Merci à Lena et Futilement moi pour leurs reviews sur les chapitres précédents ! Je suis désolée mais je ne maîtrise pas très bien le site encore, j'essaye de vous répondre :)
Bonne lecture !
Le parc de Poudlard avait revêtu un pâle manteau blanc lorsque les yeux de Sybil croisèrent pour la troisième fois ceux de Regulus. Elle avait battu plusieurs fois des cils comme si elle ne s'était pas attendue à le trouver là, sur son chemin vers le château, ou peut-être était-ce simplement les premiers flocons de l'année qui la gênaient. Elle revenait de la lisière de la forêt où le cours de soins aux créatures magiques avait été maintenu malgré le froid, malgré la neige qui s'était amassée en grandes quantités durant la nuit et qui rendait périlleuse la moindre sortie, surtout, mais s'ils n'étaient guère nombreux les élèves à poursuivre ce cours après leurs BUSE, ils étaient tous des passionnés. C'était une option que choisissaient rarement les bons élèves, ceux qui aspiraient à une brillante carrière après leurs études, parce qu'elle n'était pas reconnue comme pouvaient l'être l'arithmancie et l'étude des runes. C'était une option que n'avait pas choisi Regulus mais que s'était empressé de sélectionner Sirius avec l'étude des Moldus, évidemment. La pauvre Walburga Black ne l'avait jamais digéré et elle avait rempli à la place de son fils cadet sa fiche de voeux pour la troisième année. L'affront avait été fait une fois et c'était déjà une fois de trop.
Sybil n'avait certainement pas de mère qui s'efforçait d'effacer les soufflets d'une soeur aînée indisciplinée. Ni de père pour lui souffler depuis l'enfance que l'intérêt des créatures magiques ne résidait que dans ce qu'elles avaient à offrir aux sorciers, les vrais, les Sang-Pur comme lui, comme eux les Black. Alors Regulus ne les avait jamais étudiées mais il avait étudié l'emploi du temps de Sybil pour pouvoir l'intercepter au retour des vacances de Noël.
- Je dois te parler du devoir pour Flitwick, dit-il sur un ton laconique.
Le cours de sortilèges était le seul qu'ils avaient en commun et Regulus s'y montrait particulièrement doué. C'était certainement sa meilleure matière après les potions mais celles-ci ne comptaient pas vraiment parce qu'il avait toujours aimé en concocter pour s'amuser. Cela lui donnait une parfaite excuse pour rester enfermé dans sa chambre lorsque ses parents et Sirius hurlaient dans le salon et c'était même ainsi qu'il avait noué des liens avec Kreattur. Les sortilèges l'amèneraient peut-être à nouer un vrai lien avec Sybil. Comme il était le meilleur élève du professeur Flitwick en sixième année, c'était lui que le petit sorcier avait chargé de transmettre à Sybil les devoirs de vacances et il en avait profité pour lui adresser ses meilleurs voeux.
Il ne savait pas ce qu'il avait espéré, exactement, s'il attendait vraiment une réponse de la part de la jeune fille, des confidences, des remerciements peut-être – après tout il avait tant fait pour elle.
Sybil ne lui avait jamais répondu et maintenant ses yeux verts étaient plantés dans les siens et elle avait les joues roses, un peu, colorées par le froid mordant qui régnait en cette heure encore matinale, et les quelques personnes qui l'entouraient n'étaient pas surprises de l'irruption de Regulus. Il était l'un des favoris de Filius Flitwick, il était consciencieux et, contrairement à certains de ses camarades à Serpentard, il ne souffrait pas d'une trop mauvaise réputation. Il n'avait jamais été directement impliqué dans les affrontements qui avaient lieu de plus en plus régulièrement dans le vieux château au fur et à mesure que les attaques s'intensifiaient au-dehors.
- Tu nous rejoins dans la salle commune ? lui demanda une fille qui s'appelait Wilhelmina.
Sybil hocha lentement la tête puis elle regarda son amie disparaître dans un tourbillon de neige avec deux autres élèves dont Regulus ne connaissait pas les noms. Le vent ne soufflait pas très fort mais assez pour dégager son visage et repousser ses longs cheveux dans son dos. Une bourrasque un peu plus forte que les autres la surprit alors et elle recula de quelques pas avant de regarder Regulus comme si elle le voyait enfin vraiment.
- Joyeux Noël à toi aussi, lui dit-elle sur le ton le plus naturel du monde.
- Merci, répondit Regulus avec un léger rictus.
Il se retint de lui dire qu'elle était en retard, un peu, beaucoup, énormément même, il se retint de lui dire qu'il avait espéré autre chose parce qu'il n'avait pas espéré autre chose, n'est-ce pas ? Les parents de Sybil n'étaient probablement pas aussi à cheval sur la bienséance que ne l'étaient Walburga et Orion Black. De toute façon, lorsqu'ils avaient brièvement évoqué les fêtes dans les toilettes de Mimi Geignarde, Sybil n'avait pas même mentionné l'existence de ses parents. Cela expliquait peut-être son absence de savoir-vivre, le fait qu'elle traumatisait de grands garçons comme Donaghan Avery, sa fâcheuse tendance à tout savoir sur tout et donc à se mêler d'affaires qui n'étaient pas les siennes et surtout, surtout, le temps qu'elle mettait à chaque fois à revenir vers lui sans visiblement se soucier une seconde de ses sentiments.
- La sortie à Pré-au-Lard aura lieu le samedi 11 février, c'est bien ça ? lui demanda-t-elle sans paraître relever l'agacement de Regulus.
- Oui.
Pour la première fois depuis le début de leur entrevue, le jeune homme se sentit très gêné et détourna le regard brusquement, en espérant que Sybil mettrait son soudain rougissement sur le compte des températures glaciales.
Il n'avait jamais invité une fille à sortir à Pré-au-Lard avec lui parce qu'il avait toujours été accompagné de Josephine jusqu'à présent. Ils y allaient ensemble sans même plus prendre la peine de s'assurer que cela convenait à chacun d'eux et ils retrouvaient la plupart du temps leurs camarades de Serpentard aux Trois Balais après avoir flâné de longues heures durant dans les ruelles isolées du village et dans la librairie qui était dissimulée tout au fond de l'une de ces ruelles. Josephine aimait la lecture par-dessus tout et c'était une activité silencieuse qui convenait parfaitement à Regulus. Avec le temps, il avait fini par lire quelques-uns des romans de son amie et avait eu la surprise de découvrir des auteurs Moldus. Ils étaient Français, pour la plupart, parce que Josephine avait appris le français en même temps que l'anglais comme la parfaite aristocrate qu'elle était et parce qu'elle aimait le faire savoir. La jeune fille ne lisait jamais de romans anglais dans la salle commune des Serpentard et Regulus savait qu'elle jubilait de sentir les regards admiratifs des plus jeunes élèves sur elle lorsqu'elle dévorait des livres français ou russes – la vérité était qu'elle ne lisait ni ne parlait le russe mais Regulus lui avait promis de ne rien dire lorsqu'il l'avait surprise en train d'enchanter la couverture d'un roman parce qu'elle-même n'avait rien dit quand elle avait trouvé soigneusement dissimulées dans ses affaires de vieilles lettres de son frère.
Josephine méprisait les Nés-Moldus et plus encore les Moldus mais, au-delà du mépris, il y avait le goût de l'art et le goût du beau, et lorsque les mots l'élevaient au-dessus de ses propres pensées, lorsque les mots la faisaient voyager et rêver, peu importait à Josephine qui les avait écrits. Alors Regulus n'avait rien dit et il avait feuilleté avec Josephine les romans qu'elle ne ramenait pas à Poudlard, ceux qui ne pouvaient être lus que dans la petite librairie où le temps était suspendu, ceux qui n'avaient pas leur place dans leur vie à Serpentard. Trois, quatre, cinq fois par an tout au plus, les livres étaient une parenthèse dans les tourments de leur jeunesse et leur offraient d'autres vies que la leur pour quelques heures silencieuses.
C'était une parenthèse que Regulus n'aimait pas refermer mais qu'il n'aimait pas vraiment ouvrir non plus, parce qu'à quoi bon l'ouvrir pour se faire du mal ensuite, alors il avait invité Sybil sans se soucier d'y renoncer mais maintenant il regrettait parce qu'à quoi bon lui proposer une sortie qu'elle refuserait.
Elle était Sybil Kvapilová, la nouvelle petite vedette des Poufsouffle, elle prenait la moitié de ses repas avec Lily Evans sous les regards dédaigneux de Josephine Rosier et de tout ceux qui entouraient Regulus et elle n'avait rien à voir avec eux, les vrais, les Sang-Pur, les Vingt-Huit, elle n'avait rien à voir avec lui et ils le savaient tous les deux.
- Retrouve-moi devant la statue de la sorcière borgne le vendredi 10 après le dîner, dit Sybil tout à coup.
En réalité, seules quelques secondes s'étaient doucement écoulées, mais maintenant Sybil avait les bras serrés contre sa poitrine et la moitié du visage enfouie dans son écharpe jaune et noire mais elle ne tremblait pas, elle ne grelottait même pas malgré la caresse du vent sur ses joues d'enfant, malgré la neige dans ses cheveux, dans ses cils, la neige qui brouillait peu à peu la vue de Regulus ou du moins tout ce qui, autour de lui, n'était pas Sybil.
- D'accord, répondit-il machinalement.
Ils n'avaient rien à faire ensemble à Pré-au-Lard alors ils seraient ensemble devant la statue de Gunhilda de Gorsemoor. Ce n'était sans doute pas le premier endroit qui lui serait venu à l'esprit s'il avait vraiment eu le temps d'y réfléchir mais en réalité, cela lui importait peu : c'était ainsi. Sybil lui parlerait une quatrième fois le vendredi 10 février dans un couloir faiblement éclairé du château et, en attendant, ils redeviendraient ce qu'ils étaient l'un envers l'autre – des étrangers qui en savaient un peu trop.
Il n'essaya jamais de lui adresser la parole dans les jours et dans les semaines qui suivirent. À vrai dire, il avait ses propres préoccupations et elles ne lui laissaient guère le temps de penser à quoi que ce soit d'autre, même s'il eut l'impression de croiser Sybil plus souvent que d'habitude et que cela finit par l'étonner. Ils n'avaient pas d'autres cours en commun que les sortilèges et les Poufsouffle n'étaient pas du genre à investir le terrain de Quidditch lorsque les Serpentard étaient supposés l'occuper pour l'entraînement. Sybil ne fréquentait pas vraiment la bibliothèque non plus et elle ne s'attardait pas tant que ça lors des repas : ils n'avaient donc que peu d'occasions de se croiser. Il tomba souvent sur elle, pourtant, au détour d'un couloir y compris dans les cachots où elle n'avait a priori rien à faire et, plus surprenant encore, dans les rayons de la bibliothèque où s'entassaient les ouvrages de runes – Sybil ne suivait pas cette matière. C'était presque comme si elle le suivait mais elle disparaissait en général aussi vite qu'elle était apparue au point que Regulus se demandait parfois s'il n'avait pas tout simplement rêvé sa présence.
Mais le climat qui régnait à Poudlard et dans le monde des sorciers ne l'autorisait ni lui ni personne à s'attarder sur l'étrange comportement de Sybil, sur ses repas qu'elle prenait de plus en plus rapidement, sur son rire qui ne résonnait plus dans la Grande salle, sur l'éclat qui était comme fané dans son regard, sur ses apparitions sporadiques et ses disparitions systématiques. Les attaques s'intensifiaient partout, à Londres, et pas seulement dans le Londres des sorciers, à Glasgow, à Liverpool et même le village de Flagley-le-Haut avaient été touchés. Tout le monde craignait désormais que des combats n'éclatent à Pré-au-Lard et Regulus savait mieux que quiconque que ces craintes étaient justifiées. Lors d'une réception chez les Rosier, au cours des vacances de Noël, il avait eu l'occasion d'échanger avec Circé Fawley, la dernière recrue en date des Mangemorts. Circé était une puissante sorcière qui avait terminé ses études quatre ans avant Regulus et elle travaillait depuis au département de la coopération magique internationale où elle s'assurait notamment de soutiens logistiques pour d'éventuelles actions à l'étranger. Regulus avait été étonné de la savoir marquée : Circé n'avait jamais caché son mépris pour les Nés-Moldus mais elle s'entendait très mal, à Poudlard, avec la plupart de ses condisciples à Serpentard, qu'elle jugeait stupides et lâches. Il avait toujours pensé qu'elle se contenterait de soutenir financièrement leur cause mais son engagement n'était pas pour lui déplaire. Il aimait beaucoup Circé. C'était une femme droite, qui se battait pour ce qu'elle croyait être juste et ils avaient souvent refait le monde, tous les deux, rêvant à ce qu'il aurait pu être si les sorciers n'avaient pas été contraints de se cacher pour survivre. Circé était passionnante, bien plus qu'Evan Rosier qui ne semblait être guidé que par la haine et si Regulus entendait la colère, il ne la jugeait pas suffisante. L'important n'était pas tant de soumettre les Moldus que de préparer ce qui viendrait après : un monde dans lequel les Vingt-Huit Sacrés auraient leur place, enfin, la place qui aurait toujours dû être la leur et qui était celle du pouvoir. C'était au cours d'une discussion enthousiasmée à propos du système politique qu'il conviendrait d'instaurer une fois la résistance à Lord Voldemort étouffée que Circé avait laissé entendre qu'attaquer Pré-au-Lard serait le meilleur moyen de créer la psychose chez les sorciers et notamment les plus jeunes, celles et ceux qui étudiaient à Poudlard, celles et ceux qui devaient encore basculer dans un camp ou dans un autre, celles et ceux qui devaient savoir que la survie, la dignité, la gloire ne leur étaient assurées que dans un seul de ces deux camps.
Le premier dimanche du mois de février, les Mangemorts attaquèrent Pré-au-Lard et la fumée obscurcit même le ciel à Poudlard que contemplaient effarés les étudiants. Effarés, effrayés, ils furent nombreux à ne pas trouver le sommeil cette nuit-là et à étouffer des hurlements dans leur oreiller. Le château était en état de siège et Dumbledore lui-même leur avait assuré que personne n'y pénétrerait, personne n'y pénétrerait jamais, mais c'était Pré-au-Lard alors c'était Poudlard, déjà, c'était le théâtre de toutes leurs premières fois, premières sorties, premiers achats, premières amours, premiers émois. C'était un décor d'innocence mais maintenant il fallait enterrer l'innocence avec la jeunesse, avec l'espoir de toute une génération, avec les morts surtout, les morts si nombreux dont les visages habillaient quotidiennement la Gazette des sorciers.
Circé avait toujours choisi ses mots très justement, maniant le verbe avec talent, et la psychose s'empara du vieux château.
La sortie à Pré-au-Lard fut évidemment annulé mais ce qui disparut vraiment, plus qu'un dernier sursaut d'insouciance, ce furent les liens entre les maisons que s'étaient efforcés de tisser les professeurs et les élèves les plus volontaires. Les Serpentard étaient naturellement pointés du doigt mais, même au sein des autres maisons, les tensions atteignirent leur paroxysme. Les Gryffondor s'entredéchiraient sur la façon dont il fallait mener le combat face aux Mangemorts, les uns voulant se jeter tête baissée dans les combats et les autres essayant de les raisonner timidement, en vain. Chez les Serdaigle et les Poufsouffle, les dissensions étaient plus insidieuses mais bien présentes pourtant. Même si certains aimaient prétendre le contraire ou se voilaient volontairement la face à ce sujet, les idées des Mangemorts ne s'étaient pas simplement incrustées dans l'esprit des Serpentard. Les sympathisants se trouvaient aussi dans les autres maisons, à l'image de Milburn Rowle, et parce qu'ils s'étaient aussi faits plus discrets que les Serpentard jusqu'à présent, ils purent ajouter à l'hystérie collective de quelques remarques judicieusement placées sans trahir leur couverture. Contrairement aux maisons de Gryffondor et Serpentard, celles de Poufsouffle et Serdaigle étaient aussi des maisons plus ouvertes, moins dynastiques que les deux autres. Rares étaient les élèves de Poufsouffle et Serdaigle à avoir toute leur famille dans la même maison. La plupart avait donc un frère, une cousine, un parent à Serpentard ou à Gryffondor et cela ne faisait qu'attiser les tensions un peu plus. La Grande salle se faisait de plus en plus silencieuse, jour après jour, et les élèves passaient désormais le plus clair de leur temps dans leur salle commune voire carrément dans leur chambre lorsque les accrochages entre condisciples se faisaient trop fréquents à leur goût. Les séjours à l'infirmerie augmentèrent de façon spectaculaire en raison des nombreux affrontements qui éclataient dans les couloirs et même au sein des dortoirs, chacun y allant de ses accusations sur ses propres camarades, et les professeurs durent menacer les élèves de confisquer leur baguette après les cours pour étouffer leur agressivité – ils ne savaient que faire, en revanche, pour recréer la solidarité.
Le vendredi 10 février au soir, Regulus n'eut pas beaucoup de mal à venir à la rencontre de la jeune femme sous l'étrange regard de la sorcière borgne. La plupart des étudiants avaient déjà regagné leurs dortoirs et il n'avait croisé personne dans les couloirs. C'était rare, un vendredi soir, c'était rare à Poudlard où les règles semblaient n'avoir été édictées que pour être mieux transgressées par quelques étudiants téméraires en mal d'aventures. Sybil faisait partie de ces élèves : elle arpentait des couloirs où elle n'aurait pas dû se trouver pour agresser des garçons qu'elle n'aurait pas dû toucher et, ce soir, elle l'attendait au bout de l'un de ces couloirs parmi mille autres avec un pâle sourire sur les lèvres.
- Je ne savais pas si tu viendrais, lança-t-elle en guise de salutation.
Elle parlait rarement la première et, rien que pour ça, Regulus oublia une fois encore ce qu'elle avait fait, il oublia une Sybil parce qu'il préférait celle qui l'avait rassuré, celle qui était venue vers lui, il préférait Sybil qui avait vu Regulus, pour de vrai, parce que c'était nouveau et étrange et surtout c'était bien.
- Je ne t'ai pas remercié la dernière fois pour ton invitation, ajouta-t-elle.
- Ce n'est pas comme si nous allions vraiment à Pré-au-Lard de toute façon, répondit Regulus en enfonçant ses mains dans les poches de sa cape.
- Oh mais je croyais…
Sybil regarda successivement Regulus et la statue devant laquelle ils se tenaient tous les deux avant que ses lèvres ne s'entrouvrent doucement.
- Tu ne connais pas ce passage secret ?
- Le passage ?
Il était évident qu'il ne feignait pas l'incrédulité et Sybil se flagella mentalement mais c'était trop tard. Il saurait désormais le secret bien gardé de Gunhilda de Gorsemoor parce que c'était Regulus et qu'il était inutile de lui servir une histoire, il était beaucoup trop intelligent pour son propre bien et pour celui de tous. Alors, elle s'en voulut bien sûr, parce qu'elle ne savait que trop bien entre quelles mains cette information pourrait retomber maintenant que Regulus était au courant, mais cela ne dura finalement qu'une fraction de seconde. Il n'y avait pas la place pour cette culpabilité-là dans son esprit.
Sybil dégaina sa baguette bien trop rapidement pour Regulus, encore, mais cette fois ce n'était pas bien grave parce qu'elle marmonna une formule qui ne lui était pas destiné à lui mais à la sorcière borgne. Sous l'œil complice de Gunhilda et les yeux ébahis du jeune homme apparut un étroit escalier dans le mur contre lequel s'appuyait Sybil lorsqu'il l'avait rejoint. Sans dire un mot, la Poufsouffle fit disparaître sa baguette dans l'épaisse veste qu'elle avait sur le dos et elle descendit les marches l'une après l'autre.
Regulus n'hésita qu'une fraction de seconde.
Ils marchèrent en silence pendant ce qui lui parut être des heures sans qu'il ne se sente vraiment inquiet une seule fois. C'était peut-être parce que Sybil lui disait de faire attention, parfois, lorsque le passage devenait si fin qu'il fallait s'accroupir, c'était peut-être ses doigts qui effleuraient distraitement les siens quand elle le guidait dans le dédale de couloirs qui s'offraient à eux, ou peut-être aussi sa voix, qui lui demandait de temps à autre si tout allait bien, faiblement, doucement toujours. Il lui répondait dans un même murmure de complicité.
Puis les doigts de Sybil vinrent se poser sur ses lèvres et la jeune femme lui intima de se taire tout en agitant sa baguette au-dessus de leur tête. Il la vit repousser ce qui semblait être une dalle avant de bondir tout à coup en-dehors du passage et de lui tendre la main.
C'était la deuxième fois que sa main attrapait fermement la sienne – la deuxième fois qu'une main attrapait fermement la sienne depuis si longtemps – alors il la saisit.
Ils avaient déjà quasiment quitté Honeydukes lorsqu'il reconnut enfin le magasin dans lequel ils avaient atterri. Sybil s'apprêtait à enclencher la poignée qu'elle venait de déverrouiller quand il posa sa main sur la porte d'entrée, empêchant la jeune femme de l'ouvrir.
- On ne peut pas sortir comme ça, s'exclama-t-il à voix basse.
- C'est ce que font les autres, répondit Sybil en haussant les épaules.
- Quels autres ?
Il le comprit rapidement au regard désolé de Sybil.
Tout le monde avait toujours ces yeux-là pour lui parler de Sirius.
- Je doute qu'ils sortent à découvert de la sorte, dit-il d'une voix blanche.
- Mais il faut bien sortir.
- Pas comme ça.
Regulus s'empara de sa baguette à son tour mais au dernier moment, alors qu'il s'apprêtait à la tendre sur Sybil, il la dirigea plutôt vers lui pour s'appliquer en premier les sortilèges de métamorphose. Ses cheveux raccourcirent, son visage s'épaissit, ses traits se durcirent et le cœur de Sybil ralentit un peu dans sa poitrine – il l'avait sentie se tendre dès l'instant où il avait pris sa baguette et, cette fois, il avait compris.
Elle avait compris elle aussi alors elle le laissa lui appliquer ses sortilèges après avoir vu son visage se métamorphoser sous ses yeux, même s'il n'eut pas le cœur à la transformer radicalement. Il étira un peu ses joues rondes, noircit ses cheveux et fit disparaître ses tâches de rousseur mais c'était trop, déjà, et il se demanda si elle avait la même impression en le regardant que les choses n'étaient pas comme elles devraient l'être. Il n'avait touché ni à ses yeux ni aux siens et il essaya d'accrocher son regard mais elle se détourna précipitamment et il dut marcher d'un bon pas pour rester à sa hauteur dans les ruelles silencieuses et enneigées de Pré-au-Lard.
Ils marchèrent en silence pendant ce qui lui parut n'être qu'une minute tant il s'émerveillant des paysages qui s'offraient à lui. Il n'avait jamais vu Pré-au-Lard à cette heure, englouti par la neige, faiblement éclairé à la lueur de quelques vieux réverbères. La règle tacite pour les étudiants était de rentrer à Poudlard avant la tombée de la nuit et, de toute façon, il faisait souvent bien assez froid passée une certaine heure pour calmer les ardeurs des plus téméraires. Il suivit Sybil sans vraiment se demander où elle l'emmenait, se réjouissant simplement d'arpenter les ruelles obscures et de découvrir leurs secrets, enfin, leurs habitants aux fenêtres des maisonnées que personne n'apercevait jamais de jour, leurs animaux domestiques qui pouvaient rôder en paix, et laisser quatre petites empreintes dans la neige à un intervalle régulier qui avait quelque chose de beau, leurs lumières et partout, aussi : le noir.
Le noir sur les épaules de villageois las, si las dans leurs maisons meurtries où se lisaient encore les vestiges de l'incendie.
Le noir aux volets de la librairie préférée de Josephine – son propriétaire avait apparemment été tué.
Le noir qui les enveloppait, peu à peu, alors qu'ils s'enfonçaient dans les plus étroites ruelles de Pré-au-Lard sans que Sybil ne ralentisse son pas. Lorsqu'il accéléra à son tour pour parvenir à la hauteur de la jeune femme et l'interroger du regard, il eut encore un haut-le-cœur.
Parce que les yeux de Sybil étaient noirs eux aussi.
Elle laissa brusquement tomber son sac dans la poudreuse peu après, alors qu'ils se tenaient devant une grande bâtisse semblable à toutes les autres, et il fut à peine surpris de voir la porte s'entrouvrir dans la seconde. Sybil savait parfaitement où elle allait depuis le début de leur escapade. Il s'étonna en revanche du visage de la sorcière qui les fit entrer chez elle avant de refermer précipitamment la porte à double-tour. Elle murmura de longues formules de protection sa baguette pointée vers l'extérieur avant de se tourner vers eux et d'adresser un signe presque imperceptible de la tête à Sybil. Elle était noire, elle avait de très longs cheveux noués en un chignon sophistiqué et sa joue gauche était barrée d'une épaisse cicatrice dont Regulus sut aussitôt qu'elle avait été causée par de la magie noire.
- J'ai fait du thé, dit-elle en désignant la petite table en bois qui était appuyée contre une fenêtre ronde ornée de rideaux en dentelle.
- Merci Dorcas.
La sorcière parut hésiter une seconde mais, avant de disparaître dans les étages, elle se planta devant Sybil et déposa un court baiser sur ses cheveux emmêlés.
Et Sybil sourit, elle sourit pour la première fois de la journée, pour la première fois de l'année, et peut-être pour la première fois depuis que Regulus la connaissait – après tout, la fois où elle lui avait souri pour lui faire avaler des biscuits empoisonnés ne comptait pas vraiment.
- Tu dois te demander pourquoi je t'ai fait venir jusqu'ici, dit la jeune femme en se laissant tomber sur le canapé du salon.
Regulus s'empara d'une tasse de thé avant de s'asseoir face à elle sur le seuil fauteuil de la pièce.
- Je suis juste étonné que tu connaisses déjà quelqu'un à Pré-au-Lard, répondit-il en faisant tourner sa cuillère.
- J'échangeais avec Dorcas avant de venir à Poudlard.
- Je croyais que tu n'avais pas de famille en Angleterre.
- Tu sais, je n'ai pas vraiment de famille de toute façon.
Il ne le savait pas. Elle s'était pourtant montrée très évasive à ce sujet mais il savait mieux que personne que la famille n'était pas un sujet à évoquer. On s'accommodait tant bien que mal de sa famille, on s'efforçait de la faire vivre, survivre, et on la rabibochait au besoin, souvent. C'était la famille. On l'aimait, on la haïssait, mais elle était toujours là malgré tout parce qu'il faut bien des choses qui durent, il faut bien des certitudes, et Regulus n'avait jamais cherché que ça, dans le fond : des certitudes.
- Mais je ne suis pas venue ici pour te raconter mes vacances, ajouta Sybil presque pour elle en croisant ses bras contre sa poitrine.
- Ça ne me dérangerait pas.
Il prononça ces mots sans lui sourire mais sans mentir, non plus, et c'était déjà bien assez.
- Je raconte beaucoup de choses à mes amis, par exemple mes formidables vacances en Floride avec mes parents et mes milliers de cousins, et c'est drôle parce qu'ils me regardent tous avec les mêmes étoiles dans les yeux, les mêmes que dans les miens, mais ils ne voient rien.
Son regard se perdit dans le vide et Regulus attendit qu'elle ajoute quelque chose, une anecdote, rien qu'une petite phrase à propos de ses vacances, les vraies, mais Sybil n'était plus avec lui.
- Comment as-tu rencontré Dorcas ? demanda-t-il alors.
Les yeux de Sybil croisèrent à nouveau les siens mais elle le regardait sans le voir.
- Elle est venue donner une conférence à Ilvermorny sur les créatures magiques en voie de disparition l'année dernière.
- Je croyais que tu étudiais à Salem.
Cette fois, Sybil était revenue à leur réalité, les pieds solidement ancrés au sol sur lequel elle venait de bondir en se cognant contre la table basse au passage. Elle grimaça une seconde mais elle ne prit même pas le temps de se masser le genou parce qu'elle se sentait perdre le contrôle et c'était autrement plus douloureux.
C'était Regulus, ce n'était même pas vraiment grave parce que c'était lui mais justement c'était Regulus, toujours, c'était depuis Regulus que rien n'allait, jamais.
Les premières semaines de Sybil à Poudlard s'étaient déroulées à la perfection, bien au-delà de toutes ses attentes les plus folles, et elle avait cru qu'elle y arriverait pour de vrai. Elle avait su être cette fille insouciante, extravertie, cette fille qui attirait toute la lumière et qui avait un jour été elle, cette étrangère. Elle était entrée dans l'équipe de Quidditch de Poufsouffle sans qu'aucune de ses coéquipières, dans les vestiaires, ne s'étonnât de ne jamais la voir se déshabiller devant les autres – mais les vestiaires ne sont pas collectifs en Amérique enfin – et elle avait ainsi rapidement gagné la sympathie des autres joueurs de Quidditch parmi lesquels James Potter. Elle s'était si bien rapprochée de lui et plus encore de Lily, Lily qui constituait tout l'univers de James, et de Sirius, et de Marlène, si bien rapprochée de toutes ces bonnes personnes, les personnes qui savaient, qu'elle avait su elle aussi. Elle avait su les secrets, les ragots, les passages secrets et les histoires terribles qu'aimaient commenter les étudiants à défaut de les dénoncer. Elle avait longuement suivi Amy, et Eulalia, et toutes les femmes, comme elle, qui avaient un jour été abusées, toutes les femmes qui avaient été humiliées, les femmes que tout le monde connaissait et que personne ne voyait pourtant, et elle avait suivi leurs agresseurs, elle avait mémorisé leur emploi du temps, identifié leurs déplacements et, un jour, elle avait frappé.
Personne ne savait que c'était elle.
Personne n'imaginait seulement les motifs qu'il y avait derrière ces agressions parce que personne ne s'intéressait vraiment à ces histoires.
Un jour Regulus avait su et depuis sa jolie mascarade s'était fissurée. Tout n'était pas bien et même, rien n'était bien. Sybil avait frappé Donaghan Avery et Milburn Rowle au point d'avoir leur sang incrusté sous ses ongles, elle les avait frappés assez fort pour les entendre crier encore, la nuit, pendant que toutes ses condisciples dormaient sans mesurer la chance qu'elles avaient de pouvoir le faire, elle leur avait sans doute infligé la peur de leur vie et pourtant c'était à elle que l'angoisse vrillait le cœur. C'était toujours à elle et à Amy et à Eulalia. Elle avait peur, tout le temps et même de plus en plus au fur et à mesure que le temps passait, et Amy avait carrément cessé de venir manger dans la Grande salle, et Sirius, Peter, leurs amis, tous ces gens autour d'elle continuaient à se moquer d'Eulalia dès qu'ils en avaient l'occasion, Eulalia la menteuse. Elle avait peur, trop pour dormir, trop pour entendre ses professeurs l'interroger en classe, trop pour faire attention à ce qu'elle disait, ne pas se compromettre, ne pas trahir, ne pas pleurer, ne pas crier, vivre et en silence mais elle avait peur.
- J'ai terminé ma cinquième année à Salem, ce n'était que quelques mois, quelques semaines je crois, c'était trop déjà et il fallait que je parte, mais personne ne devait savoir que je venais d'Ilvermorny, ça aurait été tellement facile de faire le lien, et toi ce n'est pas possible, tu gâches tout, tu sais tout !
- C'est toi qui t'en es pris à moi dans votre salle commune alors que je n'avais rien demandé, dit posément Regulus.
- Ne fais pas comme si tu n'étais qu'un pauvre innocent !
- Je n'ai jamais fait ce dont tu m'as accusé ce soir-là.
- Mais tu es un Mangemort !
- Pas encore.
Dans le fond, Sybil avait raison de l'accuser ainsi, mais il se tendit malgré tout parce que l'accusation était grave dans le contexte actuel et, surtout, parce qu'elle sortait de la bouche de Sybil.
Regulus n'était pas un vrai Mangemort, il n'avait pas reçu la marque sur son bras parce que personne ne la recevait en étant encore étudiant à Poudlard. Mais il avait déjà rencontré le Seigneur des Ténèbres et il projetait effectivement de rejoindre son armée dès la fin de ses études. Il ne se réjouissait pas particulièrement à l'idée de se battre et encore moins à l'idée de faire souffrir mais c'était le prix à payer pour que les siens ne souffrent plus et, à tout prendre, il préférait éviter leur souffrance à eux plutôt que celle des autres, des Moldus, des Nés-Moldus et de tous ceux qui se tenaient à leurs côtés. Tous ceux qui les avaient humiliés. Tous ceux qui avaient voulu les priver de leur rang, de leurs droits. Tous ceux qui avaient gangréné la société sorcière au point de faire perdre à ses membres toutes leurs valeurs.
C'était à cause du mépris et de l'arrogance des Nés-Moldus que Sirius leur avait tourné le dos.
- Excuse-moi ! s'exclama Sybil sans paraître le moins du monde désolée. Si ce n'est encore qu'un projet alors tout est parfait !
- Tu es particulièrement mal placée pour juger de ce qui est bon ou mauvais.
- Tu cautionnes des meurtres !
- Et tu attaques des gens.
- J'attaque des violeurs !
Le mot était lâché – il était resté bloqué entre les lèvres de Sybil depuis leur confrontation dans les toilettes de Mimi Geignarde et depuis le soir où elle avait accusé Regulus et depuis le tout début. C'était peut-être parce qu'il avait quelque chose de plus terrible, de plus lourd, de plus désarmant, mais la colère de Sybil retomba brusquement et Regulus oublia la sienne au même instant.
- Ce n'est pas la même chose, n'est-ce pas ? demanda Sybil d'une voix blanche.
- Rowle et Avery ont peut-être fait des choses horribles mais ils restent des personnes.
- Donc de pauvres Moldus innocents qui ne t'ont strictement rien fait ne méritent pas d'être des personnes au même titre que toi mais Rowle et Avery qui sont des violeurs restent des hommes parce que leur sang est pur ?
- Je ne…
- Qu'est-ce qu'il y a de vraiment pur là-dedans ? insista Sybil.
- Tu as dit que tu comptais t'en prendre à l'un des amis de Sirius et, considérant les fréquentations de mon frère, je ne serais pas étonné qu'il ne s'agisse pas d'un Sang-Pur cette fois.
- Oui, merci, il y a des Moldus qui agressent des femmes, et des Nés-Moldus qui agressent des femmes, et des Sang-Mêlé qui agressent des femmes et des Sang-Pur qui agressent des femmes, bienvenue dans notre monde Regulus ! Tu peux penser ce que tu veux de ces hommes que tu dis inférieurs à toi mais s'il y a bien une chose que vous partagez tous sur cette planète, peu importe le degré de pureté de votre sang, c'est votre misogynie immonde et…
- Ça suffit.
Regulus s'était finalement redressé à son tour et, la main fermement agrippée à sa baguette, il annula les sortilèges de métamorphose qui opéraient encore sur son visage et celui de Sybil. La jeune femme retrouva ses traits, ses traits délicats et si durs à la fois, sa beauté presque enfantine que venaient troubler les mots si crus qui lui échappaient, et cela n'apaisa pas vraiment Regulus. Mais Sybil, elle, parut étrangement troublée de le voir redevenir lui-même et ses épaules s'affaissèrent tout à coup, comme alourdies par son épaisse chevelure et sa colère et par la vie.
- Je crois que tu as vécu des choses très dures, et je suis désolé qu'elles te soient arrivées à toi, mais je n'en suis pas responsable et je ne vais certainement pas te laisser me manquer de respect de la sorte pour apaiser ta douleur, tu n'as qu'à agresser cet idiot de Gryffondor pour ça.
- Je croyais qu'il ne fallait pas que je recommence.
- Et bien, tu as soulevé un point intéressant malgré tout, dit Regulus en croisant ses bras contre sa poitrine et en détournant légèrement son regard de celui de Sybil. Je ne me bats pas pour permettre à des Milburn Rowle et des Donaghan Avery de se comporter comme de vulgaires…
- De vulgaires Moldus ?
Le ton était amer mais il n'y avait plus de colère dans les yeux de Sybil, seules restaient la lassitude et la tristesse et la colère était pour Regulus – parce que Sybil l'avait énervé mais elle ne l'avait pas fait n'importe comment, non, elle l'avait fait avec talent, le talent qui fait douter, le talent qui remet en cause et Regulus avait besoin de certitudes.
- Qu'est-ce que tu attends de moi, au juste ? Tu veux que je te dise de ne pas le faire ?
- Non.
- Tu veux que je te dénonce pour ce que tu as fait ?
- Non.
- Alors qu'est-ce que tu veux Sybil ?
C'était la première fois qu'il l'appelait par son prénom. L'inverse n'était pas vrai : Sybil avait dit son nom en attrapant ses mains lorsque la panique l'avait gagné peu à peu face à sa blessure au bras et ce contact, ce mot, ce souffle l'avait étrangement apaisé. Il crut voir le même apaisement sur le visage de Sybil. Ses traits se détendirent, ses poings se décontractèrent et ses lèvres s'entrouvrirent mais l'apaisement ne dura qu'un temps. D'épaisses larmes vinrent rapidement poindre aux coins de ses yeux et elles renvoyèrent Regulus à leur rencontre, à la façon dont Sybil avait pleuré sous son regard agacé mais aussi un peu inquiet, Sybil avait pleuré et il s'était demandé ce qu'il devait faire alors qu'elle avait essayé de l'attaquer, Sybil allait pleurer et il se demandait ce qu'il devait faire alors qu'elle l'avait accusé d'être un monstre.
- Je veux comprendre, lâcha-t-elle dans un souffle, je veux comprendre pourquoi malgré ce que j'ai fait tu m'es venu en aide, pourquoi tu ne m'as pas jugé alors que je l'ai fait pour toi, pourquoi tu sembles me croire alors que personne ne m'a cru, pourquoi tu crois Amy et Eulalia, je veux comprendre pourquoi, en dépit de tout ce que je pensais savoir sur toi, tu te révèles être une meilleure personne pour moi que le reste du monde parce que… parce que je…
- Si tu utilises du Veritaserum tu dis vraisemblablement la vérité.
- Ce n'est vraiment qu'une question de logique ? demanda-t-elle en s'efforçant de retenir un sanglot plus violent que les précédents.
- Tu es juste… tu es tellement en colère contre le monde entier qu'il faut bien qu'il y ait une raison.
- Et toi ?
- Moi ?
- Qu'est-ce qui te rend autant en colère ?
Il ne lui répondit pas mais il ne chercha pas à nier, non plus, parce qu'il n'y avait rien à nier, rien à inventer, c'était inutile, ils le savaient.
- Tu es prêt à cautionner des horreurs, tu es prêt à faire des horreurs, tu es prêt à travailler pour quelqu'un dont tu sais pertinemment qu'il a tué et qu'il tuera encore alors sans doute que tu es prêt à ôter la vie toi-même, pourquoi ? Qu'est-ce qui te rend autant en colère Regulus ?
- Tout comportement ne trouve pas ses racines dans un traumatisme. Certaines personnes sont juste mauvaises.
- Je ne crois pas que tu sois juste mauvais.
- Mais tu ne me connais pas.
- Je sais que tu n'es pas quelqu'un de mauvais pour moi.
- Ce n'est pas vraiment ce que tu disais tout à l'heure.
- Alors je suis désolée.
Elle l'était vraiment cette fois. Elle l'était si bien qu'elle contourna la table basse pour venir se planter devant Regulus et prendre ses mains dans les siennes et il laissa faire. Elle lui sourit, c'était un sourire un peu triste mais un sourire quand même, il lui sourit, c'était un sourire un peu forcé mais un sourire quand même, et ils se dévisagèrent de longues secondes sans qu'aucun d'eux n'ose prendre la parole.
Puis les lèvres de Sybil vinrent se poser sur celles de Regulus, doucement, le temps d'un baiser innocent, et quand il prit vraiment conscience de ce qu'elle était en train de faire, elle avait déjà reculé légèrement. Elle avait les joues rouges tout à coup et son pied tapait nerveusement au sol mais elle n'était pas la seule à être gênée. Regulus avait déjà embrassé une fille, bien sûr, et même plusieurs filles au cours de ces soirées de Sang-Pur qui se voulaient distinguées mais qui étaient surtout très alcoolisées – Josephine aimait à dire que c'était pour mieux provoquer le scandale dont se nourrissaient les mondaines qui n'avaient guère d'autres occupations que le commérage. Il avait toujours décidé le premier d'embrasser ces filles, pour essayer d'abord, pour apprécier ensuite. Ce n'était jamais allé plus loin : il devait tenir son rang et ses parents plaçaient de grands espoirs en lui, de grands espoirs qui ne sauraient être ternis par quelques gouttes d'alcool dussent-elles particulièrement fortes. Ils étaient ainsi nombreux à prétendre épouser Josephine Rosier un jour mais certains avaient déjà été éconduits à cause de leur réputation de séducteur. Ignatia Rosier était une femme exigeante quand il s'agissait du bonheur de sa fille.
Ce n'était jamais allé plus loin parce qu'il n'en avait jamais vraiment eu envie. Il aimait bien Josephine parce que c'était une habitude qu'il avait prise depuis tant d'années, il avait aimé embrasser Clarisse, la cousine française de Circé Fawley, parce que Sirius avait cessé de se moquer de lui après ça, mais il n'avait jamais éprouvé le désir d'approfondir ses relations avec ces filles, ces femmes, il n'avait jamais vu autre chose derrière leur visage trop pâle pour être vrai et leurs lèvres minutieusement maquillées que des camarades, des amies peut-être.
Sybil n'était pas son amie. Elle était entrée dans sa vie en l'accusant des pires ignominies et elle ne revenait jamais à lui sans une idée derrière la tête, sans une quelconque faveur à lui demander. Sybil n'était pas son amie et il l'avait aidée, il cachait ses méfaits depuis un bon mois au moins, Sybil n'était pas son amie et il l'avait invitée, il l'avait suivie à Pré-au-Lard et il l'avait écoutée, parce que Sybil n'était pas son amie mais elle n'était pas Josephine, non plus, elle n'était pas Circé, pas Clarisse, elle n'était pas ses condisciples à Serpentard, elle n'était pas sa famille, elle n'était pas Sirius, elle n'était pas ces élèves qu'il abhorrait et ceux qui l'indifféraient. Sybil n'était pas son amie, elle n'était pas son ennemie non plus, parce qu'elle était désolée malgré tout, parce qu'elle essayait de comprendre, parce qu'elle voyait autre chose, parce qu'elle demandait, tout simplement.
Sybil était la fille qu'il avait envie d'embrasser, vraiment, qu'il avait envie d'embrasser avec une main dans ses cheveux soyeux, une autre sur sa joue ronde, un peu rouge encore, Sybil était la fille qu'il avait envie d'embrasser avant de la serrer contre lui un instant, juste un instant pour ouvrir une autre parenthèse, une autre vie que la sienne.
Alors il avança sa main vers son visage, lentement, en s'efforçant de ne pas paraître menaçant, lui qui avait tant regretté de ne pas savoir insuffler la peur chez l'autre comme savaient le faire Rosier et Mulciber et tous ces hommes qu'il rejoindrait bientôt. Il réalisait tout à coup qu'il était plus facile de faire peur à quelqu'un que de gagner sa confiance, sans être bien certain de ce qu'il devait tirer de ce constat. Peut-être était-ce simplement Sybil, peut-être que les filles qui avaient un jour eu peur avaient peur toujours.
Ce soir Sybil n'avait plus envie d'avoir peur.
Elle laissa Regulus poser sa main sur sa joue et pencher son visage vers le sien et elle plaça ses propres mains derrière sa nuque pour l'attirer à lui dans un autre baiser. Ils s'embrassèrent, ils s'embrassèrent sous le chandelier qui donnait au petit salon feutré une lumière tamisée, ils s'embrassèrent derrière les volets clos de la maison de Dorcas et Dorcas les contempla sans sourire depuis le haut des escaliers – elle aurait souri si elle n'avait pas su.
Ils s'embrassèrent puis Sybil recula brusquement, elle braqua sur Regulus ses grands yeux effrayés, des yeux qui ne le reconnaissaient même plus, et son premier réflexe fut de se jeter sur la fenêtre qui resta obstinément close malgré ses efforts acharnés pour l'entrouvrir. Elle se rappela alors seulement des sortilèges de Dorcas, Dorcas qui avait vu au plus près les Mangemorts attaquer Pré-au-Lard l'autre soir, Dorcas qui, comme tout le monde, avait acheté le dernier grimoire à la mode sur les sortilèges de protection et les avait tous appris par cœur, de nuit comme de jour, parce que la peur l'empêchait de dormir de toute façon. Sybil ne partirait pas sans l'avoir d'abord demandé à Dorcas et ce constat purement factuel la ramena à sa réalité, celle dans laquelle c'était Regulus qui l'avait embrassé.
Regulus qui la regardait embarrassé.
- Est-ce que j'ai fait quelque chose qui ne te convenait pas ? demanda-t-il platement.
Il n'y avait pas d'agressivité dans sa voix, ni dans ses gestes ni nulle part ailleurs, mais malgré tout les mains de Sybil tremblaient encore un peu et elle se laissa quelques secondes pour reprendre ses esprits avant de répondre à Regulus :
- Tu sais très bien que ce n'est pas toi.
- Mais c'est moi maintenant.
Elle haussa un sourcil, parce qu'elle n'était pas certaine de comprendre où Regulus voulait en venir, mais il enchaîna très rapidement :
- Tu peux me dire si quelque chose te déplaît, même indépendamment de ce qui t'est arrivé. J'ai apparemment un certain nombre de défauts mais j'ai été très bien élevé et je suis toujours resté quelqu'un de respectueux, contrairement à d'autres.
Sybil fut bien tentée de ricaner, d'abord, de lui dire qu'il se faisait tout de même une drôle d'idée du respect en niant à certaines personnes le droit de vivre la même vie que la sienne sous le seul prétexte que ces personnes n'étaient pas nées là où il le fallait. Mais cette envie disparut comme tant d'autres choses. Sybil n'était plus cette fille qui voulait changer le monde et qui s'efforçait de convaincre son entourage du bienfondé de ses convictions, de ses actions. Elle n'avait pas envie de se battre avec Regulus ni avec personne d'autre pour prouver la légitimité des Nés-Moldus, des Moldus, des créatures magiques, elle n'avait pas envie de devoir prouver sa légitimité de femme, la légitimité de toutes celles et de tous ceux qui ne rentraient pas dans les cases d'une société sorcière profondément conservatrice. Elle avait son propre combat, il l'épuisait déjà bien assez, et Regulus pouvait être une main secourable dans cette bataille qu'elle avait engagée.
Du reste, elle en savait assez sur Regulus pour comprendre ce qu'il voulait dire. Il était extrêmement poli, presque pointilleux à dire vrai, il était apprécié de ses professeurs, il ne provoquait jamais le moindre esclandre dans les couloirs et, c'était vrai, il l'avait toujours traitée avec respect malgré les circonstances très particulières dans lesquelles ils s'étaient rencontrés.
Regulus était un bon fils, un bon ami certainement, et sans doute même un bon amant pour celles qui n'étaient pas nées de parents Moldus – Sybil avait cette grâce à ses yeux.
- Je n'ai pas envie d'une relation, Regulus, et peu importe la nature de cette relation.
C'était Sybil qui parlait mais ce n'était pas elle qu'il entendait. Ses lèvres s'ouvraient, se refermaient, et des mots s'en échappaient qui auraient pu être les mots de Walburga et Orion Black ou même de Sirius. Sybil parlait et Walburga lui disait de demander la main de Josephine à la fin de leur scolarité et de ne pas se compromettre jusque-là. Sybil parlait et Orion lui disait que les traîtres n'ont pas leur place dans ce monde ni certainement dans la famille et que celle qui rit aux côtés des Sang-de-Bourbe est traîtresse. Sybil parlait et Sirius lui disait qu'il n'était qu'une marionnette, l'idiot utile de ses parents et bientôt de Voldemort et rien d'autre, rien ni personne, pas même ce que Sybil semblait déceler derrière le masque.
- Alors qu'est-ce que tu veux ?
Rien. Ils n'avaient rien à faire ensemble. Il n'avait rien de bon à lui promettre, elle n'avait rien de bon à lui offrir. Ils ne s'étaient engagés à rien et ils ne se devaient rien.
Mais Sybil était venue trouver Regulus lorsque Milburn Rowle l'avait blessée. Elle avait accepté son invitation à Pré-au-Lard et elle avait même écrit à Dorcas à son sujet. Une bonne dizaine de brouillons de la lettre étaient encore roulés en boule sous son lit à baldaquins. Elle l'avait entraîné, elle avait pris ses doigts dans les siens et scellé ses lèvres aux siennes et elle ne savait pas tout ce que cela impliquait – elle n'était même pas sûre de vouloir le savoir – mais cela traduisait au moins une chose, une pensée qui l'habitait, une pensée qui l'empêchait de jeter ce « rien » à Regulus parce que c'était un rien qui n'en était pas un.
Parce que Sybil avait envie de revoir Regulus.
Alors elle parla, encore, et cette c'était sûr, c'était Sybil, il n'y avait pas le moindre doute, parce que ni Walburga, ni Orion, ni Sirius ni personne d'autre n'aurait jamais dit à Regulus :
- Je veux que tu m'aides à venger Marlène McKinnon.
Merci beaucoup de m'avoir lu !
J'espère que vous appréciez ce chapitre, n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé dans un commentaire, c'est vrai que c'est plus motivant pour moi d'écrire la suite avec des retours. Qu'est-ce que vous pensez de Regulus, de Sybil, de l'histoire ?
Le prochain chapitre s'intitulera Trois, deux, un.
