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Le convoi de l'ambassade s'engagea sur la route en provenance de Fort-de-Vagne en début d'après-midi. Le groupe avait quitté la capitale, tôt le matin, un wagon lui ayant été réservé dans l'express qui parcourait le réseau ferroviaire Ouest du Kantor. Une fois arrivé à la frontière occidentale avec Glamdrem, là où les rails ne poursuivaient plus leur route, le groupe des dignitaires rassemblés, accompagné d'une solide escorte de la Garde Sénatoriale, avait attendu que soit alignées les différentes caravanes qui formeraient la procession devant les mener jusqu'à Grandsiège, capitale du royaume ancestral des hommes.
La matinée avait été éreintante pour Valkeyrie. Luttant pour ne pas s'effondrer de sommeil au cours de la réunion improvisée qu'avait tenu Spalmax, au cours du trajet les menant d'Otonomah à Fort-de-Vagne, elle payait au prix fort la nuit blanche ayant précédé le départ.
Entre les bras de Ziegelzeig, qui respirait paisiblement, elle avait égrainé les heures, les minutes et les secondes qui la séparaient de l'inévitable moment de leur séparation. Elle était restée silencieuse et immobile, le regard fixe et l'esprit en ébullition. Ce n'était pas tant de devoir le quitter pour une durée incertaine qui la travaillait, bien que cela lui semblât difficile… Mais il lui fallait surtout accepter l'idée irrémédiable que le renard allait rejoindre les troupes partant au front de Shadowrift, avec tous les risques que cela pouvait impliquer. Pour lui, en particulier. Elle avait essayé de deviner la forme crochue et agressive de la marque noire qui saillait le torse de son mâle, au milieu des ombres de la nuit, mais s'en était trouvée incapable. Elle avait fini par plaquer une patte tremblante à l'endroit où elle savait qu'elle se situait, presque comme si ce seul contact était à même de la faire disparaître, ou d'atténuer l'influence quelconque que ce stigmate pouvait bien avoir sur lui. Quel sort réserverait Neferio à Ziegelzeig s'il tombait entre ses mains ? Qu'attendait-il concrètement du renard ? Pourquoi en avait-il fait sa cible privilégiée ? Toutes ces questions l'avaient torturé et empêché de trouver le sommeil, d'autant plus que son esprit enfiévré, gagné par la fatigue et l'irrationalité de l'angoisse, s'était mis à imaginer les pires scénarios possibles. En dépit de toutes ces inquiétudes, elle souhaitait également profiter du contact de l'être aimé aussi longtemps qu'elle le pourrait.
Leurs ultimes étreintes de la veille avaient été douces et passionnées… Mais elles avaient le goût amer d'un au-revoir. Après plus de cinq mois de vie commune, où ils ne s'étaient jamais quitté plus de quelques heures, une rupture aussi brutale et définitive avait quelque chose de déchirant. Presque blessant. Ziegelzeig s'était montré adorable, dès le lever. Il lui avait préparé un petit déjeuner copieux, tandis qu'elle se douchait et qu'elle se préparait pour le départ. Souriant, il n'avait rien laissé transparaître quant aux émotions particulières que lui inspirait leur séparation prochaine, et avait entretenu presque seul une conversation d'apparence enjouée. Un peu piteuse, mais tentant malgré tout de faire bonne figure, Valkeyrie n'avait pas réussi à répondre favorablement à cette manœuvre factice visant à faire passer les évènements comme étant normaux, ou pire encore, acceptables.
Tandis qu'ils se rendaient à la gare, patte dans la patte, Ziegelzeig portant le lourd sac de voyage de Valkeyrie sur une épaule, elle s'était mise à traîner des pieds, jusqu'à s'immobiliser totalement, la tête basse, les oreilles plaquées dans le dos. Le soleil commençait à peine à se lever, ses rayons pâles et jaunâtres rasant les toitures d'une ligne iridescente. Le renard avait tourné son regard vers elle, et était resté silencieux, attendant qu'elle exprime d'elle-même son malaise, dont il devinait sans mal la nature.
« — Je ne vais pas y arriver, Zieg… »
Ziegelzeig s'était alors tourné vers la lapine, et l'avait agrippé par les épaules afin de la pousser à relever la tête vers lui. L'expression qu'il lui avait offerte démontrait une certaine forme de conviction affirmée, mais également une crainte sous-jacente qu'il n'était pas parvenu à réprimer… Un amalgame indéfinissable, qui avait profondément touché Valkeyrie dans la vulnérabilité incontrôlable qu'il témoignait. Bien qu'elle n'en eût jamais douté, elle comprit sans mal que les évènements étaient tout aussi difficiles à appréhender pour lui. Et peut-être même plus. D'une voix douce, il lui avait dit :
« — Il va bien falloir, Val… Sinon, je n'y arriverais pas non plus… »
Un peu rassérénée, quoique toujours dépitée, elle l'avait enlacé, appréciant la douce étreinte qu'il lui avait rendue. Au creux de ses bras, où elle se sentait si bien, elle avait déclaré d'une voix légèrement tremblante :
« — On s'était promis de veiller l'un sur l'autre… Et je dois te laisser partir seul là-bas ? »
« — Il va falloir que tu me fasses confiance, encore une fois. »
« — Tu sais bien que ce n'est pas ce que je veux dire… »
Elle avait relevé la tête vers lui, et fut frappée par le sourire tendre et confiant qu'il lui offrit, auquel elle ne put s'empêcher de répondre.
« — Je ne suis pas une politicienne. » reprit-elle doucement. « Je ne me vois pas dans le rôle de l'ambassadrice… Je ferais mieux de partir pour Shadowrift, moi aussi. Mes arcanes seront utiles, là-bas. »
« — C'est justement parce que tu manies ces arcanes qu'Eyol t'accorde toute sa confiance dans ce rôle diplomatique… Tu portes, toi aussi, la lumière d'Otonomah. Elle veut que tu sois sa représentante auprès de nos alliés, afin de témoigner de notre résistance face aux ténèbres. Tu es sans doute la meilleure ambassadrice qui soit, en ce sens. »
Un peu dubitative, elle s'était à nouveau réfugiée dans le creux de ses bras, avant de murmurer dans un petit rire :
« — Vil flatteur… »
A cette remarque, il avait légèrement ricané, avant de marmonner d'un ton empreint de fausse modestie :
« — Tout ça parce que tu refuses d'avouer ouvertement que je vais trop te manquer… »
Elle lui avait envoyé un petit coup de coude, avant de l'embrasser dans le cou, laissant son museau glisser jusqu'à son oreille pour lui susurrer d'une voix tendre :
« — Dixit celui qui disait, quelques secondes avant, qu'il n'y arriverait pas non plus…
« — Moi ? »
S'écartant doucement, il affectait maintenant une mine faussement blessée, portant une patte contre son cœur.
« — Survivre sans ma lapinette ? Impossible ! »
La mine un peu renfrognée, Valkeyrie avait croisé les pattes sur sa poitrine tout en lui lançant un regard accusateur. Comme il reprenait une expression plus sérieuse, tout en sourire, elle s'était un peu déridée. L'espace d'un instant, elle s'était à nouveau demandé comment il lui serait possible de pouvoir passer ne serait-ce qu'une journée loin de lui. Alors, elle l'avait à nouveau serré dans ses bras, poussant un long soupir.
« — Oui, tu vas me manquer, imbécile… En vérité, tu me manques déjà. »
Lui rendant son étreinte, il l'embrassa doucement, avant de répondre avec affectation :
« — Toi aussi… »
Elle avait enfoncé sa tête dans le creux de son cou, frottant son visage contre le doux pelage ébouriffé qui y poussait.
« — Ne fais pas de folie, là-bas, je t'en prie… » le pria-t-elle d'une voix légèrement brisée. « Je veux que tu sois prudent, d'accord ? »
« — Eh bien… Je ferai de mon mieux pour préserver ma carcasse. »
« — Tu as intérêt… »
Elle l'avait encore embrassé, plus intensément cette fois, s'agrippant à son cou en enfonçant ses doigts sous son pelage, tout en collant son corps contre le sien. Quand finalement elle s'écarta de lui, elle avait constaté l'air affecté qu'il lui portait. Il lui passa une patte contre la joue, avant de lui sourire doucement.
« — Toi aussi, prudence… Glamdrem est un pays allié, mais ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de dangers. »
« — Vu la cohorte de gardes du corps qu'ils nous affectent, je ne vois pas vraiment ce que je risque. »
« — On ne sait jamais, Val. Le monde devient dingue… »
Elle avait acquiescé, comprenant qu'il était sérieux dans ses mises en garde témoignant d'une crainte sincère.
« — Je ferai attention, je te le promets. »
« — Bien. »
Si cet alarmisme de dernière minute lui avait semblé un peu excessif, il avait néanmoins eut raison, en ce qui concernait le rôle qui lui incombait en tant qu'ambassadrice. Elle ne pouvait remettre en cause l'importance de la mission qu'Eyol lui avait confiée. Sans alliés, ils ne triompheraient pas de Shadowrift, et s'ils aspiraient à la paix, ils devaient mettre un terme aux agissements de Neferio Drake. Chacun à leur manière… Et même si cela impliquait qu'ils partent tous deux dans des directions différentes. Valkeyrie tenta de se rassurer en se disant que ces chemins finiraient par se rejoindre, et sans doute plus tôt qu'elle ne le redoutait. Ce ne serait que plus de bonheur, à l'arrivée.
Au bout de quelques secondes, elle s'était sentie prête à repartir en direction de la gare, et ils avaient repris la route, le cœur plus serein.
Néanmoins, l'ultime séparation fut un déchirement. Valkeyrie se moquait bien de la présence de tous les dignitaires réunis, qui attendaient après elle, ou encore de la presse, qui les inondait de questions… Même le regard confiant et bienveillant qu'Eyol avait porté sur elle, au moment du départ, n'y avait rien fait. Elle s'était accrochée à Ziegelzeig pendant de longues secondes, sans trouver la force de le lâcher. Et elle avait bien senti que, lui non plus, ne parvenait à mettre un terme à cette étreinte. Mais finalement, ce fut le renard qui écarta doucement les bras. S'il ne l'avait pas fait, sans doute n'aurait-elle pu prendre la décision de partir. Alors, elle s'était doucement écartée, avait levé un regard humide vers lui avant de l'embrasser une dernière fois, essayant de lui transmettre par ce long baiser tout l'amour qu'elle ressentait pour lui.
Avançant à reculons pour rejoindre le groupe de dignitaires qui l'attendait aux abords du train, elle ne l'avait pas lâché une seconde des yeux. Ni l'un, ni l'autre, n'avait prononcé la moindre parole. Ce que leurs regards exprimaient se substituait à tous les mots.
La tête basse, elle était montée à bord du wagon, sentant ses oreilles se plaquer dans son dos, tandis que lui montait au cœur une bouffée de tristesse mêlée d'angoisse. Une fois à l'intérieur, elle s'était retournée vers Ziegelzeig. Il la regardait toujours, le sourire aux lèvres. Elle chercha à s'imprégner de cette image, et lui fit un dernier petit signe de la patte, avant que les portières du wagon ne se referment, coupant leur contact visuel. Restant figée dans cette pose pendant quelques secondes, elle avait remarqué que Spalmax tournait vers elle un regard tout à la fois affecté et affable. Elle avait espéré qu'il ne dise rien et ne cherche pas à la réconforter, sinon quoi elle n'aurait pu retenir le flot de larmes qu'elle sentait poindre derrière ses paupières. Mais le Grand Ordonnateur demeura silencieux, et quand le train s'était ébranlé pour quitter la gare, il l'avait simplement invité à rejoindre les membres de l'ambassade dans le wagon qui leur avait été réservé.
A présent, ils avaient atteint Fort-de-Vagne, la dernière ville urksa à la frontière ouest avec Glamdrem. Le capitaine Stiryon, un urksa tenant du zèbre, à l'allure sévère, engoncé dans une armure de plaques finement ciselée, distribuait ses ordres avec une efficacité rigoureuse, commandant l'organisation du convoi, et le placement de la trentaine de gardes sénatoriaux qu'il avait sous son commandement autour des roulottes qui devaient accueillir les dignitaires de l'ambassade.
Aux yeux fatigués de Valkeyrie, la ville fortifiée semblait morose et froide, même sous la lueur jaunâtre d'un clément soleil de début d'après-midi. Son architecture médiévale, toute en pierres et en créneaux; son mur d'enceinte croulant, façonné de rocs épais et humides; absolument tout, jusqu'à la route pavée vieillissante, emplie d'ornières et de crevasses, lui semblait désuet, informe et dénué de goût. Fort-de-Vagne tenait du style architectural de Glamdrem, et on trouvait plus d'humains que d'urksas par ses rues… Elle devrait s'y faire. Le royaume des hommes n'était pas à l'image du Kantor. Ses terres étaient rudes, ses villes froides, et partout planait l'ombre de la défiance, et de la guerre.
Le lieutenant du capitaine Stiryon, Dairn, un urksa tenant du furet, agité et nerveux, mais plein de bonnes intentions, vint informer les membres de l'ambassade qu'ils pouvaient prendre place dans les roulottes, car le convoi était prêt à partir. Valkeyrie monta dans le même véhicule que Spalmax et Dandra. L'ambassadrice Samarca, une urksa tenant de la biche, vint compléter le groupe.
Le convoi se mit en marche, avançant immédiatement à bon rythme. Valkeyrie se calla contre la petite fenêtre ouvrant sur le côté droit de la roulotte, et regarda s'éloigner le mur d'enceinte de la ville de Fort-de-Vagne, jusqu'à ne plus avoir sous les yeux que les vastes plaines verdoyantes de Glamdrem, constamment balayées par un vent fort, chargé d'humidité. Elle poussa un soupir, avant de glisser sa patte contre la vitre, appréciant le contact froid du verre sous son pelage fin. Plaquant sa tête contre le mur, elle se sentit prête à sombrer dans un profond sommeil. Mais une voix la tira soudain de sa torpeur.
« — Nous n'avons pas eu l'occasion de vraiment faire connaissance. Je tenais à corriger le tir. »
La lapine fut presque effrayée par cette voix claironnante, aux notes aigues, qui avait rompu le silence s'étant abattu dans l'espace confiné de la roulotte, depuis le moment du départ. Elle redressa les oreilles, et tourna un regard surpris vers Samarca, qui la contemplait avec intensité, un sourire franc aux lèvres. La biche était vêtue d'une robe en coton verte, recouverte de motifs argentés raffinés, brodés à même la maille, et d'une finesse exquise. Une étole de couleur bordeaux était enroulée autour de son cou maigre et long, et retombait délicatement contre ses épaules anguleuses. Toute en finesse et haute sur patte, Samarca portait également une paire de lunettes à monture noire, qui venait souligner ses yeux d'un bleu profond et intense. Considérant ses propres vêtements, banals et usés, se constituant d'une tunique en jeans sans manches surmontant un fin pantalon de toile noir, le tout maintenu autour de sa fine taille par une ceinture de voyage à boucle, à laquelle étaient fixées quelques sacoches, Valkeyrie ne pouvait que se reprocher son manque cruel d'élégance, étant donné son nouveau statut d'ambassadrice… Tout du moins si elle devait se comparer à Samarca pour émettre un jugement par rapport à cette fonction, dont elle ne connaissait au final que peu de choses.
Voyant que la biche tendait sa patte droite vers elle, elle s'empressa de la lui serrer, en lui rendant son sourire.
« — C'est vrai. » confirma Valkeyrie. « Nous sommes partis si précipitamment que nous n'avons pas eu le temps de nous présenter. »
Récupérant sa patte d'un mouvement délicat, l'ambassadrice se laissa aller à un petit rire, avant d'hocher la tête.
« — Je me nomme Samarca Verdhrein. »
« — Et moi Valkeyrie. Valkeyrie Constantine. »
« — Oh oui, je sais qui vous êtes, bien entendu… C'est un grand honneur pour moi, vous savez, de pouvoir enfin converser avec l'héroïne d'Otonomah. »
Cela faisait quelques temps que la lapine ne s'était plus entendue nommée par cet acronyme, qui la mettait systématiquement mal à l'aise. Suite aux évènements tragiques du Grand Chronographe, qui avaient marqué le début des hostilités officielles entre Shadowrift et le Kantor, la grande prêtresse Eyol avait tenu à rendre hommage aux « héros » qui avaient contribué à mettre un terme au maléfice des ténèbres. Bien entendu, Valkeyrie en faisait partie, et Eyol n'avait pas minimisé son rôle, bien au contraire… Pendant quelques temps, elle n'avait pu aller nulle part sans être assaillie de remerciements et de mots d'admiration. On la surnommait « l'héroïne d'Otonomah », et parfois même « la porteuse de lumière ». Dans tous les cas, elle ne savait plus où se mettre. Mais finalement, cette effervescence avait fini par se tasser, et elle avait pu retrouver, à son grand soulagement, le réconfort de l'anonymat.
Aussi, ne put-elle s'empêcher de corriger son interlocutrice.
« — Je n'ai rien d'une héroïne, au sens propre du terme. Je me suis seulement retrouvée impliquée dans une histoire qui me dépassait totalement, et j'ai fait ce que j'ai cru nécessaire. N'importe qui en aurait fait autant… »
« — Et modeste, avec ça ! C'est appréciable. »
Samarca haussa doucement les épaules, avant de se laisser glisser au fond de la banquette, sans détourner son regard pétillant du visage de Valkeyrie.
« — Vous auriez tort de croire que n'importe qui aurait agi comme vous l'avez fait. » poursuivit-elle. « Je n'en aurai pas eu le courage, personnellement… »
« — Vous pensez cela, parce que vous n'y étiez pas. Mais quand on est pris dans le feu de l'action, on en vient à se surprendre soi-même. N'importe qui est capable du meilleur, quand sa vie, ou celle de ceux qu'il aime, est menacée… »
Voyant une occasion de se décharger de cette conversation qui la mettait de plus en plus mal à l'aise, elle tourna le visage vers Spalmax et Dandra, qui occupaient la banquette leur faisant face, et ne semblaient pas perdre une miette de cet échange.
« — Regardez, Spalmax et Dandra aussi étaient présents… Ils ont lutté farouchement, et sans doute bien mieux que moi. Pour les mêmes raisons, d'ailleurs, c'est certain. »
Samarca hocha la tête, prenant une mine réjouie.
« — Oui ! Je ne peux que me sentir honorée de me retrouver en une si illustre compagnie. »
Peu sensible à la flatterie, Dandra se contenta de lever les yeux au ciel, avant de détourner la tête. Spalmax se pencha en avant, joignant les pattes, avant de déclarer à l'attention de Valkeyrie :
« — Samarca est une dignitaire d'Otonomah accomplie. Elle travaille pour notre ambassade depuis… combien de temps, déjà ? »
« — Sept ans ! « s'empressa de répondre fièrement la biche.
« — C'est l'une des rares dignitaires que l'on a conservé au service du nouveau Cénacle, suite au remaniement du gouvernement. Elle est experte des échanges diplomatiques avec les civilisations humaines, et plus particulièrement le royaume de Glamdrem. »
Valkeyrie hocha la tête, sincèrement impressionnée par ce palmarès. Curieuse, elle interrogea Samarca en ce sens :
« — A-t-on des chances de les convaincre de se rallier à notre cause, selon vous ?
« — Peut-être bien… » répondit la biche d'un ton dubitatif. « Mais ils sont enlisés dans une lutte interminable contre l'Empire de Krivolt, depuis près de vingt ans, maintenant. Bien que le conflit se soit tassé ces derniers temps, des tensions demeurent. Si nous parvenons à obtenir l'appui de Selios III, nous ne devons pas nous attendre à une intervention démesurée de leur part. »
« — Je vois… »
Attentive à ces informations, Valkeyrie prit quelques notes dans un calepin de cuir noir, qu'elle avait emporté avec elle pour annoter tous les éléments d'intérêt qui pourraient l'aider à mieux plaider la cause d'Otonomah auprès de leurs éventuels alliés. Samarca ne put refreiner un petit sourire à la voir si consciencieuse, et déclara :
« — L'alliance qui nous lie à Glamdrem repose sur une simple déclaration d'amitié, et celle-ci est vieillissante. Nous ne leur avons apporté aucun soutien dans leur guerre contre Krivolt, et ils ne l'ont pas oublié. L'honneur chevaleresque de ces humains les poussera peut-être à nous épauler, mais il ne faudra pas trop compter sur leur mansuétude. En réalité, j'ai assez peu d'espoir que nous atteignons nos objectifs. »
Face à ces nouvelles relativement inquiétantes, Valkeyrie laissa retomber ses oreilles dans son dos. Voyant qu'elle était légèrement affectée, Spalmax intervint à nouveau dans la conversation, désireux d'ajouter quelques éléments plus positifs au bilan que venait de tirer Samarca, et qui pouvait pousser au défaitisme.
« — C'est vrai, ils risquent de nous reprocher notre manque de soutien, face à la crise que leur pays traverse depuis tant d'années… Mais le royaume de Glamdrem a également conscience de la faiblesse de notre armée. Ils savent que nous ne pouvions les épauler de façon efficace, d'un point de vue militaire. Et puis, notre gouvernement a publiquement condamné les agissements de l'Empire de Krivolt, donc… »
« — Ce n'étaient cependant que des mots. » corrigea Samarca d'une voix un peu piquée. « Un soutien oral, rapidement déblatéré, en vue de spécifier une position relativement distante par rapport à une situation épineuse. Je ne vais pas me faire l'avocate du diable, ce n'est pas mon intention… J'espère tout comme vous une réponse favorable de la régence de Glamdrem. Mais je préfère vous prévenir d'avance : celle-ci ne sera pas facile à obtenir. »
Valkeyrie referma son petit carnet d'un mouvement sec, avant de réfléchir un instant, mâchonnant le bout de son crayon. Au bout d'une vingtaine de secondes, elle reprit.
« — N'axons pas notre argumentaire sur les liens qui sont censés nous unir à eux, par le biais d'une quelconque promesse, ou de vœux d'amitié. Tout ceci ne veut visiblement plus rien dire, aujourd'hui… Contentons-nous de mettre en avant la menace que représente Shadowrift. Nous sommes sa cible, à ce jour, mais l'ombre de Neferio ne s'arrêtera pas au Kantor. En tant que pays voisin, Glamdrem ne peut ignorer les risques que représenterait une chute des urksas face aux ténèbres de la cité des ombres. Si nous échouons dans notre guerre, leur royaume sera pris en tenailles : le Lointain au Nord, l'Empire de Krivolt au Sud… Et la nouvelle Shadowrift à l'Est, sur les vestiges du Kantor. Sélène fasse que l'on n'en arrive jamais là… »
A cette idée effroyable, elle ne put refreiner un frisson, et eut une pensée pour Ziegelzeig qui devait à présent être à bord d'un navire en direction du front. D'une voix un peu éraillée, elle conclut :
« — Néanmoins, ils verront peut-être l'opportunité d'éviter une situation aussi délicate, en agissant dès maintenant, et de concert avec nos armées. Mieux vaut prévenir, que guérir, comme dit l'adage. »
Spalmax sembla satisfait de la proposition, et redressa un doigt pour en souligner la pertinence. Témoignant également son accord, Samarca hocha doucement la tête, souriante.
« — Voilà un discours qui pourrait nous faire gagner quelques points auprès du roi Selios III. La raison les poussera peut être à l'action… »
La lapine fut heureuse de la bonne réception de sa proposition, bien que celle-ci lui soit venue spontanément, et ne fut pas la résultante d'une réflexion très poussée. Après tout, elle n'avait aucune idée de la façon dont Glamdrem fonctionnait… L'invocation de la raison n'aurait pas raison à elle seule des rouages administratifs d'une gérance politique à laquelle elle ne connaissait absolument rien. De fait, elle trouva important d'interroger Samarca en ce sens.
« — Que pouvez-vous m'apprendre d'utile sur la façon dont le roi gouverne ses terres ? »
« — Oh, il vous faudrait plusieurs heures de cours rébarbatifs pour comprendre tous les rouages politiques de l'administration de Glamdrem… » répondit Samarca d'une voix légèrement ironique.
« — Eh bien… Dans ce cas, c'est une bonne chose. » répliqua Valkeyrie en se montrant plus insistante. « Nous avons justement plusieurs jours de route devant nous. »
La réflexion fit beaucoup rire Samarca, et sembla satisfaire Spalmax. Le chat lança un regard respectueux à Valkeyrie, semblant apprécier de la voir si motivée dans la tâche qui lui incombait. Sans doute désireuse d'être à même d'agir avec efficacité, Dandra avait reporté son attention sur la conversation… Elle aussi gagnerait à en apprendre d'avantage sur ces alliés éventuels, qu'il lui faudrait convaincre.
« — Bien… » reprit finalement Samarca d'une voix chantante. « Si vous insistez, je me ferais un plaisir de vous expliciter la base du fonctionnement politique du royaume des hommes… Mais je vais essayer de faire au plus simple. »
« — Donnez-leur tous les détails que vous jugerez importants. » proposa Spalmax, avant de se laisser retomber au fond de la banquette. Pour sa part, c'était des sujets qu'il maîtrisait sur le bout des griffes… Rien de plus normal, en tant que Grand Ordonnateur.
La biche hocha la tête, avant de s'éclaircir la voix.
« — Le roi Selios III règne sur l'intégralité de ses terres. » commença-t-elle avec autant de précision que de rigueur. « Néanmoins, la gérance d'un territoire aussi vaste ne peut incomber à la responsabilité d'un seul homme. Raison pour laquelle Glamdrem a été subdivisée en neuf duchés vassaliques, chacun gouvernés et protégés par un seigneur et son armée, nommé à vie par le roi lui-même en raison de son courage, de sa hardiesse, du respect et de la confiance qu'il lui inspirait. »
Samarca ne fut pas surprise de voir Valkeyrie reprendre les griffonnages sporadiques au sein de son petit carnet, ses oreilles bien dressées au-dessus de sa tête. Pour la lapine, se focaliser sur sa mission et sur ce recueil d'informations était un excellent moyen de ne pas se laisser gagner par des idées ou des pensées plus maussades.
« — Les Seigneurs ducaux ne rendent de compte qu'au roi… Et la valeur représentative des peuplades qui vivent sur les terres que le roi a confiées à leur gérance dépend entièrement de ce qu'ils parviennent à en tirer. »
« — Comment ça ? » intervint Dandra, dont la voix graveleuse et sombre se faisait entendre pour la première fois depuis leur départ de Fort-de-Vagne. « Tout le monde n'est pas logé à la même enseigne ? »
« — Non, en effet. » confirma Samarca en secouant la tête. « La base du système socio-politique de Glamdrem est la notion d'honneur. C'est leur maître mot. La valeur des hommes prédomine sur toute chose… C'est un pendant de leur culture qu'il faut comprendre et accepter, si l'on veut être capable de saisir le fonctionnement de leur société, leurs mœurs, leurs coutumes et leurs usages. »
« — Et de fait… Tous les duchés ne sont pas égaux en termes de représentativité à la cour, c'est ça ? » questionna Valkeyrie d'un air douteux… Visiblement, cette orientation politique lui déplaisait particulièrement.
« — C'est exact. Plus un duché est puissant, riche, profitable au royaume, plus la voix de ses représentants est forte dans la gérance globale de Glamdrem. Les conseillers et législateurs du roi encouragent et soutiennent l'excellence des duchés qui se démarquent par leur productivité, leurs faits d'arme, leurs innovations sanitaires et sociales… En ce moment, la modernisation des infrastructures et la mise en place d'un réseau ferroviaire nationale accaparent les attentions, par exemple… Mais tous les duchés ne peuvent se permettre de tels investissements. »
Dandra se racla la gorge avec mépris, avant de détourner le regard, lâchant d'une voix froide :
« — C'est un système injuste et bancal. »
« — Mais c'est le leur depuis des centaines d'années… » la corrigea Samarca d'un air affable.
« — Je rejoins néanmoins Dandra sur ce point… » intervint Valkeyrie, qui jugeait d'un œil suspicieux la façon dont le royaume des hommes fonctionnaient. « Si un duché bat de l'aile, ou éprouve des difficultés particulières, pour tout un tas de raison plus ou moins justifiées, il ne peut se faire entendre auprès du roi, ou tout du moins n'a plus assez d'influence pour obtenir l'appui qui lui permettrait de remonter la pente… »
« — Je sais… » acquiesça la biche en haussant les épaules. « Ce système peut paraître cruel. Mais aux yeux des Glamdremites, demander l'appui ou le soutien de la couronne pour faire face aux difficultés serait un déni de responsabilité. A leurs yeux, ils doivent loyauté, efficacité et rigueur à leur roi, qui leur alloue des terres cultivables sur lesquelles vivre… Des terres qu'ils leur lèguent de son bon vouloir. Ne pas être capable de briller à ses yeux, c'est manquer d'honneur. En être réduit à demander son soutien financier, juridique ou militaire serait considéré comme un désaveu de la confiance qu'il a placé en eux. Aucun Seigneur vassalique ne se réduirait à ce déshonneur. Ils doivent faire face aux difficultés, et faire face seuls… »
« — Et que leur apporte ce bon roi, en retour d'une telle dévotion ? » questionna Dandra sur une note ironique, qui lui valut un regard tout à la fois curieux et amusé de la part de Spalmax.
« — Le droit de vivre sur les terres appartenant aux descendants de la lignée astrale, et de se prétendre gardiens et protecteurs d'une culture ancestrale… » répondit calmement Samarca.
« — En plus de tout un tas d'autres avantages qu'il serait malavisé de dissimuler… » vint ajouter Spalmax d'un ton plus rieur, soulignant sans méchanceté l'idéalisation quelque peu naïve que semblait vouloir établir Samarca dans sa représentation d'une Glamdrem valeureuse et parfaite. « Le roi a ses favoris… Il récompense l'efficacité de ses Seigneurs par des dons divers, et parfois discutables. Un duché méritant peut se voir attribué des terres appartenant à un duché plus décevant, par exemple. »
« — Ce doit être source de tensions, j'imagine… » commenta Valkeyrie d'une voix dépitée.
« — C'est le moins qu'on puisse dire. » confirma le chat, en se penchant en avant. « On ne compte plus le nombre de luttes intestines plus ou moins importantes qui émaillent l'histoire du royaume. Des duchés sont déjà entrés en guerre les uns avec les autres, et il a fallu plus d'une fois que le roi face preuve d'une autorité certaine pour mettre un terme à des conflits souvent très violents. »
« — Ne noircissez pas trop le tableau non plus, Grand Ordonnateur. » intervint Samarca d'un ton légèrement piqué, tout en secouant la tête. « De tels conflits ne sont pas si fréquents, et du vivant du roi Selios III, il n'y a eu que très peu de tensions… En vérité, sous son règne, l'interaction positive entre les duchés a été encouragée, et la table du roi est ouverte à tous, tout comme l'est son attention aux problèmes que peuvent rencontrer ceux en qui il a placé sa confiance. »
« — Oui, c'est vrai. » acquiesça finalement Spalmax, se décidant à se montrer beau joueur. « Le roi Selios III est un souverain progressiste aimé de son peuple, qui a longtemps œuvre à la modernisation économique, sociale et administrative du royaume, en vue de l'aider à réussir sa transition dans une époque plus… technologique et industrielle, on va dire. »
« — Même s'il ne faut pas oublier que les Glamdremites sont traditionnalistes par nature. » ajouta la biche en redressant l'index pour souligner l'importance de ce propos. « Ils reconnaissent avoir besoin de se moderniser, mais se défient particulièrement de cette même modernité. Ils sont dans une situation assez paradoxale où ils ont du mal à conjuguer le respect de leur ligne de conduite ancestrale, et la nécessité qu'ils ressentent à se mettre à niveau avec le reste du monde. »
« — Mouai… » commenta Dandra d'un ton douteux. « En somme, le mode de vie socio-culturel du Kantor n'est pas vraiment à leur goût, et on aura du mal à s'attirer leurs faveurs… »
La réflexion ne put que susciter un léger rire gêné de la part de Samarca, et cette réaction voulait tout dire. Visiblement, à force d'avoir été en contact avec la civilisation humaine de Glamdrem, la biche avait appris à ses dépens que les urksas n'étaient pas forcément la civilisation avec laquelle les hommes avaient le plus d'atomes crochus, en dépit des rapports officiels d'amitié qui les liaient.
« — Une autre question, si ça ne vous dérange pas. » reprit finalement Valkeyrie, rompant le léger silence qui s'était abattu au sein de la roulotte. « Je sais que l'honneur est important aux yeux des Glamdremites, mais ça ne les pousse pas forcément à l'honnêteté… Enfin je suppose. Du coup, comment le roi peut-il juger du mérite de l'ensemble des neuf duchés ? Les seigneurs vassaliques lui font-ils des comptes-rendus officiels, ou bien… ? »
« — Ce serait se reposer sur leur seule bonne foi, et vous avez raison… Des précédents prouvent que le mérite et la valeur n'empêchent pas l'émergence de la concupiscence et du mensonge… »
« — Notre ancien Cénacle en est une preuve évidente. » la coupa Dandra d'un ton méprisant, retrouvant pendant un court instant la velléité agressive qui caractérisait son ancien statut de rebelle opposée au système politique du Kantor.
Samarca ne sembla pas capable de déterminer si cette réflexion était une attaque détournée à son encontre et demeura interdite un petit instant, hésitant à rétorquer quelque chose, ou à laisser couler… Finalement, le regard insistant de Valkeyrie, qui attendait toujours une réponse à sa question première, la poussa à simplement revenir au sujet initial de la conversation.
« — En fait, si en apparence les seigneurs vassaliques ont toute autorité officielle sur les duchés qu'ils gouvernent, la législation, la justice, la comptabilité, l'administration, l'éducation, etcetera; en somme, tous les aspects de la société civile, sont en réalité à la charge d'une caste populaire connue sous le nom de tribuns, elle-même subdivisée en un nombre considérable de sous-ordres répondant chacun à leur propre système de hiérarchie interne… Mais tous sont référents à l'administration centrale de la royauté, et ne sont affiliés qu'au seul pouvoir de la couronne. Ils ne sont pas rattachés directement à la gérance des duchés dans lesquels ils officient, et représentent l'autorité royale sur l'ensemble du territoire de Glamdrem. »
« — Une armée de bureaucrates à la solde du roi, en somme… » résuma Dandra en poussant un ricanement ironique.
« — Pourquoi affichez-vous un tel mépris envers le royaume de Glamdrem, très chère ? » répliqua sèchement Samarca sur un ton faussement poli. Elle semblait visiblement lassée des interventions intempestives et moqueuses de la loutre, et désireuse de le lui faire savoir.
« — J'ai passé les huit dernières années de ma vie à lutter contre un système dont la corruption pourtant avérée ne semblait sauter aux yeux de personne… » répondit sobrement Dandra, sans aucune forme de velléité particulière. « De fait, croyez-moi… Je sais flairer par avance les failles d'une politique maladroite, qui semble prédisposée à encourager la traîtrise et les intérêts personnels. »
« — Quelle importance ? Ce ne sont pas nos régisseurs, que je sache. »
« — Mais nous sommes censés nous en faire des alliés. »
« — Ce qui ne risque pas d'arriver si vous continuez à leur témoigner un tel manque de respect. »
Valkeyrie se racla la gorge d'un ton forcé, parvenant ainsi à attirer l'attention de Spalmax sur elle, à qui elle fit un petit signe de tête, avant de désigner du regard les deux autres urksas présentes dans la roulotte, qui semblaient prêtes à se sauter au cou, si on s'en référait à la seule intonation agressive qui se voulaient croissante à chacune des répliques cinglantes qu'elles s'envoyaient à la figure. Le chat comprit le message silencieux, et hocha la tête, avant de redresser ses pattes dans un appel au calme forcé.
« — Bon, bon, tout doux à présent ! » exigea-t-il en faisant preuve d'une autorité aussi sobre que naturelle. « Nous n'obtiendrons rien de Glamdrem si nous ne sommes pas capables de nous entendre entre nous, de base. Les esprits sont échauffés, sans doute en raison de la nervosité qui nous gagne vis-à-vis de l'importance de notre mission… Mais également de la fatigue du départ. Alors je propose que nous mettions cette discussion en suspens et que nous la reprenions lorsque vous serez à nouveau plus… disposées. »
Dandra se contenta de maugréer d'un air renfrogné avant de détourner le visage, braquant son regard furibond sur le paysage morne qui défilait derrière la vitre de la roulotte. Samarca, pour sa part, demeura digne quoiqu'un peu piteuse, et baissa simplement la tête, se murant dans un silence de circonstance. Valkeyrie lança un nouveau regard légèrement inquiet à l'attention de Spalmax, mais celui-ci se contenta d'hausser les épaules et de sourire d'un air gauche… Visiblement, à ses yeux la situation n'avait rien de grave.
Satisfaite des éléments d'information qu'elle avait pu recueillir, et soulagée que l'ambiance tendue se soit un tant soit peu relâchée, Valkeyrie se laissa retomber au fond de la banquette, encore pensive. Les cahots de la route commencèrent à la bercer doucement. Spalmax et Samarca relancèrent au bout de quelques instants une conversation de pure forme, mais la lapine ne parvenait pas à maintenir son attention focalisée sur les propos qu'ils échangeaient. Bien vite, ses pensées s'évanouirent dans un nuage cotonneux, et elle sombra dans un sommeil lourd et sans rêve.
On l'en extirpa un peu brutalement, en la secouant par les épaules. Valkeyrie entrouvrit les yeux en maugréant légèrement, pour se retrouver face à face avec Dandra.
« — Hey, la douce endormie ! Si tu veux pouvoir manger quelque chose, je te conseille de te lever. »
Les yeux empêtrés de sommeil, la lapine tourna un regard fatigué vers l'extérieur de la roulotte, qui se trouvait présentement à l'arrêt. La nuit était tombée, et ce depuis un moment d'après ce qu'elle pouvait en juger. De l'extérieur, un certain tumulte se faisait entendre, tandis que les soldats de la Garde s'afféraient à dresser le campement. Rassurée de voir que Valkeyrie avait recouvré ses esprits, Dandra redescendit du véhicule, afin d'aller retrouver Spalmax qui se tenait assis auprès d'un feu de camp, une écuelle entre les pattes. Nombre de soldats étaient installés à ses côtés, et la conversation semblait animée, pleine d'exclamations et de rires.
La lapine descendit de voiture, portant un regard circulaire au campement. Quelques gardes dressaient les dernières tentes, sous le commandement du capitaine Stiryon, toujours intransigeant dans ses ordres, proférés au rythme d'une métrique aussi rigoureuse que celle d'un métronome. Une grande tonnelle était réservée à la restauration des dignitaires de l'ambassade, installés autour de longues tables en bois, où ils dînaient dans une atmosphère monacale. Samarca se tenait parmi eux, échangeant à voix basse avec un autre ambassadeur, qui se contentait d'hocher la tête à tout ce qu'elle lui disait.
Visiblement, Spalmax et Dandra appréciaient d'avantage la compagnie des gardes, qui pour leur part mangeaient à la dure. Ils avaient disposé quelques couvertures au sol, autour d'un feu de camp, et s'étaient installés dessus, se sustantant, riant et pintant. Tout naturellement, Valkeyrie les rejoignit. A choisir entre l'ambiance faussement guindée de la tonnelle, et l'aspect très convivial du campement militaire, elle avait vite fait son choix.
La voyant arriver vers eux, Spalmax lui fit un signe de la patte, l'invitant à prendre place à ses côtés. A peine fut-elle assise que le lieutenant Dairn lui apportait une écuelle, débordant d'un ragoût chaud, à l'odeur appétissante.
« — Si vous venez partager notre repas, madame, il faudra manger la même chose que nous ! »
Il avait dit cela sans méchanceté, bien que la formulation fût maladroite et quelque peu rustre. Il sembla s'en rendre compte, et secoua le museau, tout en se confondant en excuses pour sa grossièreté. Valkeyrie émit un petit rire, avant de se saisir de l'écuelle qu'il lui tendait.
« — Ne vous montrez pas aussi formel, lieutenant. Evitez les « madame », et autres formules courtoises… Ce n'est visiblement pas votre style. »
Le furet ne put s'empêcher de rougir sous son épaisse fourrure brune, alors qu'elle le blâmait gentiment, ce que le reste des soldats en présence ne manqua pas de remarquer. Sous le couvert de boutades et autres sifflets, Dairn s'éloigna, l'air un peu penaud, avant d'aller se poser de l'autre côté du feu, où il avait laissé son repas.
Tandis que Valkeyrie appréciait la chaleur du contenant qu'elle tenait entre ses pattes, Spalmax posa la main sur son épaule.
« — C'est une bonne chose, de partager le repas de la garde. »
Elle ne comprit pas trop où il voulait en venir, de prime abord. Pensait-il qu'elle avait fait son choix stratégiquement, pour se donner une quelconque image ? Incertaine, elle grimaça légèrement.
« — Avoir été nommée ambassadrice ne change rien à ce que je suis, Spalmax… Je n'ai pas l'intention de me distinguer, d'une façon ou d'une autre. »
« — Je m'en doute… Mais tu vois… »
Dandra le coupa, tendant sa cuillère en bois en direction de la tonnelle où le reste de l'ambassade dinait dans une ambiance des plus cérémonieuses. Tout en mastiquant, elle conclut pour lui.
« — Ça leur ferait mal, à ces aristos, de grailler avec la baltringue. »
Le chat se tourna vers elle, l'air un peu confus, en plaquant un doigt contre sa bouche pour lui intimer l'ordre d'exprimer ce genre de remarques moins fort, après quoi il l'avertit sur un ton un peu courroucé :
« — Arrête ! On ne va pas commencer à taillader dès le premier soir ! Tu en as déjà assez fait dans la roulotte… »
« — Elle a raison, cependant… » l'interrompit Valkeyrie.
Les deux tournèrent la tête vers elle, tandis qu'elle portait le bol à ses lèvres pour aspirer un peu de ragoût. Elle avala doucement, avant de reprendre ses explications.
« — Quand j'étais dans la Milice, c'était un truc qui m'exaspérait… Les gradés mangeaient à part, et nous laissaient entre nous… Comme pour bien marquer la frontière imaginaire qui nous séparait. »
« — Je ne pense pas que nos gardes s'en offusquent, tu sais. » la rassura Spalmax.
« — Oh, je m'en doute. Mais ça ne veut pas dire qu'ils ne le remarquent pas… »
Dans un petit ricanement, Dandra redressa son index vers le chat, comme pour souligner qu'elle avait raison depuis le début. Celui-ci leva les yeux au ciel, pendant que Valkeyrie poursuivait :
« — On ne devrait pas commencer à se marginaliser de la sorte… Je doute qu'à Glamdrem, ce genre de choses soit apprécié. »
« — Que veux-tu dire ? » s'enquit Spalmax.
« — Eh bien, de ce que j'en ai compris, ils fonctionnent sur ce principe de société féodale, non ? Alors, certes, il doit y avoir cette distanciation entre les seigneurs et les classes les plus populaires… Mais visiblement, il y a une place pour tous les vassaux à la table du roi Selios. Si on montre à nos futurs alliés qu'on méprise nos propres soldats au point de les laisser manger leur tambouille à même le sol, alors qu'il y aurait une place pour tout le monde sous la tonnelle… Tu vois l'image que ça renvoie de nous ? »
« — Heu… Oui, c'est vrai… »
Le Grand Ordonnateur avait l'air un peu gêné. Il s'arrangeait toujours pour manger au sein des troupes, en compagnie des soldats, justement pour donner le change par rapport au reste des dignitaires, qui avaient des manières souvent trop délicates pour se risquer à un tel exercice… Ses propres déclarations semblaient avoir rendu Valkeyrie plus morose. Tout en continuant à manger son ragoût, elle ne pouvait détourner les yeux de la tonnelle, et son regard se fit plus noir, de seconde en seconde. Finalement, elle n'y tint plus, et posa son écuelle au sol, avant de tourner la tête vers Spalmax.
« — Qu'est-ce qui a fait que l'ancien Cénacle soit devenu un nid à corruption, selon toi ? »
Un peu perturbé par la question, le chat hésita quelques secondes, avant de répondre :
« — Eh bien, je suppose que cela découlait d'un manque d'encadrement juridique quant à leurs actions… Et d'une recherche effrénée de toujours plus de pouvoir de la part de certains. »
« — Oui, ça a joué. Mais dès le début, ce qui coinçait, c'était le mépris du peuple. Et ça commence par ça, Spalmax. »
Accompagnant le geste à la parole, elle désigna la tonnelle d'un petit mouvement du menton. Finalement, elle poussa un soupir et se redressa, laissant les trois quart de son ragoût au fond de son écuelle encore fumante.
« — On ne va pas recommencer les mêmes erreurs, sinon tous ces efforts n'auront servi à rien ! »
« — Mais les règles qui encadrent le nouveau Cénacle le mettent à l'abri de tout risque de corruption. » tenta une nouvelle fois de la rassurer Spalmax, qui avait visiblement du mal à comprendre que le problème soulevée par la lapine était tout à la fois plus simple et plus profond.
« — La corruption n'est pas le problème, Spalmax. C'est une question de morale… »
D'un geste impatient, et sous le regard intrigué de Dandra qui semblait tout à coup bien plus intéressée par la conversation, elle plaqua son pouce et son index dans la commissure de ses yeux et poussa un soupir de frustration avant de reprendre d'une voix plus véhémente :
« — C'est bien simple. Si cette tonnelle est de nouveau dressée demain soir, je me charge moi-même de la démonter, avec pertes et fracas. »
Ayant lâché ces mots d'un ton furieux, elle se redressa et tourna les talons, avant de s'éloigner dans la nuit, en direction de la vaste plaine qui s'étendait en contrebats du talus herbeux sur lequel les urksas avaient dressé le campement. Spalmax se releva et la suivit du regard. Alors qu'il s'apprêtait à partir à sa suite pour s'enquérir de ce qui avait pu la plonger dans un tel état de colère, Dandra l'agrippa par la patte, l'obligeant à se rasseoir.
« — Laisse. » déclara la loutre. « Je vais lui parler. »
Son fleuret entre les pattes, Valkeyrie effectuait quelques passes d'arme dans le calme nocturne. Elle avait besoin d'évacuer ce trop-plein de frustration qui l'avait soudain envahi, sans prévenir. Enchaînant les coups d'estoc, elle parvenait à calmer son esprit en le focalisant sur des choses plus simples, plus terre-à-terre. La précision du bras, l'équilibre du jeu de jambe, le maintien de la garde, l'exactitude de la posture, la rigueur des enchaînements, c'étaient là des choses qu'elle maîtrisait, et sur lesquelles elle avait une emprise concrète. A cet instant précis, c'était bien la seule certitude à laquelle il lui semblait pouvoir se raccrocher.
Elle ne comprenait pas elle-même ce qui lui avait pris, la raison pour laquelle elle s'était emportée si vite, pour quelque chose d'aussi anodin. Mais elle avait beau chercher à se raisonner, elle ne parvenait à remiser sa colère, dès qu'elle repensait à l'incident. Elle se sentit ridicule, ce qui ne fit qu'accentuer son énervement. Enfiévrée par ces sentiments négatifs, elle porta plusieurs attaques furieuses, avant de s'immobiliser sous la voute céleste, le souffle court, les pattes appuyées contre les genoux.
« — Tu cherches quelqu'un avec qui t'exercer ? »
Valkeyrie sursauta, avant de tourner le regard vers l'origine de la voix qui venait de l'alpaguer. Dandra arrivait vers elle, descendant la butée qui menait au campement. D'en bas, le tumulte des conversations enjouées de la garde était à peine perceptible. La plaine ouverte, balayée par le vent, disparaissait au loin dans l'obscurité nocturne. Seules les étoiles de cette nuit sans lune assuraient un minimum de clarté.
Tandis que la loutre s'arrêtait à quelques pas d'elle, Valkeyrie haussa les épaules.
« — Je ne sais pas trop… Si tu es capable de t'empêcher de me mettre au tapis en moins de dix secondes, pourquoi pas ? »
« — Je vais faire un effort. »
D'un mouvement gracieux de la patte, Dandra dessina un arc électrique dans les airs, qui se condensa peu à peu, jusqu'à prendre forme et se transformer en une murène sifflante, crépitante d'énergie, qui s'enroula autour de son poignet avant d'aller se lover autour de son cou. Un petit rictus nerveux se dessina sur les lèvres de la lapine.
« — Ça ne me rappelle pas les meilleurs souvenirs de mon existence. » ironisa-t-elle.
« — Je veux bien te croire. Mais il est parfois bon de se faire un peu secouer ! »
Ayant lâché ces mots, Dandra partit à l'assaut, fouettant l'air de sa murène, ce qui généra un petit arc électrique qui vint frapper Valkeyrie au bras. Celle-ci grimaça, en redressant sa garde.
« — Aïe ! Ça brûle… On est censées s'exercer, ou se torturer mutuellement, dans les faits ? »
« — L'un ne va pas sans l'autre, voyons. »
Prise d'un petit rire nerveux, Valkeyrie lança un coup d'estoc, que Dandra esquiva d'un bond, fouettant l'air de sa murène pour obliger son adversaire à prendre un peu de recul. D'un moulinet du bras, elle fit à nouveau claquer son fouet électrique, étendant sa portée, jusqu'à atteindre sa cible. La lapine dévia l'assaut de sa lame, avant d'y concentrer un flux d'énergie arcanique, qu'elle projeta vers la loutre. Celle-ci y opposa un rayon foudroyant, et les deux projectiles magiques se rencontrèrent en plein vol, se dévorant mutuellement dans un petit flash luminescent.
« — Pas mal. » concéda Dandra d'une voix calme. « Tu maîtrises de mieux en mieux les arcanes. »
« — J'ai un peu délaissé l'escrime, ces derniers-temps… Mais j'ai continué à m'exercer à la manipulation arcanique. »
« — C'est une bonne chose. Ça risque d'être utile… »
Légèrement enfiévrée par cette reprise d'activité, Valkeyrie repartit à l'assaut, chargeant son fleuret en énergie lumineuse. Elle esquiva le coup de fouet que Dandra plaça en contre, avant de glisser une charge d'estoc. La loutre redressa sa murène, déviant l'épée qui filait vers elle, tout en générant une onde de choc, qui remonta le long de la lame jusqu'à se décharger dans la patte de Valkeyrie. La lapine poussa un cri de surprise en lâchant son épée, qui tomba au sol. Les doigts engourdis par la décharge, elle se les massa langoureusement, en poussant un petit râle endolori.
Dandra laissa sa murène glisser le long de son bras, et s'enrouler autour de son cou, où elle se posa en grésillant, l'expression béate. Une fois cela fait, la loutre rejoignit sa partenaire d'entraînement, qui continuait à se frictionner la patte, la tête basse.
« — Tu n'es pas vraiment à ce que tu fais. » déclara Dandra d'une voix dure. « Tu ne cherchais pas à t'entraîner, mais seulement à passer tes nerfs, pas vrai ? »
Piteuse, Valkeyrie ne voyait aucune raison de chercher à nier. Les oreilles plaquées dans le dos, elle se contenta d'opiner du chef. La loutre poussa un soupir, avant de caresser d'un ongle habile le sommet du crâne de sa murène, qui émit un petit crépitement de plaisir. Finalement, elle reprit.
« — Je sais que c'est frustrant, et que tu voudrais être ailleurs… Mais on a besoin de toi, ici. Tu comprends ? »
« — Je ne vois vraiment pas en quoi… »
« — Oh ! Tu ne vas pas me faire le numéro de la laissée pour compte, quand même ? »
Face au ton de reproche de Dandra, la lapine ne put que se sentir un peu plus mal. La loutre avait entièrement raison : elle se cherchait de fausses excuses.
« — C'est juste que… » finit-elle par marmonner d'une voix hésitante. « Je ne suis pas faite pour jouer les ambassadrices… ou les dignitaires. C'est un monde auquel je n'ai pas envie d'appartenir. »
Face à cette déclaration, son interlocutrice ne put s'empêcher de pouffer de rire. Au bout de quelques secondes, elle finit néanmoins par se reprendre pour déclarer :
« — Parce que tu crois que moi, avec mon passif de lieutenant de la rébellion, et ma tendance chronique à rejeter toute forme d'autorité, j'ai ce qu'il faut pour être une ambassadrice crédible ? Pourtant, je suis là, il faut croire… Je fais ma part. »
Que trouver à répondre à cela ? Dandra avait toutes les raisons du monde de se sentir mal à l'aise dans cette situation. Elle l'avait accepté seulement parce qu'Eyol le lui avait demandé. Tout comme la lapine, elle ne comprenait pas la raison de sa présence sur ces terres, à aller à la rencontre de gouvernements dont elle ignorait tout, et pire encore, dont elle se défiait, dans l'espoir de les affilier à leur cause. Ni l'une ni l'autre n'avait les connaissances et le bagout d'un Spalmax ou d'une Samarca, dans ce domaine… Néanmoins, pour une raison qui leur échappait encore, la grande prêtresse leur avait confié cette tâche bien particulière. Cela tenait peut être au fait qu'elle leur accordait sa confiance, tout simplement… Ce qui était déjà une raison suffisante, en soi.
Devant le mutisme gêné qui caractérisait la réaction de Valkeyrie, Dandra haussa les épaules, avant de poursuivre.
« — C'est le renard qui te manque, avoues. »
Elle avait raison, bien entendu. Mais la loutre était bien la dernière urksa à laquelle Valkeyrie aurait été confier ses états d'âme et autres déboires sentimentaux… Dandra n'avait pas vraiment la fibre compassionnelle, concernant ce type de problèmes. Néanmoins, la lapine hocha brièvement la tête, sans oser regarder son interlocutrice dans les yeux. Exprimer un peu son ressenti, même face à une interlocutrice aussi désabusée, était une légère source de soulagement. La loutre siffla entre ses dents, d'un air un peu dédaigneux.
« — Tss… Ces femelles fleur-bleues, j'vous jure… »
A cette réflexion, Valkeyrie se sentit légèrement piquée. Elle fronça les sourcils, sentant le rouge de la colère lui monter aux joues. Avant même de réfléchir à ce qu'elle allait dire, elle rétorqua :
« — Facile à dire, pour toi. Tu fais route avec Spalmax ! Tu n'as pas à te demander, à chaque moment de la journée s'il va bien ! S'il n'a pas été tué au combat ! Il te suffit de tourner la tête vers lui pour t'en assurer. »
« — C'est vrai, lapine. Mon mâle n'est pas au front. Il ne risque pas sa vie, et je suis à ses côtés autant que je le souhaite. En cela, je suppose que j'ai de la chance. Je peux tourner mon visage vers lui, et m'assurer qu'il respire encore. Tu as raison sur ce point. Mais dois-je te rappeler que son frère, lui, est parti au combat ? Le général Friv se bat aux côtés de ton renard… S'il arrive malheur à Friv, Spalmax mourra, lui aussi. Alors, je pourrais le voir succomber, d'un instant à l'autre. J'assisterais en direct à son trépas, et ne pourrais rien faire pour l'empêcher. Là aussi j'ai de la chance, je suppose ? »
Se sentant tout à coup des plus stupides, Valkeyrie demeura muette. Honteuse, elle n'osait croiser le regard que Dandra lui lançait, mais elle avait l'impression de sentir la chaleur des flammes qu'il ne devait pas manquer de darder. Oui, c'était vrai… Spalmax pouvait s'effondrer à tout moment, si le général Friv venait à succomber. Et le même sort toucherait la grande prêtresse. Alors, ils sauraient qu'ils avaient tout perdu. Il demeurait atroce de s'imaginer Spalmax comme un indicateur vivant de leur potentielle défaite. Vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête devait déjà être insoutenable pour le premier concerné… Mais pour ses proches, c'était sans doute encore pire. Que devait vivre Dandra, au quotidien ? Cette crainte la rongeait-elle au point qu'elle ne puisse plus penser à autre chose ? La loutre avait un caractère fort, mais à la façon dont elle y faisait allusion, il était clair que les risques qu'encourrait Spalmax la travaillaient tout particulièrement.
Voyant que son interlocutrice était particulièrement affectée, Dandra se racla la gorge, avant de prendre un ton plus apaisé.
« — A mes yeux, c'est une bonne chose que ton idiot de fiancé soit là-bas, même si c'est dur à vivre pour toi. Je suppose que Friv, et par extension Eyol et Spalmax, sont plus en sécurité si Zieg se bat aux côtés du général. Tu ne crois pas ? »
Même si elle disait cela dans le but de lui remonter le moral, Valkeyrie parvint à se convaincre qu'elle n'avait pas tort. Aussi, hocha-t-elle doucement la tête, avant de répondre :
« — Oui… C'est vrai. »
Satisfaite de voir la lapine reprendre un peu le dessus sur ses émotions démoralisées, Dandra ajouta :
« — Bien. Plus vite nous aurons terminé notre mission, plus vite nous pourrons les rejoindre à Shadowrift. Avec des renforts, ce serait mieux. Alors on pourra s'assurer toutes les deux de la survie de nos chers et tendres. Parce qu'honnêtement, s'il faut compter sur eux pour ça, on n'est pas prêtes d'être tranquilles, pas vrai ? »
Valkeyrie ne put qu'acquiescer, en riant doucement. Finalement, la loutre avait su trouver les mots pour lui remonter un peu le moral. Elle n'aurait pas cru cela possible, venant de sa part. Comme quoi, on ne connaissait jamais vraiment les gens. Croisant les bras sur sa poitrine, Dandra ajouta :
« — Ah oui… Et si jamais tu as de nouveau l'un de ces petits accès de rage, viens me trouver. On trouvera un moyen productif de mettre cette énergie à contribution. On évitera ainsi à nos chers collègues ambassadeurs d'avoir à manger à même le sol parce que tu as décidé de ruiner leur belle tonnelle. Quoique je serais tentée de te laisser faire, juste pour voir leurs gueules… »
Un léger silence retomba entre elles à l'évocation de cette idée, avant qu'elles ne finissent par éclater de rire de concert, en s'imaginant la scène. Au bout de quelques instants d'euphorie, elles se rassérénèrent suffisamment pour retrouver leurs esprits. Alors, Valkeyrie ramassa son fleuret, et le fit tournoyer entre ses pattes. D'un ton provocateur, elle admonesta Dandra.
« — J'ai encore un peu de rage à évacuer, là. Qu'en dis-tu ? »
Un sourire malicieux se dessina sur le visage de la loutre, qui ne parvint qu'à grand mal à dissimuler le plaisir qui la gagnait à l'idée de croiser le fer sous le clair de lune. Elle tendit le bras, invitant sa murène à se glisser jusqu'à sa patte, afin de l'empoigner à la manière d'un fouet, qu'elle fit brutalement claquer dans une décharge sonore.
« — Moi, j'ai toujours quelques colères à exprimer, ma grande. C'est quand tu veux ! »
Un courant d'air glacial extirpa Valkeyrie de son sommeil, au beau milieu de la nuit. Effrayée par cet éveil brutal, la lapine écarquilla les yeux, ramenant le drap qui la recouvrait contre sa poitrine, comme si elle pouvait se protéger d'un quelconque agresseur nocturne par cette seule parade. Il lui fallut quelques instants pour se situer, et remettre les choses dans leur contexte. Elle était allongée sur un duvet légèrement rembourré, sous une tente en toile grise, dont l'ouverture s'était écartée sous la poussée du vent, laissant pénétrer à l'intérieur le courant d'air qui l'avait arraché à un sommeil agité.
Elle lui en fut presque reconnaissante… Son esprit souffrait encore des cauchemars qui l'avaient torturé, quelques instants encore auparavant, et dont les fragments macabres se dispersaient à présent dans les limbes de l'oubli. Il ne lui restait au cœur qu'un vague sentiment de malheur et de désespoir, et elle poussa un long soupir, avant de frissonner légèrement. D'un mouvement rapide, elle se redressa, en vue d'aller refermer l'ouverture de sa tente. Alors qu'elle approchait de celle-ci, un léger bruissement attira son attention, en provenance de l'extérieur. Elle tendit l'oreille, pour percevoir les bribes quasi-inaudibles d'une conversation se tenant à une dizaine de mètres en amont, sur le ton d'un conciliabule secret. Un autre urksa n'aurait pu percevoir l'échange, mais les lapins étaient dotés d'une ouïe sensible et surdéveloppée. Valkeyrie se demanda si cela tenait vraiment de la chance en cet instant, avant de focaliser son attention pour saisir la teneur du dialogue :
« — Notre contact nous a fait parvenir des informations sur… »
Elle ne put saisir la suite de ce marmonage, et concentra d'avantage son attention auditive, plissant les yeux et bloquant sa respiration. Une seconde voix répondit, plus claire.
« — Doit-on considérer ça comme une bonne chose ? »
« — Difficile à dire… C'est peut-être un peu rapide. Je leur ai conseillé de ne pas se précipiter. »
« — Autant demander à un aveugle de voir, ou à un muet de parler. Il n'en fera qu'à sa tête, de toute manière. A nous de faire en sorte qu'il ait les pattes libres, le plus longtemps possible. »
« — Je leur réponds quoi, alors ? »
« — Qu'en ce qui me concerne, les choses sont en cours et vont à bon rythme. Dis-leur que le mot est passé, vers Krivolt. L'Empereur lui accorde sa confiance. Allez, file ! »
Un bruit de pas s'éloignant au petit trot se fit entendre, tandis que ceux de l'autre interlocuteur partaient lentement dans la direction opposée. La gorge nouée, Valkeyrie essayait de mettre de l'ordre dans ses idées. Elle ne comprenait absolument rien à ce qu'elle venait d'entendre, mais la mention de l'empire de Krivolt l'inquiétait, sans qu'elle sache réellement pourquoi. D'un geste hésitant, elle se risqua à jeter un petit coup d'œil vers l'extérieur, mais son regard ne rencontra pas âme qui vive, au milieu des différentes tentes dressées au sein du campement.
Angoissée à l'idée d'être surprise en train de fureter, Valkeyrie referma l'ouverture de sa tente, et se glissa dans le giron réconfortant de son duvet, ramenant les couvertures contre elle. Elle ne savait pas ce qu'elle venait d'entendre, ni si elle devait s'en inquiéter… Elle se demandait même si elle ne l'avait pas rêvé, dans cette sorte de semi-conscience qui caractérisait son état d'épuisement général.
Bien entendu, elle se trouva bien incapable de trouver le sommeil, et commença à tourner et retourner dans son esprit les paroles qu'elle venait de saisir au vol. Qui avait pu les prononcer ? Sans doute des dignitaires de l'ambassade… La conversation ne ressemblait pas à un échange entre deux gardes. Encore que, cela pouvait avoir du sens…
Plusieurs éléments l'intriguaient particulièrement. Qui était ce « il » qui devait avoir « les pattes libres ». Quel rapport avec Krivolt ? Est-ce que cela faisait partie de la mission diplomatique ? Des éléments qui ne lui auraient pas été confiés ? Ou bien alors, certains membres de l'ambassade planifiaient des choses dans l'ombre ? Il avait été fait référence directe à l'empereur de Krivolt, qui aurait donné son accord pour une action quelconque. Mais quel rapport cela pouvait-il avoir avec la mission de leur ambassade, qui cherchait à obtenir l'appui des ennemis de ce même empereur ? Un empereur qui, s'il n'était pas considéré comme un danger direct pour le Kantor, représentait néanmoins une menace à prendre en considération sur le long terme.
Légèrement tremblante, Valkeyrie commença à regretter de s'être montrée curieuse et d'avoir laissé glisser son oreille là où elle n'aurait pas dû. Elle ne pouvait plus se détacher de ce qu'elle avait entendu, à présent, même si elle le souhaitait de tout son cœur. Il était déjà suffisamment difficile pour elle de se justifier sa présence ici, au sein de cette mission bien particulière, et voilà qu'elle se trouvait présentement dans une position des plus délicates. Il lui faudrait en toucher un mot à Spalmax et Dandra, dès le lendemain… Ils étaient à présent les seuls, ici, en qui elle pouvait avoir une pleine et entière confiance.
Elle espéra que son alarmisme était consécutif à sa fatigue, et qu'elle ne faisait que tirer des plans sur la comète… Angoissée, elle ne parvenait à recouvrir la chaleur que cette brise froide lui avait arrachée. Alors qu'elle tentait de se rendormir, elle tâtonna de la patte, cherchant instinctivement Ziegelzeig du bras, espérant pouvoir se serrer contre lui pour profiter de sa chaleur… Mais elle ne rencontra que le vide.
Dépitée, elle agrippa son édredon et le calla contre sa poitrine, à la manière d'un substitut, avant de l'enserrer avec force, fourrant son visage dans la matière molletonnée. Sa fatigue, son amertume et ses angoisses refluèrent, et elle se sentit terriblement seule et isolée, en cet instant. Alors, elle ne put réfréner plus longtemps un premier sanglot… Elle pouvait bien se laisser aller un peu, désormais.
Au milieu de la nuit, dans le froid et la solitude de sa couche, personne ne viendrait l'en blâmer.
