Bonjour, bonjour !

Encore une fois, merci pour vos commentaires~ Je réponds rapido, et j'enchaîne !

Laura-067 : No stress, Seirin va revenir, et pas plus tard que... Non, je ne dirai rien (o . -)

Sur le chapitre : Pour la chanson que Kise chante, j'avais pensé à "Mikazuki Hime", de Root5.

Et si vous ne connaissez pas l'okonomiyaki, c'est ce que mange l'équipe de Seirin quand ils tombent sur Midorima&co au restaurant, après leur match ! Et si vous ne voyez toujours pas, Wikipédia est votre ami ~

Sur ce, bonne lecture ~!


Ils se faisaient face, tous les deux plantés sur le pas de la porte - Kuroko, incapable d'amorcer le moindre mouvement, et Kise, appréciant à loisir l'expression de surprise béate qu'arborait le visage de son ancien camarade. Ni l'un ni l'autre n'avait tellement changé, en huit mois. Et pourtant, c'était comme s'ils se redécouvraient.

- Moi qui croyais que t'avais perdu la mémoire, en fait tu me remets plutôt vite !

Avant qu'il n'ait eu le temps de dire quoique ce soit, Kise avait passé un bras par-dessus son épaule, tout sourire.

- J'aime mieux ça !

Ils restèrent un moment devant la porte ouverte, sans un mot. Si le nouveau venu s'était d'abord attendu à une réponse, il commença à trouver le temps long et administra une bonne secousse à Kuroko pour le réveiller.

- Eh, tu bugges ? Là, t'es censé m'inviter à entrer, normalement. Ou alors je dois jouer les tapeurs d'incruste jusqu'au bout ?

Kuroko avait la tête qui tournait, et se trouva incapable d'aligner une phrase en bon japonais. Ses émotions s'entremêlaient et débordaient de partout, il ne savait même plus ce qu'il éprouvait. De la joie, de la surprise, de l'appréhension, de la nostalgie… Aucun mot n'aurait pu décrire ce tourbillon. Mais à choisir, il était heureux de le revoir.

Momoi finit par apparaître à l'angle du couloir de l'entrée. Son expression était étrangement mitigée.

- J'ai pas pu attendre plus longtemps, quand j'ai appris que Kurokocchi était là !

- Et comment tu l'as su ?

- Hé, j'ai pris des nouvelles de lui, moi aussi ! Je me suis juste tenu à l'écart le temps qu'il récupère. C'est bien ce que tu voulais, non ?

- Tu dis ça comme si je t'avais menacé. Si tu avais vraiment voulu le voir, tu n'aurais pas demandé ma permission.

La conversation prenait un tour de plus en plus curieux. Jamais elle ne s'était montrée sur la défensive - en tout cas, pas dans les souvenirs que Kuroko avait d'elle. Il hasarda un regard discret vers le jeune homme qui lui enlaçait toujours les épaules. Il souriait, pas le moins du monde effarouché par la froideur de Momoi.

Autant éviter de laisser la situation tourner au vinaigre.

- Kise-kun, tu veux rester un peu ? Momoi-san a commandé des pizzas.

- Avec plaisir ! Ça tombe bien, je meurs de faim.

Les deux garçons rentrèrent, et Momoi, résignée, s'installa devant la table basse pour couper les parts. Kise ôta négligemment ses chaussures en écrasant les talons et les aligna du bout du pied contre la marche. Jetant un coup d'œil par-dessus son épaule pour voir où en était leur hôtesse, Kuroko murmura :

- Je suis content de te voir.

- Moi aussi, vraiment. Désolé de ne pas avoir été là, à l'hôpital. On a beaucoup parlé, avec Momocchi, avant que tu te réveilles. Elle pensait qu'il valait mieux te laisser récupérer avant que tu te retrouves confronté à la réalité. Bien sûr, on ne se doutait pas que tu aurais tout oublié.

- De quelle réalité est-ce que tu parles, Kise-kun ?

Kise le fixa intensément. Contrairement à leur amie, lui paraissait prêt à parler.

Et il l'aurait fait, si celle-ci ne les avait pas appelés depuis le salon, en criant que les pizzas allaient refroidir s'ils traînaient autant.

Ils s'assirent tous les trois sur le canapé. Chacun saisit une part et l'entama de bon coeur, mais Kuroko n'avait pas avalé la première bouchée que Kise s'exclama d'un coup :

- Eh ! C'est l'émission à laquelle j'ai participé, y a pas longtemps !

Ce qui lui valut deux regards incrédules parfaitement synchronisés.

- Tu as fait de la télé ?!

- Pas exactement. J'ai juste été invité comme guest à cette émission. Enfin, vous allez voir…

Momoi et Kuroko avaient les yeux rivés sur l'écran, où un présentateur volubile s'agitait sur le plateau, déblatérant son habituel discours de bienvenue. A en croire le bandeau qui s'affichait en bas, le thème du jour était « quand les jeunes stars de demain poussent la chansonnette ». Devant le scepticisme flagrant de ses voisins, Kise intervint avec empressement :

- Ils exagèrent toujours ! Ils aiment bien dire "star" à toute les sauces. C'est la télé.

-C'est pas exactement le mot "star" qui fait tache, dans ce titre...

Soudain, Kuroko se pencha en avant, bouche-bée. Sur la scène vivement éclairée et colorée, un groupe de musiciens attaquaient les premières notes d'un air à la mode, tandis que, au centre, un jeune homme taillé pour faire la couverture des revues de mode s'apprêtait à entonner le couplet. Aucun doute : c'était bien Kise.

Le blondinet qui s'était avachi sur son canapé, de l'autre côté de l'écran, s'abstint de tout commentaire alors que les deux autres ne décollaient pas du téléviseur. Même s'il en faisait un peu trop et ne manquait pas une occasion d'envoyer des baisers aguicheurs à un public en liesse et exclusivement composé de jeunes filles, Kise s'en tirait honorablement. Il était tout de même plus saisissant dans son attitude que dans sa voix, lui qui avait à son actif plusieurs années de mannequinat. Nul doute que tous les spectateurs devaient en ce moment s'esbaudir devant leur écran.

- … On dirait une idol de boys band…

- Kurokocchi, c'est pas sympa…

La chanson s'acheva sous les applaudissements des groupies en délire, tandis que le présentateur gesticulant accourait vers le Kise de la télévision, et l'assaillait de questions sans doute tout aussi attendues par les fans que sa performance vocale. Peu désireux que ses amis l'entendent se lancer des fleurs tout en cirant les pompes des producteurs, le Kise du salon appuya malencontreusement sur la touche Mute de la télécommande, laissant son alter ego virtuel parler dans le vide à l'écran.

-Ha ha, pas la peine d'écouter, on s'en passera !

Mais Momoi et Kuroko n'étaient pas prêts de lâcher l'affaire, et dardaient sur lui un regard suspicieux.

- Bon d'accord. C'était trop facile, on dirait… Depuis quelques années maintenant, j'ai commencé à bosser comme mannequin pour me faire un peu d'argent. Mais ces derniers temps, ça marche plutôt bien, les shootings s'enchaînent et j'ai pas mal de magazines et d'agences de pub qui me contactent. Du coup, le producteur de cette émission a voulu booster ses audiences en nous invitant, moi et quelques autres, pour un talk-show. Ça leur faisait de la pub, et à nous aussi, donnant-donnant.

Devant le grand silence qui suivit son explication, Kise agita la main en signe de dénégation.

- Mais je ne fais pas de la télé, en temps normal, hein ! C'était juste pour cette fois !

- Je ne savais pas que tu avais un tel succès. Tu fais ça à plein temps ?

- Pour l'instant, oui. J'ai mis les études entre parenthèses… tant que ça marche !

Kuroko, tout en les écoutant discuter, se creusait la tête pour reconstituer les souvenirs qu'il avait de Kise. Il se rappelait de ses petits boulots lorsqu'ils étaient au collège, et de sa popularité qui ne cessait de s'accroître du temps du lycée. Il ne pensait pourtant pas que Kise ait un jour parlé d'en faire sérieusement son métier. Il se serait plutôt attendu à le voir poursuivre ses études à l'université… mais sans doute sa mémoire lui jouait-elle encore des tours.

Il le félicita malgré tout de sa prestation, ce qui lui valut un grand sourire. Kuroko s'étonna de la force de réminiscence que pouvaient avoir les sourires. Il avait l'impression qu'avec eux le flot des moments heureux passés jaillissaient au coin des lèvres. Et, avec eux, un sentiment de réconfort l'emplissait.

Leur soirée s'acheva bien mieux qu'elle n'avait commencé. Momoi raconta elle aussi son parcours depuis qu'elle avait achevé son cursus scolaire. Afin de pouvoir continuer à vivre seule, sans être aux crochets de ses parents, elle avait décidé de se trouver un boulot le plus tôt possible. C'était grâce à l'amie avec laquelle elle avait passé sa première année de lycée - issue d'une famille fortunée - qu'elle avait pu être prise à l'essai dans un luxueux hôtel, où elle travaillait désormais comme masseuse. Les vacances d'été étaient une période particulièrement chargée pour s'acclimater à cet environnement, mais elle s'y était vite sentie à l'aise et ne se souciait pas de n'avoir que ses dimanches pour souffler.

Ces nouvelles donnèrent à Kuroko l'impression que le gouffre qu'il avait à combler pour reprendre pied avec la vie de tous les jours était encore plus profond qu'il ne se l'était imaginé. Ils n'étaient plus des lycéens, et ils étaient déjà pour la plupart entrés dans la vie active. Lui n'avait même pas eu le temps de se poser toutes les questions qui accompagnent la fin du lycée. Il n'avait pas vraiment d'idée de ce qu'il pourrait faire, de ce qu'il voulait faire. Pourtant, il était évident qu'il ne pourrait pas rester indéfiniment à la charge de Momoi.

Les deux pizzas avaient été englouties en un rien de temps. Les garçons, étalés sur le canapé, paraissaient prêt à s'assoupir à tout instant. Livrée à elle-même, la propriétaire des lieux s'affairait à débarrasser les reliques de leur festin. Alors qu'elle s'était éloignée vers le bar, Kise regarda Kuroko du coin de l'œil, un petit air malicieux brillant au fond de ses pupilles dorées.

- Tu n'as pas beaucoup parlé, ce soir… Je suppose que ce ne sont pas vraiment nos premiers déboires dans le monde du travail qui t'intéressent, pas vrai ?

- Si, je suis content de savoir ce que vous faites maintenant. J'ai besoin de me mettre à la page…

Kuroko se sentait vaseux. Le sommeil l'empêchait presque de garder les yeux ouverts. Il n'avait pas vu le temps passer, mais il devait déjà être bien plus de minuit. Il trouva tout de même assez d'énergie pour se tourner vers son ancien partenaire.

- Mais c'est vrai, il y a d'autres choses dont j'aurais aimé parler avec toi.

- Je sais. Mais avec Momocchi dans les parages, ça risque d'être difficile.

Se hissant sur ses coudes, il s'approcha de l'oreille de Kuroko et lui murmura d'un ton complice :

- Demain, on ira casser la croûte quelque part, toi et moi. On pourra parler du bon vieux temps.

Il s'écarta, sans attendre la réponse. Bien qu'il vit que Kuroko s'apprêtait à parler, il l'interrompit et se leva.

- Tu as l'air claqué, en tout cas. Tu ferais mieux d'aller te reposer. Ah, à moins que tu ne dormes sur le canapé et que ce soit moi qui t'empêches de roupiller ?

De la cuisine, Momoi l'entendit et le foudroya du regard.

- Tu crois vraiment que je fais camper Tetsu-kun dans le salon ?! Il a une chambre, je te signale !

- Ah ?! Je peux y aller aussi ? Tu dois bien avoir un matelas en rab…

- Non, y a pas la place. Franchement, c'est bien parce que tu habites loin, sinon... Bref, toi, tu dors dans le salon.

Kise lâcha un long soupir qui semblait traîner toute la douleur universelle avec lui. Kuroko pouffa de rire. Même si c'était pour se chamailler, il avait le cœur plus léger en les écoutant s'animer autour de lui. D'un coup, il eut comme un moment d'absence… et se retrouva étalé sur le canapé, après avoir glissé sur son côté droit.

- Ça va, Kurokocchi ?! J'ai vu ta tête partir, j'aurais jamais cru qu'on pouvait piquer du nez aussi vite !

Kuroko n'était plus seulement vaseux, il était carrément dans les vapes. Momoi le guida tant bien que mal vers sa chambre, et il s'écroula sur son lit.


Le lendemain, Momoi était déjà partie lorsqu'il se réveilla. Aucune trace non plus de Kise, seul Nigô arpentait le salon comme un fauve en cage. Il avait une furieuse envie de sortir, et Kuroko se douta que Momoi comptait sur lui pour l'emmener batifoler à l'extérieur. Alors qu'il s'approchait pour lui caresser la tête, Kuroko avisa une petite note laissée sur la table basse.

« J'ai deux trois trucs à régler à l'agence où je bosse, on se retrouve à ce resto vers midi ? Bon roupillon, Kurokocchi ! »

Signé Kise, évidemment. Suivaient l'adresse et même le trajet en métro. Sur le bar, Momoi lui avait laissé de quoi payer le transport et son déjeuner. Kuroko n'eut d'autre choix que de prendre l'argent - il supportait de moins en moins de se faire financer. Il fallait qu'il trouve un travail, lui aussi.

Jetant un coup d'œil au radioréveil sur le bar, il fut étonné de voir qu'il était déjà 11h. Sautant l'étape petit-déjeuner, il trouva la laisse de Nigô près du porte-manteau et l'attacha au collier du chien, qui battait de la queue dans tous les sens en sentant la promenade venir. Kuroko enfila rapidement ses tennis, ferma à clef derrière lui et gagna la rue, le joyeux toutou dévalant les marches avec entrain.

Il arriva au restaurant juste à l'heure. Curieusement, il n'avait pas perdu trop de temps à chercher son chemin, même si les lieux ne lui disaient rien. Assis près de la fenêtre, Kise lui faisait signe de l'intérieur. Après avoir attaché Nigô près de l'entrée et veillé à ce qu'on lui serve un bol d'eau, Kuroko le rejoignit. Il s'assit face à lui. La spécialité du restaurant était l'okonomiyaki, dont Kise semblait particulièrement friand. Il avait déjà commandé une formule complète pour eux deux, et Kuroko se demanda s'il n'avait pas oublié qu'il avait un appétit d'oiseau.

- Pas besoin de faire des manières, Kurokocchi, c'est moi qui invite !

- … Merci.

Ce n'était pas vraiment la raison qui le rendait si réticent à s'envoyer une grosse galette bourrée de sauce, mais tant pis. Il pouvait bien lui faire plaisir.

- Je t'écoute. Je ne sais pas trop par où tu veux commencer, alors vas-y.

Saisissant la petite palette en métal, il décolla la galette de la plaque de cuisson centrale et la rapprocha de lui.

- En fait, je voudrais simplement avoir ta version. Momoi-san m'a dit que j'avais eu un accident pendant la finale de la Winter Cup, en Troisième Année, et que j'étais tombé dans le coma.

Kise attrapa un morceau de l'okonomiyaki et le mit dans sa bouche, avant de grimacer brusquement.

- Aaah, c'est chaud !

- En même temps, c'est une drôle d'idée de venir manger ça en plein été…

- Je pensais que ça pourrait peut-être te rappeler des souvenirs.

Kuroko le regarda, surpris. Le blondinet se contenta de lui sourire, et ajouta tout en reportant son attention sur ses baguettes :

- On venait souvent ici, au lycée. C'est même arrivé qu'on se croise, avec nos équipes respectives, après un match.

Ce fut tout ce qu'il apprit, car Kise était déjà prêt à enfourner une nouvelle bouchée, cette fois en soufflant précautionneusement sur son morceau au préalable. Kuroko se rendit compte qu'il n'avait même pas entamé sa galette. Il commença à manger.

Un long silence s'installa tandis qu'ils mâchonnaient l'un en face de l'autre.

- C'était vraiment un accident. En plein match.

Kuroko s'interrompit net. Kise avait un air grave, qui tranchait avec son expression habituelle.

- La finale devait se jouer avec les mêmes équipes qu'en Première Année. Seirin s'était qualifiée pour affronter Rakuzan. Seulement, le matin du match, le manager de Rakuzan a appelé les organisateurs pour annoncer que son lycée se retirait du tournoi.

S'il s'était immédiatement souvenu du collège Teikô en parlant avec Momoi à l'hôpital, Kuroko se rendit compte qu'il ne se remémorait son lycée que maintenant que Kise en avait prononcé le nom. Les visages qui s'y cachaient étaient flous et anonymes, tout en lui paraissant profondément chaleureux.

Mais si cette pâle réminiscence éveillait en lui un sentiment agréable, l'autre nom lui parut froid.

Et vide.

Pendant un instant, il resta immobile. Aucune image ne lui venait. Juste du froid. Il avait l'étrange sensation de flotter au milieu de nulle part.

Le contact chaud de la main de Kise sur la sienne le fit sursauter.

- Kurokocchi ?

Retrouvant peu à peu ses esprits, il ne put s'empêcher de fuir le regard doré qui le dévisageait.

- Pardon, j'étais parti dans mes pensées…

- Tu avais le regard vide… Ça doit être désagréable d'entendre parler d'un accident dont on vient juste de se remettre.

Il acquiesça. Quoiqu'il soupçonna que ce n'était pas exactement ce qui l'avait troublé.

- Ce n'est rien. Vas-y, je t'écoute.

- D'accord. Comme il fallait jouer la finale coûte que coûte, il a été décidé que le vainqueur de la petite finale affronterait Seirin. C'est comme ça que vous vous êtes retrouvés opposés à Tôô. Et, pendant la deuxième mi-temps, l'accident s'est produit.

- Qu'est-ce qui s'est passé, exactement ?

Kise passa sa main derrière la nuque, l'air embarrassé.

- Tu as sans doute tout oublié alors, ça ne t'évoquera pas grand-chose, mais…

Il s'enquit du regard de Kuroko. Le voyant hocher la tête, il inspira et lâcha dans un murmure :

- D'un coup, tu as eu l'air de perdre complètement pied. Tu errais sur le terrain sans tenir compte de ce qui se passait autour de toi. Et puis… Aominecchi ne t'avait pas vu… et il t'a heurté. Tu es tombé contre le poteau, et quelqu'un a tout de suite appelé les secours.

Il croisa le regard de Kuroko une nouvelle fois, et fut frappé par l'effarement qui déformait ses yeux bleus. On aurait dit qu'il revivait la scène en même temps qu'il la lui racontait.

- C'est Momocchi qui s'est précipitée la première vers toi. Sur le parquet, autour de ta tête, on pouvait voir du sang depuis les gradins. Je crois que c'est pour ça que c'est très dur pour elle d'en parler… Elle n'a jamais eu aussi peur de sa vie.

Son nom emplissait son esprit. Il l'envahissait complètement. Sans l'avoir revu, il savait qui il était, le lien avec la photo du collège s'était fait sans qu'il n'y puisse rien. Le garçon qui souriait à côté de lui sur le banc, celui qui lui semblait si loin, et dont il avait été si proche autrefois. Peut-être s'était-il volontairement éloigné, et n'avait aucune intention de ressurgir du passé comme l'avait fait Kise.

Aomine. Si seulement il avait pu se rappeler de lui dans d'autres circonstances. C'était la pire chose qu'on pouvait lui rappeler de lui.

- … Où est-il, maintenant ?

Un peu déboussolé, Kise semblait se demander s'il avait vraiment bien fait de lui raconter tout ça.

- Qui ça ?

- Aomine-kun.

- Ah… Désolé, Kurokocchi, j'en ai pas la moindre idée. Après le match, il s'est littéralement volatilisé. Il n'a même pas attendu de finir son année. D'après ce que je sais, il a coupé les ponts avec tout le monde… Personne n'a plus de nouvelles.

Kuroko baissa la tête, laissant ses baguettes rouler sur la table.

Au bout de quelques secondes, son vieil ami se sentit obligé de rompre le silence.

- Tu manges plus ?

- Je n'ai plus très faim…

Il n'avait plus la force d'avaler quoi que ce soit. Si Aomine avait disparu du paysage, c'était à cause de lui. Il avait disparu après l'accident, et personne ne savait où il était.

Kuroko sentit son cœur se serrer à l'idée qu'ils s'étaient séparés sur ce drame. S'il n'arrivait pas à le revoir, ils resteraient tous les deux avec cet ultime match comme dernier souvenir commun.

Kise s'était tu. Autour d'eux, les bavardages allaient bon train. Mais leur silence formait une bulle qui les isolait, au milieu des éclats de voix et des crépitements des plaques chauffantes.

Ils crurent entendre les jappements lointains d'un chien, qui leur parurent curieusement joyeux. Kuroko sortit de sa torpeur et chercha du regard la personne dont Nigô fêtait l'arrivée. Près du toutou euphorique était accroupie une jeune fille, qui ne ressemblait en rien à Momoi, mais qui, pourtant, lui parut familière. Lorsqu'elle tourna la tête vers lui, il vit une expression de surprise et de joie illuminer son visage.

- C'est pas vrai… Kuroko-kun !

Elle bondit sur ses pieds et courut à leur table. Ses cheveux étaient plus longs que dans le souvenir qui se dessinait peu à peu chez Kuroko, mais elle retenait toujours sa frange avec des barrettes, et portait une jupe courte et un chemisier blanc.

- Si je m'attendais à te croiser ici ! Tu as l'air en forme, ça me fait tellement plaisir de te revoir après tout ce temps !

Kuroko esquissa un sourire, mais malgré toute la peine qu'il se donnait, il ne parvenait pas à mettre le doigt sur son nom. Kise dut s'en apercevoir, et prit les devants.

- Aheum, bonjour, accessoirement. Aida Riko, c'est bien ça ? Tu étais la coach de Seirin quand on était en Première et Deuxième année, si j'ai bon.

- Tiens, Kise-kun, ça faisait longtemps aussi. On ne te voit plus jouer, depuis le lycée.

- Ouais, j'ai arrêté. Mon boulot me prend pas mal de temps et puis, j'ai pas trop gardé contact avec l'équipe de Kaijô.

Kuroko remercia Kise en son for intérieur pour lui avoir rafraîchi la mémoire, et salua Riko à son tour.

- Moi aussi, je suis content de te revoir. Tu veux toujours être manager sportif ?

- Oui ! Je suis en Deuxième Année, y a du boulot mais vu que j'ai acquis pas mal d'expérience sur le terrain, je m'en sors plutôt bien.

Pas de doute là-dessus. Riko avait un talent inné pour cerner les capacités physiques et mentales des joueurs et leur concocter un entraînement sur mesure. De ce dont il se souvenait de Seirin, il savait qu'elle avait fait des merveilles avec leur équipe.

- J'ai vu Nigô en passant devant le restaurant, alors je me suis arrêtée pour venir le voir, et maintenant je tombe sur vous !

- Où est-ce que tu allais ?

- Au lycée, pour passer le bonjour aux anciens de l'équipe. Ça te dirait de venir, Kuroko-kun ? Avec Nigô, bien sûr, ça fait longtemps qu'ils n'ont pas eu leur mascotte pour les encourager !

Kuroko réalisa alors qu'ils devaient être tout près de son ancien lycée. Kise l'avait sans doute fait exprès, dans l'espoir de raviver quelques souvenirs éparpillés. Dans tous les cas, Seirin lui tendait les bras.

- D'accord, je viens.

- Moi aussi, puisqu'on a fini de manger. Vous espériez pas vous débarrasser de moi comme ça ?

Ils sortirent du restaurant et, accompagnés de Nigô qui vadrouillait aux alentours, prirent la direction du lycée. Bien que les vacances scolaires ne fussent pas encore achevées, les clubs sportifs s'étaient réunis pour s'entraîner tant qu'ils pouvaient avant la reprise des cours. En franchissant le seuil du gymnase, le bruit du parquet et des rebonds du ballon firent frissonner Kuroko. Il se surprit à sourire sans le vouloir. Lorsqu'ils arrivèrent sur le terrain, il regarda tout autour de lui et inspira comme s'il pouvait absorber cet environnement si empreint de nostalgie. Combien d'heures avaient-ils passées à s'entraîner entre ces murs, lui à perfectionner ses passes et les autres à enchaîner les paniers indéfiniment…

Tout à sa contemplation, il ne vit pas tout de suite que quelqu'un les avait rejoints. Pourtant, sa stature hors normes ne passait pas inaperçue.

- Pincez-moi, je rêve ! Si c'est pas Kuroko !

Et de s'accroupir pour gratouiller le ventre du chien qui s'était roulé à ses pieds.

- Et Nigô ! Ca, pour une surprise !

- Non mais j'y crois pas… Qu'est-ce que vous avez tous à me snober, aujourd'hui ! Moi aussi, ça fait un bail que je suis pas venu !

Le grand type se redressa de toute sa hauteur et passa sa main dans ses cheveux châtains, l'air embarrassé.

- Désolé, Kise ! Comment ça va ?

- Plutôt bien, et toi, Kiyoshi ?

- Super ! On avait prévu de passer voir l'équipe avec Riko, aujourd'hui. C'est sympa que vous soyez venus.

Se tournant vers Kuroko, il posa sur lui un regard bienveillant, comme du temps où il était leur senpai au sein de l'équipe.

- Content de te voir, Kuroko. Comment tu vas ?

- Bien, merci Kiyoshi-senpai.

- On ne s'est pas manifestés pendant ton hospitalisation. Désolé. On pensait venir te voir une fois que tu aurais récupéré, mais personne ne nous a prévenus de ta sortie…

- C'est rien, je préfère vous voir ici plutôt qu'intubé sur un lit.

Riko et Kiyoshi eurent un sourire amusé. Leur présence avait quelque chose de réconfortant. Sans doute parce qu'ils étaient tous les deux naturellement chaleureux.

- Tu as repris contact avec Kagami ?

- … Kagami ?

Les deux échangèrent un regard interloqué. Kuroko se mordit la lèvre.

Ils n'étaient pas au courant pour son amnésie. Il dut prendre sur lui pour leur expliquer, et l'air attristé qu'ils tentaient tant bien que mal de cacher ne lui échappa pas. Il décevait tout le monde, en confessant avoir oublié le temps qu'il avait passé en leur compagnie. Constamment, il créait de fausses joies à ceux qui le revoyaient.

Kiyoshi lui posa la main sur l'épaule, néanmoins, sans se départir de sa bonne humeur.

- Tu n'y es pour rien. Ce qui compte c'est que tu sois là, en pleine santé. Tout ça, ça te reviendra.

Ses paroles lui allèrent droit au cœur. Sur le moment, il se sentait heureux d'être là, juste présent, avec eux.

- Je ne me souviens plus vraiment de Kagami, mais… Je crois que c'est important que je lui parle. On a passé beaucoup de temps ensemble, pas vrai ?

- Ça, tu peux le dire ! Vous formiez un duo de dingues, tous les deux !

Riko resta songeuse pendant un instant, puis plongea la main dans son sac.

- Kagami-kun n'est plus au Japon. Il est reparti aux Etats-Unis pour intégrer une équipe professionnelle. Mais il pensait à toi et avant de partir, il m'a dit…

Sortant un bout de papier d'entre les pages d'un carnet, elle le déplia et lui tendit.

- Que si tu le cherchais, tu n'avais qu'à appeler ce numéro.

Kuroko saisit le papier et regarda les chiffres qui y étaient inscrits. Naturellement, ça ne lui disait rien. Cependant, l'indicatif était celui d'un numéro japonais, et non américain.

- Merci, coach.

Elle rit de bon cœur en entendant ce mot.

- Tu n'as plus besoin de m'appeler comme ça, tu sais ! Enfin, si tu insistes, j'accepte ! Dis, tu vas te remettre au basket ?

La question prit les trois garçons au dépourvu. Riko était toujours aussi directe, voire carrément rentre-dedans.

- Je n'y ai pas vraiment réfléchi…

Voyant la perplexité dans laquelle elle l'avait plongé, Riko n'insista pas.

- En tout cas, si tu as besoin de conseils, tu sais où me trouver !

Ils se séparèrent en fin d'après-midi. Des heures durant, ils avaient observé avec intérêt la nouvelle équipe de basket de Seirin, sans voir le temps passer. Kuroko s'était senti comme un poisson dans l'eau, tout du long. Et en échangeant un regard avec Kise alors qu'ils quittaient le gymnase, il comprit qu'il en allait de même pour lui.

Arrivés à la grille du lycée, ils restèrent un moment face à face, sans trop savoir quoi se dire.

- Fais pas cette tête, Kurokocchi. On remet ça quand tu veux !

- Je sais que tu as un emploi du temps chargé, je ne veux pas te déranger.

- Toi, me déranger ? Tu rigoles ! Tiens, avant que j'oublie…

Il saisit un calepin dans son sac, en arracha une feuille et griffonna quelque chose dessus, puis le tendit à Kuroko.

- Envoie des messages quand tu veux, je répondrai aussi vite que possible si je vois que c'est toi !

- Merci, mais je n'ai pas de téléphone pour l'instant.

- Pas grave, quand tu en auras un, tu me feras signe ! En attendant, passe par le fixe.

Il leva la main en signe d'adieu, puis partit dans la direction opposée. Alors qu'il se dirigeait vers la station la plus proche, Kuroko sentit comme un regain d'optimisme. Ses recherches débutaient à peine, mais savoir qu'il avait des amis sur lesquels compter pour renouer avec son passé atténuait quelque peu sa solitude.

Et dans le même temps, il se demandait comment un simple accident avait pu déteindre sur tous ceux qui l'entouraient, au point de les éparpiller aux quatre vents.


Ça suffit.

Plus jamais.

Plus jamais, tu m'entends ?

Tu me dégoûtes.

Disparais.


Il était en sueur. Dans le noir, partout autour de lui, rien, le silence de la nuit. Mais les mots résonnaient contre son crâne. Il se prit la tête entre les mains, respira, haletant.

Dehors, sous la lune, un chat hurlait.