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Le Départ de la Famille Dursley
Partie Deux
Les secondes s'écoulaient lentement et Mr Dursley, les paupières toujours closes, hésitait grandement sur la conduite à tenir. L'autre cinglé, dont il serrait toujours le bras, n'avait pas vraiment pris le temps de leur expliquer ce qu'il adviendrait lors de son trans-machinchose. Était-ce normal qu'il ne se passe rien ? Sa patience avait des limites, tout de même ! Après plusieurs minutes à se sentir parfaitement ridicule, il n'y tint plus et se décida enfin à ouvrir prudemment un œil. Et ce qu'il vit lui coupa le souffle.
Lorsqu'il songea à respirer de nouveau, il fut obligé de constater que le décor avait indubitablement changé. Sous ses yeux, les étendues verdoyantes des champs de pommes de terre avaient fait place à une forêt haute et dense. Mr Dursley avait beau être l'une des personnes les plus rationnelles du Royaume-Uni, il se trouvait là à court d'explication.
Hébété, il jeta un regard circulaire autour de lui, jusqu'à ce que ses yeux rencontrent un objet qui lui était étrangement familier. Et ce fut à cet instant seulement, après quelques secondes d'égarement à se demander comment il était arrivé là et pourquoi diable un chapeau haut-de-forme violet se trouvait dans son champ de vision, que l'oncle Vernon sembla soudainement se rappeler des récents événements qu'il venait de subir, lui et sa famille.
Il lâcha brusquement le bras de Dedalus Diggle, propriétaire du couvre-chef, sans remarquer qu'il le serrait avec la force d'un bœuf depuis le début, et s'éloigna maladroitement de lui à reculons, l'air profondément choqué.
– Ah, merci, cher ami, je n'osais pas vous interpeller mais je commençais à sentir des picotements, grimaça le petit homme en se massant le bras et en agitant les doigts devant lui. Le voyage s'est plutôt bien passé, non ? sourit-il gentiment.
N'obtenant pas de réponse, il leva les yeux vers Mr Dursley et l'observa d'un air mi-intrigué, mi-surpris. Visiblement, à la façon dont les lèvres du moldu s'agitaient sans qu'aucun son audible n'en sorte, il tentait désespérément de dire quelque chose sans y parvenir.
– Co-co-comment avez-vous… ? balbutia-t-il sans être capable de formuler la fin de sa question.
– Grâce à la magie, bien sûr ! s'emporta passionnément le sorcier, fier d'avoir réussi à impressionner Mr Dursley. La magie !
Loin de s'imaginer que l'oncle Vernon détestait tout ce qui avait le moindre rapport avec ce mot, il se perdit en paroles élogieuses sur ce vaste sujet avant d'être coupé par une nouvelle tentative de prise de parole du moldu.
– Où est… Où sont… bafouilla ce dernier, soudainement très pâle, en jetant des regards inquiets autour de lui, cherchant visiblement quelque chose qui n'était pas là.
– Ah, je suppose que vous voulez savoir où nous sommes ? traduisit le petit sorcier, ravi. Eh bien, nous nous tr-
– NON ! coupa l'oncle Vernon, retrouvant ses mots en même temps que son agacement et sa teinte violacée naturelle. Dudley et Pétunia ! Où sont ma femme et mon fils ?! J'exige que vous me conduisiez à eux immédiatement !
Dedalus, surpris par la question, prit enfin le temps d'observer les alentours et fut obligé d'admettre qu'en effet, ils étaient seuls. Pas l'ombre – et Merlin savait que celle de Dudley ne passait pas inaperçue – du reste de la famille Dursley à l'horizon, ni de leur guide de voyage. Où pouvaient-ils bien être ? Le moldu, bien qu'assez malpoli, soulevait là une question intéressante.
– Ah. Voilà qui est fâcheux, admit-il, une main soucieuse triturant son menton. Nous n'avons pas dû visualiser la même destination… On avait pourtant bien convenu de se retrouver aux Quatre Pins Penchés, il me semble…
– Dites, vous ! réattaqua l'oncle Vernon, déterminé à ne pas se laisser embobiner par les phrases sans queue ni tête de ce timbré aussi siphonné que les autres. Je vous ai posé une question ! Où sont ma femme et mon fils ?! répéta-t-il, menaçant.
Tout en réfléchissant à ce qu'il allait bien pouvoir dire à Mr Dursley, Dedalus considéra avec un intérêt contenu le dégradé de rouge qui colorait progressivement le visage de son compagnon d'infortune.
– Hum, commença-t-il prudemment en jetant un coup d'œil déconcerté à la moustache frémissante de fureur de l'oncle Vernon, avant de poursuivre d'un ton faussement décontracté, euh, tout… tout va bien, Mr Dursley, ne vous inquiétez pas. Ils ne peuvent pas être bien loin, nous allons les retrouver rapidement. Et n'oubliez pas qu'ils sont avec miss Jones, il ne peut rien leur arriver, tenta de le rassurer Dedalus avec un sourire encourageant.
L'idée que le reste de sa famille soit perdue quelque part au milieu d'une forêt avec un être de la même trempe que son neveu n'était, au contraire, absolument pas pour rassurer l'oncle Vernon, et il perdit à nouveau quelques couleurs, tandis que le sorcier triturait le bord de son chapeau d'un air profondément ennuyé.
Oh, il ne s'inquiétait pas tellement du sort des autres membres de la famille – qui devaient normalement être en sécurité avec une sorcière à leurs côtés. En réalité, il était actuellement bien plus embarrassé à l'idée que Mr Dursley rapporte cette histoire à son neveu. Une telle bavure, commise par deux sorciers aussi compétents que miss Jones et lui ! Qui concernait la famille d'Harry Potter ! C'était inadmissible... Si cette malheureuse affaire parvenait aux oreilles du jeune Mr Potter… Dedalus rougit de honte rien qu'à y penser. Ce garçon avait déjà tant à faire avec Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom, s'il devait en plus se soucier de sa famille…
Il fut interrompu dans ses réflexions lorsque Mr Dursley se jeta brusquement sur lui en poussant un hurlement de pure terreur.
– AAAH ! ON NOUS ATTAQUE ! MAIS BON SANG, FAITES QUELQUE CHOSE ! hurla-t-il en le secouant comme un prunier et en pointant un doigt tremblant de panique vers le ciel.
– Ca-ca-calmez-vou-vous, balbutia Dedalus au rythme du ballottement incessant que lui imposait la poigne de l'oncle Vernon.
Sa demande se perdit au milieu des vociférations de son hôte, qui tentait de se cacher derrière lui en le secouant de plus belle. Bon, il ne voyait plus qu'une solution pour cesser cette torture et éviter de finir désarticulé.
– Pe-Petrifi-ficus tota-talus !
Instantanément, Mr Dursley le lâcha – enfin ! –, les bras et les jambes collés. Il oscilla quelques instants sur ses deux pieds avant de chuter lourdement au sol.
Dedalus reprit ses esprits, ramassa son haut-de-forme qui gisait à côté du moldu et chercha ce qui avait bien pu effrayer autant ce dernier, sa baguette tendue devant lui. Lorsqu'il aperçut la gerbe d'étincelles rouges qui fusait de la cime des arbres pour se perdre dans le ciel, il soupira de soulagement. S'approchant de l'oncle Vernon, il se pencha pour être à sa hauteur.
– Tout va bien, Mr Dursley, le rassura-t-il en souriant joyeusement. Ce que vous avez vu là-haut n'était pas une attaque, au contraire ! Suivez-moi !
Cette injonction était un peu inutile. D'une part, car Mr Dursley n'avait guère envie de se retrouver seul au milieu d'une forêt inconnue, sûrement infestée de créatures dignes du fêlé de la cafetière qui en voulait à son neveu. D'autre part, car il se trouvait pour l'heure dans l'incapacité totale de remuer le petit doigt.
– Ah, je suis désolé ! s'excusa Dedalus, confus, après s'être aperçu que le moldu ne le suivait pas. J'avais oublié que… bref. Finite !
Les cordes invisibles qui ficelaient Mr Dursley disparurent immédiatement. Il se releva avec difficulté, planta son visage violacé par la colère à cinq centimètres de celui du petit sorcier et l'empoigna par le col de sa veste.
– Vous… Jamais… Recommencer… Ça ! fulmina l'oncle Vernon.
– Je vous présente mes excuses les plus sincères, Mr Dursley, dit Dedalus, l'air effectivement profondément désolé. La situation exigeait que j'intervienne et… Hum, n'en parlons plus ! Suivez-moi, maintenant, nous devons retrouver nos compagnons de voyage et vous mettre en lieu sûr.
Il partit d'un pas assuré dans une direction qui devait être, supposait l'oncle Vernon, celle d'où avait surgi la lumière rouge il y a quelques minutes. Sans un mot, il le suivit, s'adaptant non sans mal à la démarche rapide du petit sorcier.
Au bout d'un temps relativement court à slalomer entre les arbres, ils aperçurent enfin un éclat bleu cobalt, couleur caractéristique de la cape de voyage d'Hestia Jones.
– Enfin ! s'exclama-t-elle à leur arrivée, visiblement soulagée. Je désespérais de vous retrouver !
– Ravi de vous revoir, miss Jones ! répondit-il d'un sourire franc, en inclinant son chapeau.
Ils observèrent d'un œil satisfait les retrouvailles qui se déroulaient à quelques mètres d'eux. Mr Dursley s'était précipité vers sa femme et son fils, et avait serré ce dernier avec une telle force qu'elle l'aurait probablement étouffé si Dudley ne possédait pas une carrure digne de son père. Cela sous les yeux embués de larmes de la tante Pétunia.
– Tout s'est bien passé pour vous ? demanda-t-elle à voix basse, détachant son regard de l'émouvant tableau qu'offrait la famille Dursley réunie.
– Oh, plutôt bien, oui. Hormis le fait que votre signal de détresse a légèrement effrayé le moldu… J'ai été obligé de lui jeter le maléfice du saucisson. Et de votre côté ?
– C'était un peu plus folklorique, avoua Hestia avec une moue embarrassée. J'ignore encore comment mais le gros garçon, Dudley, a atterri en haut d'un arbre. J'ai voulu le faire descendre par un sortilège de lévitation mais sa mère s'y est formellement opposée, tandis que lui était tellement paniqué qu'il n'osait pas bouger… Arrêtez de rire, Diggle ! Je vous assure que sur le moment, je ne savais vraiment pas quoi faire pour le descendre de là !
Elle soupira, un sourire en coin creusant malgré tout une fossette sur l'une de ses joues.
– Finalement, reprit-elle en haussant les épaules, la situation semblait tellement désespérée que j'ai tout de même utilisé le sortilège de lévitation pour le ramener au sol, sans tenir compte des protestations absurdes de Mrs Dursley. Et pensez-vous qu'elle ait pris la peine de me remercier ?
Elle ne laissa pas le temps à Dedalus de chercher une réponse et enchaîna directement :
– Non, bien sûr ! Au contraire, j'ai l'impression qu'elle m'en veut. A croire qu'elle aurait préféré que son fils chéri reste perché là-haut…
– Allons, miss Jones, fit-il en affichant un air légèrement réprobateur, ne soyez pas mauvaise langue envers ces pauvres gens. Je vous rappelle que cette situation est de notre faute, après tout !
– Vous avez raison. Nous n'avons pas dû visualiser le même repère…
– Heureusement que nous n'étions pas trop loin. Que dites-vous de se remettre en route ? Nous avons assez perdu de temps – il fit quelques pas en direction des « pauvres gens » en question et tapota gentiment sur le bras de l'oncle Vernon – Navré d'interrompre de si charmantes retrouvailles, Mr Dursley, mais au plus tôt vous serez en sécurité, au mieux ce sera. Suivez-moi, nous allons devoir marcher un peu dans les bois, annonça-t-il.
Sans se lâcher, ils suivirent les deux sorciers avec une réticence non dissimulée. Dedalus ouvrait la marche, baguette en main, le pas énergique. Il était suivi de près par Hestia, à l'allure posée mais dont les grandes enjambées comblaient la petite foulée rapide de son compagnon. Elle prenait soin de jeter fréquemment un bref coup d'œil par-dessus son épaule, afin de s'assurer que les Dursley au complet fermaient bien la marche. Ceux-ci, prudemment collés les uns contre les autres, tentaient de suivre la sorcière comme son ombre en jetant des regards anxieux autour d'eux.
– Vous… Vous ne pouvez pas… ralentir un peu ? haleta Mr Dursley après quelques minutes.
– Mais nous venons à peine de partir ! protesta Hestia, visiblement consternée, en se retournant. Vous voulez déjà-
Elle se retint d'achever sa question en avisant les visages rouge brique de Vernon Dursley et son fils.
– Bon… Je suppose que nous pouvons nous arrêter cinq minutes… soupira-t-elle.
Après quelques instants qui permirent aux deux moldus de reprendre une teinte normale, Dedalus signala en frappant gaiement dans ses mains qu'il était temps de repartir.
– C'est encore loin ? demanda Dudley d'une voix ennuyée pour la deuxième fois depuis leur halte. J'ai faim, moi…
Il loucha sur son pauvre ventre, qui répondit par un charmant couinement. Ainsi approuvé, il leva un visage implorant vers Hestia, qui leva les yeux ciel.
Enfin, après vingt bonnes minutes de marche, trois pauses et une escalade laborieuse d'une colline au relief assez prononcé au cours de laquelle le visage de l'oncle Vernon pris une inquiétante teinte bleutée – Hestia insista même pour faire une pause un peu plus longue au sommet – Dedalus s'arrêta à l'orée d'une vaste clairière, qu'il présenta fièrement d'un geste de la main.
– Nous sommes arrivés ! déclara-t-il.
– Pas trop tôt, maugréa Mr Dursley, en s'épongeant le front ruisselant de sueur. Attendez… arrivés où exactement ? Il n'y a absolument rien !
– Ah ? Ah oui, excusez-moi, j'ai oublié ! Voilà ! fit Dedalus après avoir agité brièvement sa baguette.
Un ange passa.
– Vous… vous êtes sûrs que c'est ici ? demanda la Tante Pétunia d'une voix blanche.
– J'espère que c'est une plaisanterie, gronda son mari.
– Euh… non, répondit Dedalus, qui ne savait visiblement pas quelle réponse attendait le moldu.
– MAIS C'EST UN TAUDIS ! explosa Mr Dursley.
Il fallait reconnaître que le fameux « lieu sûr » qu'on leur avait promis et qui venait d'apparaître soudainement au milieu des arbres ressemblait beaucoup plus à une vieille cabane branlante prête à s'effondrer qu'à un château-fort. Le style n'était pas non plus des plus chaleureux, et la tante Pétunia frissonna en avisant les murs sombres et étroits s'achevant sur un toit pointu. Perdue au centre d'une vaste clairière, seule la fumée noirâtre s'échappant de la cheminée tordue indiquait que la demeure n'était pas abandonnée.
– Allons, c'est une maison tout à fait charmante, tempéra Dedalus en se dirigeant vers l'habitation.
– L'aspect extérieur n'est certes pas des plus accueillants, reconnut Hestia, qui trouvait elle-même que le terme « charmant » était un peu abusif, mais vous y serez bien, et en sécurité surtout.
– On va manger ? demanda Dudley.
– Duddy, je t'interdis de manger quoi que ce soit qui se trouve dans cet endroit !
– Il faudra pourtant vous en contenter, fit la sorcière à voix basse. Et je ne vous conseille pas de faire la fine bouche, la propriétaire des lieux n'a pas un caractère facile et n'apprécie pas vraiment les critiques…
Elle toqua à la porte. Celle-ci s'ouvrit presqu'immédiatement sur une petite femme replète aux cheveux gris et au regard aussi perçant que celui de la tante Pétunia.
– Vous êtes en retard, grinça-t-elle, les mains sur les hanches, en les regardant tour-à-tour comme pour deviner qui en était le responsable.
– Nous avons eu un léger contretemps qu'il est inutile d'expliquer, rétorqua Hestia. Célestia, voici Vernon et Pétunia Dursley, ainsi que leur fils Dudley. Ils resteront chez toi le temps qu'il faudra.
Elle les toisa longuement avant de finalement leur adresser un bref hochement de tête, tourna les talons et disparut à l'intérieur de sa maison. Les Dursley restèrent sur le pas de la porte, déconcertés, hésitant visiblement à entrer.
– Voilà, c'est ici que nos chemins se séparent, dit Dedalus, une pointe de regrets dans la voix. J'ai été ravi de vous rencontrer ! J'espère que nous aurons l'occasion de nous revoir et de faire d'autres trajets en voiture aussi amusants que-
– Notre mission s'achève ici, coupa Hestia. Vous êtes entre de bonnes mains. Prenez soin de vous, la famille de Harry.
‒ Oh, dit soudainement Dedalus qui venait de repenser à quelque chose, et si vous pouviez éviter de mentionner le petit incident de tout à l'heure au jeune Mr Potter, ce serait très aimable à vous. C'est vrai, rajouta-t-il en voyant Hestia lui faire de gros yeux, après tout, tout est rentré dans l'ordre, et il est inutile de causer du souci à ce garçon sans raison, sachant tout ce qu'il doit accomplir…
L'oncle Vernon n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche que la voix pincée de Célestia retentissait pour demander aux Dursley s'ils entraient ou si elle devait venir les chercher. Les deux sorciers qui les avaient accompagnés reculèrent de quelques pas, les saluèrent une dernière fois et s'effacèrent simultanément de leur vie d'un gracieux mouvement de bras.
