Bonsoir tout le monde !
Je sais, une fois encore ce n'est pas officiellement le week-end. Mais j'ai un peu de temps au milieu de mes révisions, alors je préfère le prendre et publier dès ce soir !
J'espère pouvoir publier dans deux semaines, mais ce sera au milieu du concours (ça ne vous parle pas, je sais, mais disons que je ne serais pas chez moi, et je n'aurais pas internet où je serais logée donc... enfin je vous promets de faire mon possible, mais ça peut être à un jour qui ne soit vraiment pas le week-end !)
Un grand merci à ceux qui lisent, ajoutent et favori, et review : tout particulièrement blupou, telle17, Melfique, noumea, elise605 malgré elle, susana (au final j'ai bien reçu les deux ! merci beaucoup, et à bientôt !), zeugma (merci à toi), rivruskende et Lisyx !
A bientôt je l'espère ! En vous souhaitant une agréable lecture et en attendant votre avis,
Bises,
Bergère
Chapitre 2.
Elle était repartie de suite. Ou presque. Erin avait essayé de la faire assoir, mais elle ne l'avait pas voulue : elle n'avait cessé de le fixer, et cela l'avait empêché, lui, de l'observer autant qu'il l'aurait voulu. Et c'était agaçant, bien sûr, mais il était hors de question qu'elle vienne s'ajouter à la liste des insupportables qui cherchaient à lui soutirer des souvenirs qui avaient disparu en fumée. Il avait soupçonné ça dès que, la porte claquée, Erin s'était empressée de lui poser des questions. Qui était cette jeune femme, comment elle s'appelait. Il lui avait répondu docilement, Hermione Granger, et pour le reste il ne savait pas. Mais son ton avait été si peu convaincant, sa curiosité si feinte, qu'il avait su que c'était encore quelque chose pour le tourmenter.
Erin était partie, enfin. Il avait une certaine affection pour cette femme, elle semblait avoir un sens alors que tous les autres n'étaient que des fantoches ne cherchant qu'à pêcher, presque à arracher hors de lui, une mémoire. Mais Erin croyait aussi aux souvenirs et cela n'était pas du tout agréable. Il n'y avait que sans elle qu'il avait pu réfléchir un peu. Qui était-elle ? Pourquoi l'avait-on envoyée à lui ? Elle devait avoir eu un rôle dans sa vie, n'est-ce pas, pour qu'ils aient décidé de faire jouer cette carte. D'ailleurs, il avait trouvé son nom : peut-être l'enthousiasme d'Erin n'était pas totalement faux, peut-être avait-elle fait appel à la bonne personne. Quelqu'un de suffisamment proche, en somme.
Qui ? Sa femme, ou son amante. Non, elle était trop jeune. Il ne savait pas quel âge elle avait vraiment, peut-être 20 ans, ou peut-être 25, il n'était pas très bon à cela. Et lui… il recompta ; lui en avait 41 ans, selon l'état-civil. C'était donc peu probable. Sa fille ? Non, pas mieux. Les âges ne collaient pas. Et une amie… il n'imaginait jamais d'amitiés, cela ne voulait pas se graver, malgré ce que cette Minerva McGonagall voulait imprimer dans son esprit contre son gré. Et puis il réagissait par l'agressivité à la stimulation de cette femme. Comment était-il possible qu'elle lui ait été proche ? Une ennemie, peut-être, mais la notion d'ennemi inspirait en lui la crainte et la haine, et il ne comprenait pas pourquoi elle serait venue, même sur l'avis de médecins, aider un ennemi si fort qu'il en aurait le souvenir. Ca n'avait pas de sens. Tout cela n'avait pas de sens. Il lui manquait nécessairement une donnée, une idée. Bah ! on lui imposerait sans doute à nouveau, peut-être supporterait-il cette inquisition quelques temps si elle satisfaisait sa propre curiosité à lui. N'était-ce pas, après tout, à lui de savoir ?
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Elle révisait son examen final, malgré tout. Et Slughorn avait commencé à décider qu'il était temps de la mettre au courant des réalités de l'enseignement. Elle devenait donc une femme à tout faire, et c'était le début des brosses à cheveux prise pour des louches, des livres ouverts à l'envers à force de ne plus savoir si elle l'ouvrait pour des élèves ou pour elle. C'était le début d'un réel tourbillon auquel elle ne pouvait réellement pas échapper. Elle essayait, bien sûr, et par moments faisait une pause. Ne plus appeler Ron était devenu naturel. Il n'appelait presque plus non plus. Ils ne se parlaient plus, ils ne se voyaient plus. Au fond, elle ne se sentait même plus avec lui : comment leur amour était tombé à l'eau, comment elle avait pu laisser cela avoir lieu, ces questions-là ne se posaient même pas. Elles étaient mangées par toutes ses autres préoccupations et, tout compte fait, c'était ainsi et voilà.
Et pendant un mois, elle n'avait plus fait que cela. Elle n'avait pas oublié cette histoire de Severus Rogue, non, c'eut été impossible, mais elle ne revenait la hanter, réellement, que dans la nuit, lorsqu'elle cherchait désespérément le sommeil. Là où l'insomnie naissait par du stress, elle continuait sur la durée de la nuit parce qu'elle se mettait à réfléchir à cette idée folle. Elle ne reviendrait pas sur sa décision, non, mais au fond elle regrettait d'avoir entendu cette voix. Parce qu'outre la situation dans laquelle elle était, elle n'était pas encore certaine d'avoir totalement digéré qu'il soit en vie, tout simplement. Le mensonge blanc de n'en parler à personne lui était venu parfaitement naturellement ; mais au fond d'elle, elle n'était pas sûre de savoir ce qu'elle en pensait.
Etait-elle soulagée ? sans doute, oui. Heureuse ? non, tout de même pas. Elle se trouvait comme insensible à cette vie, comme en décalage, catapultée dans une forme d'ailleurs où il était vivant, finalement. C'était un peu comme un changement des règles du jeu, un changement que l'on mettait en place alors que les joueurs avaient choisi leurs cartes en fonction des règles. Bien sûr, théoriquement, la vie de Severus Rogue ne devait pas bouleverser le plan qu'elle avait mis en place pour le jeu de la durée de sa vie. Mais la carte de sa présence venait de s'ajouter de force à son jeu. Et une impression tenace – quoique stupide – s'imprimait en elle qu'elle ne pourrait pas se débarrasser de cette carte, qu'elle imprimerait un parcours au moins légèrement infléchi à sa vie.
Cette pensée-là achevait souvent de la faire se retourner dans son lit. C'était d'une bêtise ! Ces idées-là étaient celle d'une adolescente qui n'est pas encore trop sûre de son future. Mais elle avait décidé de son futur : elle ferait des potions, elle enseignerait, ici. A Poudlard. Elle s'ancrerait là. Alors pourquoi aller s'imaginer que toutes ses cartes changeaient avec cette rencontre. Non, certainement : c'était la surprise, bien sûr, qui la mettait dans cette état… et elle en revenait à son incapacité à forger une idée réelle et claire quant à cette survie. Et au bout d'un mois, donc, elle avait reçu un courrier d'Erin Bastos.
Une lettre très polie, qui se voulait gentille mais assez intransigeante. Qui lui demandait quand elle serait libre pour repasser ici à nouveau, pour commencer le traitement. A lire le courrier, elle se sentait malade, elle, et non pas un agent appelé pour œuvrer à la santé de quelqu'un d'autre. Mais le courrier lui rappelait qu'elle avait encore une autre chose à mener en parallèle, du temps à prendre sur tout le temps qu'elle ne possédait déjà pas. Elle avait regardé le papier comme si elle n'y croyait pas, et puis elle avait fondu en larmes. Sa vie partait en miettes, et elle ne cessait de se sentir vide, aspirée.
Le petit message n'était pourtant qu'un rappel de ce qu'elle avait choisi de faire elle-même, mais elle ne savait vraiment pas comment le gérer. Elle aurait voulu attendre d'avoir fini ce stage, d'avoir fini ce qui concernait ses études à elles… mais au fond, ça n'avait pas grand sens, parce qu'elle n'était pas vraiment sûre d'avoir plus de temps, ni d'être plus libre d'esprit, cela fait. Alors autant finir de remplir sa vie d'un tas de choses qu'elle n'aurait pas dû être en train de faire. Elle répondit qu'elle viendrait le samedi suivant, si cela convenait qu'elle pourrait prendre une ou deux heures : elle décida d'occuper les heures qu'elle avait mises de côté pour voir ses amis et son petit-ami à chercher à redonner la mémoire à Severus Rogue. Vraiment, sa vie n'avait plus de sens du tout.
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Erin lui avait annoncé avec la plus grande joie qu'Hermione Granger reviendrait dans deux jours. Elle semblait exulter, littéralement, et ce comportement-là l'incitait surtout à regarder le plafond et à ne pas se mêler de ses affaires. Non, il ne voulait pas se préparer à sa venue. Non, il ne voulait rien lui offrir. Non, il ne savait pas qui elle était. Oui, il accepterait de la voir si on le lui demandait vraiment – et parce que c'était un pas dans ses investigations à lui, mais il ne le dirait jamais. La médicomage ne semblait pas se rendre compte qu'elle tombait terriblement à côté. Bien sûr, il ne se souvenait pas vraiment de sa vie, à part de moments qui ne pouvaient que le pousser à s'envisager comme quelqu'un de mauvais. Mais il ne se sentait pas vraiment mauvais, tout au fond de lui : il voulait juste qu'on le laisse tranquille.
Ce qu'Erin n'avait pas compris, c'est qu'il ne savait pas qui il était. Et elle ne voulait pas trop lui en dire. Elle lui avait dit qu'il était un grand spécialiste, mais il ne savait pas de quoi. Les quelques bribes qu'il pouvait réunir le faisait penser à un spécialiste du meurtre, mais il doutait qu'on l'eut laissé tranquillement dans un hôpital après son réveil si c'avait été là. Enfin, il ne savait pas qui il était et ce n'était pas quelqu'un d'autre qui pourrait le lui dire : être quelqu'un est quelque chose de profondément intime, et on ne pourrait jamais que lui dresser un portrait. Parfois, il avait envie de lui expliquer cela. Mais il avait aussi envie de lui dire qu'il lui importait peu de savoir qui faisait ce portrait, cette description méticuleuse, puisque ça ne réveillerait rien en lui. Pas de souvenirs, pas d'idées.
Alors pour regarder avec distance le tableau de ce qui avait été théoriquement sa vie, il n'avait que faire du peintre. De toute manière, il ne lui ferait pas totalement confiance et, à la fin, il ne saurait pas beaucoup plus. Non, elle n'avait rien compris. Il n'acceptait de voir la jeune femme que parce que peut-être qu'elle saurait des choses qu'on ne lui avait pas dites. Peut-être qu'elle ferait ce récit, elle, sans rechigner. Il serait débarrasser de l'espèce de nuage dans lequel il se déplaçait et connaîtrait au moins la théorie de son passé. Mais plus il y pensait plus il se rendait compte qu'en tant que personne, elle ne l'intéressait pas : il la mettrait dans sa case, et il serait tranquille. Tranquille.
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Elle ne passa pas par le secrétariat en entrant, et ne prit qu'à peine le temps de faire un signe de tête à la jeune femme qui était assise dans l'entrée pour lui dire qu'elle savait où elle allait. Elle prit l'ascenseur, perdue dans des pensées qui n'allaient nulle part : quelque chose dans sa tête chantonnait un vieux morceau de son adolescence, et elle dodelinait doucement au rythme de cette musique intérieure. Etrangement, elle était détendue, reposée : elle sentait son épuisement dans la tension de ses muscles et la douleur à la limite de la courbature qui pesait sur ses épaules, et elle savait qu'elle allait au-devant d'une des expériences les plus étranges de sa vie. Mais elle était calme, il faisait bon fredonner intérieurement dans cet ascenseur, puis marcher dans ce couloir : il fit même bon pousser la porte, et entrer dans la chambre de Severus Rogue.
La médicomage n'était pas là, et elle se trouva surprise. Pourtant, c'était logique, cette femme avait nécessairement, malgré les apparences, d'autres choses à faire de ses journées que de s'occuper d'un amnésique partiel. Rogue lui fit un signe de tête presque déceptif, qui l'invitait à s'assoir tout en laissant entendre qu'il n'en avait strictement rien à faire : soudain ramenée à l'inévitable malaise de cette rencontre, elle s'assit comme une petite fille, les jambes serrées l'une contre l'autre et les mains posées symétriquement sur les genoux.
En face d'elle, il se tenait très droit, très grand, mais ridiculement bizarre avec cette coupe courte de malade – on la lui avait sans doute faite pendant son coma – et le blanc immaculé de sa tenue. Et toujours ce foulard autour du cou, ce foulard noir dont il lui vint pour la première fois à l'idée qu'il était peut-être là pour cacher l'empreinte de la morsure qui l'avait laissé dans cet état. Elle le regardait paupières baissées, évitant le contact, mais elle finit par se décider à lever les yeux en sentant que lui la fixait sans vergogne. Son regard était curieux, même si ce n'était pas si visible que cela, et ce choc-là était impressionnant : elle ne l'avait jamais vu regarder quoique ce fut comme ça. Toujours, même surpris, il avait réussi à donner la sensation de n'en avoir rien à faire, de ne rien découvrir. Mais peut-être avait-il un tel besoin de connaître les choses, maintenant, qu'il ne savait plus cacher les choses.
« - Erin sera désolée de ne pas avoir assisté à votre arrivée. C'était visiblement son but de la semaine.
- Oh, vous m'en voyez désolée. »
Elle ne savait pas comment se comporter avec ce Severus Rogue là. Il ne lui disait rien, au fond. Ou peut-être que si, mais elle ne l'avait jamais connu, pour l'amour de Merlin, pas vraiment. Pas du tout, même. Alors comment deviner ce que signifiait son comportement. Elle ne savait pas ce qu'il savait, elle ne savait pas ce qu'il savait d'elle, même, et alors comment choisir un comportement. Elle ne se voyait pas prendre les devants, avec lui, c'était inconcevable. Impossible. Inimaginable. C'était le professeur Rogue par Merlin, le professeur Rogue, entre tous les adultes qu'elle avait connus dans sa jeunesse. Heureusement pour elle, il semblait savoir ce qu'il voulait, lui, et même si elle ne savait pas ce qu'aurait voulu Erin Bastos elle décida qu'elle allait s'adapter par elle-même.
« - Vous savez pourquoi vous êtes là ?
- Pour vous aider, répondit-elle. Même si je ne sais pas trop comment.
- Moi non plus, fit-il. »
Il semblait désinvolte, désintéressé, comme si tout cela n'avait au fond pas tant d'importance. N'en avait-il rien à faire, ou faisait-il semblant ? Elle n'en savait rien. Tant bien que mal, elle tenta de ne pas se poser cette question : faire comme si de rien n'était, tenter d'aider sans se prendre la tête. Sans chercher plus loin. Pas pour le moment, elle ne le pouvait pas et, vraiment, elle ne voulait pas se plonger dans l'immensité peut-être désertique de ses souvenirs. Il avait l'air de savoir ce qu'il voulait. A lui de se débrouiller.
« - Vous avez des questions ? proposa-t-elle.
- Oui, j'ai des questions, lâcha-t-il. Qui êtes-vous ?
- Hermione Granger.
- Ca je le sais. C'est tout ce que je sais, et, voyez-vous, ça ne m'avance pas trop.
- Ah. Euh… »
Elle marqua une pause. Par quoi commencer. Il ne s'agissait pas de lui raconter toute sa vie, bien sûr que non, elle ne le voulait pas – par pudeur simple, et tout à fait normale d'ailleurs. Et puis ce serait parfaitement inutile. Il ne savait plus qui elle était, mais de toute manière il ne l'avait pas réellement connue non plus. Ils étaient de vrais inconnus, et se retrouver comme cela, c'était parfaitement ridicule. Peut-être n'avait-il pas cette sensation, lui, mais pour elle c'était d'une bêtise telle qu'elle s'en sentait mal-à-l'aise. Bon, elle irait droit à ce qu'il savait.
« - J'ai 21 ans, j'ai été votre élève pendant 6 ans. J'avais de très bonnes notes, mais vous ne m'avez jamais aimée. A cause de mes amis, Harry Potter et Ronald Weasley, parce que nous étions à Gryffondor et à cause de souvenirs, je crois. Nous n'avons jamais vraiment fait quoique ce soit ensemble, jamais vraiment parlé. »
Elle marqua une pause. C'était là le plus important. Et puis il la regardait d'une expression tellement dérangeante qu'elle ne sut pas quoi ajouter et préféra se taire. Et pendant plusieurs minutes, un silence de plomb pesa sur la pièce, qui lui vidait les idées et lui transformait le corps en une sorte de boule de nerf impossible à faire bouger. A quoi pensait-il ?
« - Mon élève ? lâcha-t-il enfin comme du bout des lèvres.
- Oui, en potions.
- Comment ça en potions ?! »
Il y avait quelque chose d'impérieux et de péremptoire dans sa voix, quelque chose de violent et de mauvais. Comme s'il lui en voulait d'avoir dit cela : ce n'était tout de même pas une affaire d'Etat, pourquoi était-ce à cela qu'il s'accrochait ? Elle inspira profondément et en soufflant sentit sa respiration trembler.
« - Oui, à Poudlard, l'école de sorcellerie dont Minerva McGonagall, qui était votre collègue, est maintenant directrice. Vous étiez professeur de Potions, un bon professeur mais très… sévère. Vous avez été remplacé par le professeur Slughorn.
- De potions…, murmura-t-il. »
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A cela, non, il ne s'y était pas attendu. Un professeur, vraiment ? C'était absolument incroyable, ça n'avait pas plus de sens que tout le reste, mais il voulait bien accepter de rentrer les choses dans leur case. Il voulait bien admettre que c'était vrai : après tout, il lui fallait un point de départ sans quoi il serait impossible d'avancer, fût-ce un tout petit peu.
De potions. Il ne se souvenait de rien, en potions. Il se souvenait de chaudrons, et le nom lui parlait bien sûr. Il réveillait un étrange élan d'affection. Mais si on lui avait demandé de dire quoique ce fut à propos des potions, de déclarer quelque chose, de raconter comment en faire une, de donner le nom d'une seule d'entre elles… il ne l'aurait pas pu. Et c'avait été sa spécialité. Il y avait été bon. Très bon, visiblement, à en voir la tête qu'elle faisait. Elle le fixait. Elle semblait terrorisée et en même temps très peu convaincue. Comme si elle ne croyait pas à ce qui avait lieu. Cette gamine qui en fait n'avait pas grand-chose à voir avec lui. A moins que… Elle ne pouvait pas savoir. Il plissa les lèvres en un instant, et lui lança un regard noir.
« - Oui, bien sûr. Mais les classes ne me disent rien.
- Je crois que vous ne les aimiez pas trop, murmura-t-elle.
- Sans doute pas. Bien, et qu'est-ce que vous faites là ?
- On m'a demandé de venir, fit-elle en haussant les épaules comme fatiguée par tout ça.
- Pourquoi vous ?
- Parce que vous m'avez reconnue. Apparemment c'était la première fois.
- J'ai reconnu une Hermione Granger, c'est tout. Rien d'important. Ils vous ont fait venir pour quoi ?
- Mais je suis tombée par hasard ici, je vous croyais mort, et vous m'avez reconnue. Alors je suis là. Point. »
Elle commençait à s'énerver. Elle ne lui disait toujours rien de nouveau. Il avait du mal à s'imaginer ce que l'adolescente qu'elle avait été avait pu être, du mal à dessiner clairement dans sa tête une gamine, avec ce nom-là, une gamine dans sa classe. Qui aujourd'hui savait mille fois plus de choses que lui.
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« - Mais alors… Vous n'êtes personne pour moi ?
- Non. Personne. Vous ne m'aimez pas beaucoup, mais vous n'avez rien à voir avec moi. »
La question était très désagréable, très dure. Elle se sentait rejetée – ce qui était parfaitement stupide, il n'y avait pas de raison de se sentir rejetée par quelqu'un qui ne vous avait jamais acceptée. Mais ce que lui avait dit Erin Bastos, qu'il l'avait acceptée, l'avait entretenue dans l'illusion que peut-être qu'il se souviendrait qu'au fond, il l'avait bien aimée, parce qu'elle était attentive en classe, par exemple. Mais c'était d'une naïveté, vraiment. Durant ce nouveau silence, elle tenta d'avaler sa déception, et de regarder les choses avec plus de distance.
Elle avait dit qu'elle l'aiderait, elle l'aiderait. Parce qu'on le lui demandait. Parce qu'au fond il méritait sans doute d'avoir enfin une vie normale et que, pour cela, il faudrait qu'il apprenne à se souvenir des choses anciennes : il lui faudrait un passé réapproprié. Elle était là, elle aiderait. Il fallait regarder les choses sans s'impliquer. Penser comme une enseignante : utiliser ce qu'elle apprenait tous les jours avec Slughorn, l'appliquer ici. Il avait avoué une lacune. C'était à partir de là qu'il fallait commencer. Elle devait être professionnelle, se concentrer sur les objectifs à atteindre. Balayer les domaines, mettre à jour les lacunes, même celles qui ne lui faisaient pas plaisir – pas à elle, mais pas à lui non plus d'ailleurs – et ensuite régler les choses point par point.
« - Puisque vous ne vous souvenez pas de Poudlard, voulez-vous que je vous ramène des objets, des livres, des photographies ? On ne sait jamais, cela pourrait soulever des couches de souvenir, ou simplement vous donner plus de connaissance.
- Très bien, si vous voulez. »
Il était froid, maintenant, il s'était remis à fixer le plafond. Très pensif, l'air peu amène et absorbé en lui-même. Il avait à peine pris la peine de lui répondre, mais elle décida de ne pas s'en formaliser : visiblement, prendre mal son comportement était une immense perte de temps. Si elle se sentait un peu blessée, elle oublia de force. Elle se leva, épousseta ses habits, attendant vainement malgré tout qu'il lui dise au revoir. Alors elle ne le fit pas non plus, mais, à la porte, se retourna et d'un ton un peu dur, pour attirer son attention demanda :
« - Et vous vous souvenez de la guerre ?
- Non.
- Alors je pense que vous ne vous souviendrez jamais de votre vie. »
Ça lui était venu tout seul, et un peu agressivement – peut-être très agressivement. Mais elle s'était soudain souvenu des cauchemars qu'elle faisait, certaines nuits encore, et de ces réflexes de défense qu'elle ne pouvait retenir. S'il n'en gardait pas de vraie trace, lui qui avait combattu et eu une vie tellement plus dure, alors elle se demandait ce qui pouvait rester… Peut-être son corps avait-il décidé de ne plus se souvenir de cela, d'annihiler cette douleur. Mais le poison allait à l'encontre de cette théorie, ou du moins en diminuait la pertinence. Non, non, il avait perdu la mémoire. Elle ne pourrait qu'aider à remettre des morceaux dans les trous, à les ajouter.
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Dès que la porte s'était refermée, il s'était levé et était allé se poster à la minuscule fenêtre qui donnait sur un ciel artificiel. Il avait sans doute eu raison d'accepter de lui parler, il venait d'apprendre bien plus qu'il n'aurait cru possible. Et malgré l'horreur déclamatoire de la sentence finale, le courage – ou la témérité – qu'il fallait pour lui sortir cette simple vérité lui avait plu. C'était sans doute la seule chose qui lui avait plu de tout cet entretien. D'abord, cette femme ce n'était rien qu'un grain de poussière dans sa vie : il l'avait sans doute aimée un peu moins que les autres encore. La faire venir était stupide. Surtout pour lui faire comprendre l'étendue de sa perte.
Jusqu'ici, il avait cyniquement traité tout ce qu'il ne savait plus. Il avait décidé que son passé n'était pas grand-chose. Que si personne n'était venu le voir, c'est qu'il n'y avait personne, qu'il avait été seul – il se sentait seul, d'ailleurs. Il avait décidé de croire qu'il n'avait été personne, ou tellement affreux qu'il était haïssable. Mais il avait visiblement eu une vie. Il avait eu un métier et même une passion. Car il était clair que les potions, c'avait été quelque chose pour lui : elle avait presque sous-entendu l'importance du domaine en lui en parlant si sobrement, et le saut de son cœur lorsqu'il avait recherché désespérément dans le gruyère de sa mémoire l'assurait encore plus fortement de l'étendu de ce qu'il n'avait plus.
Qu'il ait oublié avoir enseigné, c'était avoir oublié sa place sociale : après tout, il n'y avait pas grande différence entre oublier une profession et oublier ses connaissances et ses amis. Mais oublier une passion, oublier ce que l'on savait plus que tout au monde : ça c'était un arrachement. Et il se sentait déchiré de ne pas sentir même l'étendu de ce qu'on lui avait arraché. De ce que ce poison lui avait arraché. Mordu par un serpent alors qu'il sauvait le monde sorcier, lui racontait-on. Il n'y croyait pas du tout, c'était forcément enjolivé. On lui avait raconté rapidement la guerre, on lui avait parlé d'agent double et d'héroïsme, mais tout cela était si poli et politiquement correct qu'il n'en croyait pas grand-chose et n'en savait pas plus. Il lui en voulait mortellement de lui avoir fait découvrir la honte de son incapacité, mais il demanderait à Hermione Granger quand elle reviendrait. Tant qu'à être là, qu'elle serve à quelque chose.
