Publié le 2 juillet 2013
La fuite du tigre
SIMPLE PLAN - Save you
Debout sur la pointe des pieds, Mihael tend la main pour attraper la casserole remplie de sauce napolitaine. Il éteint la gazinière de sa main libre et verse la sauce dans son assiette remplie de macaronis. Un sourire concentré peint sur les lèvres, il mélange le tout en faisant tomber quelques pâtes à côté de son assiette qu'il s'empresse d'attraper du bout des doigts et de mettre dans la bouche.
Mihael aime bien les pâtes et il est fier de savoir en faire malgré son jeune âge. Dès que sa mère sait qu'elle ne pourra pas rentrer assez tôt pour s'occuper de lui, c'est lui-même qui se prépare à manger, prend son bain et se met au lit. Mais même s'il est fier de savoir faire ça tout seul, il déteste quand sa mère revient tard. Il se sent seul, et au fond de lui il sait que ce n'est pas tout à fait normal pour un enfant de six ans de devoir déjà se débrouiller comme ça.
Et puis surtout, il a peur que sa mère ne rentre pas.
Il ne le lui a jamais dit parce qu'il en a honte. Il sait que c'est ridicule d'avoir peur de ça, sa mère rentrera toujours puisqu'elle l'aime. Mais quand même, il n'est jamais serein au moment de s'endormir et il guette toujours l'instant où il entendra les clefs tourner dans le verrou de la porte et les chaussures à talons de sa mère claquer dans le couloir.
Lorsqu'il a fini son assiette, Mihael débarrasse la table et pose le tout dans l'évier avant de foncer dans sa chambre. Sautant sur son lit comme une furie, il pousse un cri à mi chemin entre le rire et le hurlement. Sa main tâtonne sa couette quelques instants. Il se redresse avec une expression d'horreur sur le visage.
Il y a un problème.
Monsieur Griffe n'est pas là.
Bondissant de son lit, il fouille sa chambre dans tous les recoins : sous les meubles, dans son armoire, au fond de son bac de peluches. Où Monsieur Griffe a pu aller ?
Il connaît sa chambre et le caractère de sa peluche par cœur – tout est toujours impeccablement rangé et Monsieur Griffe n'aime pas les endroits en hauteur. Alors pourquoi n'est-il plus sur le lit ?
Se rendant à l'évidence, Mihael sort de sa chambre. Monsieur Griffe se trouve forcément ailleurs.
Il se rue dans le salon, regarde sous les coussins du canapé, dans le placard où sont rangés les bonbons au miel, dans le sac de sport de sa mère. Il s'apprête à aller voir dans la salle de bain quand la sonnerie de l'entrée retentit, le faisant sursauter. Il se fige, fixant la porte en hésitant sur le comportement à adopter. Il a peur d'ouvrir la porte, mais en même temps est curieux de savoir qui vient chez lui après huit heures du soir. Décidant qu'il est assez grand pour prendre une décision rapidement, il s'approche à pas feutrés et dit d'une voix voulue ferme :
– Qui est là ?
– Mihael Keehl ? Je m'adresse bien au fils de Zita Keehl ? demande une voix masculine d'un ton grave et sérieux. Méfiant, Mihael tente de regarder sous la porte, collant sa joue sur le parquet glacé.
– Qui vous êtes ? lance-t-il avec défi. Ma maman refuse que j'ouvre à des inconnus, vous pourriez être un fou ou... ou un psychopathe.
– Mihael, je suis l'agent Takacz de la police. Il faut que tu m'ouvres, mon garçon, j'ai besoin de te parler.
Pris au dépourvu, Mihael se redresse en plissant le nez.
– Pourquoi vous voulez me parler ? Vous voulez m'emmener en prison ?
Derrière la porte, il entend l'homme rire. Mais quelque chose cloche : il n'y a aucune joie dans sa voix.
– Non Mihael, on ne va pas t'emmener en prison. Mais ailleurs. Il faut que tu m'ouvres pour que je t'explique.
– Revenez demain quand ma maman sera là.
– Ta maman ne rentrera pas ce soir, Mihael.
La voix est douce, triste et rassurante à la fois. Le ventre de Mihael se tord il a peur de comprendre. Ses cauchemars ont passé la porte menant vers la réalité : sa maman l'a abandonné.
– Qu'est-ce que vous dites ? demande-t-il en ouvrant la porte.
Ses mains tremblent. Son cœur tambourine fort dans sa poitrine.
– Ta maman vient d'avoir un accident, elle est à l'hôpital. C'est là-bas que je t'emmène.
Mihael se mord la lèvre mais aucune larme ne vient mouiller ses yeux. Il hoche simplement la tête, la peur au ventre et l'esprit amorphe. Il aurait aimé que Monsieur Griffe soit là pour le soutenir. Mais Monsieur Griffe a fui ses responsabilités, alors Mihael doit une fois de plus se débrouiller seul.
