Ω
« Saleté de touristes, ils se croient tout permis ! »
Il battit des paupières, ébloui par le soleil qui le dominait, et se redressa sur son séant, désorienté.
Le bruit du ressac et les cris des oiseaux marins emplissaient ses oreilles.
Il jeta un coup d'œil perplexe aux vaguelettes écumeuses qui avaient mouillé le bas de son pantalon cargo. Ses lèvres lui brûlaient légèrement et la peau de son visage lui tiraillait, comme s'il avait passé trop de temps dans l'eau et qu'une fine pellicule de sel y avait séché. Il se frotta distraitement la joue de deux doigts tout en essayant de comprendre.
Que faisait-il sur cette plage ?
Pourquoi l'autre l'avait-il entraîné jusque-là avant de lui céder le contrôle ?
Ou avait-il réussi à le dominer après un âpre combat dont il ne gardait aucun souvenir ?
Il porta une main à son front avec un grognement animal, incapable de faire le clair dans ses pensées. Son sang bouillonnait. La migraine enfonçait profondément ses griffes dans son crâne. Du peu dont il se rappelait, il n'aurait, en fait, jamais dû se trouver là.
Choqué par les images qui surgissaient de sa mémoire disloquée, il écarquilla les yeux.
Non…
Il était mort.
Pire, il avait été trahi, exorcisé, annihilé, effacé à jamais de ce monde comme s'il n'avait aucune importance, aucune… réalité. Son autre personnalité, ce manipulateur qui s'était tout à coup prétendu pétri de bons sentiments pour tromper le pharaon, lui avait dénié le droit d'exister alors que sans lui il n'aurait rien été de plus qu'un misérable scarabée prisonnier d'une nécropole infâme… ! Comme son père et ses ancêtres avant lui…
La mâchoire crispée, il donna un coup de poing rageur dans le sable. Puis il éleva sa main devant lui, perplexe. Il déplia et replia ses doigts, examina sa peau sombre comme s'il la contemplait pour la première fois. Il ne se pinça pas, préférant de fort loin mordre le dos de sa main jusqu'à ce que le goût métallique du sang caresse sa langue. Il ne lâcha aucune protestation malgré la douleur, y trouvant même un certain réconfort.
Il vivait, pour de vrai.
Soudain, il comprit ce qui le taraudait inconsciemment : il ne percevait pas la présence de son autre lui, comme si… comme si ce minable avait été banni de leur propre corps !
Il chercha à étouffer son rire, mais ne put finalement contenir son hilarité face à ce retournement de situation plein d'ironie. S'il trouvait l'auteur de ce miracle, il le remercierait aussitôt… pour ensuite le tuer avant que son bienfaiteur ne le renvoie dans le néant en comprenant son erreur. Car il s'agissait forcément d'une erreur. Personne n'avait intérêt à ce qu'il revienne à la vie. En tout cas, personne de sain d'esprit.
Un sourire dément s'étala sur ses lèvres.
Il trouverait l'auteur de ce miracle, oui. Il le dépouillerait de tous ces dons pour les faire siens. Il récupérerait le sceptre millénaire que son autre personnalité avait, à l'évidence, égaré puisqu'il ne le trouvait pas à ses côtés. Et, ensuite, il se vengerait de ceux qui l'avaient expédié dans les ténèbres. Un par un.
Il commencerait par les amis du pharaon et de Yûgi, puis par le pharaon lui-même et, enfin, par la famille de son autre personnalité. Et s'il advenait que son autre lui était encore de ce monde, quelque part, parasitant une personne innocente comme il l'avait déjà fait avec cette Anzu, il se débarrasserait de lui en dernier, après avoir fait de son existence un enfer, après l'avoir regardé rampé à ses pieds pour le supplier.
Ce serait bon de le voir ramper. Peut-être trop bon pour le tuer. Parce qu'il devait payer, et qu'il ne manquait pas d'imagination quant aux punitions qu'il pourrait lui infliger.
— Eh, z-êtes sur notre plage !
— Ouais, et d'abord, vous êtes qui ?
— Je crois que c'est un étranger…
— Saleté de touristes, ils se croient tout permis !
Deux ombres venaient de faire obstacle aux rayons du soleil. Deux ombres venaient de lui gâcher sa délicieuse rêverie où il coupait une par une les phalanges de son autre personnalité tout en se délectant de ses pleurs.
Après avoir parcouru la plage déserte du regard pour s'assurer que c'était bien à lui que l'on s'adressait avec autant d'impolitesse, il releva la tête en plissant les paupières. Il remarqua aussitôt les cartes aux dos rougeâtres que les perturbateurs tenaient dans leurs mains, ce qui lui fit un temps oublier qu'ils prenaient l'étendue de sable pour leur propriété, qu'ils lui avaient parlé d'un ton tellement insolent qu'il mourait d'envie de leur arracher les cordes vocales ou de leur écraser la gorge, au choix.
Même sur une plage perdue d'Égypte, on pouvait trouver au moins un joueur de duel monsters. Ou deux. Amusant. Non, pas amusant. Excitant. Avec la magie du sceptre millénaire et les cartes, il lui avait été possible de plonger ses adversaires dans des tourments indescriptibles. Ce pouvoir, il devait le reconquérir, coûte que coûte.
— Hey, are you sick? Do you need some help? questionna l'un des jeunes hommes sur un ton agressif qui ne laissait, une nouvelle fois, aucun espoir quant à sa considération.
— Notre pied au cul, p'être ?
Il s'humecta les lèvres avant de les faire pâlir en leur répondant dans un arabe parfait :
— Non, je me sens beaucoup mieux… Et aujourd'hui semble être mon jour de chance.
Il se redressa et ressentit une intense satisfaction en constatant qu'il les dominait. Avait-il grandi ?
Son sourire s'élargit lorsque la douce musique de leurs os brisés caressa ses oreilles.
Ils crièrent, bien sûr, mais pas assez fort pour alerter qui que ce soit. Dommage, parce qu'il n'aurait pas refusé d'autres suppliques désespérées, d'autres larmes salées.
Il ramassa les decks, tria les cartes pour ne garder que celles qui l'intéressaient, jeta les autres sur les deux cadavres et se dirigea vers la petite ville en se demandant s'il trouverait de quoi compléter son jeu.
