Même si le matin était encore jeune, la chaleur se faisait sentir. Luttant contre la douleur, Elen essayait bravement de refixer une planche du rond de longe, dont elle se servait pour travailler les jeunes chevaux. Des clous dans la bouche, elle avait calé le bois sur son genou, et avec un marteau elle essayait vainement de la clouer. Bien évidemment, cette position lui faisait un mal de chien, et pour la quatrième fois, à cause de sa fébrilité, la planche chuta. Lui faisant sortir un chapelet de jurons digne de faire rougir un charretier. Transpirante, elle inspira un bon coup, et réfléchissant, elle déclara soudain, ayant une idée :

« Tu vas voir ma vieille si tu vas encore me faire perdre mon temps ! »

Elle trouva une corde, et replaçant la planche sur le pilier, elle la fixa ainsi d'un côté, puis de l'autre, finissant par la clouer proprement.

« Et voilà ! » fit-elle en s'essuyant les mains sur son pantalon plein de poussière.

Depuis l'aube elle œuvrait pour oublier ses cauchemars. Elle avait chaud, et son état n'aidait pas. Elle vit le bac d'eau non loin, et se penchant au dessus, elle prit du liquide dans ses mains et se nettoya le visage, pour ensuite se mouiller la nuque et les cheveux, les trempant totalement au passage. Elle savait qu'elle risquait d'attraper un bon rhume, mais qu'importe, elle ne se souciait guère de tous ces détails. Elle massa son bras droit, sa cicatrice la lançait toujours plus ou moins. Elle ouvrit le portail qui fermait le rond, et prenant un licol en corde qui traînait non loin, elle se figea quand elle vit Aragorn planté au milieu du chemin, et qui devait l'observer depuis de longues minutes. Elle releva le menton, et passant à côté de lui elle dit poliment :

« Bonjour Seigneur Aragorn !

- Bonjour Da … Elenluinë. » se reprit-il avant qu'elle ne l'envoie balader.

Plus il la regardait, plus son impression de déjà-vu s'accentuait. Son opiniâtreté était impressionnante, et nul doute qu'elle devait faire pâlir nombre d'hommes. Une femme vigoureuse et d'un courage exemplaire. Il était dommage que tant de choses la rongent, la rendant imbuvable la plupart du temps. Il la regarda s'activer, trouvant sa silhouette des plus plaisante à regarder. Elle lui rappelait Arwen, avec une indéniable force en plus. Jamais une dame elfique ne ferait ce qu'elle fait, ni se conduirait de la sorte. Comme avait dit Legolas, beaucoup d'un homme dans un corps de femme, ce qui navra l'héritier du Gondor. Elle attrapa un jeune cheval dans la jeunesse de l'âge. Une belle bête à la robe bais, qui piétinait déjà sur place. Elle le mena sagement vers l'extérieur, et l'animal cabrait et exécutait de magnifiques « lançades ». Mais elle restait impassible en lui parlant doucement, sa main gantée, fermement arrimée à la longe. Elle le lâcha dans l'enclos et l'animal jeta tout son feu, créant un nuage de poussière dense. Il ne vit plus d'elle que son ombre longiligne en contre-jour. C'est alors qu'il haussa un sourcil quand il l'entendit parler en elfique. De doux mots rassurants qui canalisèrent l'animal peu à peu. Aragorn s'approcha, fasciné de voir une femme à l'œuvre dans ce travail normalement réservé aux hommes. Il ne dit rien, il la regarda juste évoluer avec le cheval qui se faisait à sa présence, à sa proximité. Après de longues minutes, c'est lui qui vint à elle, alors qu'elle ne disait plus rien. Elle lui gratta le chanfrein, et la bête, trouvant cela fortement agréable, appuya le contact dessus. Elle finit par rire en disant :

« Aïe sale bête, je suis blessée moi ! »

Et les yeux d'Aragorn se posèrent naturellement sur le bandage à son bras, et il savait, grâce à son ami elfique, qu'elle en portait également sous ses habits. Pourtant elle était là. Legolas arriva justement et se posta à ses côtés.

« Les troupes vont partir, le Roi Théoden vient de se lever et de commencer à donner des ordres. Que fait-elle ?

- Son travail mon ami. Je pense qu'elle veut tout faire pour soulager son père au mieux.

- Elle n'en aura pas le temps.

- Je sais. Mais laissons-lui un peu de répit. Ce qui l'attend, ne lui en donnera plus l'occasion.

- Je ne pense pas que le Roi Théoden lui donne l'autorisation de se battre au Gondor.

- Et vous pensez, Legolas, qu'elle se satisfera d'une simple interdiction ? Je crois qu'elle voudra suivre la cavalerie tout du long. Quitte à risquer sa vie …

- C'est bien cela qui m'ennuie, le champs de bataille n'est pas la place d'une femme.

- Je suis certains que les aïeux des Rohirrim devaient penser la même chose en ce qui concerne le travail des chevaux. Mais voyez par vous-même ….

- Ce n'est pas la même chose Aragorn ! Pesta légèrement Legolas.

- Vraiment ?! Pourtant, il y a autant de risque à affronter un cheval sauvage qu'un orque. Parfois les premiers ont même plus de vices que les seconds. » déclara Aragorn en tournant les talons et retournant voir le roi Théoden.

Legolas observa Elenluinë, et toute à son travail, elle ne lui accorda pas une attention. Il finit par suivre son ami, la laissant terminer tranquillement.

« N'oublies pas les remèdes que Gandalf t'as laissé !

- Oui père.

- Et des rechanges.

- Oui père.

- Et …

- Oui père je sais ! Ne t'inquiètes donc pas !

- Comment voudrais-tu que je ne m'inquiète pas alors que ma fille part à la guerre ! »s'indigna Kieran élevant la voix d'un seul coup.

Elen s'arrêta de suite, levant les yeux vers lui. Il se tenait dans la pièce centrale de leur demeure, la jambe dans une atèle, le bras posé sur une béquille, et le visage ravagé par la crainte. Elle soupira, et venant vers lui elle promit :

« Je ferai attention père, promis.

- Comme tu l'as fait au Gouffre de Helm ? Ironisa-t-il

- C'était nécessaire …. se défendit Elenluinë dune voix lasse. Je ne vais pas m'excuser pour mon comportement, je m'en serai à jamais voulu si Dame Eowyn avait eu des problèmes par manque de courage de ma part.

- Il n'y a pas que le courage Elen … j'aurais tant aimé que … mais sa voix se tut, ses yeux baignés de larmes.

- Je sais, tu aurais aimé avoir une belle petite famille, des petits enfants à chérir … que je sois une bonne fille, une belle épouse … dit-elle soudain envahie par le chagrin, là qu'ils devaient réellement se séparer, peut-être comprenait-elle tout juste, la douleur qu'elle avait pu lui infliger parfois. Me pardonneras-tu d'avoir été une si mauvaise fille pour toi ? »

Le regard de Kieran s'agrandit sous la surprise face à cette déclaration, et venant la prendre dans ses bras il déclara en l'étreignant à lui faire mal :

« Tu n'as jamais été une mauvaise fille Elen ! Tu es même ma plus grand fierté, mon indomptable fille. Si j'avais eu un héritier mâle, j'aurais aimé qu'il soit comme toi ! »

Les larmes muettes roulèrent sur les joue d'Elenluinë, qui accepta qu'il la serre ainsi pendant de longues secondes, sans le repousser. Quand il se sépara d'elle, elle lui sourit tendrement en s'apercevant que la peau de l'homme devant elle, était tout aussi inondée de larmes. Il alla chercher quelque chose dans sa chambre, puis boitillant, il tendit un paquet de tissu à sa fille.

« J'ai fait sa petite soeur ! Elle fronça les sourcils en déballant l'objet, et un éclat blanc apparut soudainement tandis qu'elle découvrait une dague magnifique, réplique miniature de l'épée qu'il lui avait forgé. Elles sont faites du même métal, tranchante comme un croc, solide comme le roc. Et .. tu prendras également Vailima avec toi.

- Père ?! Protesta-t-elle

- Non écoutes, je ne vais pas pouvoir monter avant un long moment. Je préfère qu'il soit dehors, avec toi. Et de plus, je n'aurai pas confiance en un autre destrier pour veiller sur toi. C'est un cheval elfique ma fille ! A part certains Méaras, aucune monture ne peut-être plus sûre. Le Seigneur Elrond aimera le fait que je te l'ai confié. Il t'aime tellement ce Seigneur des Elfes, je me demande comment il a pu autant te supporter ! Fit Kieran avec un sourire bienveillant.

- Je crois qu'Elladan et Elrohir ont dû affiner sa patience pendant de longs siècles avant qu'ils ne me trouvent. Faisant du Seigneur Elrond, l'être le plus imperturbable que je connaisse.

- Et un très bon précepteur. Un cor sonna au loin. Vite ! Il faut te hâter, ils s'en vont ! » Déclara Kieran en l'aidant à finir de ranger ses affaires.

Ils se séparèrent sur le perron de leur demeure, elle alla chercher Vailima qui était déjà sellé, et elle ne put contenir un pleur furtif face à ce spectacle. Ce n'est qu'en cet instant qu'elle découvrit que Kieran, était le seul homme, qu'elle avait jamais aimé. Comme une fille peut aimer un père. Quand elle passa à cheval devant lui, elle lui dit sincèrement :

« Prends soin de toi père ! Je te ferai honneur !

- Reviens-moi en vie surtout !

- Promis ! puis sentant son courage se volatiliser, elle déclara, je t'aime père ! »

Elle lança Vailima au petit galop, et l'animal se joignit aux troupes. Kieran la suivit du regard jusqu'à ce qu'il ne puisse plus la distinguer, et le coeur lourd, il rentra chez lui, seul. Elle fila vers l'avant, prenant la place qui lui revenait, derrière le Roi Théoden, et les autres Seigneurs. C'est là qu'elle s'aperçut que certains d'entre eux la dévisageaient étrangement, avec la même insistance que le Seigneur Aragorn quelques fois. Vêtus de Gris, Elladan et Elrohir se tenaient avec eux. Un des deux petits êtres qu'elle avait aperçut lors du banquet, se tenait sur un poney blanc, vêtu des atours d'écuyer du Rohan. Elle fronça les sourcils en l'observant, se demandant à quoi le Roi Théoden pouvait bien jouer, puis visant Eowyn, elle vint à sa hauteur, sous le sourire complice de son amie de sang royal.

Ils chevauchèrent longuement pour parvenir jusqu'à Dunharrow, et là-bas ils établirent le campement. Elenluinë s'occupa des montures royales et de celles des Seigneurs, s'activant malgré les douleurs qui lui labouraient gentiment le corps. Elles s'estompaient mais elles gênaient encore nombre de ses gestes. Elle vit les hommes manger et boire autours des feux de camps, et elle savait très bien qu'elle ne pourrait se joindre à eux. Essayant d'être la plus discrète possible, et la plus futée aussi, elle vint vers la tente royale, et elle vit Théoden qui lui fit signe pour qu'elle le rejoigne. Avec un regard presque paternel il déclara :

« Reste le plus possible à mes côtés. Eowyn est une noble dame, rien ne peut lui arriver. Toi par contre, je n'ai pas les yeux partout, et Gamelin également, pour contrer toute la bêtise masculine qui peut régner dans les rangs d'une armée aussi vaste.

- Compris, j'essaierai de faire au mieux roi Théoden. »

Il l'observa un moment, et avec un autre sourire il avoua :

« Je suis heureux que tu sois là Elen, je n'aurai rêvé plus avisé pour s'occuper de la cavalerie.

- Merci. » Fit-elle alors, confuse devant la sincérité de son regard.

Elle prit un bol de potage et du pain, et commençant à manger, elle vit qu'un des hommes habillés en gris la défigurait sans un mot. Elle demanda vertement :

« Quoi ? Vous n'avez jamais vu une femme écuyère royale avant ?! Bien ! Vous aurez de quoi raconter à vos amis quand vous rentrerez chez vous ! »

L'homme resta bouche bée devant sa réaction, puis se levant il vint vers elle, et la saluant courtoisement ce qui la sidéra il demanda :

« Excusez-moi, mais j'avais l'impression de vous connaître. »

Aragorn, entendant et voyant la conversation qui se tramait non loin, s'approcha doucement, quelque peu soulagé de voir qu'il n'avait pas totalement perdu la raison. Legolas et Gimli suivirent leur ami, tout aussi intrigués. Elenluinë arqua un sourcil, son morceau de pain flottant totalement dans sa soupe, les doigts à moitié enfoncés dans le liquide.

« Vous ne vous appelleriez pas Eanna par hasard ? »

Elenluinë fit un mouvement de gauche à droite avec la tête, totalement surprise par la question que cet inconnu venait de lui poser.

« Je m'appelle Elenluinë, fille de Lelya.

- Lelya ? Répéta l'homme surpris.

- Oui vous êtes sourd ou quoi ? Commença à s'impatienter Elen qui se leva brusquement pour lui faire face, faisant tomber son bol au passage.

- C'est fascinant à quel point vous pouvez lui ressembler, la même taille, les mêmes traits, à part la couleur de vos yeux, rien ne diffère. Si ce n'est que vous êtes bien plus athlétique.

- Suffit avec vos paroles sibyllines ! Vous commencez à m'importuner sérieusement à la fin ! » lâcha Elenluinë qui sentait réellement qu'elle allait vite lui remettre les idées en place.

Théoden se posta derrière elle, alors qu'Aragorn et ses amis s'avançaient également. Les hommes vêtus de gris vinrent derrière l'homme qui ne cessait de la presser.

« Que se passe-t-il Halbarad ? Demanda Aragorn entrant dans la conversation.

- Mais enfin Seigneur Aragorn ! Ne me dites pas que vous ne l'avez pas vu ! C'est une des nôtre … c'est une Dúnedain ! »

La nouvelle choqua toute l'assemblée. Elenluinë regarda Halbarad, figée, ne sachant plus que dire. Elle sentit le sol se dérober sous ses pieds, alors que les cauchemars affreux de la veille venaient lui agresser l'esprit. Elle se sentit suffoquer, des souvenirs venant hanter le brouillard de ses pensées, semblant la droguer au point de lui donner la nausée. Elle arriva à fixer son attention sur un point pour ne pas sombrer, puis elle vit Elladan et Elrohir près de ces étrangers. Les fusillant de ses yeux obscurs, elle s'écria :

« Vous le saviez n'est-ce pas ?! Vous le saviez et vous ne m'avez jamais rien dit !

- Non Bereniell ! Attends ! » S'exclama Elladan qui voulut la suivre alors qu'elle reculait, prise d'épouvante. Elle se heurta doucement à Théoden qui était derrière elle. Elle fit volte-face, se trouvant nez-à-nez avec lui, était-il lui aussi au courant ? Sentant un sentiment irrépressible de panique la posséder, elle prit la fuite devant toutes ces attentions soudaines. « Elenluinë ! » Cria-t-il alors qu'elle disparaissait dans la nuit.

« Laisse-la Elladan, je ne pense pas que ce soit le moment. Elle n'ira pas bien loin. déclara Elrohir d'une voix douce.

- Père ne nous a rien dit, Elrohir. Avait-il peur que l'on lui dévoile ses origines ?

- Je ne sais ce que Père a pensé. Mais je gage qu'il y a un lien avec le médaillon que nous lui avons rendu. Il énonça, Bereniell, dire que c'est lui qui lui a trouvé ce surnom. Je suis certain que ce n'était pas innocent.

- Un médaillon à la gemme bleue n'est-ce pas ? Demanda soudain Legolas sortant de l'ombre, coupant Elrohir dans ses pensées.

- Oui. C'est l'unique héritage de sa mère. Elle nous a demandé de lui donner, et de la sauver. Elle n'avait pas encore rejoint la mort quand nous les avons trouvé. » Elladan grimaça en se souvenant de la barbarie à laquelle ils avaient été les témoins. Elrohir lui posa une main chaleureuse sur l'épaule, ni l'un, ni l'autre, n'aimait se remémorer tout ceci. Cela leur rappelait trop le sort qu'avait subi leur propre mère, enlevée et torturée par des orques. C'était pour cela, qu'ils s'étaient tant attachés à elle quand ils l'avaient sauvé. Voyant en ce miracle, la possibilité d'une seconde chance.

La nuit était froide, mais rien n'égalerait la froidure qui envahissait son coeur. Elle prit le médaillon de dessous ses vêtements, et elle le fixa de longues secondes. Assise sur un rocher surplombant le campement, elle était sous la lumière de la lune. Sa fine silhouette se découpant sur la toile de fond constellée d'étoiles. Elle s'essuya rageusement les larmes qui envahissaient ses joues abondamment. Puis ses pensées divaguèrent, exténuée, elle se laissa porter par elles.

« Regarde Elen, il est beau n'est-ce pas ?

- Oui maman, qu'est-ce que c'est ?

- C'est un collier qui appartenait à ma mère, et sa mère avant elle. Et un jour, il te reviendra à toi aussi ! Déclara Lelya avec un sourire tendre tandis que sa fille attrapait le bijou de ses petits doigts.

- Il est magnifique!

- Et très ancien. C'est un porte-bonheur tu sais …. »

Elenluinë eut un sombre rictus à ce souvenir, enserrant la gemme dans sa main, elle fit à voix haute :

« Un porte-bonheur hein ?! Tu n'as même pas été capable de sauver ma mère …. et moi non plus d'ailleurs …. »

Elle recroquevilla ses jambes sur sa poitrine, collant son front sur ses genoux, et continua à pleurer en tremblant. La nuit était réellement fraîche en cette saison.

« Tu n'aurais pas pu la sauver Elen ... la voix surgit de derrière elle, et Elladan sortit des ombres, suivi par son jumeau.

-Allez-vous en ! S'écria-t-elle la gorge brûlante, se retenant vaillamment de pleurer alors que tout semblait se disloquer en elle.

-Nous ne savions rien, je peux te le jurer Bereniell, fit Elrohir sincère. »

Ils s'arrêtèrent derrière elle, et Elladan vit à sa position qu'elle ne les regarderait pas. Cela lui fit mal, et il savait l'entêtement de leur protégée. Elle cacha à nouveau le collier sous son pourpoint, et reniflant elle déclara :

« Au courant ou pas, tout ceci ne changera rien de toutes façons. Les morts restent morts, et ceux qui demeurent, endurent la vie plus qu'ils ne la vivent.

- Ne dis pas ça, s'il te plaît Elen … demanda Elladan mortifié par la vision qu'elle leur donnait, par ce désespoir qui semblait couler en elle comme un poison.

- Nous … nous allons partir, avec le Seigneur Aragorn et la Compagnie Grise … les Dúnedain si tu préfères.

- Je ne préfère rien !

- Arrêtes ! Nous allons emprunter le Chemin des Morts Elenluinë ! Il se peut que nous ne revenions pas de ce voyage ! » fit alors Elrohir profondément affecté par tout ceci.

Elle se redressa mollement, souffrant de l'effort que cela lui demandait sur les côtes, et elle les observa longuement sans un mot.

« Dois-je en ce cas vous dire adieu ? Demanda-t-elle sèchement.

- Fais ce que tu veux ! Lança alors Elrohir à bout de patience. Si c'est tout le sentiment que tu as à notre encontre ! » il tourna les talons, et repartit dans l'autre sens, puis il sentit sa main glacée sur la sienne. Quand il lui fit face, elle vint le serrer contre elle, enfouissant sa tête sur son épaule, en disant difficilement :

« Imbécile ! Tu sais très bien les sentiments qui m'animent. Si je vous perdais, c'est comme si je perdais des frères. Après ma mère, devrai-je aussi vous pleurer ? Et me noyer dans des océans de larmes que rien ne pourra plus assécher.

- Bereniell …. souffla Elrohir dans ses cheveux noirs. Je te promets que tu ne nous pleureras pas, et que nous nous reverrons.

- Mais quand ?

- Quand le Gondor aura à nouveau un roi ma belle. Nous devons partir vers la Lothlórien, la cité noire de Dol Guldur va envoyer ses troupes, nous irons prêter main forte à Thranduil, Celeborn et Galadriel, ainsi qu'Haldir. Puis nous reviendrons juste avant l'attaque à Minas Tirith .

- Je sais que tout ceci vous incombe … pourtant une part bien égoïste me souffle de vous garder auprès de moi. De vous supplier de rester, murmura-t-elle d'une toute petite voix.

- Allons donc, toi nous supplier ? » Fit Elladan avec un charmant sourire.

Elle braqua son attention sur lui, et voyant son beau visage si tourmenté, elle s'en voulut de leur faire subir tout ceci. Elle se redressa, essuya ses larmes maladroites, et rétorqua :

« Comme je vous dis souvent : même pas en rêve ! »

Les jumeaux eurent un petit rire de concert, et Elladan lui demanda :

« Tu viendras nous saluer avant que nous ne partions ? Nous quittons le camps très bientôt, nous ne pouvons plus attendre, les pirates d'Umbar envahissent le Sud du Gondor ….

- Je viendrais promis, laisse-moi le temps de reprendre un peu de ce que je suis.

- Oui ma belle, nous t'attendrons. » Elrohir vient l'embrasser sur le front, et Elladan vint la serrer dans ses bras doucement. Elle les regarda disparaître dans les ombres des hauts rochers, et inspirant à fond, elle riva son attention sur les étoiles. Même si une profonde tristesse habillait tous ses pas, elle savait la chance de les avoir. L'affection qu'ils avaient pour elle lui donna un regain d'énergie, et bien consciente de tous les dangers qui l'attendaient, elle ferait face, juste pour pouvoir les retrouver. Elle regarda vers le campement, et elle vit Legolas qui avait le visage rivé vers elle. Elle était certaine que ses yeux d'elfes avaient tout vu si il l'avait décidé ainsi. Qu'importe, en cette soirée, elle s'accorda le droit d'être humaine. Ou faisant partie de ces Dúnedains, que tous semblent tant apprécier. Quoi que soient ses origines, elle était fille de Lelya, et pupille de Kieran le Maître Forgeron avant tout, et cela l'animait de bien plus de fierté.

Elle redescendit assez maladroitement dans la nuit noire, il était bien plus simple de faire l'ascension que l'inverse quand on ne voyait presque rien. Bien évidemment, elle trébucha et se rattrapa de justesse à la branche d'un arbre rabougri, qui poussait entre deux roches. Elle soupira, puis elle crut qu'elle allait mourir de honte tandis qu'elle sentait la branche céder sous son poids dans un craquement sinistre. Elle bascula en avant, et le réflexe qu'elle eut fut de croiser ses bras sur sa cage thoracique pour se protéger du choc … qui ne vint pas. Elle avait fermé les yeux pour encaisser au mieux, mais quelque chose avait retenu sa chute, très habilement d'ailleurs. Le souffle néanmoins coupé par le bras secourable, elle ouvrit les yeux en gémissant, et face au vide, elle tourna la tête légèrement pour voir qui était son sauveur en cette catastrophique descente. A peine eut-elle perçut les mèches blondes, qu'elle poussa un profond soupir. Décidément, il était partout. Il la redressa lestement, et ses yeux bleu-gris la fixaient avec bienveillance. Elle releva le menton, mais de bonne grâce elle lui chuchota un « merci » courtois. Ses beaux yeux clairs s'arrondirent de surprise à ce mot, et il déclara :

« Et bien, cette soirée est pleine de rebondissements dites-moi !

- Oui et mon dernier rebond aurait pu être bien plus douloureux si vous n'aviez été là Seigneur de Vertbois. D'ailleurs, je vais finir par croire que vous me suivez comme mon ombre.

- Qui sait, répondit-il, un air hautain dépeint sur le visage.

- Vous me faites penser à votre père quand vous êtes ainsi !

- Vous … vous connaissez mon père ? Demanda Legolas réellement saisi devant cette déclaration.

- Connaître est un grand mot. Je l'ai juste croisé une fois, et il m'a paru aussi aimable qu'un Warg atteint de pneumonie !

- Je suis certain qu'il apprécierait la comparaison … fit Legolas avec un petit rire. Il l'aida à redescendre gentiment, et une fois qu'ils eurent franchi les derniers mètres il déclara, alors comme ça, vous êtes une Dúnedain !

- Je suis ce que je suis ! » Fit-elle en se raidissant de suite à ses mots.

Legolas sut qu'il venait de faire une erreur, décidément, rien n'était joué d'avance avec cette femme. Cette maladresse clôtura la discussion, au grand dam de l'elfe sylvain. Ils rejoignirent les tentes seigneuriales, et Elenluinë vit Eowyn qui parlait avec Aragorn. Cette dernière avait le visage figé dans une sourde douleur, et Elen eut peur de la voir ainsi. L'héritier d'Isildur vit sa présence, et d'un signe de la tête, il lui fit un salut très cordial, regrettant peut-être de ne pas avoir pu parler de ses origines avec elle. Il enfourcha Arod, et Legolas prit Gimli avec lui. L'elfe jeta un dernier coup d'oeil vers Elenluinë, et celle-ci lui fit un signe discret, ce qui suffit à gratifier l'elfe de contentement. Elladan et Elrohir passèrent devant elle à cheval, et elle leur murmura :

« Au revoir donc, mes frères, soyez prudents.

- Oui ma belle ! Nous nous retrouverons à Minas Tirith ! Courage et crois en toi ! » dirent-ils en choeur, comme si ils lisaient dans les pensées de l'autre. Une fois que la vingtaine de cavaliers ait pris le sombre corridor qui les menait à leur destin, Elenluinë riva son attention sur Eowyn, celle-ci n'avait pas bougé d'un pouce, et ses grands yeux clairs trahissaient une sourde douleur, qu'aucun homme ne pouvait voir, bien évidemment. La noble dame rejoignit sa tente comme une somnambule, et Elen la rejoignit de suite. Elle entendit le roi Théoden déclarer quelque chose à ses hommes, mais l'état de son amie l'inquiétait bien plus. Elle la trouva assise sur son lit, les mains jointes, et le visage baigné de larmes.

« Eowyn ?! S'alarma Elenluinë. Que vous arrive-t-il ?

- La mort d'un cœur que je croyais voir vivre, et la dame lui expliqua tout. Vois-tu Elen, c'est peut-être toi qui as raison au final, nul homme ne nous est d'aucune aide. L'amour que nous leur portons, est un trésor qu'ils ont si tôt fait de gâcher. » puis elle éclata en sanglots, et Elenluinë vint la prendre dans ses bras, en la berçant doucement.

« Si il a refusé vos avances parce que son coeur est déjà pris, cela ne fait que démontrer sa noblesse d'âme Eowyn.

- Oui, et je ne peux que l'aimer encore plus .. gémit Eowyn entre ses bras.

- Chut Eowyn … délaissez tout ceci. Quand vous rentrerez au Rohan, vous trouverez une belle vie, et un époux qui vous méritera.

- Rentrer au Rohan … répéta Eowyn pensive, prenant dès-lors la plus grande décision de sa vie. Sachant pertinemment qu'Elenluinë serait la première à lui interdire de mener son propre combat, elle répéta … rentrer au Rohan, oui Elen ... »

La Dúnedain resta de longs moments avec elle, et une fois qu'Eowyn décida d'aller se coucher, Elenluinë sortit de sa tente pour rejoindre la sienne, placée entre celle de la Dame et celle du Roi. Théoden la vit et lui faisant un signe, il l'invita à le rejoindre. Avant qu'elle ne parle il déclara :

« Je n'étais au courant de rien Elenluinë, je savais juste que tu étais particulière. Le Seigneur Elrond ne s'attarde pas sur n'importe qui. Il m'a fait promettre de veiller sur toi, sans interférer sur tes choix. Puis, j'ai vu tes formidables capacités avec les chevaux, ton travail témoignait de ta vaillance et de ton implication. C'est donc tout naturellement que je t'ai nommé Écuyère Royale en temps voulu …. jamais cependant je n'aurai imaginé ceci …. pourtant, en te regardant bien. Je veux dire, en te regardant réellement, cela aurait dû se dévoiler à moi …. tu es si particulière Elen … puisse-tu connaître le bonheur. »

Puis il s'engouffra dans sa tente sans un mot de plus, laissant une femme des plus confuse sur le seuil. Elle croisa le regard d'Eomer qui la fixait en silence, et il lui souhaita la bonne nuit dans un salut plutôt courtois. Elle se demanda si le monde tournait bien rond en cette soirée, puis épuisée, elle alla elle aussi se coucher.

Les chevaux étaient prêts, et les cavaliers aussi. Elenluinë avait fait ses adieux à la Dame la veille, car elle devait être levée aux aurores en ce jour. Elle avait revêtu une armure de mailles, et pour la première fois, un casque qui la gênait plus qu'autre chose. Elle savait que le roi Théoden ne voudrait pas d'elle à la fin, elle ne savait pas encore si elle obéirait à son ordre. Aujourd'hui, ils chevauchaient vers leur destinée, vers les plaines du Pelennor. Quand ils arrivèrent alors que le soleil rasant éclairait une plaine à présent noire d'orques, de gobelins et de trolls. Ils se figèrent et frémirent de peur, les engins de sièges s'élevant comme autant de monstres à abattre. Les nuages noirs masquaient le ciel comme s'il était dévoré, s'effondrant dans les abysses.

« Elenuinë ! S'écria le roi. Je veux que tu restes en arrière !

- Mais Seigneur !

- C'est un ordre ! Une femme n'a pas sa place sur un champs de bataille ! Tu es ici uniquement pour t'occuper des montures ! A présent vas ! Et restes en vie ! »

Elle croisa son regard bienveillant, et un singulier pressentiment vint lui tordre le ventre. Elle hocha simplement la tête, et tourna bride. Vailima allant contre la main, apparemment insatisfait de cette décision. C'est alors que sur sa gauche, quelque chose retint son attention, un cavalier qui en portait un autre plus petit. La chevelure blonde emmêlée qui cascadait sur ses épaules retint son regard. Elle voulut se rapprocher de lui, mais les cors retentirent, et lançant son cheval au galop devant les lignes de son armée, le roi Théoden motiva ses troupes. Elle entendit sa voix puissante couvrir le tumulte de la guerre plus loin.

« Ne craignez aucune obscurité ! Debout ! Debout Cavaliers de Théoden ! Les lances seront secouées ! Les boucliers voleront en éclats!Une journée de l'épée ! Une journée rouge ! Avant que le soleil ne se lève ! »

Nivacrin piaffait d'impatience alors qu'il le menait à bouts de doigts, tandis que de sa main droite il passait au galop en touchant les lances de la première ligne de cavaliers. Elle le vit sous un jour magnifique, ses jeunes années d'un fier combattant le baignant de magnificence, et une admiration sa faille vint l'étreindre, alors qu'elle s'aperçut qu'elle aurait pu le suivre dans le combat, et mourir pour lui sans aucune hésitation.

« Au galop ! Au galop ! Courrez ! Courrez à la ruine! Et à la fin du monde ! …. A mort ! A mort ! »

Et toutes les voix des cavaliers du Rohan reprirent en choeur ces deux mots, rugissants comme une marée. C'est là qu'elle entendit la voix du cavalier qui l'intriguait tant, c'était une voix féminine. Son coeur manqua un battement quand elle devina qu'Eowyn se cachait sous ce casque guerrier. Elle voulut passer entre les rangs des cavaliers, mais la voix de Théoden retentit encore alors qu'il donnait la charge:

« A mort ! Pour Eorlingas ! »

Les cors retentirent, et toute l'armée se mit en marche, bloquant Elenluinë, elle ne put que regarder impuissante la monture d'Eowyn partir au grand galop, suivant les fiers combattants du Rohan. Vailima cabra, essayant de se soustraire à la main qui le retenait. Elenluinë regarda les forces armées du roi Théoden fondre sur l'ennemi, les prenants sur le flanc, perforant leurs lignes avec force. Beaucoup de chevaux furent tués, et de cavaliers aussi, mais rien ne semblait vouloir arrêter leur avancée. Réfléchissant vite, elle regarda le chemin par lequel ils étaient arrivés, puis repensant à la sécurité d'Eowyn, elle serra les doigts sur ses rênes, et s'exclama :

« Autant mourir dans l'honneur ! Mère ! Il est for probable que nous nous revoyions plus tôt que prévu ! Aller Vailima ! Montre à ces bêtes ce que bravoure veut dire ! »

Le cheval se cabra à nouveau en hennissant et faisant un puissant bond en avant, il suivit les traces de ses cousins fiers et courageux. Elle se retrouva vite dans la tourmente, cherchant désespérément Eowyn du regard, mais les hallebardes et les épées qui lui barraient le passage prenaient toute sa concentration. Elle crut la voir près du roi à un moment, puis alors qu'elle venait de décapiter un orque, elle comprit que les péons prenaient la fuite sous les assauts inégaux qu'ils subissaient. Le roi Théoden afficha un air vainqueur qui fondit d'un seul coup, tandis qu'un cor retentissait au loin, présentant à tous l'armée des Haradrims. Chevauchant leur puissants et fascinants Oliphants. Elenluinë eut peur en voyant ces colosses se rapprocher d'eux. Aucun cheval ne pouvait faire face à cette faune exotique. Elle vit le roi Théoden partir alors avec bravoure, suivit des siens. Elenluinë aperçut au loin Eowyn mettre à terre une de ces fabuleuse créature en lui sectionnant les tendons avec habileté, et la Dúnedain ne put réprimer un sourire de fierté. Prenant sa suite, elle fonça dans la bataille. Tout fut très confus, elle entra dans un ballet morbide où son cheval piétinait ses assaillants, tandis que sa lame décapitait et éviscérait tout ce qui se présentait à elle. Un Oliphant s'écrasa non loin de sa monture, et Vailima se cabra violemment fou de peur. Il battit l'air plusieurs fois avec ses antérieurs, et Elenluinë ne put tenir plus, ses anciennes blessures se réveillant au plus mauvais moment. Elle bascula en arrière lourdement. Elle eut le souffle coupé un instant, puis se tenant les côtes, elle reprit son arme, et observa ce qui l'entourait. Ce qu'elle vit la saisi d'effroi. Tant de cadavres, alliés ou ennemis, de chevaux allongés sur le flancs à l'agonie. Quelque chose se brisa en elle en voyant tant d'horreurs. Elle n'eut cependant pas le temps de trop y réfléchir, des orques et des Haradrim venaient vers elle. Vailima resta à ses côtés, prêt à se battre. Elle lui lança un regard de reconnaissance et fit :

« Père serait fier de toi mon beau ! Ensemble jusque dans la mort ! »

Elle prit une position de défense, et sa lame entra en contact avec un cimeterre noir, des étincelles volant sous la force du choc. Arrachant ce casque qui décidément, la gênait de trop, elle se battit avec rage, mettant à bas plusieurs adversaires, Vailima ruant et cabrant avec force et grâce, tuant à lui seul plus que certains combattants. Ses côtes la faisaient souffrir, elle sentait qu'elle ne tiendrait pas éternellement. Elle entendit une rumeur au loin, des cris d'épouvante s'élevant plus perçants et morbides que tout ceux qu'elle avait entendu dès-lors. Quelque chose se passait, mais le corps gigantesque de l'animal obstruait sa vue. Une souffle glacé passa à son côté gauche, et elles crut voir des ombres faucher les ennemis du Gondor. Les laissant à l'état de cadavres par un simple contact. Essouflée, épuisée, elle sentit ses genoux flageoler sous elle, et lentement elle se laissa tomber au sol. La main sur son épée dont la lame était encore plantée dans un de ses ennemis. Le visage raide du mort, déformé par une moue de souffrance insoutenable, la fixait de ses yeux vitreux. Elle eut un haut le coeur, et tremblante elle ne trouva plus la force de bouger. La seule chose qu'elle trouva à faire, fut de pleurer. Seule, sur un sol où la poussière et le sang se mêlait dans une union morbide, elle se retrouva coupée de tout. Plongée dans un état apathique, qui ne voyait pas les longues minutes défiler. Vailima restait sagement à ses côtés, lui lançant des œillades inquiètes.

« Elen ! Elen ! » fit soudain la voix d'Elladan qui arriva à atteindre sa conscience.

Il la secouait doucement par les épaules, tandis qu'Elrohir prenait Vailima en main. Elle leva sur lui des yeux hagards, et il l'aida à se relever, mais ses jambes ne la portaient plus.

« Viens là ma belle … viens … nous allons nous occuper de toi. » dit tendrement Elladan, les larmes aux yeux.

Ils l'aidèrent à monter à cheval, et ils la conduisirent vers Minas Tirith. Ils traversèrent les champs du Pelennor ravagés par les combats. Des milliers de cadavres jonchant le sol comme si une moisson mortuaire avait eu lieu. Elle regarda les mètres défiler sous ses yeux, et au loin elle entendit le hurlement d'Eomer qui s'éleva, déchirant la quiétude qui envahissait l'espace. Elle le vit soulever le corps inanimé d'Eowyn, gisant près de Nivacrin, et du roi Théoden, tombés en héros. Ce fut trop pour elle, elle murmura un « Ho non .. » et elle pleura à en fendre l'âme en se pliant sur l'encolure de son cheval. Un mal encore plus grand que celui que lui procurait ses côtes abîmées, venait de l'anéantir.

Elle croisa le regard de Gandalf qui la regardait au loin, et enfouissant son visage dans la crinière claire de Vailima, elle pria pour que tout ceci ne soit qu'un affreux cauchemars.

Il la menèrent dans la cité éventrée par les stigmates des affrontements, et le son des sabots claquant sur le sol, avait quelque chose de réconfortant. Arrivées devant les maisons de guérisons, ils voulurent la faire descendre, mais elle s'agrippait aux crins de son fidèle destrier. Ne voulant plus quitter sa présence réconfortante, ne voulant plus replonger dans le monde des hommes et leur folie.

« Bereniell, je t'en prie …

- Non Elladan … tout est si violent, si insupportable …. dit-elle en serrant les dents pour ne plus pleurer.

- Elen … » l'appela doucement la voix d'Elrohir.

Elle le regarda et ses yeux gris la suppliaient d'être raisonnable. Ils entendirent du bruit au loin, et un long cortège s'avança, portant Théoden, Eowyn, et le jeune Hobbit qu'elle avait vu plus tôt. A la vu des corps allongés, elle crut que son coeur était perforé de part en part.

« J'ai échoué … je ne l'ai pas protégée ... » fit-elle dans un murmure douloureux.

Elle se laissa glisser de sa selle, étouffant un gémissement au passage, et tenant à peine debout, elle s'avança dans la maison, pour les suivre. Elladan resta pour s'occuper de Vailima, et Elrohir essaya de se frayer un chemin dans la masse du cortège pour la rejoindre. Ils menèrent Eowyn dans une vaste pièce de guérison, le roi Théoden fut amené ailleurs. Elle comprit que les deux n'étaient pas morts, seulement le roi. Elle le suivit, et quand son corps fut déposé dans une pièce à peine éclairée et froide, elle vint vers lui, et posant un genou au sol, le front posé sur la surface en marbre qui accueillait le corps royal, elle murmura pleine de larmes.

« Je suis si désolée Seigneur … j'ai failli. En plus d'avoir outrepassé vos ordres, je n'ai pas pu la protéger. Puissiez-vous me pardonner. Vous qui avez été, depuis toutes ces années, si bon et bienveillant envers moi …. »

Les joues envahies de larmes elle se redressa, et encore sous le choc, elle se tourna vers l'extérieur. Elle vit l'ombre d'Elrohir se découper dans l'embrasure, l'attendant patiemment. Elle avança sans un mot, et décida d'aller voir Eowyn. Elrohir la suivait comme son ombre, silencieux. La porte de la grande salle était à peine à quelques mètres, et elle pressa le pas. Soudainement elle se retrouva face à Eomer, dont le visage ravagé par le chagrin se transforma de suite à sa vue.

« Toi ! Cracha-t-il. Tu le savais n'est-ce pas ?! Tu le savais qu'elle allait prendre part au combat et tu n'as rien dit ! Il l'attrapa par son pourpoint en cuir violemment, et elle gémit de douleurs, mais son regard demeurait étrangement neutre.

- Non, je n'étais au courant de rien, autrement j'aurais été la première à l'arrêter.

- Toi ! Inutile que tu es ! Incapable de protéger ceux que tu aimes !

- Elle a fait ce choix par amour Seigneur Eomer. Pour vous et pour le Seigneur Aragorn. Evidemment, il est plus facile de me faire porter tous les torts du monde, dit-elle calmement, la voix tendue par le chagrin.

- Vas-t-en … le Roi Théoden est mort, il n'a plus besoin de tes services. Ni moi non plus d'ailleurs ! » ordonna-t-il en lui lançant un regard sombre.

Aragorn voulut protester, mais Eomer ne lui en laissa pas le temps. Il la relâcha et alla voir sa soeur. Elenluinë resta sans bouger de longues secondes, figée dans l'espace comme une statue de pierre. Ses yeux noirs s'embuèrent, et des larmes silencieuses revinrent habiller son visage. Elle crut qu'elle allait suffoquer face à tout ceci, relevant le menton, un éclair sauvage traversa ses prunelles obscures, et elle déclara d'une voix froide :

« Ainsi se terminera donc mon voyage au sein du peuple du Rohan. Je n'ai plus ma place nulle part ! »

Elle fila alors en avant, ses pas poussés par une folie sans nom. Aragorn voulut la suivre mais l'état d'Eowyn était trop préoccupant, il alla l'aider. Laissant la Dúnedain fuir les lieux. Elrohir la suivait d'un pas ample alors qu'elle cherchait les écuries. Elle les trouva après quelques minutes, croisant Hasufeld au passage, qui tendit les naseaux vers celle qu'il connaissait tant. Elle lui lança un douloureux regard et fit :

« Désolé mon beau, il faudra que tu te fasses à quelqu'un d'autre à présent ! »

Elle trouva Vailima aux côtés d'Elladan, et ce dernier fut surpris de la revoir déjà vu son état. Elle empoigna sa selle, et celui-ci s'exclama :

« Es-tu folle Bereniell ?! Tu n'es absolument pas en état de chevaucher.

- Qu'importe ! Ici ou ailleurs, je n'ai plus ma place alors autant que j'en choisisse une qui me convienne !

- Ha ! Et où vas-tu donc aller ?! Demanda Elrohir alarmé par la situation.

- Peut-être à Fondcombe ! J'ai des questions à poser au Seigneur Elrond. Sur mon passé, mon collier, bref … tout ce qui me concerne !

- Pourquoi n'attends-tu pas ici ? Il viendra de toutes façons si le Seigneur du Mordor est défait.

- Pouvez-vous s'il vous plaît me laisser faire mes choix ?! Vous ai-je retenu quand vous m'avez laissé à Dunharrow ? Ils ne trouvèrent rien à répondre, leur visage dépeignait un lourd chagrin. Elle ne voulait pas le prendre en compte, et de ce fait manquer de courage. Si vous m'aimez, vous devez me laisser faire mes choix ….

- Nous t'aimons Bereniell, mais ne nous demande pas de te bénir sur le chemin de la folie. Car c'est celui-ci que tu empruntes en partant seule. Je ne cautionnerai pas ton départ, et je compte bien te revoir en maison de guérison d'ici ce soir. Autrement, je te souhaite bonne route, et si les Valars le veulent, nous nous recroiseront. » sa voix était si dure, qu'elle la blessa comme un coup.

Elrohir tourna alors les talons, plus tourmenté qu'il ne pourrait jamais l'avouer. Elladan toisa Elenluinë et finit par dire :

« Ta douleur t'aveugle. J'espère que tu en as conscience. Mais si nous ne pouvons te faire entendre raison, nous qui sommes si proches, c'est que tu demeureras sourde.

- Vous êtes trop proches de moi justement, Elladan … et bien que je sois consciente de votre affection à mon égard. A part à vous, je ne manquerai à personne …. » sa voix se brisa à cette annonce.

Elladan sentit sa poitrine se serrer à ces mots, il aurait voulu la prendre contre lui et lui donner une étreinte fraternelle, mais rien n'y ferait, il le savait. Il vint simplement lui embrasser le front, et ses yeux gris-bleus s'embuèrent légèrement, il la laissa seule, priant pour la revoir au plus vite. Elle sangla son cheval en serrant les dents, ses mouvements la faisaient tellement souffrir. Elle mit bien plus de temps qu'il lui en faudrait normalement pour préparer sa monture. Quand la bride fut posée, elle s'apprêta à monter quand une main se posa sur celle qui tenait les rênes et une poignée de crins, la retenant doucement dans son geste. Elle se tourna, surprise, pour se trouver face à Legolas, qui lui demandait ainsi silencieusement de rester. Elle sortit sa main de dessous la sienne vivement, s'arrachant à sa douce attention.

« Et voilà Seigneur de Vertbois où nos chemins se séparent ! Je suis heureuse de vous savoir sain et sauf. Espérons que cette folie cesse au plus vite, et que la raison reprenne un peu ses droits.

- Comme celle qui vous pousse à partir ? Déclara-t-il d'une voix douce mais ferme.

- Oui. Le roi Théoden est mort, nul n'a plus besoin de moi à présent, le Seigneur Eomer fera un remarquable Roi, j'en suis certaine !

- Moi, je ne veux pas que vous partiez … dit Legolas le visage sombre. »

Elle le fixa un instant, abasourdie par ce qu'elle venait d'entendre. Un sinistre rictus s'extirpa de sa poitrine douloureuse, et elle fit presque moqueuse :

« Nous nous connaissons à peine ! En voilà donc une étrange idée ! Et sauf si votre intelligence a pris congés de votre esprit, il est clair que je ne suis pas une personne à côtoyer ! Je fais bien trop de mal à ceux qui m'entourent !

- Autant que vous vous en faites ….

- Êtes-vous ma conscience Seigneur Legolas ? Demanda-t-elle sur le point de sévèrement le remettre à sa place.

- Non, juste quelqu'un qui voudrait devenir votre ami. Rien de plus, mais même si je ne suis pas des plus intelligent d'après vos dires je sais encore les personnes que j'ai envie ou non de fréquenter. Et c'est bien pour cela, que je vous le demande comme une faveur, restez. Il y a encore tant de tourments et de dangers à l'extérieur. Attendez au moins que les ombres se retirent. Qu'est-ce que quelques jours feront de plus ? Si comme vous le dites, personne ne vous attends. » son regard clair était si sincère de bienveillance, qu'elle ne sut que répondre.

Une autre douleur s'élança dans son corps comme une flèche, et elle dut s'avouer qu'elle ne tiendrait même pas à cheval. Il lut sa souffrance sur son visage.

« Accordez-vous un peu de repos Elenluinë … s'il vous plaît. »

Elle soupira longuement, ne s'attendant pas à cela. Tout était tellement bien établi dans son esprit quelques minutes auparavant, et voilà que ce cher prince venait de tout chambouler. Avec cette beauté abominable où se mêlait tendresse et fermeté, et qu'elle trouvait forcément, charmante. De plus, il avait toujours été courtois avec elle, un peu bizarre, mais courtois. Une ombre s'avança vers eux vivement, apparemment pressée, et la voix d'Aragorn s'éleva :

« Que les Valars soient loués, vous êtes encore là ! J'ai eu peur de vous manquer ! »

Vailima eut un long soupir, se demandant bien ce que ces trois bipèdes comptaient faire. L'héritier d'Isildur déclara :

« Pardonnez Eomer, Elen ! Il est fou de douleur et de chagrin il ne sait pas tout ce qu'il peut dire.

- Il n'est pas le seul à souffrir, mais heureusement que nous ne réagissons pas tous comme lui ! Dit Elen durement, un regain de combativité animant son regard noir-bleuté.

- Certes .. mais essayez de comprendre. De toutes façons, ce n'est pas de cela que je voulais vous parler. Si vos services ne sont plus demandés au Rohan, voudriez-vous devenir l'écuyère du roi du Gondor en ce cas ?

- Pardon ? Demanda-t-elle en retour totalement assommée par cette requête.

- Si toutefois nous sortons vainqueur de cette guerre, que j'en réchappe, et que je sois couronné Roi !

- Je … je ne sais pas … Seigneur, c'est si … soudain … de plus, j'ai des choses à faire avant de ..

- De vous installer ? Pas de soucis ! J'attendrai votre disponibilité ! Je ne suis pas pressé.

- En ce cas ….

- Bien ! L'affaire est entendue, à présent je dois vous laisser, de nombreux malades m'attendent, il s'en retourna d'où il était venu, et alors qu'il allait passer le palier de la porte, il entendit la voix d'Elenluinë déclarer :

- Si nous sommes encore en vie, Seigneur Aragorn, je vous fais la promesse de danser pour vos épousailles !

- En ce cas, j'en serai for ravi, et je ferai tout pour revenir en vie, juste pour voir cela ! répondit-il en la saluant très noblement puis il disparut derrière le mur.

- Danser ? Demanda Legolas surpris.

- Oui, mais c'est une danse très particulière …. En fin de compte, vous allez voir votre souhait être exaucé, Seigneur de Vertbois, il semblerait que je reste encore quelques temps. »

Elle enleva la bride à Vailima qui poussa un autre soupir, elle lui flatta l'encolure et murmura :

« Merci mon ami, sans toi je serai sûrement morte à l'heure qu'il est …. »

L'animal lui donna un coup de nez affectueux sur l'épaule gauche, ce qui la fit sourire. Elle le dessangla et alors qu'elle retirait la selle, elle lâcha tout brutalement, se pliant en deux sous les maux qui lui martyrisaient à présent tout l'organisme. Legolas se pencha vers elle, lui prenant le bras, prévenant, et elle n'eut même pas le courage de le repousser, ce qui montrait bien son état. Elle essaya de se redresser avec son aide, mais rien n'y fit, elle ne tenait plus debout. Elle s'avança fébrilement vers un tabouret, et s'affalant littéralement dessus elle geignit :

« Ça fait tellement mal ! »

Legolas s'alarma de suite en voyant son teint pâle. Puis son regard décela contre toute attente, une tâche de sang maculant son pourpoint en cuir sous sa côte de maille, au niveau de la hanche droite. Elle avait dû être blessée, mais avec les muscles chauds, la rage de l'affrontement, elle ne s'en était pas aperçu. L'elfe prit et reposa la selle convenablement, ne la quittant pas des yeux, puis hésitant il lui souffla :

« Je vais chercher de l'aide Elenluinë, tenez bon ... »

Elle hocha la tête, puis dès qu'il fut parti elle regarda le sang qui se propageait sous ses pantalons, juste en dessous de sa large ceinture, puis anéantie par la fatigue, elle finit par se coucher sur le sol en murmurant :

« Je vais juste me reposer un peu, après ça ira mieux …. juste dormir ... »

Ne sentant plus du tout le froid des dalles ou leur dureté, elle se laissa porter par une étrange et douillette torpeur, qui la fit s'endormir peu à peu.