante lui couler sur le corps, décontractant ses muscles tendus.

Elle ressortit finalement après s'être savonnée, fleurant bon la rose, enfila son pyjama et s'assit sur son lit. Elle glissa une main sous son matelas et, après quelques tâtonnements, en tira le journal de Jedusor. Elle le posa devant elle sur l'édredon rouge, et passa un long moment à simplement le regarder. Elle pourrait lui écrire. Juste l'ouvrir au premier janvier et commencer à lui raconter sa journée. Elle devait avouer qu'il avait su exactement comment la soulager et l'écouter quand elle avait onze ans. Il avait été son premier meilleur ami. Avant qu'il ne prenne possession d'elle et essaie de la tuer, bien sûr.

Son père lui disait toujours de ne pas faire confiance à quelque chose dont elle ne voyait pas le cerveau. Sauf que cette fois, elle savait où était celui du journal – ou plutôt, quand il était. Et le Basilic avait été tué, il n'y avait plus de risque qu'elle le libère dans le château une fois de plus. De toute manière, il n'y avait plus de sorciers nés-Moldus à évacuer.

Autrement dit, Tom n'avait plus rien pour la contrôler. Elle pouvait lui parler. Peut-être que cette fois, ça serait elle qui se servirait de lui, et pas le contraire. Après tout, elle avait entre ses mains un morceau de l'âme de celui qui terrorisait le monde sorcier. Ça serait idiot de sa part de ne pas s'en servir.

Mais pas ce soir. Elle reprit le journal et, sans même l'ouvrir pour voir si Tom lui avait parlé, le remit sous son matelas. Ensuite, elle éteignit sa lampe de chevet et se glissa sous sa couverture, s'endormant avec un sourire fier sur les lèvres. Cinq ans auparavant, jamais elle n'aurait été capable de s'endormir sans parler à Tom.