I remember my love
Un énorme chien déboula dans la clairière. Noir comme la nuit, il était un mélange de races avec une grâce que seuls peuvent avoir les chiens aimés. Il est à coup sûr chéri dans sa famille. Sa queue battit tandis qu'il se précipita vers moi. Je combattis pendant quelques secondes l'envie de courir mais la présence de Rachel derrière moi me fit réagir très différemment.

Sans réfléchir, je tendis mon bras et la ramenai contre mon dos, ne tenant pas compte de ses protestations ou de sa surprise. Le chien s'arrêta à quelques pas et pencha la tête, indiquant je suppose qu'il ne comprenait pas notre comportement étrange. Derrière moi, j'entendis le rire discret de Rachel. Son corps trembla contre le mien tandis qu'elle tentait de se retenir. Mes sourcils se froncèrent. Le chien ne semblait pas agressif mais il ne nous connaissait pas. Je préférai prendre des précautions.

—Quinn, chuchota Rachel sur le ton de la confidence, c'est Broadway, mon chien.
Je roulai des yeux à cette dernière précision. Avec juste son nom, j'aurai pu le deviner. Quelle autre famille appellerait son chien ainsi ? Je me détendis, observant plus attentivement l'animal. Quelque chose en lui éveilla un souvenir flou et partiel.

—Pourquoi me regarde-t-il comme ça ? demandai-je à Rachel en me tournant à moitié vers elle.
—Je pense qu'il ne comprend pas pourquoi tu n'es pas à sa hauteur, expliqua-t-elle sérieusement, vous avez un rituel compliqué de bienvenue.
Le sourire dans ses yeux contredisait son visage sérieux. Il y avait quelque chose qu'elle ne me disait pas. J'attendis certaine qu'elle allait continuer mais elle se contenta de secouer la tête avant de me proposer :

—Pourquoi n'essaies-tu pas par toi-même ?
Il y avait un piège, c'était certain mais j'étais confiante dans le fait que Rachel ne me laisserait pas être blessée à côté d'elle. C'était une certitude que je ne pouvais pas effacer de mon esprit. Même si je n'avais aucune idée des expériences sur lesquelles je me basais pour en avoir fait une telle pensée. Sans un mot, le regard rivé sur Broadway, je m'agenouillais dans l'herbe. Il y eut un flou noir et puis une énorme langue râpeuse entreprit d'atteindre chaque centimètre de ma peau disponible.

Je m'écroulai à la fois sous la masse de Broadway et de rire sur le sol. Nous roulâmes quelques minutes avant que je n'arrivai à l'écarter de mon visage. Je fixai Rachel d'un regard meurtrier feignant la colère.
—Le médecin m'a dit de ne plus rien te dire, se justifia-t-elle avant d'ajouter précipitamment, Tu dois faire tes propres expériences et …
Le reste de sa phrase fut noyé dans le cri qu'elle poussa quand je me jetai sur elle pour la chatouiller. Je l'emmenai au sol et nous roulâmes quelques minutes entourées par Broadway qui bondissait excité par toute cette agitation. Nous finîmes par nous arrêter au bout de quelques minutes, toutes les deux à bout de souffle et toujours en proie à notre hilarité.

Son corps s'appuya contre le mien et je trouvai la position curieusement confortable. La tenir dans mes bras me donna confiance et protection. Je ne me souvins pas avoir déjà ressenti pareille sensation avant. C'était comme si le monde ne pouvait plus m'atteindre. C'est comme cela que l'on doit se sentir, pensai-je en moi-même, quand on aime une personne. Nos yeux se croisèrent et elle lut toutes mes incertitudes et toutes mes questions.

Le reste de l'après-midi fut bizarre et tendu. Ses pères m'accueillirent froidement lorsque nous ramenâmes Broadway. Rachel s'en excusa pendant des heures. Quelque chose me disait qu'ils avaient raison d'être si méfiant à mon égard. Pourtant plus les heures passèrent et plus je sentis ce sentiment grandir à l'intérieur de moi. Si elle le vit, elle n'en dit rien et proposa que je passe la nuit chez elle. Désireuse de voir ce que ça faisait de dormir à côté d'elle, j'acceptai.

La lune commença à monter dans le ciel loin au-dessus de moi. C'était bizarre de l'apercevoir ainsi à travers le velux du toit. Il faisait encore clair pourtant mais elle se découpait parfaitement dans le ciel bleu. C'était apaisant. Je pouvais comprendre pourquoi le lit se trouvait ici en-dessous. En pleine nuit, les étoiles devaient être magnifiques à observer.

Un sentiment de familiarité m'avait envahie dès l'entrée de la chambre. Mais ici, couchée sur son lit en attendant que Rachel revienne, c'était plus fort. Comme si j'avais fait cela de nombreuses fois. Je fermai les yeux, cherchant à me rappeler à quelles occasions mais sans y parvenir. Les émotions que cela provoquait en moi étaient plutôt curieuses.

Avant que je ne puisse m'interroger plus, Rachel fit son entrée. Elle me sourit brillamment. Elle s'était changée aussi et semblait prête à dormir. Elle hésita puis contourna le lit et se coucha à côté de moi. Elle me sourit encore une fois avant de constater.
—Tu sais, c'est toi qui m'a conseillée de laisser cette vue comme ça, expliqua-t-elle en montrant la lune, j'avais mis un rideau parce que j'étais dérangée par la luminosité mais je me suis habituée depuis.

Je souris timidement, pas certaine de savoir si je devais présenter des excuses ou pas. La manière dont elle l'a dit me fit penser que je l'ai forcée à le faire. Cette idée m'amusa au plus haut point. Je choisis une approche différente aux excuses.
—J'aime beaucoup les étoiles, commentai-je.

C'était presque un flirt sans l'avouer. J'avais abandonné toute prétention à chercher mon mystérieux prétendant. Il avait eu toute la journée pour se présenter et même plus. Sans signe de vie de lui, je prenais ce que j'avais sous la main … Littéralement. Son sourire rivalisa en éclat avec le ciel. Ses yeux écarquillés laissèrent passer toute la joie qu'elle ressentait de me l'entendre dire. Sa propre voix dans ma tête me rappela l'importance d'une bonne métaphore et le compliment à moitié caché dans ma phrase m'apparut clairement. Je ne dis rien d'autre. Nos regards l'exprimèrent pour nous. Le sien, chaleureux, accueillant m'invita à en dire plus, à aller au bout de ma pensée mais j'étais bien trop expérimentée pour me laisser avoir et dévoiler tout mon jeu maintenant.

Sa bouche s'ouvrit comme si elle allait demander quelque chose mais rien ne sortit. Au lieu de cela, elle éteignit la lumière de son côté et se tourna vers moi. Je sentais son regard me détailler dans l'obscurité. Je repris ma propre observation de la vue au-dessus de moi. La lune avait bougé et maintenant, on pouvait apercevoir les étoiles éclairer doucement le ciel. Un spectacle à couper le souffle.

Mon cœur s'est apaisé comme si une vague lavait toute inquiétude qui aurait pu me rester après cette journée avec elle. Une certitude grandit en moi mais je fus bien en peine de dire laquelle. Je savais juste que c'était important. Elle a brisé la glace qui me séparait de mes souvenirs. Je les sentis affleurer à la limite de ma conscience, pas encore tout à fait disponibles mais bien présents malgré tout. Demain serait un autre jour.

Je mettrais la suite à jour demain. ;-)