Plus aucun soleil ne brisait les ténèbres dans lesquelles il rouvrit les yeux. L'air sentait à plein nez l'humidité des vieilles caves mal aérées, mais il n'en souffrait pas : un cocon protecteur enveloppait son corps d'une chaleur diffuse, ne laissant à l'air libre que poitrail et visage. Une faible lumière lui laissait deviner les silhouettes de plusieurs piliers, larges comme des troncs d'arbre.

Un nuage de murmures bourdonnait dans cette forêt souterraine :

« Qu'est-ce que vous croyez ? Qu'ils nous gardent juste pour le plaisir d'ouvrir un zoo ? Ils vont nous bouffer, je vous le dis : on est que des bouts de viande dans leur freezer !

– Dis pas ça. Ils n'ont encore mangé personne.

– Ça viendra. Ils sont repus pour le moment mais ça viendra.

– Dis pas ça !

– L'armée va venir. J'ai passé moi-même l'appel, et ils ont dit qu'ils viendront. Ils viendront. Ils viendront.

– Dans combien de temps ?

– On va tous crever !

– Vos gueules, bande de cons ! Je crois que le petit est réveillé. »

Le silence tomba sur l'essaim sans visage. Un instant.

« Ça va petit ?

– Rien de cassé ?

– Pauvre gosse.

– Comment t'es arrivé là ?

– Pauvre gosse, pauvre gosse…

– T'es sûr que ça va ?

– Où est ta maman ? »

Son regard passa frénétiquement d'un bout à l'autre de la pièce, au gré des voix qui en échappaient. Elles venaient de partout et de nulle part à la fois.

« Maman ? répéta-t-il. Maman, j'ai faim. »

À nouveau les voix se turent. Un instant.

« Il va mourir. Il va mourir, et c'est tout ce qu'il a à dire ?

– C'est qu'un enfant ! Il ne peut pas comprendre.

– On va tous crever !

– Non, ils viendront. Je le sais, ils viendront.

– Dans combien de temps ?

– Pauvre gosse, pauvre gosse... »

L'enfant ne dit plus rien. Il n'écoutait même plus, et la complainte des condamnés se transforma peu à peu en musique enquiquinante qui berçait sa somnolence.