Flamme d'amour, meurent les beaux jours

Vivre sans internet, c'est dur… T.T Je ne peux compter que sur mon tel, c'est atroce ! Je demande une pétition pour envoyer un missile rempli de nyan-cat à la gueule de tous les opérateurs existants sur cette planète, ça leur fera les pieds ! Na !

Sinon, je tiens à m'excuser encore une fois. Je n'avance pas dans l'Homme et la bête parce que je n'ai pas encore trouvé une seconde pour écrire. Pourtant, j'ai déjà créé le document et tout ! J'ai même trois phrases dessus ! (Ouais, ça, c'est bien une de mes technique, t'sais ! J'écris trois mots pour que, la prochaine fois, j'me dise 'oh super, en plus j'ai commencé !' XD Je sais, ça fait pitié comme technique d'auto-persuasion, mais croyez-moi, ça fonctionne). Purée mais heu-reu-se-ment que j'avais cette fic en réserve ! J'aurais été un fantôme sinon ! U.U

J'espère que la rentrée se passe bien pour vous, courage en tout cas :D

En ce qui concerne la fic, je n'ai pas grand-chose à dire si ce n'est que vos réactions me font marrer, vous pouvez pas imaginer ! XD J'ai vraiment hâte de vous partager la suite, ça me tient vraiment à cœur parce que ça m'a pris des mois et des mois pour ficeler le scénario (une enquête, c'est grave dur à faire, mine de rien) alors vraiment, j'suis pas mécontente d'en venir à bout !

Passons maintenant aux réponses, mes p'tits agneaux !

Asahi :

Je te comprends, il est trop cool, Pologne, comme perso ! XP Puis il parle genre trop comme ça, quoi ! Je kiff trop ! Je le voyais trop briser l'ambiance triste avec son parlé légendaire (et ça a marché apparemment). Et oui, ma petite ! U.U J'ai vomi des arcs-en-ciel sur ce chapitre après avoir ingéré des petits cœurs. C'est nooormaaaal en Russ… – voit Ivan – kofkof… (Puis bien sûr qu'on le reverra, ce cutie chéri ! J'me suis fait chier à créer un rôle pour ce perso alors crois-moi, il a intérêt à ramener ses jolies petites fesses !) Je ne sais pas à 100% ce que tu imagines pour la fin de la fic (l'expérience m'a prouvé qu'entre ce que je prévoyais et vos espérances, y avait souvent un gouffre à votre avantage XD) donc je suis pas trop, trop sûre, tu vois ? Surtout qu'avec toi, je peux m'attendre à tout ! (mais bordel ce que je peux te kiffer grave, ma belle… tss) donc merci encore, t'es un ange, je te nem (et j'ai aussi beaucoup les deux autres parce que voilà ! Vous me faites iéch à être cute, là !)

Aelig :

Mi amoooore ! Ne pleure pas à cause de mes conneries, je n'en vaux pas la peine ! Moi ? M'incruster subtilement dans ma fic ? XD Naaaaan ! Tout du moins, j'y pensais pas quand j'ai écrit (mais mon cerveau prend parfois des initiatives). Je voyais bien Feliks parler comme ça pour détendre l'atmosphère, à vrai dire ! Ce perso est fait pour ça ! Et oui, Francis est un fantôme 'impuissant' comme tu dis (le pauvre, en fait… la frustration qu'il doit avoir), mais je vais essayer de pas trop le laisser sur le carreau, sinon il servirait à rien, ce serait dommage pour l'un des persos principaux de la fic… Sinon, oui, tu as raison de noter les différentes interractions avec les personnages parce que même si Thuthur est triste bah… y avait d'autres gens qui aimaient Francis :'( Désolé pour la FACES family inexistante, ce sera pour une prochaine fois ! Keur !

Arsenall :

Je crois que con comme je suis, j'avais pas réalisé A QUEL POINT le passage entre le chapitre 1 et le début du 2 était… antithétique XD Dans ma tête, c'était genre trop normal ! C'est la première fois que je mélange autant de genres en une fic… '^' J'espère que je vais m'en sortir sans laisser une partie à l'abandon (normalement, ça devrait aller, mais on ne sait jamais… y a toujours une différence entre mes plans et le résultat tapé ! XD) Quant au Francis pas très sentimental, j'avoue que je suis prise de cours ! OoO En fait, ça me semble totalement évident qu'il est raide dingue d'Arthur (mais après, je connais l'intégralité de la fic, donc c'est normal que ça me paraisse évident, surtout que j'ai déjà écrit leur scène de rencontre et tout…) Après, je me dis que mon Francis a tendance à souffrir d'avoir laissé Arthur et, quelque part, il se sent moins digne de lui (rho, j'aimerais bien discuter plus de ce sujet, mais je risque de trahir mes intentions, je le sais ! Tss !) Bref, à mes yeux, qu'il redescende sur Terre pour veiller sur lui trahissait son amour mais si tu me dis que ça manque d'évidence… hum… je vais essayer de rendre ça plus manifeste mais je garantis rien ! XD Dur de juger son propre travail ! Merci de ton honnêteté, en tout cas, j'apprécie ! Biz' à ton cul (/PAN/)

Mimichan :

Ahahah ! Pourquoi imaginer un Paradis avec trois lyres et deux anges qui se baladent quand on peut s'imaginer des orgies de bouffe et de sexe ! XD C'est ça la vie ! Vouiiiiii ! Et Francis qui s'éloigne de ça en revenant sur Terre (houuu ! Je lui ai fait tellement de mal à ce perso… et maintenant, c'est au tour d'Arthur de bouffer dans sa gueule !) J'adore toutes tes théories, on sent la professionnelle des histoires tordues dans chacune de tes suppositions (tu vois ? même inconsciemment, tu te trahis U.U je savais que t'étais comme ça, je le savais !) Les indices arrivent ! Entrecoupés de pièges (je crois) mais ça arrive ! J'ai hâte de voir dans quelles directions vont partir tes idées ! Beuzoou !

Sanae :

Hey ! Je réponds toujours (en théorie, si j'oublies pas par hasard) aux reviews qu'on me laisse (surtout quand elles sont choupinettes comme les tiennes ! /keur pour toi/) Oh oui, mon dieu, je t'ai fait un faux espoir, ma pauvre chérie (et le pire, c'est que j'y ai pensé en me relisant…) mais hélas, notre pauvre Français adoré est bel et bien crevé… Je vais pleurrrreeerrr ! Q.Q Pourquoi que j'ai fait ça ?! Je crois que faire de Feliks un ange était la meilleure idée de la fic ! XD vu comment vous réagissez tous, je me dis que j'ai bien fait ! Hâte de le revoir, ce petit-là ! Je ne te spoilerait pas mais tu sauras bien un jour ce qui s'est passé pour notre pauvre fantôme (courage) surotu que tu m'as l'air motivée à ne pas tomber dans mes pièèèègeuh ! Mouahaha ! Nous verrons bien de quoi tu es capable, jeune Jedi ! En attendant, merci et kiss ! (P.S : si tu veux tout savoir, j'ai rédigé à ce jour 8 chapitres donc, sauf contretemps, je posterais tous les samedis sur les cinq prochaines semaines :D)

Tooran :

Ah mais sans Francis en fantôme, cette fic perdrait de sa saveur ! U.U (surtout, j'pourrais jamais me résoudre à faire un Fruk sans l'un des persos… psychologiquement, je tiendrais pas le choc ! XD Au fond, je crois que je reste très fleur bleue…). Je suis contente que ça te plaise ! Mettre un ange aussi libre dans ses mœurs, ça met un peu de joie dans tout ce capharnaüm de feelz ! Il faut bien compenser quelque part ! En tout cas, je te remercie pour ton commentaire, j'espère que la suite te plaira ! Biz', chérie !

Alice :

Hohoho ! Mais qui voilà ! Dans mes bras ! /PAN/ Je pouvais pas commencer décemment une année scolaire sans frapper un grand coup ! (même si faire crever Francis au chapitre 1 peut paraitre quelque peu extrême… kofkof !) Cette vision de l'après-mort, c'est, je crois, 'mon' Paradis plutôt que LE Paradis (mais chut, personne ne doit savoir !) Han, t'es trop choupi avec tes compliments, je fonds… Oh t'as peut-être raison… Je pense que déchirer un personnage de cette façon-là peut l'amener à se confondre un peu avec l'univers des 2P (même si c'était pas mon but à la base). C'est une jolie référence (mais c'est triste pour Thuthur…) Et en effet, l'enquête commence maintenant ! avec des feelz, des retournements de situation, de retournement sur le bureau ! (wut ?) Et plein de bonnes choses comme ça ! Mmmmh ! Je t'embrasse et te remercie d'avoir vaincu la fatigue pour prendre le temps de m'écrire (trop mimi !) Keur sur toa !

Vouuuuaaaaala !

Sur ces bonnes paroles, j'annonce le début de l'enquête ! (enfin… 'enquête', 'enquête'… disons que c'est pas mal entrecoupé de flashback, tout ça XD)

Bref, j'espère ne perdre personne en route (façon, si vous avez survécu au premier chapitre, vous êtes prêts pour la suite).

Alors bonne lecture, j'espère ! Et kiss à vous tous !


Chapitre III :

Pour la première fois depuis longtemps, Arthur se leva tôt dans le but on-ne-peut-plus louable que d'aller au travail. C'était le premier signe de sa réintégration à la vie mondaine depuis la mort de Francis, une sacré étape en soi qui aurait dû lui valoir moult encouragements si seulement ce désir n'était pas motivé par quelques obscures desseins. Il ne fallait pas être un grand sage pour comprendre qu'il avait la ferme intention de mener son enquête envers et contre tous, et c'était peine perdue que de l'en dissuader. Or, son entourage n'allait pas apprécier qu'il retourne autant le couteau dans la plaie au lieu de passer son temps à se reconstruire hors de cette tragédie. Arthur ne voulait pas lâcher le morceau et il s'y tiendrait jusqu'à sa résolution.

Il éteignit son réveil à peine une seconde après qu'il eut sonné, ouvrant les yeux d'un coup brusque comme s'il avait fait semblant de dormir jusque-là. La détermination dans ses yeux alarma Francis, resté présent toute la nuit pour veiller amoureusement sur son sommeil. Il lui connaissait ce regard, cette volonté, cette rage de vivre – et pour cette dernière, c'était plutôt la rage de vivre pour un ultime but. Et une fois atteint, qu'arrivera-t-il ? Quand Arthur se retrouvera démuni, réponses ou pas ? Que fera-t-il ? Tournerait-il enfin la page pour s'élancer vers un avenir meilleur ? Non, déjà, s'il découvrait le fin mot de l'histoire, jamais plus il ne pourra vivre comme avant. Jamais plus il ne pourra vivre. C'était bien pour cette raison qu'il ne devait absolument rien découvrir.

Francis espérait voir son mari se lasser ou perdre espoir en cette affaire, ou du moins, qu'un de ses proches trouve le moyen de le détourner de ses questions – Allistor, par exemple. Francis ne voulait que son bonheur, et celui-ci ne pouvait pas exister parmi les débris de cette histoire. A la limite, fusse-t-il préférable qu'Arthur retrouvât l'amour malgré ses interrogations ? Sans doute. Tout était plus acceptable que de poursuivre cette quête malsaine.

Et pourtant, cela sembla mal parti ce jour-là. Sa motivation ne faisait pas un pli, Arthur avait bondi du lit pour glisser dans la cuisine et avaler un petit déjeuner consistant avec vigueur. La bouche encore pleine, il s'était précipité à la douche de sa démarche empressé, glissant un peu sur le carrelage de la salle de bain mais se rattrapant comme à chaque fois au lavabo. Il avait pris quelques secondes pour se scruter dans le miroir, comme pour analyser son nouvel état émotionnel – vérifier qu'il ne se traduisait pas dans ses traits –, à moins qu'il ne soit en train de se rappeler que, derrière ce miroir, il demeurait l'armoire à pharmacie et, fatalement, les médicaments qui avaient failli prendre sa vie. Se remettant de ses émotions, Arthur lâcha son bas de pyjama au sol avant de grimper dans la douche. L'eau purifia son corps de ses précédentes marques de sommeil, le réveillant davantage et le confortant dans sa décision. Il avait déjà ses sens en alerte, prêt à en découdre avec la vie.

L'inspecteur se retrouva finalement préparé, lavé, habillé, rassasié, face au bureau du salon. Un profond soupir qui pouvait traduire son trouble intérieur lui échappa, avant qu'il n'ouvre le tiroir pour y sortir son insigne et son Sig-Sauer, chargé de sa dizaine de munitions. Tenir une arme dans les mains lui procura une sorte de choc dans le bas du dos, comme si au fond de lui, la perspective qu'il puisse la retourner contre lui-même ne l'avait pas quitté depuis sa tentative de suicide. Il avait peur de ce dont il était capable à cause du chagrin. Même aujourd'hui, il ignorait s'il devait remercier son frère ou lui en vouloir pour ne pas l'avoir laissé mourir tranquillement. Le couple se serait tué, la tragédie aurait été parfaite. Mais non, il fallait qu'il vive, lui disait-on. C'était son rôle. Depuis quand un veuf avait-t-il un rôle dans ce monde ?

Peu importe.

Il rangea l'arme dans son holster, porté à la ceinture, à l'endroit parfait pour qu'il n'ait qu'à faire une crispation de l'épaule pour y remonter sa main. Il fallait être rapide et dégainer le premier face à l'adversité. Heureusement, Arthur avait d'excellents réflexes et un bon sens du tir.

Avec son grade, il avait l'avantage d'être libre de son choix vestimentaire, à condition de ne pas être gêné dans l'exercice de ses fonctions. Avant la mort de Francis, il était toujours habillé de chemises nacrées pour rester sobre, qu'il rentrait dans un pantalon ni trop élégant, ni trop décontracté – un bas de costume qui ne le serrait pas et ne l'entravait pas pour courir –, ce qui lui avait donné un air classe et gentleman et qui, longtemps, avait excité Francis – il ne s'était jamais gêné pour le lui dire, en plus. Et maintenant que les beaux jours n'étaient plus qu'un souvenir, Arthur ne jurait plus que par le noir corbeau le plus morbide qui soit. Plus que sobre, il était devenu la Mort. Son deuil, il le porterait jusqu'à avoir le fin mot de l'histoire, plus question de porter du blanc ou une quelconque couleur. Seuls ses mèches blondes et ses iris verts éclaireraient son visage désormais.

En le contemplant tristement, Francis se fit la réflexion que son mari avait définitivement quitté la vie mondaine où il l'avait trainé de son vivant. Arthur ne sortait presque jamais et n'entretenait de relation qu'avec sa famille et quelques éventuels collègues de travail. Il n'était pas du genre à se mêler à la foule ou à aimer les nouvelles rencontres, son petit confort personnel le satisfaisait assez. Mais en épousant son opposé total, il avait été plus ou moins forcé de quitter ce mode de vie pour s'ouvrir au monde, Francis ayant été pour lui la porte ouverte à la vie en communauté. Tout cela était fini maintenant.

De la solitude intempestive de sa précédente vie, Arthur s'était laissé guider dans un monde de sociabilité plus florissant et harmonieux, avant de rechuter dans cette mise à l'écart volontaire. Mais ce n'était pas la même chose. Avant de découvrir l'amour, Arthur n'avait été qu'un adolescent désabusé qui, comme ses compatriotes, s'était laissé gagner par l'inquiétude et l'approximation promise par sa vie future. Il avait eu sa période un peu rebelle, où son unique but avait été de déconner pour se donner l'illusion d'exister aux yeux de cette société à double visage, puis il avait compris que sa quête resterait mauvaise tant qu'il ne s'investirait pas plus pour comprendre ce monde qu'il fuyait.

C'est en tombant amoureux qu'il avait compris à quel point il se fichait de plaire ou de comprendre son environnement, parce que tout ce qui lui avait importé au moment où il avait dit « oui », c'était d'enfin vivre à travers quelqu'un. Son individualité n'avait pas spécialement besoin de se promouvoir aux yeux du monde quand une seule paire d'iris lui suffisait. Dans une société démocratique, la lutte entre l'individuel et le collectif est souvent terrible, mais Arthur s'était mis à penser que cela n'en valait pas forcément la peine. Il pouvait travailler pour le bien commun et rentrer dans ce fameux « moule » qui faisait peur à tout le monde, tout en restant lui-même. Et ça, seuls ses proches pouvaient le voir et en juger. C'était ça, la solution, à ses yeux. Plutôt que de s'amuser comme certains à se mettre en valeur pour un rien – en tout bon narcissique qui se respecte –, il s'était contenté de s'épanouir à travers celui qui comptait le plus pour lui.

Et là, il fut heureux.

Parce qu'en vivant par le biais de Francis, il s'était défait des idées reçues, des attentes de la vie. Peu importait qu'il soit flic, en couple avec un homme ou bien d'origine britannique. Les gens qui le jugeaient, il ne leur devait rien. Façon, il faisait la même chose par pur orgueil mal placé. Francis lui avait fait assumer ses défauts et lui avait rendu la confiance en soi que l'adolescence lui avait retiré. Il était sorti décomplexé avec son mari comme soutient et s'était intégré à la vie en société avec fierté. La fierté de savoir qu'on est un homme accompli et qu'on n'a pas besoin de prostituer ses qualités au monde pour lui prouver ce qu'on vaut.

Son pilier mort, que deviendrait-il ?

Eh bien, contre toute attente, Arthur ne sembla pas avoir perdu cette confiance en soi – il ne le montrait pas, en tout cas – mais s'était tout simplement refermé sur lui-même. Sa porte vers le monde était partie, le laissant cloitré chez lui, et il avait fallu cette histoire de coups et blessures pour le motiver à fouiller les cendres. Il voulait des réponses. A moins qu'il ne cherche des questions auxquelles se rattacher.

Son affection rendait sûrement ses pensées subjectives, mais Francis le trouva sublime dans son chagrin. Arthur, paré de ses habits noirs, était devenu un corbeau intouchable et divin. Les assauts de la vie se voyaient déjà sur son visage, marques indélébiles de sa tristesse, mais qui ne l'enlaidissaient pas. Au contraire, il avait acquis l'expérience des vieux sages et le charisme des grands hommes, le tout surmonté d'un regard torturé entre devoir et désir. Ce n'était plus le même homme qui se tenait là, arme à la hanche, mâchoire crispée et sourcils froncés. Les mimiques n'étaient plus les mêmes, la gestuelle était plus assurée, le tracé de son corps plus marqué par une posture plus ferme. Arthur était horriblement, tragiquement et désespérément sublime.

Et penser cela mit Francis mal à l'aise. Il n'arrivait pas à concevoir qu'on puisse trouver un endeuillé sublime. Et pourtant… Surtout que ce deuil était pour lui, Francis voyait sa mort être portée par son mari. Chaque seconde à le fixer lui rappelait ce qu'il avait fait, à quelle extrémité il était arrivé. Avait-ce été une erreur ? Francis avait beau réfléchir, il ne voyait pas comment il aurait pu en être autrement.

Alors qu'il s'apprêtait à partir, Arthur fut retenu de justesse par Allistor, à peine réveillé, qui était descendu pour lui souhaiter bon courage. En voilà un autre que l'expérience de la mort avait anobli. Jamais cette grande-gueule de rouquin n'avait été aussi responsable et mature que maintenant. Il était passé du grand frère mesquin au véritable aîné de fratrie, et il faisait bien savoir à Arthur qu'il allait lui coller aux basques très longtemps.

Si c'était pas mignon…

« Ne fais rien de stupide, ordonna le plus âgé. T'y vas pour bosser, pas pour découvrir je-ne-sais-quoi sur la mort de Francis.

_ Non… Bien sûr que non… »

Jamais hypocrisie ne fut plus évidente. Tout le monde savait ce qu'Arthur allait faire une fois sur place, tout le monde désapprouvait, mais tout le monde le laissait faire par crainte de lui faire mal. Francis aurait aimé qu'Allistor soit un peu plus malin sur ce coup-là. Il fallait décourager Arthur de trop fouiller dans cette fatale tragédie, ne serait-ce que pour le préserver.

« Tiens-moi au courant si t'as besoin de quelque chose, reprit l'aîné. Et surtout, n'oublies pas que tu peux compter sur moi si jamais tu ne te sens pas bien.

_ Je sais… J'y penserais, promis ».

L'étape du mensonge sur le palier de la porte étant achevée, Arthur se dépêcha vers sa voiture et, pour la première fois depuis une éternité, quitta sa chère maison et, par défaut, le tombeau de son mari. Il eut un pincement au cœur en voyant s'éloigner son paradis depuis le rétroviseur, mais reprit vite contenance car il avait une affaire à mener coûte que coûte. Plus de trois mois s'étaient écoulés déjà… Il fallait juste espérer qu'aucune preuve n'ait été détruite entre temps.

A peu près vingt minutes plus tard, Arthur quitta sa voiture dans le parking du commissariat, ancrant ses deux pieds bien à plat contre la terre, comme s'il se préparait à un combat étouffant et fastidieux. Calmement assis sur le siège passager, Francis n'osa même pas traverser la portière pour le rejoindre. Il avait l'impression qu'à son niveau, il ne pourrait rien faire d'autre que de contempler les agissements d'Arthur, de loin, en silence, jusqu'à se demander pourquoi il avait fait le choix de revenir d'entre les morts. Par amour, bien sûr mais… Ce monde n'était plus le sien, il n'y avait plus sa place, et pourtant il s'y accrochait puérilement dans l'espoir de suivre à l'œil la vie de celui qu'il aimait. Il se sentait ridicule. C'était le premier à reprocher à Arthur de s'accrocher à son souvenir mais ne faisait-il pas la même chose en le suivant comme un chien ?

Lorsqu'il le vit s'avancer vers l'entrée du poste, Francis se sentit obligé de bouger. Si son but était de rester au maximum près de lui, mieux valait commencer tout de suite. Bien sûr, il ne se gênerait pas pour laisser trainer ses oreilles de fantôme un petit peu partout. Quitte à être mort, autant en recueillir les avantages, tels que l'espionnage ou la récolte d'informations – deux choses différentes, oui.

Comme on s'y attendait, l'entrée d'Arthur fit sensation auprès de toutes ses connaissances. De toute façon, si on ne connaissait pas Arthur Kirkland (ce qui serait déjà un exploit en soi), on ne pouvait pas ignorer le nom de Francis Bonnefoy, ni son visage angélique. Leur couple avait suscité pas mal de questions à Saint-Malo, tant il était atypique. Au premier coup d'œil, on ne leur trouvait que des traits contradictoires (le genre de différences qui vous fait normalement haïr l'autre) mais, plus le sujet revenait sur les lèvres et plus on leur notait quelques similitudes notables. Et peu à peu, on avait trouvé que leur couple était plutôt bien accordé, finalement. Même si, quelque part, on se demandait toujours comment un homme d'aussi mauvaise foi qu'Arthur avait pu charmer un imbécile heureux comme Francis. Mystère total. Déjà, on se demandait comment ils s'étaient rencontrés. Même les plus fleurs bleus n'osaient concevoir qu'ils aient eu un coup de foudre en pleine rue en se croisant par hasard. Et comme cette question avait hantée la ville, Francis et Arthur s'étaient fait un malin plaisir de ne jamais rien divulguer, juste histoire de faire planer le doute. Ce jeu les avait toujours amusés…

Quoiqu'il en soit, lorsque l'endeuillé ouvrit les portes pour s'engager dans le commissariat, les discussions s'achevèrent de suite et une majorité de regards convergèrent vers un même point central : Arthur. Ceux qui ne l'avaient pas vu entrer remarquèrent cette ambiance soudainement froide et gênée, ce qui les poussa à leur tour à chercher la source de cette atmosphère pesante. Leurs yeux tombaient sur une silhouette plus sombre que l'onyx qui se déplaçait à pas feutré à travers le hall, son arme et son insigne bien en place à la hanche, puis glissaient sur les traits durs de son visage fermé et sérieux pour ensuite descendre sur le corps affiné par tout ce noir, amaigri par un manque évident de vitamines. On aurait pu le trouver fragiles mais, même là, ce serait se voiler la face. Il était évident qu'Arthur avait souffert, ça se sentait dans ses yeux et dans sa gestuelle, mais il avait l'air remis (en apparence), son air était plus… assuré que ce qu'on aurait imaginé. En tout cas, Arthur fascinait par son aspect quasi divin. Il se dégageait de lui tout ce qu'on avait toujours trouvé d'attirant chez Francis et qui manquait normalement à Arthur.

Ce charisme appartenait à Francis, non ?

Tout comme cette prestance naturelle…

Cette démarche qui se voulait noble et langoureuse…

C'étaient les mimiques de Francis qu'Arthur venait de s'accaparer ! Le vrai Kirkland était plus effacé, plus discret, moins démonstratifs de sa personne. Lorsqu'il se déplaçait, on ne le suivait que d'un œil car il n'était pas du genre à attirer l'attention sur lui. Là, c'était comme s'il disait « je suis revenu, je suis là et je domine le monde ». Rien que ça. Arthur ne voulait donc pas être vu comme une victime et qu'on s'apitoie sur son sort. On n'avait même pas envie, en le voyant, de lui présenter des condoléances. Il semblait au-dessus de ça.

En tout cas, il imposait le respect rien que par son allure, là où, auparavant, il avait pris l'habitude de se contenter de regards noirs et de menaces imaginatives. Déjà qu'il était respecté avant la mort de Francis, il allait devenir littéralement irrésistible quoiqu'il fasse !

« Vargas, vous viendrez me voir dans mon bureau dans cinq minutes, dit-il simplement en fixant le petit Italien embarrassé qui le fixait avec des yeux ronds ».

Ne prêtant nulle attention aux débuts de chuchotements qui fleurissaient sur son passage, Arthur s'exila dans son bureau pour poser son manteau et reprendre ses marques avec ce lieu qu'il connaissait par cœur. Assis sur un siège relativement confortable, il pianota ses dix doigts contre le bois sec pour réfléchir un instant à la suite des événements, ignorant que, à deux mètres de lui, Francis le couvait du regard, accoudé contre le mur à gauche de la porte, les bras croisés sur sa poitrine avec un air sceptique.

« Je ne sais pas du tout ce que tu as l'intention de faire, Arthur, mais par pitié, tiens-toi tranquille ».

Comme s'il pouvait l'entendre…

Une poignée de secondes plus tard, Feliciano Vargas tapa à la porte avec l'air très clairement mal à l'aise. Emmitouflé dans son uniforme d'agent, il avait plus l'air d'un enfant que d'un véritable représentant de l'ordre. Heureusement, il savait utiliser ses armes à bon escient et gardait une grande lucidité malgré ce petit air idiot qu'il se trimballait naturellement.

« V-v-vous avez besoin de quelque chose, inspecteur… ?

_ Oui. Je veux le dossier de Francis Bonnefoy sur mon bureau dans les plus brefs délais.

_ C'est absolument hors de question, clama une troisième voix qui fit sursauter Francis et Feliciano ».

Arthur n'avait pas bronché, se levant calmement pour glisser vers sa théière personnelle dans l'espoir de se faire une petite infusion à la camomille. Sa démarche restait ferme et son visage clos. On comprenait pourquoi Feliciano claquait des dents en lui parlant, puis avec l'arrivée surprise de Ludwig Beilschmidt derrière lui, ça n'allait pas arranger l'ambiance générale. Les deux hommes les plus respectés et les plus flippants du commissariat s'étaient lancés dans un conflit d'intérêt sous ses yeux ébahis. Mauvaise journée pour le pauvre Italien.

« Je crois que vous ne saisissez pas dans quelle situation vous êtes, Kirkland. En tant que proche de la victime, il vous est interdit de participer à l'enquête et vous savez très bien pourquoi.

_ Vous êtes aussi un de ses proches, contra Arthur en versant une boisson chaude dans sa tasse préférée.

_ Il était ami avec mon frère, nuance. Je ne le connaissais pas et n'ai aucun a priori qui viendrait gêner l'enquête, ce qui n'est certainement pas votre cas. Par ailleurs, je n'apprécie pas du tout votre comportement immature. Comment pouvez-vous décemment convoquer un de vos collègues pour le mettre dans une situation aussi indélicate ? Vargas n'est pas votre sous-fifre, c'est un agent à qui vous devez le respect.

_ Je lui ai juste demandé un dossier, calmez-vous.

_ Vous ne toucherez pas à ce dossier !

_ Ne haussez pas le ton, Beilschmidt ! »

L'Italien parvint à s'enfuir discrètement pour préserver sa vie. Il avait même eu la délicatesse de fermer la porte pour couvrir les éclats de voix et minimiser l'impact que cela aurait sur le travail des autres. Deux inspecteurs qui se disputent, ça a de quoi faire des étincelles. Les nerfs à vifs, Francis était également sorti de là, sachant d'ores-et-déjà que cette discussion (ou dispute, plutôt) n'aboutirait à rien de satisfaisant. Ludwig était trop attaché aux règles pour céder et Arthur s'en battait allégrement les couilles. Il était plus qu'évident que, dès l'instant où l'Allemand aurait le dos tourné, l'Anglais se jetterait comme un vautour sur le fameux dossier. Dossier qui devait trainer quelque part sur le bureau d'un de ses collègues. L'affaire était sûrement encore en cours, sinon il aurait été prévenu des avancées de l'enquête. Le fait qu'il n'ait reçu aucune nouvelle signifiait bien que les indices étaient maigres et que rien d'intéressant n'était trouvé. Pour un suicide, rien de plus normal. Mais bien sûr, personne ne voulait lâcher l'affaire (et surtout, personne ne voulait l'avouer à voix haute). Cette question ne hantait pas que la famille du défunt. « Pourquoi ? » Tout le monde connaissait Francis et sa joie de vivre. Alors « pourquoi » avoir mis fin à ses jours ?

Un homme si bon ? Si généreux ? Si prompt à aider son prochain ?

Ce directeur d'une des plus importantes associations caritative du pays ? Fondé de sa main ? Financé de sa poche ? Un homme ayant voué sa vie à secourir les autres ? Cette histoire ne faisait aucun sens pour personne. Depuis des années, on félicitait Francis pour ses bonnes actions, on levait son verre en son honneur à chaque fête des voisins, on le saluait respectueusement dans la rue, on l'écoutait dès qu'il ouvrait la bouche… Qu'est-ce qui avait foiré dans ce parcours sans tâche ?

Parce que c'était réellement ça.

Francis était la pureté incarné, la gentillesse à son degré primitif. Il n'avait jamais eu un mot au-dessus de l'autre, n'avait jamais fait de mal à qui que ce soit et ne portait préjudice à personne. On ne lui connaissait aucun ennemi. Personne ne lui résistait mais parce que personne ne voulait lui résister. Puis, de toute façon, comment résister à un homme sûr de lui qui vous parlait d'amour et de paix dans le monde ? Son empire de l'entraide, il l'avait fondé avec deux amis et n'avait joué que de son charisme pour se faire une place et obtenir des investissements durables. Pas de manipulation, juste des promesses qu'il avait tenu.

Pourquoi ?

Feliciano s'était couché sur son bureau pour récupérer son énergie pompée par le stress, sous le regard désolé du fantôme. Il aurait aimé passer sa main sur ses jolies petites mèches brunes pour lui offrir une caresse réconfortante mais il ne faisait que le traverser lorsqu'il essayait. C'était frustrant.

L'agitation était loin d'être finie, en plus, puisqu'Arthur quitta son propre bureau en claquant la porte, enfermant Ludwig à l'intérieur, pour hâter le pas vers d'autres lieux moins inhospitaliers. Il se fit bien sûr héler par un Allemand au bord de la rupture nerveuse mais n'y porta tellement aucune attention que l'insulte sous-jacente à ce silence paraissait évidente. Les autres agents baissaient les yeux sous le passage d'un Arthur Kirkland aussi charismatique qu'apeurant, se demandant du même coup comment Beilschmidt pouvait décemment hurler sur un collègue en deuil plutôt que d'ouvrir simplement le dialogue avec lui – comme le ferait un humain civilisés.

A peine arrivé, on lui cassait déjà les couilles. Arthur en aurait pleuré de rage si sa décence n'avait pas pris le dessus. Au lieu d'extérioriser toute frustration malvenue, il préféra s'exiler dehors, dans un coin tranquille où personne ne se risquerait à le chercher. Le commissariat possédait une arrière-cour pas bien grande – vestige historique d'un ancien antiquaire, et qui était relativement délabrée après abandon. Généralement, on y autorisait certains fumeurs compulsifs à se payer une petite pause clope tranquille. La modeste cour donnait sur trois hauts pans de mur en plus de celui du commissariat, trois bâtiments sans portes ni fenêtres donnant sur ce côté-ci. Un endroit paisible donc.

Les bombardements de la Seconde Guerre mondiale avait explosé ce qui devait être une ancienne maison rustique, aujourd'hui totalement disparue, sauf un unique mur porteur de trois mètres maximum, à moitié en ruine, parallèle au commissariat et collé au bâtiment de gauche. Une petite cachette. Des petits malins avaient bougés les lambeaux de briques pour improviser un petit banc de pierres pour deux personnes maximum. Et comme personne n'allait payer pour se débarrasser de ce vestige, le lieu était devenu le petit refuge de certains guignols.

La rumeur raconte que les plus libertins auraient pris du bon temps ici, entre deux dépositions ennuyeuses.

Dans tous les cas, c'était la bonne cachette pour élaborer un plan d'action et Arthur alla s'y asseoir sans plus de cérémonie. Il devait trouver un moyen efficace de mettre son nez dans cette enquête sans que le cadet Beilschmidt ne lui mette des bâtons dans les roues, ce qui promettait d'être compliqué. Il allait devoir la jouer fine et attaquer quand l'autre aurait le dos tourné. Il serait également bon pour Arthur d'avoir des complices au boulot, ou du moins des diversions pour contrer la menace allemande. Etudier les temps de pause de Ludwig serait un bon début pour pouvoir agir sans risques…

« Je connais ce regard… Toi, tu manigances un bon gros plan foireux.

_ Même pas vrai ».

Erzsébet, qui venait d'apparaitre, s'accouda au muret décharné en fixant son collègue de travail, assis sur le banc de fortune collé au mur adjacent. Il avait les cuisses écartés et les mains sur les genoux pour y pianoter les doigts, la mine grave mais l'esprit aux aguets. La Hongroise ne dit rien de plus pour ne pas brusquer l'Anglais, sortant une cigarette de sa poche pour l'allumer assez gauchement – preuve qu'elle n'y était absolument pas habituée.

« Tu fumes toi, maintenant ?

_ Seulement quand je suis angoissée ».

Elle tira une latte en vérifiant son chignon serré de l'autre main, espérant ne pas être décoiffée par les briques râpeuses derrière elle. Dans sa longue blouse blanche, elle avait l'air d'une antithèse à la noirceur d'Arthur, bien que le même genre de sentiment baignât dans ses iris émeraude.

« Pourquoi t'es angoissée ?

_ Hoof… Juste l'accumulation de deux-trois bricoles qui me pourrissent la vie. J'ai pas une vie de famille facile, mon copain m'a largué et le mari philanthrope d'un de mes collègues est mort. On a vu mieux comme année. Sans compter que le Tiers-monde continue de crever la dalle, que de pauvres enfants sont exploités pour une misère et que le SIDA tue toujours autant.

_ On va ouvrir une Association des Déprimés Anonymes, si tu veux. On l'appellera ADA et on se racontera nos vies de merde en espérant que ça passe.

_ Sûr que là… c'est pas la joie.

_ Pense aux bons moments de ta vie et ça ira mieux.

_ C'est toi qui me dis ça, Arthur ?

_ C'est ce qu'on me répète depuis trois mois, je fais que répéter à mon tour.

_ T'as bien dû bouffer dans ta face depuis tout ce temps… Pourquoi es-tu revenu ?

_ Je veux comprendre ce qu'il s'est passé. C'est inconcevable que Francis se soit suicidé, je refuse d'accepter ça et de tout simplement passer à autre chose. J'avais un mari joyeux, fier et généreux, et on essaye de me faire croire que ça n'allait pas. C'est ce monde qui ne va pas. On me ment. Francis ne peut pas s'être suicidé avec une vie aussi… aussi…

_ … idyllique ?

_ Oui. Tout ça est suspect. Et si personne ne veut me donner de réponses, j'irais les trouver moi-même ».

La belle Hongroise toussa en inspirant une pleine bouffée de ce poison en barre, pas habituée à se faire autant de mal aux poumons en une fois. Elle avait capté la mine déterminée et haineuse de son partenaire de travail, ce n'était pas compliqué de comprendre qu'il ne lâcherait pas l'affaire avant d'être pleinement satisfait, une chose que Ludwig Beilschmidt avait du mal à concevoir à cause de son amour trop pur pour les règles et les lois.

Elle baissa les yeux sur ses chaussures en réfléchissant, lâchant sa cigarette à peine entamée sur le sol. L'autre vit le bâton de poison rouler jusqu'à ses pieds et le ramassa avec mollesse pour l'étudier, les yeux dans le vague. Finalement, il tira à son tour une latte en masquant son dégoût.

« Tu fumes toi, maintenant ? lui demanda la jeune femme avec un air absent.

_ Seulement quand je suis angoissé ».

Se rendant compte d'à quel point cette mascarade était ridicule, il écrasa le mégot encore neuf sur le sol pour ne plus avoir à subir l'odeur puissante et vomitive du tabac.

« Arthur…

_ Quoi ?

_ Son médecin légiste, c'est moi ».

L'Anglais sursauta à ses paroles comme si elle lui avait planté un coup de teaser dans le cœur. Ça lui faisait vraiment quelque chose de réaliser que le corps de Francis était encore là, quelque part dans ce bâtiment, dans une morgue à la température si froide qu'elle en devenait inconfortable. Mais cela soulevait d'autres questions.

Si Francis était mort par crémation, pourquoi garder son cadavre ? L'autopsie devait être finie depuis belle lurette, alors pourquoi ne l'avaient-ils pas contacter pour brûler le reste ? Francis, de son vivant, disait que s'il devait mourir jeune, il préférait que ses organes aillent à la science et, en deuxième choix, qu'on brûle ses restes pour en faire une cendre fertile. Ironique qu'il soit mort calciné. Au moins, pour suivre ses désirs, Arthur demanderait la combustion de ce qui avait pu être sauvé du massacre, même si ça lui ferait mal au cœur.

Mais une autre question se posait : pourquoi lui sortir ça de bout-en-blanc ? Cette femme devait avoir une idée derrière la tête…

Comprenant son trouble, elle remit nerveusement sa frange en place en fixant la pointe de ses bottes, une main rangée dans la poche de sa blouse. Un dilemme cornélien avait lieu au fond de son regard fatigué.

« Tu voudrais voir le corps ? »

Il n'en aurait pas espéré tant.

Quelle terrifiante avancée pour lui. On avait les moyens de le mettre en face de Francis… de le laisser contempler encore une fois une personne qui lui avait été si chère. Et ça lui faisait peur. Le jour de sa mort, il avait vaguement aperçu le bras calciné dépasser du sac chirurgical, et ce simple souvenir le glaçait d'effroi. Qu'adviendrait-il si on le mettait face à l'intégralité du cadavre ? Est-ce qu'il s'effondrerait ? Pourtant, c'était une proposition inespérée pour en apprendre plus… Il ne pouvait pas se permettre de flancher.

« Bien sûr que je veux voir… »

La fin de sa phrase s'était peut-être un peu perdue entre les flots de craintes qui l'assaillaient, mais il n'empêche que sa décision était prise. Dans sa situation, tout était bon à prendre s'il voulait avancer vers son but ultime.

« Je me doutais que tu dirais ça ».

Sur ses mots, elle lui attrapa le bras pour le tirer dans le bâtiment, de telle manière qu'elle semblait se hâter pour ne pas revenir sur sa décision. Loin d'être une idiote, le belle Hongroise devait bien se rendre compte d'à quel point ce qu'elle entreprenait par ce geste était grave et probablement lourd de conséquences. Elle savait que cette action provoquerait quelque chose et, pourtant, elle était normalement loin d'être une irresponsable. Arthur ne pouvait pas s'expliquer ce geste. Le faisait-elle par sympathie ? Par pitié ? Par folie passagère ? Par orgueil ?

Quelle qu'en fut la cause, le résultat était là.

Des casiers métalliques se jonchaient sur deux pans de mur, face à face, avec des numéros plaqués dessus. On se serait presque cru dans un vestiaire de gymnase si l'ambiance n'avait pas été aussi glacée et effrayante. Les néons n'enlevaient rien à cette atmosphère mortifère, diffusant une lumière froide et creuse pour étaler les ombres hallucinogènes sur le carrelage qu'ils piétinaient.

« Avant de faire quoique ce soit… saches que c'est vraiment pas beau à voir.

_ Vous… l'avez vraiment gardé pendant tout ce temps ?

_ On n'a pas eu le choix… Le corps de Francis est… une mine à questions. J'ai dû procéder à plusieurs autopsies parce que, à chaque fois, une curiosité différente attirait mon attention… Et puis… L'enquête est ouverte maintenant, on a besoin de fouiller dans tout ce qu'on a. Et on n'a pas tant de choses que ça…

_ Trois mois…

_ J'ai abusé à mort sur le biocide. Normalement, on ne peut pas dépasser 35% de formaldéhyde mais j'ai fait une exception pour maintenir ce qui reste de lui dans un état relativement acceptable. Mais avec l'oxydation provoquée par le feu, c'était plutôt compliqué… Bref, je te passe les détails morbide mais retiens que j'ai fait de mon mieux pour préserver le corps le plus longtemps possible, jusqu'à ce que le moindre organe n'ait plus de secrets pour moi.

_ Ses organes internes ont survécus ?

_ Par miracle, oui. Comme pour Jeanne d'Arc, un bûcher n'a pas suffi à en venir à bout. Mais je ne pourrais pas retarder plus longtemps le processus de décomposition, il va falloir… penser à l'exhumer ou à l'incinérer… Je suppose que Beilschmidt ne va plus trop tarder à t'en parler. Réfléchis-y.

_ Oui…

_ Nerveux, je suppose ? Ça se comprend. Tu peux toujours revenir sur ta décision, tu sais ? Je peux me contenter de te donner les résultats de l'autopsie pour que tu n'aies pas à subir cette vision assez… assez…

_ Lizzy, je veux le voir.

_ Bon… Très bien, dans ce cas… »

Elle jeta un rapide coup d'œil sur son bloc-notes pour vérifier le numéro du casier où Francis reposait depuis tout ce temps. Il s'agissait du numéro quatorze, rangée du milieu donc la deuxième, huitième colonne – Arthur se sentit comme obligé de retenir ces numéros. La jeune femme soupira dans le vide avant de tirer la poignée d'ouverture, déclenchant un cliquetis métallique puis un bruit de roulettes. La table glissa sur un système ingénieux jusqu'à bloquer lorsque la limite fut atteinte.

Francis, quant à lui, suffoquait. Son regard alternait entre le corps caché et son époux, se demandant comment il pouvait subir cette horreur sans rechigner, et surtout pourquoi. C'était son cadavre. Littéralement son cadavre. Le cadavre de son mari, suicidé par crémation trois mois plus tôt. Jusqu'à quel point Arthur continuerait-il à se faire du mal ? S'il avait été vivant, le Français aurait rendu le contenu son estomac pour bien traduire ce qu'il pensait de cette scène. Mais mort, il ne ressentait qu'une intense douleur mentale, une violente pitié pour celui qu'il avait abandonné à ce monde et beaucoup de tristesse à le voir s'infliger ça.

Le drap blanc couvrait encore la fatalité. Et l'homme en noir déglutit en fixant les longs doigts féminins rabattre le tissu vers le bas.

Immédiatement Francis détourna le regard pour se reprendre, horrifié de se voir défiguré de la sorte. Le corps avait la couleur âpre de la cendre et paraissait… inélastique, tout lisse par endroit, quand il n'était pas décharnée par le massacre du feu. Tout signe de pilosité avait disparu et la figure n'avait plus grand-chose d'humain. Arthur ne reconnaissait pas son mari derrière ce visage mort.

« La plupart des blessures relèvent de la brûlure au troisième degré, mais certaines ont atteint le quatrième…, reprit la spécialiste en masquant son embarra. C'est là où tu peux voir… les os.

_ Q… Q… Q-qu'est-ce qui l'a tué, précisément ?

_ L'hypovolémie. C'est une fuite plasmatique qui a engendré une hypotension artérielle conduisant à un arrêt cardiaque. C'est un peu moins courant que les asphyxies mais ce n'est pas rare non plus. Même si tout s'est vite enflammé à cause de sa mise en scène… le plus gros du combustible était à ses pieds, si je m'en réfère au dossier. Il avait mis du bois et des journaux… Puis, il a utilisé du pétrole, qui est un liquide plus volatile que… le napalm par exemple. C'est le choix le plus facile mais pas forcément le plus efficace… Enfin… Je ne suis pas en train de dire qu'il a mal choisi son matériel pour… euh… C'est juste pour t'expliquer…

_ Et… donc… ? se força à poursuivre l'Anglais pour se maintenir dans un degré de conscience acceptable. Tu… tu me parlais de… curiosités sur son corps… ?

_ Oui… En fait, il est parcouru de cicatrices alors que rien n'y fait mention dans son dossier médical. En même temps, sa vie est un gruyère complet sur tous les points… Mais dans mon cas à moi, je suis un peu embêtée de ne pas savoir d'où viennent ses marques.

_ Je croyais que les traces de coups remontaient à seulement quelques mois…

_ Je te parle de blessures plus vieilles encore. Genre… peut-être huit ans, tu vois ? Il a des coupures impressionnantes dans le dos et sur les reins.

_ Ah ça ! Oui… Je vois de quoi tu parles. Francis m'a déjà parlé d'un accident qu'il aurait eu dans sa jeunesse, mais je ne comprends pas pourquoi ça n'est pas mentionné dans son dossier… Il a pourtant dû passer par la case hôpital pour en guérir.

_ Sauf s'il n'a pas été enregistré à l'accueil. Peut-être que son accident s'est fait anonymement et qu'il a quitté l'hôpital sans s'enregistrer.

_ C'est possible ?

_ L'erreur est humaine et puis… mes collègues urgentistes ont énormément de responsabilités, je peux comprendre ce genre de bourde. Après, ce n'est que ma théorie, bien sûr ».

Arthur prit une profonde inspiration pour se remettre de ses émotions, sentant qu'il commençait à chanceler sur ses deux pieds maladroits. Soucieux de se montrer professionnel, il tentait à garder le contact visuel avec sa collègue pour lui prouver qu'elle détenait toute son attention. La Hongroise ne fut cependant pas dupe, pas besoin d'être un génie pour comprendre que ça n'allait pas du tout pour lui.

« Tu devrais t'asseoir, Arthur. Même mes draps ne sont pas aussi blancs que toi.

_ Pas tant qu'on aura pas fini… Parle-moi des marques de coups récents…

_ Bon…, bouda-t-elle avec inquiétude. J'ai réalisé l'existence de ses marques après avoir fouillé l'intérieur ».

C'était parfaitement dégueulasse à imaginer.

« La structure osseuse a été fragilisée par endroits et, pour te dire, il avait même une côte fêlée. Soit il ne le sentait pas et n'a donc pas jugé bon d'aller à l'hôpital, soit il voulait à tout prix le cacher. Après ça, j'ai remarqué que la chair était matraquée de coups qui ont laissés des traces visibles – surtout là où la peau est brûlée à de faibles degrés. Tu n'as vraiment rien remarqué chez lui, ces derniers temps ?

_ Tout le monde me demande ça mais je n'ai toujours qu'une seule réponse : non. Francis se levait une petite heure après moi le matin et s'habillait de bas en haut sans me laisser d'occasions de le voir. Et le soir, il se couchait après moi alors que j'étais déjà au lit. Je le sentais, je l'embrassais mais… je ne le voyais jamais réellement en entier…

_ Pardon de te poser cette question, Arthur mais… faisiez-vous l'amour ? »

En une seconde, la pale figure du Britannique reprit des couleurs à cause d'une surdose de sang envoyé dans ses joues. Le souvenir de ces instants de délice lui fit affreusement mal au cœur, à tel point qu'il dût s'accouder aux casiers pour ne pas s'écrouler en larmes sur le sol.

« Oui, bien sûr…, finit-il par affirmer. Mais… je m'en rends compte après coup mais… il s'arrangeait pour le faire dans l'obscurité. Ou avec juste la lampe de chevet… Je ne voyais que son visage… et son visage était toujours parfait… Je ne savais rien de son état, il m'a rendu aveugle…

_ Donc, il le cachait de son plein gré… C'est un début de piste ».

Francis était outré du peu de bon sens de la jeune femme. Etait-ce la chose à dire dans ce genre de situation ? Elle était en train d'animer la rage et la curiosité d'Arthur tout en sachant que ce n'était pas bon pour lui. Si un proche n'a pas le droit d'enquêter sur la mort d'une personne, c'est bien pour une raison !

« Et il vous a fallu trois mois pour analyser ça… ? reprit l'Anglais en se pinçant l'arête du nez.

_ Non, non… pas du tout… euh… je ne sais pas trop si je peux… enfin… Il y a quelque chose d'autre que tu dois savoir mais… »

L'ascenseur, situé à deux mètres de cette partie-ci de la morgue, s'ouvrit soudainement et des pas pressés s'avancèrent dans leur direction. Trop tard pour se cacher, trop tard pour fuir, ils étaient tous les deux repérés.

« Vee~ ! Mademoiselle, j'ai besoin de votre aide pour… AH ! »

Francis bénit Feliciano d'être arrivé au bon moment pour interrompre cette folie. Par contre, il commençait à se faire du souci pour le petit Italien qui, en voyant le cadavre brûlé, perdit son joli teint méditerranée pour finir, non pas blanc mais olivâtre. Encore un qui avait échappé à cette vision jusqu'à ce jour. Le pauvre chancela en détournant son regard humide.

« Inspecteur Kirkland… v-v-vous… vous n'avez pas… le droit d'être là… Beilschmidt ne va pas être content du tout… »

Déjà qu'il n'avait pas la force de caractère pour se faire respecter au naturel, il avait l'air encore plus inoffensif avec cette voix faiblarde et ce visage dégoûté.

Arthur resta silencieusement à la même place, contemplant la souffrance dans un autre regard que celui que son reflet lui avait renvoyé pendant tout ce temps. Il savait que Feliciano connaissait Francis et qu'ils s'entendaient relativement bien, car ce papa poule de franchouillard avait décidé de le considérer comme son petit frère depuis une sombre affaire de déménagement foiré – encore une connerie avec son groupe d'amis attardés. Bref, d'une manière ou d'une autre, Feliciano s'était attaché à son bienfaiteur, assez pour que la nouvelle de sa mort l'ait brisé. Et c'était assez nouveau pour Arthur de voir quelqu'un d'autre que son grand frère se montrer aussi malheureux face à cette tragédie.

L'Italien était littéralement au bord des larmes.

« Vous tombez bien, Vargas, j'ai besoin de vous tout de suite ».

Le médecin légiste lança un regard sceptique à l'inspecteur, comme pour lui demander implicitement de ne pas faire de connerie avec le petit officier, si doux et si pur, qui se retrouvait souvent et malgré lui dans des situation improbables, tout ça parce qu'il était trop gentil et ne savait pas dire non. Dure fatalité pour un policier.

« Vous me voulez quoi… ? demanda le méditerranéen avec crainte.

_ Je veux que vous m'accompagniez à la BFT. Tout de suite ».

Erzsébet et Feliciano eurent un frisson d'appréhension en entendant ça, alors que Francis fronçait les sourcils en sentant poindre le coup fourré. La BFT ou l'Association d'un « Bonheur Futur pour Tous » était l'entreprise fondée par un trio infernal, connu sous ce même pseudonyme durant leurs terribles années de lycée – mais plutôt que le diminutif pseudo-poétique d'une association caritative à but non-lucratif, il avait été question, dans un premier temps, d'un surnom de groupe pour trois couillons trop avides de bêtises, disait la légende. Le Bad Friends Trio, composé de Francis Bonnefoy, Antonio Fernandez Carriedo et Gilbert Beilschmidt – l'aîné de cet insupportable inspecteur Ludwig Beilschmidt – avaient été trois joyeux larrons, paraissait-il, qui étaient passés du stade 'sales gosses pourris-gâtés' à 'philanthropes de génie'. Evidemment, y avait de quoi se poser des questions quant à cette reconversion. Certains témoignages affirmaient qu'au fond d'eux, les trois idiots avaient toujours eu un grand cœur mais que leur bêtise avaient bien souvent pris le pas sur leur rationalité, ce qui rendait leur geste plus compréhensible. Et jusqu'à maintenant, tout le monde leur faisait infiniment confiance. Avec cette rapace d'Antonio aux finances, pas un centime n'aurait pu être détourné par de vilains profiteurs.

Puisque le Français passait une grande partie de sa vie dans les locaux de son entreprise, Arthur avait intérêt à pousser la recherche dans ce sens. Après tout, il connaissait par cœur le Francis intime, mais pas grand-chose sur le Francis professionnel. Or, il devait apprendre à redécouvrir cet homme aujourd'hui, puisque le monde entier semblait lui sous-entendre qu'il ne le connaissait pas si bien que ça.

« Po-pourquoi vous voulez que je vienne ? s'alarma l'Italien en ayant repris ses esprits.

_ Pour que tu puisses me surveiller, répliqua-t-il du tac-au-tac en tutoyant sans vergogne son subordonné pour le déboussoler. Comme ça, à défaut de m'avoir retenu, tu m'auras tenu à l'œil et ça fera plaisir à Beilschmidt qui ne t'engueulera pas ».

Cette logique était horripilante mais bien trouvée. Si Feliciano revenait vers Ludwig pour le prévenir des agissements d'Arthur, nul doute qu'il se prendrait des remontrances pour ne pas l'avoir arrêté dans sa folie. Par contre, le surveiller et faire un rapport détaillé ensuite était plus professionnel et plus efficace, puisque Ludwig aurait un témoignage et des preuves pour attaquer Arthur face à la direction.

En clair, l'inspecteur Kirkland se foutait lui-même dans la merde, chose que Francis ne comprit absolument pas. Il aurait logiquement dû laisser le duo germano-italien lui courir après pour gagner du temps plutôt que de précipiter les choses. A quoi jouait-il ?

Arthur remercia le médecin légiste en essayant de ne pas se montrer trop presser de quitter l'immonde salle mortuaire. Au passage, il attrapa Feliciano qui ne put que se laisser faire tandis qu'il réfléchissait encore à la meilleure solution à prendre. L'Anglais jouait sur son temps de réaction et sur le bousculement des événements pour le forcer à marcher à sa suite, et même Francis fut trop désorienté pour penser à le suivre. Cependant, quand le son clair de l'ascenseur retentit, il reprit contenance et se hâta de rejoindre la cage de fer pour grimper avec ce duo improvisé.

A peine eut-il quitté la morgue qu'Arthur souffla longuement, le teint toujours plus blanc que d'habitude. Rien que pour se retirer cette traumatisante image de la tête, il allait avoir besoin d'une bonne thérapie. Et pourtant, il en avait vu d'autres dans sa vie. De toute façon, il se voilait la face en parlant de thérapie. Evidemment qu'il ne pourrait jamais s'ôter ce moment de l'esprit…

Apparemment mal à l'aise, Feliciano baissait la tête vers ses pieds pour ne pas soutenir le regard froid de son supérieur. En même temps, Arthur faisait peur avec son attitude rebelle et belliqueuse, lui qui avait été si rigoureux des règles avant. Maintenant, il se fichait de faire ce qu'on attendait de lui ou pas. Sa motivation était inébranlable et c'était justement ça qui le rendait inquiétant. En tout cas, l'Italien n'était pas rassuré à l'idée de devoir le suivre dans, osons le dire, la fausse au lion. Lâcher un veuf éploré et enragé dans l'un des lieux de vie principaux du défunt, c'était risqué comme manœuvre. Il fallait prévenir Ludwig Beilschmidt dans les plus brefs délais, c'était le dernier ici à avoir assez de présence d'esprit pour faire quelque chose.

Pour l'heure, le méditerranéen se laissa trainer jusqu'au parking puis embarqua en tant que passager dans la voiture de son patron. Il n'avait toujours aucune occasion pour envoyer un message discret à Beilschmidt mais, dès qu'Arthur aura le dos tourné il le ferait. C'était son rôle de policier, après tout. Au moins, il devait analyser le comportement et les changements notables chez l'Anglais, tout ce qui serait utile pour un rapport.

Déjà, il conduisait plus vite que la normale et semblait à cran, ses doigts étaient crispés autour du volant, ses lèvres pincés, sa mine sombre mais son teint blême, ses habits noirs et ses yeux voilés de rancœur et d'incompréhension face aux évènements. On ne le connaissait pas comme étant un homme très commode mais là, il était visiblement affable. Et ce n'était pas comme s'il essayait de le cacher.

Le voyage se passa dans le silence le plus gênant que Feliciano n'ait jamais vécu. Assis derrière lui, Francis lissait le tissu de son pantalon nacré pour passer le temps et penser à autre chose qu'à l'hideux cadavre qu'il avait vu. Lui aussi flairait le sale coup et avait hâte que le jeune Italien ne mette un terme à cette folie en prévenant Ludwig.

Ses iris bleus voulaient contempler Arthur mais ce fut comme si tout le poids de sa mort appuyait sur ses paupières, il ne se sentait plus digne ne serait-ce que de le regarder. Il l'avait abandonné en mourant et voici dans quel état il le retrouvait : consumer par un dégoût violent envers la vie, irrespectueux des règles qu'il avait autrefois chéris, blessé face à ses propres souvenirs. Il avait brisé Arthur, il le savait, mais qu'aurait-il pu faire d'autre ? Quel que fut son choix, la finalité les aurait séparés. Francis s'était autoproclamé martyr mais il n'avait été que son propre bourreau. Tout était de sa faute et ça le tuait que ses erreurs aient de telles répercutions sur son tendre amour.

Arthur arrêta la voiture brusquement, garé en un dérapage contrôlé aux pieds de la BFT, juste sur le petit parking – peu rempli ce jour-là –, en offrant au passage une sérieuse envie de vomir à son passager. Lorsque Feliciano reprit ses esprits, sa portière s'ouvrit et une voix autoritaire le somma de se dépêcher de sortir, autrement il le laisserait enfermé dans la voiture pendant que lui irait foutre la merde dans les locaux. Le sens du devoir titillé, Feliciano s'extirpa maladroitement en tanguant sur ses deux jambes, sous le regard inquiet de Francis. Il avait beau se sentir coupable de l'état d'Arthur, il ne cautionnait pas ce comportement abusif avec son subordonné, surtout pas envers un être aussi foncièrement gentil que Feliciano. Qu'Arthur soit triste, c'était compréhensible, mais de là à passer sa frustration sur un de ses collègues…

Sans compassion, l'anglais claqua la portière, ferma la voiture et avança vers l'entrée du bâtiment en levant son regard verdoyant vers le haut de l'immeuble, se sentant étranger à ce lieu quand bien même il s'y était déjà rendu par le passé.

Bâti sur pas moins de huit étages, il s'agissait d'un des immeubles les plus grands de la ville. Selon les dires et affabulations du défunt, les locaux n'avaient pas profités de la reconstruction post-Seconde Guerre mondial par manque de moyens et d'intérêt. Francis avait obtenu une auberge médiévale en ruine – reconvertie en hôtel à partir du dix-septième siècle – à prix bradé et s'était occupé de lui payer une nouvelle jeunesse, aidé de ses deux enfoirés de meilleurs amis. C'était d'ailleurs presque incroyable que de si petits locaux abritent la première association caritative du pays – mais en vérité, ils avaient obtenus les fonds pour ouvrir d'autres entreprises plus loin dans l'arrière-pays. Ici, c'était le QG père, là où tout avait commencé.

L'architecture ancienne était sublime, comme le remarquait Arthur chaque fois qu'il passait devant ce bâtiment. C'était l'œuvre de Francis, c'était littéralement l'œuvre de sa vie, ce pourquoi il s'était le plus battu dans sa courte existence. Cette association portait en elle l'âme de Francis, ses rêves, la douceur de son caractère et ce qui aurait dû être son avenir. Qu'allait-elle devenir sans lui ?

Ils passèrent la porte, suivis de près par un fantôme mal à l'aise qui, à mesure qu'il avançait, se sentait étouffer et mourir une seconde fois. Pourquoi était-il revenu ? Sur un simple coup de tête ? Mais quel con ! Il ne voulait pas remettre les pieds ici mais il devait surveiller Arthur... Cet endroit lui donnait maintenant des frissons, quand bien même ce fut son repaire de prédilection avant sa mort. Il avait tout aimé ici, tellement que ça lui faisait mal de revenir sous cette forme et en tant qu'escorte invisible de son mari.

Si Arthur était troublé, il n'en montra rien, se contentant d'avancer la tête haute et le regard dur, jusqu'à atteindre l'accueil où une secrétaire déprimée l'accueillit en forçant le sourire. La mort de Francis avait touché plus que gens que l'on croyait. Il ne fallait pas sous-estimer sa présence et sa réputation, et hélas, on s'en rendait plus facilement compte maintenant qu'il n'était plus de ce monde.

« B-bienvenue à la Fondation BFT, monsieur. Que puis-je faire pour votre service ?

_ Inspecteur Kirkland, répliqua le plus poliment possible l'Anglais en montrant son badge mais sans présenter Feliciano qu'il semblait avoir déjà oublié. J'enquête sur la… mort de votre patron, Francis Bonnefoy, et pour ce faire, j'ai besoin d'accéder à son bureau et à tout ce qui a eu un rapport de près ou de loin avec lui.

_ Oh… oui, bien sûr… Je comprends… Je vais vous donner la clé de son bureau, attendez juste un instant… »

La jeune femme se dirigea vers un immense panneau où plusieurs dizaines de crochets se jonchaient successivement – preuve qu'il avait bien été question d'hôtel et d'auberge par le passé – puis attrapa une clé en particulier pour ensuite l'offrir timidement au policier, accompagné d'un sourire désespéré.

« Dernier étage, son nom est gravé sur la porte. Et… personne d'autre n'est autorisé à entrer donc rien ne devrait avoir changé ».

Elle sembla réfléchir à la suite de sa phrase, une petite moue gênée plaquée au visage.

« Vous pensez que… ce n'était pas un suicide… ? demanda-t-elle après qu'il eut récupéré son butin.

_ Vous avez des raisons de croire à un meurtre ?

_ Non… Nullement, inspecteur mais… c'est juste que… personne n'y croit. Donc on s'interroge tous sur le mystère que cache cette histoire.

_ J'en fais mon affaire, ne vous préoccupez de rien.

_ Oui, monsieur… Merci pour votre travail et bon courage ».

La jeunette baissa tristement la tête pour faire semblant de lire ses dossiers et libérer son interlocuteur. Toujours suivi d'un Italien perdu entre son émoi pour un si bel endroit et sa crainte de voir son patron exploser sans raison, et d'un fantôme bourré de remords, le Britannique emprunta l'ascenseur pour gagner le huitième étage.

Et à peine les portes s'ouvrirent qu'il eut le franc déplaisir de faire face à deux personnes qu'il ne s'attendait pas à voir.

Surpris, un Espagnol et un Allemand bondirent de deux mètres en arrière pour atterrir contre le mur, tandis qu'Arthur avançait dans leur direction avec un air menaçant. Tout de suite, ce fut le déclenchement d'un véritable combat visuel entre le duo et l'inspecteur, dont le sous-entendu cachait certainement beaucoup de colère. Jaloux comme un pou, Arthur avait toujours eu du mal à supporter les meilleurs amis idiots de son mari, toujours fourrés avec son Francis comme s'ils voulaient les séparer. Quant aux deux autres, ils semblaient n'avoir jamais vraiment considéré leur union comme réelle, parce que quelque chose au fond d'eux avait l'air de bloquer. A croire qu'ils faisaient une fixette sur les amours de leur défunt ami.

« Qu'est-ce que tu fais ici ? attaqua Antonio dont les jauges de stress et de gêne devait être pleine. Je doute qu'un proche ait le droit d'enquêter sur la mort de…

_ C'est moi le flic, c'est moi qui pose les questions ».

Oui, autre élément notable, Arthur était naturellement insupportable et, que leur ami en soi tombé amoureux, ça les dépassait complètement.

« Je suppose que la mort de Francis vous a également surpris, poursuivit l'inspecteur alors que Feliciano essayait de temporiser les choses sans se faire entendre. Sauf qu'en tant que 'meilleurs amis', vous devez savoir quelques petites choses sur cette histoire… Je vous laisse cinq secondes pour me dire tout ce que vous savez.

_ Mais tu délires ? s'offusqua Gilbert. Si on avait flairé ce genre de coup, on l'aurait arrêté ! On est comme toi, dans le flou ! Personne ne sait !

_ De toute façon, même si on savait quelque chose, on ne te le dirait pas, coupa l'Espagnol avec un air de défi. Les seules personnes à qui nous devons la vérité sont les inspecteurs de police en charge de l'affaire, ce qui n'est très certainement pas ton cas. Francis n'aurait pas voulu que tu fasses ça, penses un peu plus à ton reste de santé mentale et à son impact sur ta famille au lieu de foutre la merde !

_ Tu n'as aucun ordre à me donner !

_ Cause toujours ! De toute façon, rien ne m'oblige à répondre à tes questions et, crois-moi, j'vais pas me gêner pour rapporter cette folie à tes supérieurs. Tu as besoin de te faire soigner. Et le plus rapidement possible ».

Cette insulte eut le don d'exaspérer Arthur qui, s'il n'avait pas été retenu par un Italien angoissé, aurait déclenché un scandale ici et maintenant pour lui faire ravaler ses paroles. Des deux, c'était clairement Antonio qu'il exécrait le plus. C'était le plus malin et le plus fourbe, un vrai sac à problèmes. Alors, bien sûr, Francis l'avait arrosé de « mais c'est comme mon frère », « je tiens à lui » ou ce genre d'horreur, qui lui avait souvent valu d'être boudé pour plusieurs heures, voire plusieurs jours.

Ne souhaitant pas attiser les foudres d'un veuf n'ayant pas toute sa tête, Gilbert restait un peu plus silencieux – peut-être craignait-il de dire une bourde qui les trahirait, pensa Arthur avec suspicion –, mais il nota tout de même un léger détail qui le glaça d'effroi.

« Eh ! Mais c'est la clé du bureau de Francis que tu as ! »

Antonio fut coupé en plein élan et fixa ladite clé comme si elle allait lui sauter à la gorge.

« Arthur… T'as pas intérêt à faire ce que je pense…

_ Dommage pour toi parce que si, je vais faire ce que tu penses.

_ J'appelle tout de suite le commissariat pour me plaindre.

_ Fais-toi plaisir, ça me laisse le temps de fouiller ».

Et sur ces bonnes paroles, il leur passa devant sans aucune considération pour se diriger vers la bonne porte. La réceptionniste lui avait donné l'indication pour s'y rendre mais, à vrai dire, Arthur était déjà rentré dans ce bureau par le passé. Ça avait été une fierté pour Francis de lui montrer son petit coin de travail personnalisé et il avait pris soin de lui décrire chaque meuble avec amour. Bon sans mentir, à cette époque-ci, la seule chose qu'avait espéré Arthur en étant enfermé avec lui dans un lieu privé, ça avait été un bon câlin sur le bureau, dans les règles de l'art. Il avait d'ailleurs été exaucé quand Francis s'était aperçu du regard hautement provocateur de son chéri sur sa personne. Il se demandait aujourd'hui comment il allait réagir face à ce bureau.

Abandonnant Feliciano dehors en lui claquant la porte au nez, Arthur eut enfin la paix, ne prenant nul garde aux menaces de renvoi qu'il risquait d'écoper à cause de son sale comportement. Il allait jouer le tout pour le tout pour résoudre cette affaire, c'était son heure de gloire à lui.

Fenêtres closes, la pièce avait une détestable odeur de renfermé. Personne n'avait osé passer la porte après l'enquête des policiers, un peu comme si l'endroit était devenu sacré depuis la mort de son propriétaire. Le plus gros des indices devait être planqué dans un carton aux archives, mais ce qui intéressait Arthur, c'était de trouver ses propres preuves. Ce que les policiers avaient déjà trouvés, il pourrait toujours aller y jeter un œil ultérieurement. Mais c'était quasiment sûr que cet endroit cachait encore des secrets. Il s'agissait de la planque fétiche de Francis, c'était impossible qu'il n'y ait pas laissé une trace de ses états d'âme.

Par réflexe, Arthur prit place au bureau, s'asseyant négligemment sur le fauteuil à roulettes de cuir noir. Quel confort… Francis avait énormément de goût dans ce domaine, en plus d'être un prince en matière d'agencement et d'architecture. Le mobilier était splendide, bien agencé, le genre de vieux meuble trouvé dans des brocantes mais qui cachait un certain charme rustique. Francis aimait bien récupérer de vieilles choses pour leur offrir une seconde vie. Avec un coup de pinceau et deux clous, il faisait des merveilles.

Nostalgique, Arthur tira la poigné du tiroir supérieur, juste en face de lui, fouillant tranquillement entre crayons, gommes, bloc-notes, clés USB de secours et rouleaux adhésifs. Rien à signaler qui pourrait sortir de l'ordinaire. Les sens en éveils, il fouilla les tiroirs adjacents sans rien déceler d'étrange… sauf un détail.

C'était le tiroir le plus en bas, sur la colonne de droite, et Arthur ne s'expliquait pas son contenu. On eut dit une sorte de fourre-tout bourré d'articles de journaux pris au hasard et dispatchés en ordre anarchique les uns au-dessus des autres, parfois pliés en quatre ou glissés sur les côtés à la vertical.

Arthur attrapa le premier qui se présenta à lui pour l'analyser. Un des articles de la page faisait référence à un vieux braquage remontant à une bonne dizaine d'année, un autre parlait d'un concours littéraire remporté par une jeune femme sortie de « nulle part » et un dernier faisait rapidement mention de la crise financière en Europe. Pourquoi Francis avait-il gardé ça ? Ces journaux étaient vieux. Il en tritura d'autres pour vérifier leurs dates et constata qu'ils étaient presque tous aussi anciens que les uns que les autres. Un rapide coup d'œil sur une autre page lui fit comprendre que certains articles étaient issus de quotidiens même plus édités.

Le trop plein de document qu'il avait pris entre ses mains lui glissa des doigts pour s'étaler sur le sol. Embarrassé de sa maladresse, Arthur s'agenouilla pour ramasser ses bêtises, réfléchissant à cette nouvelle énigme. Soit Francis cachait un profond intérêt pour les braquages, soit il était intéressé par le prix littéraire de la demoiselle. En tout cas, ce n'était pas la crise qui avait dû l'exciter. A choisir, Arthur avait plutôt envie de s'intéresser à la jeune auteure sortie de nulle part – peut-être une proche ou une vieille amie du défunt – mais il arrêta sa pensée lorsque son regard fut attiré vers un étrange loquet situé sur la tranche du tiroir ouvert.

C'était un petit carré de métal doré, engoncé dans un rectangle capable de contenir deux de ces carrés, sauf qu'il semblait y avoir un système de glissement dans toute sa surface. Ça lui rappelait un peu trop la morgue et ses cadavres coulissants, il en eut un vertige d'appréhension. Mais au-delà du dégoût inspiré par ce souvenir, il tenait là quelque chose de très intéressant que les précédents policiers avaient dû manquer. Après tout, le loquet était discret et bien caché. Qu'est-ce que Francis avait bien pu manigancer ? Et si les articles de presse n'avaient été qu'une couverture pour masquer cette chose ? Curieux, Arthur plaça son doigt sur le carré et le déplaça sur la gauche grâce au coulissement, entendant un « clic » brutal mais rassurant. Il y avait donc bel et bien de la dissimulation là-dessous.

Sans une ni deux, Arthur débarrassa le tiroir de tous les papiers, tellement agaçants et encombrants qu'ils justifièrent bien l'existence du loquet. Personne n'aurait eu l'idée de retirer tout ça pour fouiller au fond. Donc, les journaux étaient vraiment une couverture ?

Quoiqu'il en soit, tout fini parterre, poussé dans un coin, et Arthur put apprécier le double-fond qui s'était écarté. Si d'un côté, il était fier d'avoir trouvé une probable piste, il était également outré que Francis ait pu recourir à pareil stratagème pour planquer des choses. En espérant que ce ne soit rien de grave…

Il souleva le double-fond boisé et se retrouva face à une unique enveloppe abandonnée.

Une enveloppe ?

Particulièrement sceptique face à cette découverte, l'Anglais se saisit de son butin avec un regard presque coupable. Il avait l'impression d'être malhonnête et de toucher à ce qu'il ne devrait pas…

Ses yeux glissèrent sur les coordonnés du transmetteur en espérant reconnaitre le nom mais il n'en fut rien.

Grégoire Lanvers

126 boulevard des Célosies

66000 Perpignan

Dans le genre loin, c'était pas mal. Depuis quand Francis conversait avec un Sudiste ? D'où sortait-il ? Comment s'étaient-ils connus ?

Toutes ces questions le motivèrent à ouvrir l'enveloppe blanche. Un papier fin et nacré lui glissa dans les doigts, plié en trois de manière hâtive. Au premier coup d'œil, on voyait bien que la feuille avait été très fortement froissée, voire roulée en boule, sûrement sous le coup de la colère. Cela ne fit qu'attiser la curiosité du policier qui ne s'en sentit pas moins coupable. Une lettre cachée sous un double-fond devait être particulière aux yeux de Francis. Arthur pouvait s'attendre à tout, et même au pire.

Déplié mais pas moins endommagé, le papier ne représentait plus qu'un vieil amas d'encre coulée et effacée, rendant illisible la grande majorité du texte. De la date en haut de page, Arthur ne put que deviner qu'elle commençait vaguement à dater de quelques petites années, alors qu'elle semblait avoir été lue et relue et relue encore jusqu'à finir dans cet état déplorable. Cela semblait surréaliste mais Arthur ne pouvait pas s'empêcher d'hypothétiser que l'encre ait pu couler à cause d'une abondance de larmes. Il imaginait son Francis assis ici, dans ce calme bureau aux volets clos, sangloter dans un silence étouffant pendant que ses yeux continuaient de décrypter les mots de cette lettre inconnue.

Mais qui donc avait osé faire souffrir son mari ?

Artur enrageait. Qui ? Qui lui avait du mal ? Etait-ce lié à sa mort ? Il jurait qu'en cas de réponse affirmative, il enverrait le mystérieux geôlier croupir dans les cellules abjectes et oubliées de l'Enfer le plus profond.

Il tenta de faire attention à la moindre lettre qu'il pouvait identifier pour, au moins, comprendre la base du message, ou même quelques mots qui lui donneraient une piste tangible. Finalement, à force de patience, il distingua sommairement quelques « pardon » se noyer entre les lignes, accompagnés de « si j'avais pu » ou de « je sais que tu me hais » qui lui firent comprendre que cette lettre était une pathétique tentative de rédemption d'un connard en ayant surement gros sur le cœur et cherchant, par ce biais assez lâche, à calmer sa misérable conscience. Oui, Arthur n'était pas tendre avec cet inconnu mais s'il cherchait à se faire pardonner, c'était parce qu'il devait avoir quelque chose de grave à se reprocher. Et ça, c'était insupportable.

« Que lui as-tu fais, fils de pute ? »

Sa première piste tremblait entre ses doigts. Arthur se sentait nauséeux à mesure qu'il s'apercevait que son mari lui avait caché des choses. Encore cela aurait été une petite bêtise poussée sous un meuble, grand bien lui fasse, mais que cela concerne une histoire certainement plus sombre, ça avait un arrière-goût de mensonge. Même pas de la dissimulation, mais clairement de mensonge. Parce que Francis lui avait maintes et maintes fois rappelé à quel point « tout allait bien » ou qu'il « lui disait tout ». Menteur ! Francis était un menteur ! Il cachait des larmes, il cachait des souffrances parce qu'il n'avait sans doute pas voulu blesser Arthur ou le mêler à de vieilles histoires peu savoureuses – et ça, Arthur le comprenait – mais qu'il lui ait juste menti alors qu'il savait que jamais Arthur ne l'aurait mal jugé… N'avait-il pas été son plus fidèle pilier ? Arthur se sentait berné… mis de côté… Ca l'insupportait d'avoir été maintenu dans l'obscurité pendant que Francis réglait son merdier de son côté. Les épreuves de la vie, il voulait les traverser avec Francis. C'était ça, un couple.

Arthur regarda sa montre, affolé par le temps qui passait. Il avait plutôt intérêt à déguerpir avant que le reste de la police ne vienne le cueillir sur le fait. Avec un peu de chance, il les éviterait en rentrant tranquillement au commissariat pendant qu'eux iraient à la BFT. De toute façon, il avait trouvé une piste, en la personne de Grégoire Lanvers.

Avec émotion, il se mit à fixer une dernière fois le sombre bureau aux boiseries élégantes, avant de quitter la pièce à contrecœur, déchiré des secrets de son mari. Dans le couloir silencieux, il manqua de bousculer un homme qui semblait perplexe en le voyant sortir de cet endroit en particulier. Il s'agissait d'un grand homme – vraiment très grand – aux cheveux légèrement délavés et au regard mordoré. Ses doigts jouaient machinalement avec une petite carte plastifiée – comme une carte de fidélité, en fait – qu'il pliait et dépliait nerveusement. Il était élégamment habillé d'un beige doux, puis arborait une légère écharpe pour protéger sa gorge. Du coup, Arthur ne savait pas trop si cet individu avait l'air tendre ou inquiétant.

« Monsieur, salua l'inconnu avec un lourd accent russe. Puis-je savoir ce que vous faisiez dans ce bureau ? La police a interdit quiconque d'y rentrer ».

Sans un mot tant il s'était perdu dans la contemplation de ce visage inconnu, Arthur sortit son insigne. Automatiquement, l'homme pâlit en lisant les lettres du badge ainsi que le nom, rangeant la carte dans sa poche et redressant le dos.

« Inspecteur Arthur Kirkland…, murmura-t-il. Votre nom m'est familier ».

L'Anglais haussa simplement des épaules, s'imaginant sans mal son époux parler de sa vie amoureuse à qui voulait l'entendre. C'était bien son genre de faire ça, Arthur n'en était même plus gêné tant il en avait l'habitude. Cependant, cette nouvelle preuve d'amour lui poignarda le cœur et il peina à masquer sa douleur.

« Et vous êtes ? tenta-t-il pour détourner l'attention tout en se rappelant qu'il allait devoir abréger la discussion.

_ Je m'appelle Ivan Braginsky, consultant au Ministère de la Culture. Je travaille en partenariat avec cette entreprise pour assurer le bon déroulement des opérations culturelles et vérifier les budgets déployés ».

Houla…

C'était du lourd qu'Arthur avait devant les yeux. Il imprégna ce nom dans son esprit en se promettant de l'interroger le jour où il aurait plus de temps. Pour l'heure, il allait filer bien proprement sans demander son reste. En déployant ce qui lui restait de politesse, il s'excusa auprès du Russe en justifiant une intervention policière où il devait aller le plus rapidement possible. Braginsky s'écarta du chemin en le regardant d'un air circonspect et ne le lâcha pas des yeux avant qu'il n'ait disparu de sa vue.

Le pas pressé, Arthur grimpa dans sa voiture comme s'il était poursuivi et démarra aussitôt sec. Un sourire mauvais le gagna lorsqu'il vit, en sens inverse, une voiture de police filer vers la BFT, gyrophare allumés et sirènes hurlantes. Il lui sembla même reconnaître Ludwig Beilschmidt au volant, et cela ne fit que renforcer son sentiment de satisfaction.

Quant à Francis, il s'était douloureusement recroquevillé sur la banquette arrière, les mains crispées sur son visage, pour hurler de ce qu'il avait revu quelques minutes auparavant dans ces sombres locaux. Les souvenirs lui firent mal.


J'abrège mon message de fin en vous faisant des gros poutous à tous! J'vous nem!