L'étranger resta toute la journée au domaine, et fut invité à dîner.
Silva ne le quitta pas d'une semelle, l'observant silencieusement, assez loin pour ne pas interagir avec lui, assez près pour le mettre mal à l'aise. Le malaise changea bien vite de cible. Chrollo prit cette surveillance pour une marque d'attention, et offrait des sourires de gratitude que Silva évitait en détournant le regard.
Miruki l'adora tout de suite. L'étranger était un compagnon de jeu disponible et enthousiaste, n'hésitant pas à jouer aux petites voitures ou aux dinosaures alors qu'il était bien trop grand pour cela. A table ses manières étaient exquises, et bien plus policées que n'importe quel résident de la rude Etoile Filante. Il conversa longuement avec Kikyo sur la flore de leur ville natale, et surprit tout le monde par son érudition. Miruki bouda jusqu'au dessert. Son ami ne s'occupait pas assez de lui. Alors Chrollo se rattrapa en lui racontant une histoire. Une histoire ignoble. Pleine de sang, de trahison, de boyaux déversés, d'esprits maléfiques, d'yeux brûlés, de folie, de membres arrachés, d'enfants torturés. Miruki resta bouche bée. Puis il applaudit et réclama une autre. A peine l'autre histoire était-elle finie qu'il en réclamait encore, en tapant des mains et en parlant bien trop fort, et Chrollo en avait toujours une nouvelle. Il devait en connaître des centaines, et il les racontait bien. Silva se surprit à les écouter avec plaisir. Bientôt, même Irumi ne résista pas à ses talents de conteur et après le dîner, juste avant que les enfants aillent se coucher, la famille se réunit dans le salon, pelotonnée les uns contre les autres sous une couverture, et Chrollo, assis en tailleur sur la table comme sur une scène, leur raconta une histoire à glacer le sang.
Silva laissa faire. Il avait trouvé une utilité à cet intrus. Quand Miruki s'y serait bien attaché, Silva lui ordonnerait de l'empoisonner et de le regarder mourir. Miruki était en âge d'apprendre que la mort n'était pas seulement quelque chose d'amusant. La tradition familiale voulait qu'on donne aux jeunes enfant un chiot, et de les forcer à le tuer après six mois. Silva désapprouvait. Il répugnait à être cruel envers les animaux. Cette victime toute désignée tombait à pic. Un Zoldyck se devait d'apprendre à aimer tuer, à ne pas faire de différence entre la destruction et l'affection. Irumi s'était révélé incroyablement doué pour ça.
Après l'histoire épouvantable que Chrollo leur raconta, Silva le plaça sous la surveillance de Tsubone. Ce n'était pas indispensable : l'étranger, dès qu'on ne s'occupait pas de lui, sortait un livre de sa poche et s'installait n'importe où pour le lire. Silva le regarda s'installer à même le sol comme s'il n'avait jamais voulu être ailleurs. Ce garçon avait quelque chose d'un chat. Une fois assuré qu'il était plongé dans son bouquin et qu'il ne bougerait plus un cil, Silva accompagna sa femme pour une promenade dans la forêt autour du manoir. Elle entamait son neuvième mois de grossesse, et ces promenades le soir l'aidait à trouver le sommeil. Elle s'appuya au bras de son mari et laissa aller sa tête contre épaule.
« J'ai bien aimé l'histoire, dit-elle. C'était ingénieux de la part du garde-champêtre de donner son bébé à manger aux sangliers. Cela donnera de bonnes idées aux enfants plus tard s'ils doivent faire disparaître un cadavre en pleine forêt.
— Je préférerai qu'il ne raconte pas des histoires de bébé mort dans ton état.
— Un bébé mort et un bébé tué, ce sont deux choses différentes. Et je vous aime tous tellement que moi aussi des fois je voudrais vous manger. »
Elle se hissa sur la pointe des orteils et fit mine de mordre l'oreille de Silva qui sourit.
« Ne te fatigue pas trop.
— Tu n'es pas très drôle, soupira Kikyo. La présence de ton autre fils te dérange, je le vois.
— Ce n'est pas mon fils.
— Ce n'est pas important. »
Silva stoppa net, manquant de faire trébucher sa femme.
« Tu le sais ? Tu sais que ce garçon est un imposteur et tu l'acceptes sous notre toit ?
— Ne te méprends pas sur mes paroles. Je ne sais rien. J'ai un doute, Silva. J'aurais toujours un doute. Et je ferai tout pour le garder. Si je sais que cet enfant est le tien, je risquerais d'être jalouse. Si je sais qu'il ne l'est pas, je me désintéresserai de lui. Alors je reste avec mon doute. C'est mieux pour tout le monde. »
Kikyo caressa son ventre.
« Tu n'aurais jamais dû m'épouser.
— Je ne veux plus t'entendre dire des choses pareilles. Nous en avons déjà assez parlé.
— Miruki a fait le test de la feuille ce matin. Il est de la manipulation, lui aussi. »
Silva fit son possible pour masquer sa déception.
« Nous ne savons pas encore quel nen aura Kirua.
— Je suis maudite, Silva. Mon utérus est pourri. Je contamine tous ceux que je porte. Je ne te donnerai jamais un enfant avec le nen de transformation. »
Silva soupira. Il était plus inquiet qu'il ne le laissait paraître. L'hérédité jouait un rôle essentiel dans la nature du nen. Un grand-père de Kikyo était de la transformation. Il avait espéré que cela suffirait.
Quand Zeno eut atteint l'âge d'être père, il avait réglé ce problème à sa manière. Il avait conclu un pacte avec une femme relevant du nen de transformation, en bonne santé, forte, bien entraînée, et n'ayant aucun intérêt pour la maternité. Silva n'avait jamais su avec certitude quelle était la nature du pacte. Il avait juste appris que l'année où il avait passé le test de la feuille, une pierre d'une grande rareté avait changé de propriétaire. Silva n'avait pas poussé son enquête plus avant. Ce n'était pas son problème.
Chez les Zoldyck, on savait tout de la mort, et rien de l'amour. Ce n'était pas un tabou, ou une chose honteuse; ce n'était simplement pas un sujet de préoccupation. Même l'amitié était un concept lointain et difficile à comprendre, qui interférait avec les affaires, et on apprenait à s'en passer. Rien ne l'avait préparé à sa rencontre avec Kikyo. Il ne comprit pas pourquoi il avait soudain ressenti ce besoin impérieux d'être avec elle en permanence, de lui parler, de l'écouter, de la toucher, de l'embrasser. Il l'avait amenée au domaine. Il n'avait pas de but précis. Il voulait juste s'éviter l'horreur de la séparation. Quand Zeno apprit qu'elle était de la manipulation, il la chassa. Silva entra dans une telle rage qu'il tua les deux intendants qui l'avaient mise dehors. C'est ce jour-là qu'il entendit le mot « amoureux. » Ce mot sortait de la bouche des employés, qui chuchotaient entre eux dans les couloirs : fais ci, fais ça, tellement de travail, tout est perturbé, maître Silva est amoureux. Il n'y avait même pas songé. Mais oui, c'était cela, c'était évident, il était amoureux, alors tout était réglé, il lui suffirait d'épouser Kikyo, puisque c'était ce que faisaient les amoureux. Zeno s'opposa. Il essaya de tuer Kikyo. Il y eut de violentes disputes. Silva menaça de s'enfuir, de changer de nom, laissant le domaine sans héritier. Zeno céda plus qu'il ne consentit. Il n'avait pas eu le choix.
« Silva…
Kikyo avait une voix hésitante. Cela alarma Silva.
« J'ai demandé à Chrollo quel est son nen.
— Il t'a répondu ?
— Il n'a pas voulu dire quelle capacité il développait. Mais il est de la transformation.
— Peut-être qu'il ment.
— Pourquoi mentirait-il ? Et comment saurait-il que nous avons besoin d'un nen de transformation en tant qu'héritier ? C'est un secret jalousement gardé. Même à moi, tu n'as rien dit avant que je ne tombe enceinte, et je sais bien pourquoi. Ho, ne prends pas cette tête. Tu m'as déjà fait beaucoup d'honneur en acceptant de m'épouser sachant que je suis de la manipulation. Tu ne pouvais pas, en plus, prendre le risque de garder près de toi une épouse stérile.
— Je t'aurais gardée près de moi.
— Tu m'aurais gardée, tu aurais adopté des enfants de la transformation, mais tu ne m'aurais jamais dit pourquoi. Je le sais et je comprends. Les liens du nen sont parfois plus importants que les liens de l'amour ou les liens du sang.
Silva sentit une goutte de pluie et leva la tête. Des nuages noirs s'amoncelaient, présageant un orage.
« Viens Kikyo. Rentrons. Tu ne voudrais pas rater la floraison de la fleur de passage.»
Silva n'était pas homme à s'épancher. Sinon, tout en raccompagnant sa femme à l'abri de leur maison, il lui aurait dit qu'il ne regrettait pas une seconde son choix, qu'il l'avait épousée en toute connaissance de cause, malgré ce qu'il savait, malgré la malédiction qui pesait sur leur famille, malgré l'histoire du premier des Zoldyck et la légende du septième nen.
