~ POV Jaden ~
Il se retourna et je le vis enfin. Jasper. Lui et moi avions les mêmes visages, les mêmes peaux, les mêmes traits, les mêmes cheveux : en tous points similaires. Nous étions jumeaux. Je croyais l'avoir perdu il y a presque cent cinquante ans. Mon frère. Il avait à peine changé depuis la dernière fois que je l'avais vu, un jour où il était rentré en permission de la guerre. J'ignorai cependant que ce fût la dernière fois que je le voyais. Il m'avait tant manqué.
J'ouvrais de grands yeux béats devant ce spectacle que je ne pensais pas – vraiment, mais alors vraiment pas ! – revoir un jour.
« Jasper ? » balbutiai-je, à peine audible.
« Jasper, tu le connais ? » réfuta la fille, répondant en même temps à ma question, en tournant la tête, puis le regard et enfin le reste de son corps de rêve vers mon frère. Lui n'avait pas bougé d'un iota. Son visage n'exposait pas de sentiment clair.
Il fronça les sourcils pour unique réponse, soutenant mon regard. De longues secondes (au moins une minute ou même deux, je ne saurai le dire) s'écoulèrent, lancinantes. Carlisle reprit la parole pour briser le silence.
« Jaden, voici Rosalie et Jasper. Rose, Jazz, je vous présente Jaden. Je pense que tous deux aurez des choses à vous dire. »
Sortant enfin de ma catatonie, je souriais, et je me rendais vraiment compte de mes actes à présent.
« Jasper, c'est bien toi… Je te croyais décédé il y a cent cinquante ans ! » bafouillai-je.
Il ne dit rien, ne bougea pas, ne fit aucun signe, tel une statue d'argile, me toisant seulement de ce regard altier qui lui allait si bien, autant humain que vampire. Alice se rapprocha de lui et le prit par le bras en passant son autre main sur sa joue délicate et dure comme la pierre. Elle souriait – je compris alors ce qu'elle voulait dire par « mon époux », plus tôt dans la journée.
« Jasper ? Tu réagis ? » demanda-t-elle.
Comme s'il ne pouvait entendre qu'elle, il répliqua, intrigué mais sans non moins me relâcher :
« Qui est-ce ? »
Je déglutis. Aucun Cullen ne sembla plus étonné que moi, ils paraissaient simplement déçus.
« Jasper ? C'est moi, Jaden ! Ton frère jumeau ! Tu l'as oublié, ou quoi ?! » répliquai-je aussi vite que je le pouvais, croyant à une mauvaise plaisanterie, et voulant probablement m'en convaincre moi-même de cette façon. « Je comprends qu'en presque cent cinquante ans de vie vampirique, ta famille soit passée de mode, mais de là à m'oublier comme ça, Jasper, je… »
« Je n'ai pas de frère… » me coupa-t-il, détachant ses mots avec attention.
Ces mots me firent l'effet d'une douche froide.
« … Je veux dire, mis à part Edward et Emmett. Mais nous nous ressemblons étrangement. Tu as bien dit 'jumeau' ? » Il parlait aisément, presque naturel.
« Jaden, c'est vrai, j'aurai du te prévenir » reprit Carlisle. « Jasper n'a aucun souvenir de sa vie précédente. Il ne se souvient pas de toi. Je suis navré, j'aurai du t'en parler. Excuses-moi. Jasper, Jaden est ton frère biologique. Vous viviez ensemble lorsque vous étiez encore humains. »
« Quoi ? » dit Jasper, se tournant vers son père adoptif. « J'ai un frère jumeau ? »
« Oui, Alice a eu une vision, et nous l'avons retrouvé ainsi. Mais maintenant que vous vous êtes retrouvés, vous allez pouvoir réapprendre à vous connaître ! N'est-ce pas fantastique, Jazz ? Mais Jaden, contrairement à toi, se souvient parfaitement de sa vie antérieure. Ça risque d'être délicat. »
« Waouh... » répondit-il pour unique réponse.
Retrouvant le sourire face à ce nouvel espoir, je courrai vers mon frère retrouvé pour lui sauter au cou. Il fut si surpris qu'il recula de plusieurs pas, pour finalement tomber à la renverse lors de notre collision. Je le serrai contre moi autant que le pouvait mes bras de vampire. Tout le monde rit à ce moment-là, à l'exception d'une personne : Rosalie. J'ignorai pourquoi mais ne cherchait pas à en savoir plus ; je savourai mes retrouvailles avec mon frère aîné. Nous étions des copies conformes, mais Jasper était habillé avec une certaine élégance. Evidemment, il vivait dans une maison avec une famille, et on voyait d'entrée qu'ils n'avaient pas à se plaindre question finances.
C'est ainsi que je passais les heures suivantes aux côtés de tous les Cullen, collé à mon frère, nous harcelant mutuellement de questions les uns sur les autres – mais Jasper était bien plus calme que moi. Il n'avait aucun souvenir de moi, ce dont je fus triste. Jusqu'à ce que j'eus une idée.
J'ai toujours eu un certain don : en touchant quelqu'un, je peux « revoir » certains de ses souvenirs, ou faire partager les miens. De telle sorte que si la personne – ou moi-même – se concentre suffisamment, je peux « revivre » ses souvenirs, en étant présent mais invisible dans son passé. Je me suis toujours demandé pourquoi je possédais cette faculté. Elle ne m'avait pas servi beaucoup jusqu'alors, mais mon créateur m'avait entraîné à le maîtriser correctement, m'assurant qu'il me servirait. Aujourd'hui, je sais qu'il avait raison.
Après leur avoir expliqué en quoi consistait mon talent, je proposai à Jasper et au reste de la famille de « voir » dans mes souvenirs. Peut-être Jasper y trouvera-t-il des choses familières ? Lui et Rosalie semblaient plutôt réticents à cette idée, contrairement à leurs conjoints, frère et parents, très enthousiastes. Ils se laissèrent finalement convaincre après avoir tenté d'y échapper. Je leur demandai à tous de serrer la main que je leur tendais et me concentrai intensément sur les souvenirs que j'avais de mon enfance. Les images défilaient dans mes yeux fermés, et je savais qu'ils voyaient exactement ce que je voyais : une sorte de vision partagée. Je me revoyais petit, jouant avec mon frère, nos parents encore vivants, puis lors de la guerre de Sécession, adolescent et quittant Jasper. Je leur faisais partager les visions d'horreur de la guerre civile, les dizaines de morts dans les rues, les enfants qui pleuraient, la vie morne que nous respirions. Néanmoins, notre famille, les Withlock, était plutôt bourgeoise, et nous vivions dans une petite ville reculée du Texas, plus ou moins épargnée par ces tueries.
C'est alors qu'un souvenir encore plus douloureux revint en moi : le jour où j'ai appris la mort de mon frère jumeau. Cette fois, ce n'était pas que des images. Les Cullen et moi-même avions été projetés dans une vision du passé. Nous le revivions. Je les regardais, ils ne semblaient pas comprendre ce qui arrivait.
« Ne vous inquiétez pas » leur dis-je. « Il arrive que lors d'un intense souvenir, on soit projeté dedans. Au sens propre ! Mais personne ne peut nous voir et nous ne pouvons interagir avec le passé. »
Nous regardions tous autour de nous. Un cimetière. Le ciel était noir d'orages et il pleuvait des cordes. Je me souviens. Jamais je n'ai été plus triste qu'à ce moment-là. Le cimetière était vide. Les Cullen cherchaient encore qu'Alice s'écria « Regardez là-bas ! » en désignant du doigt une tombe sur une colline où gisait à genoux un jeune garçon, à une trentaine de mètres. Nous nous retournions tous de son côté et le fixâmes. Ils n'avaient pas l'air de comprendre.
« Le jour où j'ai appris la disparition de Jasper » annonçai-je d'une voix brisée en détournant la figure. Je savais ne pas avoir besoin d'en dire plus. Ils comprendraient.
« Jaden, je suis navrée, sincèrement » me dit Esmé en me prenant dans ses bras.
Des larmes perlèrent mes yeux tandis qu'elle me berçait. Alice et Emmett eux aussi pleuraient. Rosalie prit son compagnon dans ses bras, et Edward, Alice. Jasper continuait de contempler la scène, le regard comme éteint. Plusieurs minutes passèrent ainsi. Soudain, il s'avança vers la colline. Il marchait d'un pas lent. Lorsqu'il arriva à hauteur du jeune homme, il s'accroupit à côté de lui. Se joignant à lui, il posa une main sur son épaule, mais passa – à sa surprise – au travers de celle-ci dans un nuage de poussière. Le fantôme de mon passé ne réagit pas, ne pouvant le voir, il continuait de pleurer, le visage entre les mains, ses cheveux blonds ruisselants de pluie. Jasper le dévisageai, compatissant. Puis il se tourna vers la tombe, afin de l'examiner. Elle semblait récente, on pouvait y lire : « 1840 – 1863 - Major Jasper Withlock, repose en paix ». Je m'approchais de mon frère jumeau (et de moi-même) suivi de près par les autres vampires. Je m'asseyais près de lui et, sans que nous n'ayons besoin de nous parler, je me glissai dans ses bras et il me serra contre lui. Je ne pouvais plus stopper mes larmes, à présent.
« Je suis désolé, désolé de t'avoir fait subir cela… » murmura-t-il à mon oreille, d'une voix douce et harmonieuse. Il savait pertinemment que ce n'était pas sa faute, mais se sentait coupable.
Je ne pouvais rien y rétorquer, mes pleurs engourdissaient ma voix. Mais il n'avait pas besoin de réponse. Je plongeais mon visage contre son cou car je ne voulais plus revivre cette scène. En un instant, nous revînmes à la réalité. Je ne me trouvais plus dans les bras de Jasper, et seules quelques larmes glissaient sur ma joue.
« Quelle expérience ! » s'exclama Carlisle, un peu désorienté.
« C'est vraiment dur tout ce que tu as enduré, Jaden » compatit Edward.
« Oui, Jasper et moi avons toujours été extrêmement proches l'un de l'autre. Il faisait parti de moi. Il s'est toujours comporté comme un grand frère protecteur envers moi, et bien que nous étions trait pour trait les mêmes, et accessoirement qu'il n'était mon aîné que d'une dizaine de minutes, c'est comme cela que nous nous sommes toujours considérés : lui l'aîné condescendant et moi le cadet insupportable. (Il y eut un rire général, et je me tournais vers Jasper.) Tu as pris soin de moi. Tu faisais passer ton confort après le mien. Tu m'as tout appris. Tu étais là pour me réconforter – et tu as toujours su avec facilité ce que je ressentais. Je me sentais en sécurité près de toi. Le jour où tu m'as quitté pour la guerre, j'ai ressenti un grand vide, mais c'était ton choix. (Je souriais) J'essayai par tous les moyens de t'en dissuader, mais tu étais trop têtu ; même lorsque je t'ai fait remarquer que tu étais trop jeune, tu m'as répondu que tu pouvais passer pour trois ans de plus. C'est pour ça que sur ta tombe il est écrit '1840'.»
Le soleil allait bientôt se lever. J'ignorai totalement la veille que je rencontrerai mon frère jumeau décédé il y a de cela des décennies ! Cependant, je remarquai que Rosalie avait disparu. Depuis le début, je sentais qu'elle ne m'appréciait guère. Je ne comprenais pas pourquoi (Carlisle m'avait expliqué au cours de la nuit que Jasper et Rosalie se faisaient passés pour jumeaux car ils étaient épris de deux Cullen : ils ne pouvaient décemment pas être Cullen aussi. C'est ainsi qu'ils étaient les Hale.). Elle me voyait peut-être comme une menace.
