Je ressors du bureau du Grand Chambellan groggy.

J'y étais entré capitaine des gardes du Palais, j'en ressors prostitué. Et qui plus est, c'est le lit du Grand Pope dans lequel je suis chargé ( ordonné, plutôt ) d'exercer mes modestes talents.

Je ne devrais pas être étonné, pourtant. Tout est d'une clarté confondante.

Je n'ai jamais voulu prêter foi aux ragots qui couraient dans le sanctuaire et disaient que les gardes du corps du Grand Pope l'étaient, au sens littéral. Que le dévouement de certains allait jusqu'au lit.

La scène à laquelle je viens d'assister vient de m'apprendre brutalement que ce ne sont pas de simples rumeurs. J'aurais dû le comprendre dès le début, quand le Grand Chambellan m'a tiré des mains des gardes particuliers du Connétable Démétrios pour me traîner dans son bureau. De par ses fonctions, il est en charge des affaires privées du Grand Pope. J'ignorais juste qu'elles étaient privées au point de le pourvoir en chair fraîche.

A demi dans le brouillard, j'avise un coin d'ombre désert à l'autre bout de la grande terrasse du Palais, et je m'y dirige chancelant et le souffle court. Car je viens de m'apercevoir d'un détail, qui n'avait aucune importance pour moi jusqu'à présent, mais qui change tout.

Je viens de réaliser que ce Grand Pope était déjà en fonctions au moment de ma naissance, il y a vingt ans de cela. Et ce, depuis déjà fort longtemps. Je me livre à un rapide calcul. S'il a vécu la dernière guerre sainte, il y a soixante ans de cela, alors l'homme que je suis chargé de satisfaire sexuellement est au minimum octogénaire.

En d'autres termes, mon insouciante et ma bêtise, conjuguées à l'opportunisme du Grand Chambellan, viennent de me livrer pieds et points liés à un vieillard libidineux.

Je déglutis péniblement. C'est un cauchemar !

Un début de panique m'envahit. Que va-t-il exiger de moi ? Me violer, c'est peu probable, il a quatre-vingts ans dans le meilleur des cas, sa libido doit donc être passsablement émoussée – et même si je ne suis qu'un simple capitaine des gardes j'ai du répondant, il peut s'attendre à ce que je lui donne du fil à retordre. Grand Pope ou pas, je ne me laisserai pas faire. D'un autre côté, j'ai du mal à imaginer cet homme dont le grand sens moral est reconnu de tous prendre quelqu'un, que ce soit un homme ou une femme, contre son gré.

Je me remémore ce qui vient de se passer dans le bureau du grand Chambellan. Les caresses, la fellation. Peut-être mon futur partenaire ne va-t-il pas m'en demander davantage, peut-être cherche-t-il seulement à ressusciter une jeunesse enfuie en me regardant me caresser ? Le Grand Chambellan, qui n'y est pourtant pas allé avec des pincettes, n'a pas évoqué une quelconque obligation de soumission, et cela me rassure un peu tandis que je me dirige vers les Appartements du Grand Pope ce soir-là.

Personne n'a de raisons de deviner les motifs de ma venue. De par ma fonction, j'ai souvent accès au Grand Pope, et j'ai pris soin de revêtir mon uniforme, pour plus de discrétion. Par chance, les lieux sont pratiquement déserts, les audiences de la journée sont terminées depuis deux bonnes heures. Seuls quelques fonctionnaires déambulent encore dans les couloirs du palais.

Je ne suis évidemment pas tenu de me présenter, les gardes de faction à l'entrée des Grands Appartements me connaissent puisque je suis leur supérieur. S'ils savaient pourquoi je suis là ...!

Il n'y a pas âme qui vive dans l'enfilade de pièces que je parcours aussi discrètement que possible. Mais le marbre est éminemment sonore et une tenture ne tarde pas à se soulever, dévoilant la présence d'une porte, celle des appartements privés à n'en pas douter.

L'homme qui en surgit ne me regarde pas, ou plutôt il semble regarder à travers moi qui si j'étais de verre. Je suis certain qu'il sait pourquoi je suis là ... je ne dois pas être le premier.

- Venez, me dit-il d'un ton sans timbre.

Je m'exécute, et alors je franchis l'entrebaillement de la porte, la tenture se prend dans la fibule de ma toge. D'un geste énervé, je la décroche, et lorsque je me retourne, je constate mi-soulagé, mi-inquiet que le serviteur a disparu.

Je suis à présent dans un salon aux dimensions modestes, mais meublé avec un goût discret. Un divan à l'orientale court le long de deux des murs. Quelqu'un est venu ici récemment, les cousins de velours sous lequel il croûle esquissent encore les contours d'un corps. J'avise, abandonné sur un guéridon à portée de main, un livre ouvert. Je m'approche et le prends délicatement pour ne pas l'abîmer. La République de Platon. Pas l'ouvrage à la portée intellectuelle de tout le monde, je n'ai pas fait de grandes études mais je suis assez instruit pour le savoir.

- Tu l'as lu ?

Si je n'étais pas capitaine des gardes, donc prêt à parer à toute éventualité, j'aurais sursauté. Je n'avais pas deviné la présence de quelqu'un d'autre dans la pièce. Une seule personne peut se fondre ainsi dans le décor. Avant même de me retourner, je sais que celui qui est derrière moi est le Grand Pope Shion.

Je l'ai côtoyé bien des fois, le plus souvent durant des cérémonies officielles, plus rarement dans ses instants de détente, promenades dans les jardins du palais ou dans Rodorio, mais je ne lui ai jamais adressé la parole – je ne suis pas payé pour lui faire la conversation ! Je connais sa prestance impressionnante, la majesté de sa silhouette et son port de tête altier, je pourrais le distinguer entre mille.

Je repose précautionneusement le livre sur le meuble, gêné, mais c'est la surprise qui me fige lorsque je me retourne. C'est la première fois que je le vois sans son masque rituel.

Un intense soulagement m'envahit aussitôt. L'homme qui me fait face n'est pas vieux -du moins il ne le paraît pas. On pourrait lui donner mon âge, guère plus. Et il est très beau.

J'ai déjà vu des Atlantes dans ma vie, une poignée d'entre eux, très âgés, vivent au Sanctuaire, uniques survivants d'une civilisation brillante rayée de la surface de la terre par la furie des eaux, il y a fort longtemps de cela, mais je ne peux m'empêcher de trouver exotique et particulièrement séduisant son visage. Il a de délicats yeux en amande, qui luisent doucement, ombrés par de longs cils que la lueur diffuse des lampes posées çà et là dans le salon rend plus soyeux encore. Pas de sourcils, ce qui peut paraître étrange, mais deux gemmes foncées incrustées dans la peau ivoire. La flamme lustre de reflets roux la longue chevelure qui ondule jusqu'à mi-cuisses et semble l'envelopper.

- Que fais-tu ici ?

Il semble plus surpris que mécontent de mon intrusion. Ecrasé par son emploi du temps, aurait-il oublié le but de ma "visite" ?

L'embarras m'envahit.

- Je ...

C'est tout ce que je trouve à dire. Mais c'est bien suffisant pour qu'il comprenne.

- Je vois.

L'air absent, il pose une coupe ciselée qu'il tenait à la main sur une console près de lui, et dans la lumière dorée, je distingue un pli de contrariété creuser son front lisse.

- Il ne perdra donc jamais espoir ..., l'entends-je murmurer.

De qui parle-t-il ? De son Chambellan ? C'est donc sur son initiative que je suis ici, et non sur celle de la magnifique créature qui me fait face ? Je brûle de savoir ce qu'il en est vraiment, mais l'heure et la situation ne sont guère propices aux questions.

S'écoulent quelques instants d'un silence pesant. Le Grand Pope s'est détourné, et semble absorbé dans la contemplation du paysage enveloppé de pénombre qui s'étale en contrebas du palais. A quoi pense-t-il ? Peut-être va-t-il me renvoyer ?

Mais soudain, comme sur un coup de tête, il ramasse d'une main ses longues robes et se dirige vers une porte dérobée.

- Viens, dit-il seulement.

Tel un automate, je m'exécute.

La chambre n'est pas immense, à peine plus grande que le boudoir que nous venons de quitter. Un lit à colonnes paré de courtines de velours sombre, un service de cristal posé sur une console de marbre, un miroir de Venise et, dans un coin sombre un paravent, en sont le seul ameublement. Ainsi, c'est dans ce décor aussi sobre que fonctionnel que le Grand Pope Shion reçoit ses amants d'un soir.

A peine la porte refermée derrière nous, je le vois qui porte les mains à son col et commence à se déshabiller. Ou plutôt, je le devine, car il me tourne le dos. Avec des gestes précipités, il dégraffe son col et ôte sa longue robe noire, révélant une autre robe, claire et plus ajustée, celle-là, et qui dévoile des formes sculpturales. Il est grand, en tout cas presque aussi grand que moi, et élancé. Pas de muscles superflus, sa silhouette est à la fois souple et harmonieuse. Je déglutis péniblement en sentant ma virilité se réveiller.

- Dis-moi la vérité, me parvient sa voix étouffée, t'a-t-il forcé à venir ici ?

- Non.

Même si on ne peut pas dire que je suis dans cette chambre de ma propre initiative, en effet, je ne le regrette pas. Mon embarras a fondu comme neige au soleil – il a l'air plus gêné que moi, et si j'ai déjà fait l'amour avec de parfaits inconnus, je n'ai jamais eu de plaintes. Alors pourquoi pas avec lui ?

- Ote des vêtements et allonge-toi sur le lit.

Ca n'a rien d'un ordre comme celui que m'a donné le Chambellan le matin-même – il y a une éternité de cela. Au contraire, c'est presque un souffle, comme s'il avait honte de ce qu'il est en train de faire. Sans réticence, j'obéis et lorsque je m'installe sur le lit, je jette un regard rapide dans sa direction et ce que je vois me laisse un goût étrange dans la bouche.

Il est en train de prendre quelque chose dans le tiroir de la console, et le miroir vénitien accroché au mur au-dessus me renvoie l'image de son visage. Ses traits fins ne reflètent qu'une immense tristesse, loin de l'expression lubrique à laquelle j'aurais pu m'attendre de la part d'un homme dont je suis censé réchauffer le lit. Comme si dans toute cette histoire ce n'était pas moi qui me prostituais, mais lui ...

Un éclair jaillit dans sa paume, celui d'une petite fiole de cristal. Il l'ouvre et verse quelques gouttes de son contenu sur le bout de ses doigts, avant de la poser sur la console. Puis, se penchant, je le vois guider sa main entre ses jambes en fermant les paupières. Je devine le frôlement de sa main sur ses testicules tandis qu'elle se fraye un chemin entre ses longues cuisses fuselées. Une seconde d'hésitation, et il se mord les lèvres sans parvenir à étouffer totalement le petit cri qui en jaillit.

Plus besoin de me demander ce que le Grand Pope attend de moi. La longueur et la grosseur de mon érection, sa durée, tout cela me revient à l'esprit. Je ne peux m'empêcher de sourire en pensant que le Chambellan est décidément bien au courant de ce qui se passe dans l'intimité du Grand Pope, qu'il s'agisse de ses préférences physiques ... ou sexuelles. Jusqu'où est-il allé, lui ?

Il ne lui faut que quelques secondes pour se préparer à ce qui va suivre, et le voilà qui se dirige vers moi, superbe dans sa glorieuse nudité. Mes yeux dévorent chaque détail de son corps, son visage si fin, sa poitrine large qui s'étrécit vers une taille souple et des hanches étroites, ses longues jambes ... et son absence totale d'érection. Sa verge repose, flasque, entre ses cuisses. Serait-il impuissant ?

Il s'enduit à nouveau les doigts du contenu de la fiole qu'il a conservée au creux de sa main, et se penchant sur moi, entreprend d'en enduire mon membre d'un geste mécanique. Ma hampe est déjà fièrement dressée, mais je la sens qui durcit encore tandis que ses doigts se referment sur elle, et qu'il la pétrit. Je n'ose bouger, de peur de sa réaction ... et de la mienne. Il ne veut certainement pas que je jouisse maintenant !

Mais il a sans aucun doute une certaine expérience des choses, et s'arrête brusquement. Toujours sans un mot, il se positionne au-dessus de mon érection. Guidant ma verge turgescente de sa main droite, de l'autre il lui ouvre le passage vers l'endroit le plus intime de son corps, et je sens mon gland effleurer la petite entrée, puis la forcer. Instinctivement, mes mais agrippent ses hanches.

L'intérieur de son corps est chaud, presque brûlant, et surtout très étroit, autant que s'il était vierge. Sans doute n'a-t-il pas été pris depuis longtemps ...

Inquiet, je le dévisage et mes yeux s'agrandissent d'effroi en voyant ses traits tirés par la douleur. Il serre les dents, mais continue à s'empaler sur moi. Je sens ses chairs céder. Il est fou ! Il a beau s'être lubrifié, avoir lubrifié ma verge, il n'est pas suffisamment préparé, il va se faire mal ! Ou alors est-ce ce qu'il recherche ?

Les larmes perlent sous ses cils alors qu'il continue à me prendre en lui. Centimètre après centimètre, je sens mon dard le transpercer cruellement, mais il ne s'interrompt que lorsque je suis à fond en lui, et que mes testicules touchent ses fesses. Je le vois qui se force à respirer, yeux hermétiquement clos, une larme glissant sur sa joue. Peu à peu, il apprivoise la douleur. Je le sens se détendre – même s'il doit avoir affreusement mal.

Je n'ose pas bouger – à l'évidence, je ne suis rien pour lui, à part une tige de chair plongée au plus profond de ses entrailles. Est-ce parce qu'il est le Grand Pope qu'il est si distant ? Ou bien tout cela n'est-il pour lui qu'une corvée ?

Pendant plusieurs minutes il reste immobile, me chevauchant, tête rejetée en arrière et les reins cambrés. Je sens son intimité qui s'habitue peu à peu à ma présence. Timidement, il esquisse un mouvement d'ondulation avec son bassin, et ma verge coulisse lentement en lui. Je retiens un cri de plaisir – il doit en ressentir un peu, lui aussi, car ses mouvements s'amplifient au fur et à mesure. Sa longue chevelure soyeuse glisse le long de ses reins, caresse mes cuisses. Sait-il combien il est magnifique, ainsi ? Si je ne bandais pas déjà comme un fou, j'exploserais, je crois. Il laisse échapper un soupir, puis un second, tandis que le plaisir monte en lui. Il ne simule pas : je constate avec soulagement que son organe, jusqu'alors sagement niché entre ses cuisses d'ivoire, commence à bourgeonner. Il n'est donc pas impuissant ...

En souriant, je saisis son érection naissante pour le masturber.

Je n'aurais pas dû.

A la même seconde, il sursaute violemment, comme tiré d'un rêve agréable. Son regard me transperce, terrible.

- Non !, me jette-t-il d'une voix terrible.

Et avant que je sois revenu de ma surprise, il s'est arraché de moi et a quitté la chambre.

A suivre

Merci à toutes mes revieweuses, comme c'est la première fic que je publie j'ai été surprise que ça plaise ... Ca m'encourage à écrire la suite rapidement, alors n'hésitez pas à renouveler l'expérience !