Je vais voir la Bataille des Cinq Armées dimanche et franchement, je n'en peux plus d'attendre^^

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Chapitre 3

And who are you, the proud lord said,
T
hat I must bow so low?
Only a cat of a different coat,
That's all the truth I know.

In a coat of gold or a coat of red,
A
lion still has claws,
And mine are long and sharp, my lord,
As long and sharp as yours.

And so he spoke, and so he spoke,
T
hat lord of Castamere,
But now the rains weep o'er his hall,
W
ith no one there to hear.
Yes now the rains weep o'er his hall,
A
nd not a soul to hear.

G.R.R Martin, "The Rains of Castamere

De sa courte vie, Bilbo n'avait jamais vu de foule aussi silencieuse.
Du balcon à demi dissimulé dans l'ombre des voûtes où elle se tenait, Kili accroché à sa tunique, elle avait une vue sur l'ensemble de la scène. Le Grand Hall d'Erebor était plein à craquer, et elle n'aurait pas été surprise d'apprendre que l'intégralité de la population des étages supérieurs s'y trouvait réunie.
Elle était déjà venue ici. Une fois.
La Hobbite frissonna rien qu'au souvenir. Kili regardait avec curiosité, les yeux grands ouverts. Pour lui non plus, le spectacle ne semblait pas familier.
- Ne te penches pas, dit-elle nerveusement, retenant le gosse par le col de sa tunique alors qu'il jetait un oeil par dessus la balustrade de pierre.

Bilbo fixa, au bout du Hall, la Grande Porte d'Erebor, noire, immense, menaçante, hérissée de crocs et de piques, barrée de métal sculpté en forme de têtes de dragons grimaçantes.
Les dragons.
On appelait souvent le Roi sous la Montagne "Fléau des dragons". Elle ne savait pas pourquoi ce surnom. Elle ne voulait pas savoir. Les dragons se classaient de toute façon dans la même catégorie que les Elfes, la Lignée de Durïn et les Nains glabres à deux têtes.
Elle se demanda soudain ce qui se trouvait derrière la porte.
Au delà. Dehors.
La plupart des gens prétendaient qu'ils n'y avait rien. Juste des cendres, de la fumée et des restes carbonisés ça et là.
D'autres voulaient croire que l'Extérieur était une sorte de Paradis rempli de lumière et où la souffrance n'existait pas, et qui devait se mériter par ses actions. Ceux-là n'étaient pas nombreux et se réunissaient en sectes aux pratiques douteuses et dotées de noms atypiques et ronflants tels que "Les Paladins du Grand Forgeron", "Les Adorateurs de Melkor" ou "l'Honorable Confrérie des Fervents Serviteurs de Yavanna".
Et puis il y avait ceux qui considéraient que quoi que soit ce qui se trouvait au dehors, tout valait mieux que vivre dans cet Enfer qu'étaient les bas-fonds d'Erebor, et qui tentaient le voyage. Et aucun de ceux qui étaient sortis de la Montagne, en admettant qu'ils y soient tout d'abord parvenus, ce qui relevait du plus haut exploit, n'étaient revenus. Les tentatives étaient nombreuses, les échecs plus nombreux encore. Car pour aller au dehors, il n'y avait qu'une seule issue. Il fallait passer la Porte. Et le Roi sous la Montagne n'avait pas la moindre intention de laisser qui que ce soit s'échapper.
À tel point que la majorité de ceux qui décidaient de se suicider pour échapper à leur misérable existence choisissaient tout simplement de courir en hurlant vers la porte. Ceux qui parcouraient plus de vingt mètres avaient en général beaucoup de chance, mais ne vivaient tout de même pas assez longtemps pour s'en réjouir.
Après tout, la liberté ou la mort quand on n'a plus rien à perdre, n'est-ce pas un choix où l'on est de toute façon gagnant?
Une mort rapide et quasiment sans douleur.

Bilbo comprenait parfaitement ces gens. Après tout, elle avait été l'un d'eux.
C'était il y avait des siècles, lui semblait-il. Elle n'était plus si naïve, ni aussi désespérée.
Son regard glissa sur les alentours de la Porte. Il y avait peut-être eu moins de gardes en armures noires, mais rien n'avait fondamentalement changé.
- Est-ce que c'est des chiens? demanda Kili en pointant du doigt les grands quadrupèdes noirs aux longues oreilles et aux puissantes mâchoires, maintenus dans des cages dont, elle le savait, il suffisait d'une seule pression sur le loquet pour que les grilles s'ouvrent brusquement, lâchant leur contenu sur l'infortunée créature qui s'était approchée d'un peu trop près.
- Wargs, cracha-t-elle. T'en approches jamais si tu veux pas finir broyé.
Les yeux du petit s'agrandirent brusquement de terreur.
- Ils sont méchants?
Allons bon.
Bilbo ne put empêcher les coins de sa bouche de se relever en un vilain sourire. Autant inculquer la peur au gamin dès maintenant. Histoire d'augmenter un peu son espérance de vie.
- Ils sont pires que ça, déclara-t-elle. Ils n'aiment rien tant que la chair tendre et délicate des petits enfants.
Kili glapit de terreur et se réfugia derrière elle, le regard fixé sur les fauves. Bilbo ébouriffa les cheveux du petit Nain, un peu honteuse. C'était vicieux de sa part.
- Mais je ne les laisserais pas t'attraper.
Elle ne savait pas si c'était une promesse qu'elle pourrait tenir.
Après tout, ils l'avaient attrapé, elle.

Un frisson parcourut la colonne vertébrale de la Hobbite. Elle avait été si proche de la porte...
Les gardes avaient été rassemblés autour de quelque chose qu'elle ne pouvait pas voir de là où elle était, leur attention complètement détournée de leur devoir primitif, et elle n'était après tout qu'une Hobbite même pas adulte, insignifiante par définition. Une petite créature maigre, terrifiée, mais agile et discrète, si discrète que personne n'avait fait attention à elle, et qu'elle avait bien cru avoir un espoir de sortir.
Et puis, au moment où cette pensée lui avait effleuré l'esprit, les Wargs l'avaient sentie, et s'étaient tous mis à hurler et à aboyer en même temps et elle avait paniqué et s'était mise à courir, oubliant toute prudence.
Elle avait entendu les cages s'ouvrir en une fraction de seconde et le martèlement de pattes dont les griffes cliquetaient sur le sol de pierre, et le poids soudain sur son dos, le contact du granit froid, l'haleine chaude et puante de la bête et puis la douleur, la douleur surtout, insupportable, de longs poignards sales et ébrèchés creusant dans sa hanche, mordant, broyant, et l'odeur de rouille de son propre sang.
Bilbo porta instinctivement sa main à sa hanche droite et la massa machinalement. Elle se demanda pour la énième fois comment elle avait fait pour ne pas rester boîteuse, d'autant que les mâchoires de Wargs étaient réputées pour être extraordinairement sales.
Parfois elle se demandait tout simplement comment elle pouvait être encore en vie.
Elle s'était vue déchiquetée, éventrée, démembrée, avait fermé les yeux en priant pour que ça soit rapide.
Et puis brusquement, il y avait eu la voix.
Sa voix.
Et tout avait cessé.
- Non, avait-il dit.
La bête l'avait immédiatement lâchée et elle s'était recroquevillée sur le sol dans son propre sang, des larmes dégoulinant sur sa figure, sciée en deux de douleur et de terreur.
Elle n'avait plus rien compris, après ça.
Après ça elle avait cru qu'on la laisserait partir.
Après ça elle s'était maudite de sa naïveté.
Après ça, elle n'avait plus regretté qu'une seule chose, c'était que le Warg ne l'ai pas tuée tout de suite.
- Bilbo?
Kili, ses yeux chocolats remplis de questions, la ramena péniblement à la réalité. Le gamin ne pouvait pas savoir.
Il ne pouvait pas savoir que pour sa tentative d'évasion ou de suicide, elle avait eu la malchance de choisir le jour précis où le Roi sous la Montagne faisait sa visite de courtoisie à la Garde. Ceci dit, elle ne pouvait pas le prévoir non plus, ayant agit sur un malheureux coup de tête qu'elle n'avait cessé de regretter plus tard.
Il n'avait pas stoppé les Wargs par pure bonté.
Non.
Il n'avait stoppé les Wargs que pour faire durer le plaisir. Parce qu'elle lui offrait la parfaite occasion de s'amuser.
Elle l'avait su instinctivement au moment où elle avait croisé du regard l'éclat malsain qui brillait dans ses yeux de glace.
- Et bien, et bien, qu'avons-nous là?
Elle était morte, ce jour-là. Ou du moins, elle avait cru l'être pendant un temps. Lui le croyait toujours. Mieux valait pour elle ne pas le détromper.

Bilbo se mordit violemment les lèvres en voyant la simple estrade érigée devant le trône de pierre vide.
Il serait là, elle le savait, et il regarderait comme il l'avait regardé souffrir elle sur cette estrade, un sourire obscène plaqué sur la figure, les yeux rivés aux siens.
Une expression perçue à travers un voile pourpre de douleur. Une expression qu'elle n'oublierait jamais. Tout plutôt que de revivre cela.
Elle ou Kili. L'âge du gosse ne l'arrêterait pas, elle en était sûre.
Les planches de bois étaient propre, beaucoup trop à son goût. Elle avaient été propres, soigneusement lavées pour elle aussi, sauf que tous les lavages du monde ne pouvaient les débarrasser de l'odeur du sang dont elles étaient régulièrement imbibées. Elle l'avait encore dans les narines, cette senteur douceâtre qui l'assaillait de toutes parts alors que ses ongles creusaient dans les planches de bois.
Rien n'avait changé.
Elle ne pouvait se rappeler de la date exacte. Il y avait beaucoup de choses dont elle ne pouvait se rappeler, mis à part la douleur, et c'était sans doute mieux.
Sauf qu'il n'y avait pas de billot pour elle comme il y en avait un aujourd'hui.
Et il n'y avait pas la foule pour assister à son exécution. Voir sa mort se reflèter dans les yeux de tous ces gens. Tout simplement un cauchemar.

Il y eut une brève sonnerie de cor, qui résonna longtemps dans le silence. La foule, si c'était possible, devint encore plus calme. On n'entendait plus un son, autre que la lourde respiration de centaines de poitrines serrées de peur. L'atmosphère devint soudain oppressante, à la limite du supportable. Bilbo se tendit.
Il était là.
Elle n'avait plus qu'une envie, s'enfuir en hurlant. Mais elle resta et se força à regarder, ses doigts crispés sur l'épaule de Kili.
Le Roi sous la Montagne s'assis nonchalamment sur le trône de granit, vêtu d'une armure noire de pied en cap, sa couronne et les plates de son corselet hérissées de pointes, incrustées d'un grand dragon taillé dans le rubis le plus profond. De loin, cela évoquait surtout une énorme tache de sang.
Kili grimaça de douleur et elle relâcha immédiatement la pression sur son épaule.
- Bilbo, qu'est-ce qui se passe?
Le gosse avait peur. Elle ne pouvait pas le blâmer pour ça.
Elle observa le Roi sous la Montagne se verser un verre de vin, le faire lentement tourner entre ses doigst avant de le siroter à petites gorgées.
Quelque part près de la porte, un Warg hurla.
Le Roi sous la Montagne fit un geste de la main. Bilbo vit la foule bouger à l'autre bout du Hall, s'écarter, s'ouvrir en une macabre haie d'honneur. Deux gardes amenaient, traînaient quelque chose, ou plutôt quelqu'un. Elle ne voyait pas bien, mais elle accrocha du regard un éclat doré.
- Stupide, Baggins, stupide, marmonna-t-elle. Tu peux encore t'enfuir et emmener le gamin ailleurs.
Les pieds enchaînés du prisonnier ne touchaient plus terre et pendaient misérablement. L'un d'eux était bizarrement tordu, et Bilbo fut soudain assez satisfaite de ne pas être plus près. Au moins, de là où elle était, elle avait le bénéfice de l'imagination. Mais la trace rougeâtre qu'il laissait sur le sol de pierre derrière lui ne laissait guère de doute sur son état. Pas plus que les mêches écarlates parsemant la somptueuse crinière dorée.
Le Lion.
Les deux Gardes le portèrent plus qu'ils ne l'amenèrent sur l'échafaud, et il trébucha plusieurs fois pour monter les marches, mais repoussa leur aide lorsqu'il dû se tenir debout seul, face au Roi sous la Montagne, uniquement vêtu d'un pantalon souillé de sang, ses boucles d'or cascadant sur ses épaules meurtries. Il y avait quelque chose de magnifique, mais néanmoins terrible dans ce spectacle. Elle-même n'avait pas eu autant de courage.
Un Lion ne supplie pas, se rappela la Hobbite. Il était beau, ce Lion doré. Et pourtant il allait mourir et elle allait le regarder mourir parce qu'il n'y avait rien, strictement rien qu'elle ne puisse faire. Cela faisait longtemps que le sentiment perpétuel de sa propre impuissance avait cessé d'ennuyer Bilbo Baggins.
- Qui se tient devant nous en ce jour?
Le Roi sous la Montagne avait une voix tout à fait remarquable, elle le savait, tout le monde le savait et le redoutait.
Basse et douce, évoquant du velours ou le chatoiement de l'acier sortant de son fourreau. Une voix malsaine qui envoya des frissons de peur dans la colonne vertébrale de la Hobbite et lui donnait envie de rentrer sous terre. Même Kili frémit.
L'un des gardes répondit, et sa voix semblait rauque, criarde, désagréable en comparaison.
- Vili, fils de Nili, se tient devant le Roi sous la Montagne, afin de répondre de ses crimes.
Kili laissa échapper un petit cri étranglé qui résonna un peu trop fort dans le silence.
- Adad, gémit-il, et aussitôt la main de la Hobbite se verrouilla sur sa bouche.
Les dents du petit Nain creusaient dans sa chair, mais elle n'en avait cure.
- Tu vas nous faire repèrer, idiot, siffla-t-elle entre ses dents.

En bas, la tête du Rois sous la Montagne s'était brusquement relevée et son regard était fixé sur les voûtes.
Bilbo paniqua. Il ne pouvait pas avoir entendu. Impossible. Ils étaient trop éloignés. ..
N'est-ce pas?
Bilbo avait l'impression que ses yeux était fixé sur elle, bleus et froids et brûlants de folie et qu'il la voyait, qu'il savait qu'elle était là. Elle se força à respirer calmement.
Il ne pouvait pas la reconnaître. Elle était plus vieille, plus mince, il y avait la cicatrice, et puis il avait fait tuer tellement de gens...
Il ne pouvait pas se souvenir de tous.
- Tiens toi tranquille, Kili, ordonna-t-elle à mi-voix.
Le gamin se mit à pleurer mais hocha la tête et elle retira lentement sa main.
Le Roi continua de scanner le plafond des yeux comme s'il cherchait quelque chose. Il lui sembla que son regard s'attardait un peu trop sur l'endroit où ils étaient cachés, mais il finit par se tourner dans une autre direction, et Bilbo put recommencer à respirer normalement.
- Et quels sont ses crimes? demanda-t-il, avec le ton de quelqu'un qui savoure une friandise longtemps désirée.
- Il est accusé de haute trahison et de crime de lèse-majesté envers le Roi sous la Montagne. Il est accusé d'avoir hébergé des traîtres et d'avoir comploté contre la couronne, énuméra le garde. Il est accusé de s'être lié à la famille des Usurpateurs, et d'avoir contribué à la perpétuer.
La révélation frappa Bilbo comme un coup de poing.
Adad.
Amad et Fee.

C'était encore pire que tout ce qu'elle aurait pu imaginer. Elle avait recueilli, aidé et protégé un membre de la lignée de Durïn. Un vrai.
Exactement le même crime.
Et le Roi sous la Montagne savait pour Kili et il allait le chercher et...
Elle attira convulsivement le garçon contre elle.
- Qu'est-ce qu'ils vont lui faire?
Les pupilles charbonneuses de Kili étaient dilatées de terreur. Bilbo se mordit la lèvre et détourna le regard.
- Qu'est-ce qu'ils vont lui faire? répéta le gosse plus fort.
- Et quelle est la sentence que ces crimes appelent? reprit le Roi comme en écho.
- La mort.

Normalement, c'était à cet instant précis que la foule assoiffée de sang était censée se mettre à rugir, mais personne ne bougea, et le silence était comme un chape de plomb.
Kili se mit à sangloter.
Les gardes forcèrent le guerrier blond sur ses genoux, lui plaquant la tête contre le billot de bois. Il ne se débattit même pas.
La voix du Roi sous la Montagne s'éleva à nouveau dans l'oppressant silence.
- Nous sommes magnanimes et offront à Vili, fils de Nili, notre clémence.
Des murmure commencèrent à parcourir la foule. Le Roi leva la main et ils cessèrent aussi vite qu'ils étaient apparus.
- En contrepartie, nous ne demandons qu'une seule chose.
Bilbo resserra ses bras autour de Kili. Elle savait ce qu'il allait demander. Le petit avait caché sa tête dans le creux de son cou et trempait allègrement sa tunique, mais qui s'en souciait?
Ce n'était qu'un gosse propulsé dans quelque chose de bien trop grand pour lui, mais qu'on ne voulait pas laisser vivre juste parce qu'il était né dans la mauvaise famille. Ce n'était pas juste. Et elle n'allait pas laisser cette satisfaction au Roi sous la Montagne.
- Où est votre épouse? Où sont vos enfants? questionna le Roi, et il y avait quelque chose de cupide et de nettement moins gracieux dans sa voix.
Le prisonnier se redressa à demi avant qu'un garde ne lui plaque à nouveau la tête contre la pièce de bois.
- Ishkaqwi ai durugnul! cracha-t-il.

Bilbo rentra instinctivement sa tête dans ses épaules. Elle ne connaissait que quelques phrases en khuzdul, et celle-ci, malheureusement, en faisait partie, étant donné qu'elle revenait souvent dans la bouche des Nains des bas-fonds. Et d'après son expérience, bien qu'elle n'eut jamais essayé, il était assez suicidaire de signifier à un roi qu'on crachait sur sa tombe.
Immédiatement un des gardes envoya un grand coup de son pied botté de fer dans les côtes du condamné. Le craquement qui en résulta résonna sinistrement sous les voûtes de pierre, mais pas un seul gémissement de douleur, si infime soit-il, ne s'échappa des lèvres du Lion.
Le Roi sous la Montagne ne bougea pas. Il se contenta de siroter lentement son verre de vin, qui semblait tournait à la couleur du sang sous la lumière des torches. Ça aurait fort bien pu être du sang, d'ailleurs, mais elle n'avait pas pas moindre envie de le vérifier.
- Bourreau, faites votre office, dit-il calmement.
Le prisonnier, Vili fils de Nili, père de Kili, releva une dernière fois la tête vers le plafond. Un réflexe qu'elle avait souvent vu chez des condamnés à mort ou des agonisants. Ils regardaient tous le ciel. Elle ne savait pas pourquoi. D'autant qu'il n'y avait pas de ciel. Seulement la Montagne.
Puis elle s'aperçut qu'il regardait droit dans leur direction. Il ne pouvait pas les voir. Personne ne pouvait. N'est-ce pas?
Puis elle se rappela du lien puissant, plus que chez les autres espèces, qui unissaient les Nains à leur progéniture, et une sueur froide descendit sa colonne vertébrale. D'une façon ou d'une autre, le Lion savait que son fils était là.
Un bras passé autour des épaules de Kili, Bilbo avança légèrement dans la lumière. Pendant un instant, elle croisa le regard du Nain agenouillé. Juste avant qu'on ne lui plaque à nouveau la tête sur le billot, elle aurait juré l'avoir vu sourire. La Hobbite eu l'impression bizarre qu'il lui confiait son fils.
Ou peut-être était-ce juste un effet de la lumière.

- Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qu'ils vont lui faire? Bilbo?
Les questions de Kili se faisaient plus anxieuses. Le gosse paniquait. Il ne comprenait pas.
Un garde attrapa le Lion par la crinière, commença à trancher les lourdes mèches dorées. La Honte suprême pour un Nain. De l'humiliation pure et dure.
Elle vit soudain la hache, large, lourde, le fil brillant sous la lumière des torches. Un truc énorme qu'elle aurait bien été en peine de soulever. Pas une arme de combat, néanmoins. Une arme de boucher, destinée à débiter quartiers de viandes et autres.
Kili poussa un gémissement de détresse. Bilbo ne réfléchit pas. Elle agrippa le gosse et le plaqua contre elle, lui maintenant le visage contre son torse. Kili se mit à se débattre violemment, mais elle avait suffisamment de force pour ne pas le lâcher.
Trente secondes. Si elle pouvait tenir comme ça trente secondes...
- Ne regarde pas, ne regardes pas, Kili, ne regardes pas, mumura-t-elle comme un mantra dans les cheveux ébouriffés du petit Nain, les caressant doucement, les yeux fixés sur l'échafaud.
Elle regarderait, elle. Elle raconterait plus tard au gamin que son père avait été brave, mais il n'avait pas besoin de voir ça.
La hache s'éleva, s'abattit en sifflant.
Un choc, puis le silence.
La tête du Lion roula sur l'estrade, la souillant d'une longue trainée rouge vif.
Le bourreau souleva la souleva par ses cheveux désormais courts et fit trois fois le tour de l'échafaud en la levant dans les airs.
La foule était toujours aussi silencieuse.
Kili avait cessé de se débattre au moment du choc et sanglotait violemment, ses petits doigts crispés dans la tunique de la Hobbite.
En contrebas, le Roi sous la Montagne se leva et quitta les lieux sans un regard pour le cadavre. La foule commença à sa disperser alors que les grandes portes de mithril du palais claquaient derrière lui, chacun allant de son petit commentaire.
Bilbo souleva le gamin dans ses bras, lui maintenant le visage dans le creux de son cou, et commença à le porter vers les escaliers.
Pas besoin non plus qu'il voit la tête de son père plantée sur une pique et exposée, ni son cadavre décapité être emporté pour être jeté dans la Fosse.
Elle ne savait pas exactement où était la trappe qui ouvrait sur ce gigantesque charnier où l'on jetait tous les corps des condamnés depuis des siècles. À l'intérieur du palais, elle pouvait supposer.
Après tout, elle y avait été jetée aussi, bien qu'elle n'en eut aucun souvenir, ce qui était sans doute préférable.
C'était Nori qui l'avait trouvée, inconsciente au milieu des charognes. Nori qui en plus de ses activités de voleur détroussait également les cadavres, une activité qui s'avèrait très lucrative.
Et Nori l'avait emmenée et soignée, et elle s'était réveillée sans savoir où elle était ni pourquoi elle était encore en vie ni comment.
C'était le jour où elle avait décidé de survivre. À n'importe quel prix.

Kili était lourd dans ses bras, ses petits bras croisés autour de son cou, mais pas aussi lourd que ses pensées.
Elle allait devoir redoubler de prudence, voler du matériel et encore plus de nourriture.
Oh, et aussi régler définitivement son problème de drogue.
Ça allait être absolument génial.
Le petit Nain pleura tout le long du trajet et toute la journée et encore une partie de la nuit et elle ne fit rien d'autre que de le bercer doucement en lui parlant bébé, chantonnant des airs dont les paroles n'avaient ni queue ni tête. S'il n'y avait eu que ça, mais le petit avait aussi perdu son horrible poupée, et bien qu'elle ne considérât pas cela comme une tragédie, il lui semblait que cela ne faisait qu'empirer les choses .
Elle ne pleurait pas. Cela faisait des années qu'elle ne pleurait plus.
Bilbo se rappela soudain de la petite perle qu'elle avait trouvée. Techniquement, elle appartenait au gosse, n'est-ce pas?
Elle la sortit machinalement de sa poche. Pas lavée du sang, mais tant pis.
Les yeux rougis du petit Nain s'écarquillèrent.
- C'était à ton Adad, non?
Il hocha la tête, reniflant pitoyablement, secoué de hoquets. Elle prit une mèche de cheveux noirs derrière son oreille, la lissa.
- Tu fais quoi?
Bilbo fit une tresse courte, loin des oeuvres d'arts naines, mais satisfaisante, puis accrocha la perle à son extrémité.
- Il sera toujours avec toi, comme ça, expliqua-t-elle.
La petite main du gosse se referma sur sa tresse, la serrant jusqu'à ce que ses jointures blanchissent. Il la regarda dans les yeux.
- Bilbo, tu peux être mon Amad, maintenant?
C'était inattendu, ou peut-être pas tant que ça, en fait. Après tout le tressage nanique, d'après ce qu'elle en savait, ne se peatiquait qu'entre membres de la famille proche.
Mais le gamin n'avait qu'elle. Il était orphelin. Comme elle.
La perspective lui parut soudain terrifiante.
Bilbo se mordit les lèvres. Étant donné qu'elle était bien partie pour se le coltiner pendant un temps plus qu'indéterminé, il fallait bien commencer quelque part, non?
- Je suppose que oui.
C'était stupide.
Elle enfreignait toutes ses propres règles.
Ça ne lui apporterait que des problèmes.
Mais alors que le petit Nain, non, le petit Prince, se rappela-t-elle, se nichait dans ses bras, elle ne parvenait pas à regretter sa décision.
- Je ne les laisserais pas t'avoir, Kili, promit-elle silencieusement. Jamais.

à suivre...