Désormais c'est officiel. Je resterai ici. J'ai fais mon choix. Je me sens très étrange, et ais décidé de coucher sur le papier les pensées qui se bousculent dans ma tête. Pour acter les choses et en particulier cette décision.
Je me sens très bizarre, et le choc de mon « arrivée » ici n'est pas encore passé, mais je m'y suis résignée : je ne rentrerai pas. J'ai clairement le sentiment de fuir ma vie sur terre et les obligations qui suivent (ou suivraient, si ma vie se poursuivait ma vie là-bas), sans parler des gens que a disparition inexpliquée bouleversera, ou de tous ceux que je laisse avec leurs problèmes de pauvreté, d'insalubrité etc sans avoir essayé de partager ou soulager un tant soit peu leurs fardeaux. Je ne les connais pas mais pourrais les connaître, et j'ai vraiment le sentiment d'abandonner 7 milliards d'êtres d'humains sur une planète rongée par la pollution.
Même si j'y laisse aussi des rêves, des espérances, ce à quoi j'aspirais profondément dans ma vie comme dans mon futur. Je ne verrais donc jamais les paysages d'Islande ou de Nouvelle-Zélande, ne voyagerais jamais dans toute l'Italie pour en apprécier les jardins et les vestiges antiques comme cela fait des années que j'en avais envie. Je ne saurais jamais quel aurait pu être le mot de la fin de cette histoire, avec cet homme. Ne réaliserais jamais la peine qu'auront mes parents, mes cousine, et tant d'autres. Tellement d'autres ! Je ne verrais jamais les larmes que ma mère a versé sur ma disparition depuis que je suis ici, ni celles qui suivront quand elle comprendra que rien ne sera expliqué, comme si je m'étais volatilisée, imaginant le pire de ce qui aurait pu m'arriver. Déjà qu'avec son métier elle voit des affaires parfois sordides, je n'ose pas imaginer les cauchemars qu'elle fera. Je ne veux pas imaginer.
Je n'aurais jamais non plus l'occasion de me plonger dans des histoires ou des traités de philosophie : adieu Pascal, Nietzsche, Montaigne et tant d'autres ! Adieu le cinéma, et tous ces films si beaux, vus ou qu'elle ne verrait jamais ! Ma liste de lectures ne s'allongera plus jamais et je n'aurais jamais l'occasion de lire ceux qui y sont déjà inscrits.
Adieu. Adieu. Adieu.
Restez en paix
Je sais que rester ici est égoïste. Mais je suis maître de ma vie. Je resterai, j'en ai l'envie profonde.
Malgré les regards de travers que certains ici me jettent parfois, malgré ma totale ignorance sur ce monde, malgré l'inconnu qui s'étale à perte de vue devant moi. Sur terre j'avais des études, une famille, des amours bref, des projets et une certaine idée du futur auquel j'aspire-j'aspirais. Tandis qu'ici.. tout est à découvrir, à faire, désormais. À re-faire. Quelle perspective de carrière y a-t-il dans ce monde (« et dans laquelle je serais la plus susceptible de s'épanouir », pense presque aussitôt la flippée d'orientation que je suis) ? Je n'ai jamais su avec certitude de quoi je voulais gagner ma vie. Mais si, professionnellement parlant, je ne me suis jamais sentie de vocation particulière (en dehors de certains domaines ou matières fort plaisants), une certitude intime m'habite toujours. Après l'avoir précisée, questionnée, réussissant au fur et à mesure à mettre des mots sur elle. Ça peut paraître bête ou un peu simplet mais juste, OSEF les autres. Pour moi elle est d'une vérité claire et limpide, et j'y aspire profondément. Aimer. Pas avec des roses, des regards énamourés ou des dîners aux chandelles, non ! Enfin pas en l'état. Mais avec son cœur, son intelligence et son corps. Aimer : regarder un Autre tel qu'il est et qu'il nous échappe inlassablement, demeurant toujours un peu inconnu en lui souhaitant de se réaliser et de s'épanouir à travers ses capacités et ses faiblesses, ses talents et ses fragilités. Enfin, c'est ma définition à moi.
Je pense pouvoir dire que j'étais sur cette voie là avec celui que je laisse sur terre. Putain, il était-il est beau, intelligent, sensible ! Émouvant. Je lui ai déjà dit que je l'aimais. Pour le coup, c'était peut-être pas quelque chose à faire... Je suis la dernière des égoïstes. Égoïste, je te laisse, toi et tous les autres. Égoïstement, pour profiter de la page blanche incroyable que représente pour moi ce monde, Eldarya.
Ici tout est tellement neuf ! Je veux vraiment découvrir les sensations, les cultures, les habitudes de cet univers, jusqu'à ses problèmes plus que me sentir dans un livre ou un jeu vidéo, c'est une chance inouïe ! Et ici personne ne sait qui je suis ou mon passé : égoïste, je suis curieuse de repartir de zéro, voir quelle image les autres vont avoir de moi et qui je serais pour eux. Sans me construire un personnage pour autant, d'ailleurs je ne saurais pas qui être. « Bonjour je suis une traîtresse qui abandonne tout un monde ». J'ai conscience de la version terrienne de « moi » (française, blanche de peau, style classique-bohème et issue d'une famille catho de la classe moyenne), qui puis-je être sur Eldarya ? D'ailleurs, je ne leur ai pas donné mon vrai prénom. Pas que je veuille laisser mon passé derrière moi, ça a été comme un réflexe, ou un plaisir coupable. D'habitude ce sont les autres, parents ou non, qui vous donnent un prénom, bébé ou non. Dans un sens, je viens de me donner naissance.
Je n'ai pas réfléchi beaucoup, mais j'ai choisi d'après les sons : Morne. Je m'appelle Morne. Certes cela fait triste, mais ce n'est pas l'adjectif que j'ai « choisi » lorsque j'ai répondu cela quand ils m'ont demandé comment je m'appelais. J'aime bien les sons de ce mot, de ce prénom. Et puis, dans un sens, il me permettra de ne pas oublier (si je l'oubliais) la tristesse sourde qui m'accompagnera (et doit m'accompagner!) en ce monde. Au reste, je suis bien décidée à en profiter : je ne reste pas ici pour me lamenter sur mon sort et ma petite personne, et j'ai hâte de me sentir bien ici ! Car cela m'est possible, j'en suis convaincue !
Je leur ai donc dit que je voulais rester. Bon franchement, ça ne les a pas fait sauter de joie au plafond, et je me doute bien pourquoi. Pour l'heure, je suis inutile, inadaptée à leur monde, une bouche de plus à nourrir, et un jeune femme légère qui abandonne les siens, sans grande motivation ni persévérance pour essayer de retourner chez elle. J'avais pourtant été avertie que des moyens existaients pour refaire le chemin inverse, après ma « chute » ici, et que même s'il était un peu laborieux pour la Garde d'ouvrir un portail, ses membres étaient prêts à faire ces efforts pour moi.
À vrai dire, je viens de leur annoncer la nouvelle, presque à l'instant. Du moins au conseil restreint. Yonuki ne m'a pas quittée des yeux, une expression indéchiffrable dans le regard, mais il n'a rien objecté à mon choix. Il a écouté et accepté ma décision sans rien ajouter si ce n'est en me recommandant à sa seconde, une kitsune d'après ce que j'ai pu comprendre, pour qu'elle me trouve une chambre définitive. Je pense, en dehors des raisons que j'ai données aux 4 chefs de garde, qu'il a compris que j'avais mûri ma décision et que je connaissais quelles seraient les conséquences de mon établissement définitif ici.
Sa seconde n'a pas décroché un mot durant tout le temps où nous avons cherchée une chambre ensemble, mais j'ai trouvé, à ses expressions, qu'elle avait l'air de réfléchir beaucoup. Ou qu'elle était un peu agacée à cause de moi, aussi, peut-être qu'elle s'attendait à assister aux échanges des chefs de garde à mon sujet... En repartant, me laissant dans ma nouvelle pièce, elle s'est retournée vers moi assez brusquement pour me dire, un peu confuse, « Au nom de toute la garde, je te souhaite la bienvenue. Je.. J'espère que tu vas être bien ici ». Puis elle a disparu dans le couloir, un peu embarrassée je crois. Mais ses mots avaient l'air sincères, et je le remercie beaucoup pour cela.
Enfin bref. Aujourd'hui a été une grosse journée, fatigante, à force de tant de choses nouvelles pour moi. Je n'ai qu'une hâte, dormir, mais je veux tiens à consigner ici et maintenant ce jour déterminant. Ce qui se bouscule dans ma tête à l'idée que je reste ici.
Sur terre je me suis toujours sentie comme un peu triste, distante ou « décalée », sensible à beaucoup de choses : l'Art, les histoires (et l'Histoire) ou la poésie, entre autres, ont tendance à me rendre mélancolique. Je soupçonne mes parents de toujours m'avoir vue comme quelqu'un de trop sensible, voire neurasthénique, et que cela les déstabilisait un peu, d'avoir une fille plus « sensible » qu'eux. Certes, je suis introvertie, mais ça ne m'a jamais empêchée de connaître beaucoup de joies, de rires et de plaisirs intenses, estimant les avoir appréciés à fond. Et même sans un groupe social large ou particulièrement « cool et populaire » autour de moi, je n'ai jamais eu peur des autres non plus hein, ni de faire de belles rencontres ! Comme toi.
Mais à présent, en ayant décidé de demeurer ici, je pense que cette tristesse latente s'installera durablement, pour de bon. Elle sera le prix à payer pour avoir choisi de laisser derrière moi tout un monde. Pas tous mes rêves et mes futurs possibles : mais toutes ces personnes qui vont tant souffrir à cause de moi, et que l'inquiétude à déjà commencé à ronger. Pardon
Pardon. Pardon pour vos sommeils perdus, vos insomnies, vos perpétuelles questions sans réponses, vos espoirs vains, vos larmes, votre tristesse. Pardon. Pardon.
Pardon.
Je vous aime, pourtant. Je ne vous ferait pas l'insulte supplémentaire de chercher à vous oublier, mais jamais je ne vous envierai si vous cherchiez à le faire, à me rayer de vos souvenirs pour oublier la peine.
Pardon.
Pardon.
Pardon.
